Journal de physique, juillet
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témoigner tous ceux qui étaient incapables d'interpréter au point de ne faire aucun cas des dépositions innombrables et presque toujours identiques entre elles, qui s’ajoutaient les unes aux autres à travers l'espace et le temps.
Ainsi se conduisit la commission de l’Académie à l’occasion du phénomène de Lucé. Au lieu de se mettre en face du fait, d’en examiner les circonstances, de peser les témoignages, en un mot d’ouvrir une enquête, au fait elle va substituer l’opinion que le vulgaire donne ordinairement des phénomènes analogues. Voyons le rapport.
11 commence par rappeler que, malgré l’opinion accréditée parmi les anciens, les vrais physiciens ont toujours regardé comme fort douteuse l’existence des pierres de tonnerre ; et qui en douterait est renvoyé à un mémoire publié 72 ans auparavant par l’illustre chimiste Lemery. C’est-à-dire que, dès le début, les commissaires font fausse route; il ne s’agit pas pour eux de savoir s’il est tombé une pierre à Lucé, et dans quelles circonstances elle est tombée; il s’agit de savoir s’il y a des pierres de tonnerre. Continuons :
« Si l’existence des pierres de tonnerre a été regardée comme suspecte dans un temps où les physiciens n’avaient presque aucune idée de la nature du tonnerre, à plus forte raison doit-elle le paraître aujourd’hui, que les physiciens modernes ont découvert que les effets de ce météore étaient les mêmes que ceux de l’électricité. »
Suit le récit du phénomène tel qu’il est rapporté par l’abbé Bachelay, après quoi on donne l’analyse de la pierre de Lucé, « qui n’est autre chose qu’une espèce de grès pyriteux qui n’a rien de particulier, si ce n’est l’odeur hépatique qui s’en exhale pendant la dissolution par l’acide marin ». D’où les commissaires concluent que la pierre présentée par M. Bachelay ne doit point son origine au tonnerre, qu’e//e n'esl point tombée du ciel, et qu’elle n’a pas été formée par des matières minérales mises en fusion par le feu du tonnerre.
« L’opinion qui nous paraît la plus probable, continuent-ils, celle qui cadre le mieux avec les principes reçus en physique, avec les faits rapportés par M. l’abbé Bachelay, et avec nos propres expériences, c’est que cette pierre qui, peut-être, était couverte d’une petite couche de terre ou de gazon, aura été frappée par la foudre, et qu’elle aura ainsi été mise en évidence. »
Il fallait avoir bien peu de considération pour « les particuliers qui travaillaient à la récolte » , pour s’arrêter à une telle conclusion ; car quoique les commissaires prétendent que leur •opinion cadre avec les faits rapportés par l’abbé Bachelay, il est clair qu’ils n’en tiennent aucun compte, et qu’ils éliminent arbitrairement tous ceux qui les co'ntredisent. L’abbé Bachelay dit expressément que les témoins n’ont aperçu aucun feu, et qu’ils ont vu « un corps opaque qui décrivait une ligne courbe et qui alla tomber sur une pelouse ». La commission supprime ou change tout cela : elle invente « un feu », elle supprime le corps opaque. Mais alors pourquoi ne supprime- t-elle pas le coup de tonnerre et le reste? C’est que le tonnerre était admis en physique, et que les vrais plnjsiciens, bien moins éloignés du vulgaire qu’ils ne s'en flattaient, attribuaient comme lui au tonnerre les phénomènes qui accompagnent l’arrivée des météorites.
En terminant, les commissaires mentionnent comme « une circonstance assez singulière » ia ressemblance présentée par la pierre de Lucé ; « Nous ne croyons
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pas, dit le rapport, que l'on puisse conclure autre chose de cette ressemblance sinon que le tonnerre tombe de préférence sur les matières pyriteuses. »
La décision de l’Aeadémie n’empêcha pas les pierres de tomber du ciel.
Il en tomba une à Sena, près de Sigena (Aragon), le 17 novembre 1773, à quelques pas d’un laboureur qui la souleva avec sa bêche en attendant qu’elle fût refroidie et la porta ensuite à son curé, des mains duquel elle passa dans le musée de Madrid. Il en tomba dans la principauté de Gobourg, le 19 septembre 1775 à Fabriano (Italie), en 1776, à Petris-Wood (Irlande), en 1779, dans la principauté d’Eichstat, le 19 février 1785, etc.
Le 27 juillet 1790, entre 9 et 10 heures du soir, par un temps très calme, un ciel sans nuages, un clair de lune superbe, on aperçut de Mont-de-Marsan, d’Agen, de Tartas et de Dax un globe de feu qui laissait derrière lui une longue trace de lumière, puis une explosion se fit entendre, dont ni coups de canon, ni coups de tonnerre n’eussent égalé le bruit. Enfin, un grand nombre de pierres tombèrent en sifflant très fort à Barbotan, près Roquefort, et dans plusieurs communes, du voisinage sur un espace de deux lieues de rayon. Baudin, qui se trouvait dans la cour du château de Marmès au moment de l'apparition du météore, écrivit : « Nous fûmes surpris de nous voir tout à coup comme environnés d’une lumière blanchâtre vive; levant la tête, nous vîmes passer près de notre zénith un globe de feu dont le diamètre apparent était plus grand que celui de la Lune. Il traînait après lui une queue dont la longueur me parut cinq à six fois égale au diamètre. A peine y avait-il deux secondes que nous le regardions, qu’il se sépara en plusieurs parties considérables que nous vîmes tomber dans différentes directions. Environ trois minutes après, nous entendîmes un coup de tonnerre terrible, ou plutôt une explosion pareille à celle qu’aurait pu faire une décharge de grosse artillerie. Le bruit de l’écho paraissait retentir dans les montagnes des Pyrénées, et dura bien quatre minutes. Nous sentîmes aussi eu ce moment une odeur de soufre assez forte. » Lomet, qui se trouvait à Agen, écrivait à peu près dans les mêmes termes à Vauquelin : « Chacun, disait une lettre de Saint-Sever, craignait de périr sous les ruines de sa maison dont la charpente semblait se briser. » Tout le dommage se borna cependant à des tuiles cassées et à des branches d’arbre rompues. A Créon, un chêne perdit une branche grosse comme un bras. A Saint-Julien, un meunier vit des pierres tomber de tous côtés autour de lui ; il s’enfuit bien vite. Étant revenu le lendemain, il trouva deux trous profonds de un pied environ, de chacun desquels il retira une grosse pierre. Il en tomba dans des cours et des jardins. Les plus petites pesaient deux onces, les plus grosses de 25 à 50 livres; il y eut de ces dernières qui pénétrèrent jusqu’à deux et trois pieds dans le sol. « Elles tombèrent à environ dix pas l’une de l’autre à certains endroits, et à d’autres, plus proche, et finalement à d’autres endroits, plus éloignées », lit-on dans un procès-verbal rédigé par les autorités de Lagrangede-Juillac. C’étaient des pierres d’un gris d’ardoise foncé, généralement de forme ovale et aplatie, très dures et très pesantes. Le curé de la Bastide en envoya à son frère, le célèbre chimiste Darcet, membre de l’Académie des sciences.
Le phénomène était donc parfaitement constaté. Voyons quel accueil lui fut fait ;
Les paysans n’eurent rien de plus pressé que de porter aux personnes instruites du pays les pierres qu’ils avaient ramassées; on se moqua d’eux, on refusa leurs
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présents; « ils pourraient aujourd’hui, avec plus de raison, se moquer des savants qu’ils trouvèrent si incrédules ; » disait Vauquelin vingt ans plus tard.
M. de Carrit-Barbotan, député à l’Assemblée nationale, apporta à Paris les deux pierres recueillies par le meunier de Saint-Julien, ou plutôt ce qui en restait, car celui-ci « les avait rompues en plusieurs endroits pour voir ce qu’il y avait dedans » . Ces deux fragments pesaient chacun de 2o à 50 livres. Ils furent remis à Condorcet, « qui s’occupait alors uniquement des affaires de l’Assemblée nationale c .
Baudin s’adressa à l’Académie par l’entreprise de Darcet. « Apprenant qu’à Paris on voulait absolument que le météore du 24 juillet fût l’effet d’un nouveau volcan ouvert dans les Pyrénées, je me crus obligé de combattre cette erreur et de donner une idée plus exacte du phénomène, d’après ce que j’ai vu moi-même, et d’après les instructions que j’ai pu me procurer de personnes sûres et éclairées. Je joins au mémoire une des pierres que le météore a produites et lancées. » Le mémoire et la pierre firent remis à l’Académie, qui nomma une commission composée de Darcet et Brisson. Mais la commission ne fit aucun rapport.
Ce n’est encore rien. Un habitant de la Sale, Goyon d’Arzas, s’était empressé d'envoyer un récit des faits à Saint-Amans, professeur d’histoire naturelle à l’École centrale d’Agen. .11 insistait avec raison sur cette circonstance que les pierres qu’on lui avait apportées « avaient été prises sur une lande rase, dont le sol est un sable blanc et d’une ténuité sans égale, où de la vie on n’en avait vu de semblables, ni même d’aucune espèce ». Regardant le fait attesté « comme physiquement impossible », Saint-Amans ne vit dans la lettre de Goyon d’Arzas (i qu’un conte fait à plaisir »; ce sont ses expressions, car c’est Saint-Amans lui-même qui, en 1802, dans une lettre adressée à Pictet, a raconté les faits, mettant autant de soin à divulguer sa faute que d’autres en eussent mis à la dissimuler.
11 envoya le récit, à titre de enriosité, à Bertholon, qui rédigeait alors le Journal des Sciences utiles de Montpellier, et qui professait, touchant les pierres tombées du ciel, l’opinion de tous les vrais physiciens de l’Académie. Bertholon inséra la lettre en déplorant l’aveuglement et la crédulité du vulgaire.
Mais Saint-Amans ne s’en tint pas là. Après « s’ètre amusé de cette affaire avec Bertholon, il trouva plaisant — c’est lui qui parle — de faire constater une pareille absurdité par un acte authentique, et il demanda sur les lieux un procès-verbal qui rendît témoignage de la chute des pierres ».
Ce témoignage sur lequel il ne comptait guère, arriva cependant bientôt après, signé du maire, du procureur et d’un troisième habitant de la commune de Lagrange-de-Juillac. C’est à ce procès-verbal que nous avons fait allusion plus haut. « Certifions vraiment véritable, y lit-on, que le samedi 24 juillet dernier, vers les 9 à 10 heures du soir, a passé un grand feu; et à la suite nous avons entendu dans les airs un grand coup extraordinaire, et environ deux minutes après, il tomba du ciel des pierres, etc. »
« Je ne vis dans cette pièce, écrit Saint-Amans, qu'une nouvelle preuve de la crédulité des habitants des campagnes. » Au procès-verbal était jointe une note qui portait témoignage de trois cents personnes; il la considéra également comme « mensongère, ou du moins illusoire ». Le tout fut envoyé à Bertholon, qui l’inséra en y joignant les réflexions suivantes :
'( Nos lecteurs se rappelleront sans
doute les contes populaires auxquels ce mé-
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téore donna lieu lors de son apparition. S’ils eurent alors l’occasion de déplorer l'erreur de quelques particuliers, combien ne gémiront-ils pas aujourd’hui, en voyant une municipalité entière attester, consacrer par un procès-verbal en bonne forme ces mêmes bruits populaires qui ne peuvent qu’exciter la pitié, nous ne dirons pas seulement des physiciens, mais de tous les gens raisonnables, o
Et en terminant :
« Que pourrions-nous ajouter à ce procès-verbal ? toutes les rédexions qu’il suggère se présentent d’elles-mêmes au lecteur philosophe, en lisant cette attestation authentique d’un fait évidemment faux, d’un phénomène physiquement impossible. »
Suivant la remarque d’Izarn, « le langage de Bertholon était celui de tous les hommes instruits d’alors ».
Les pierres continuèrent de tomber.
Le 17 mai 1791, une chute de pierres eut lieu à Castel-Berardenga, en Toscane. Le 20 octobre 1791, il en tomba un grand nombre à Menabilly, en Cornwall. Le 16 juin 1794, il en tomba une douzaine près de Sienne. Le comte de Bristol, té, moin du phénomène, écrivait : « Au milieu d'une des plus violentes tempêtesmêlée de tonnerre, des pierres de poids et de formes différentes sont tombées, au nombre de douze environ, aux pieds de quelques personnes. Ün ne trouve cette espèce de pierre nulle part dans le territoire de Sienne. » 11 en tomba une le 15 décembre 1793, à 3 heures de l’après-midi, dans le comté d’York, près de Wold- Cottage, habitation du capitaine Tapham, qui rendit compte du fait. Le temps était doux, le ciel sans nuages. A la suite d’une explosion, sur l’intensite de laquelle les témoins diffèrent, ou vit une pierre tomber en sifflant ; elle fit en terre un trou de un pied et demi de profondeur. Elle était encore chaude et fumante lorsqu’on l’en retira et répandait une odeur sulfureuse très marf[uée. Son poids était de 53 livres environ d’Angleterre, ce qui équivaut à 23 kilogrammes 500 grammes. Il en tomba une du poids de 10 livres en Portugal, le lO février 1796, et sa chute fut certifiée juridiquement. Il en tomba une dans la commune de Sales, près Yillefranche (Rhône) en mars 1798, à l’occasion de laquelle de Drée ouvrit une enquête sur les lieux mômes, etc., etc.
Rien de tout cela n’avait pu vaincre ni le dédain des uns, ni la méfiance des autres, ni l’indifférence, quand, chose curieuse, une chute de pierres tombées au fond de l’Inde, dans les circonstances les plus ordinaires, eut le privilège de fixer l’attention de tous les physiciens.
Cet événement, mémorable par l’influence qu’il a exercée, se produisit dans la même année que la chute de Sales, passée presque inaperçue, c’est-à-dire en 1798.
Le 19 décembre, à 8 heures du soir, on vit dans le ciel, à Bénarès, et dans les environs de cette ville, une grande boule de feu d’où partit un bruit semblable au tonnerre. Les habitants, croyant à une intervention surnaturelle, attendaient avec anxiété le retour du soleil. Au jour, on reconnut aux environs de Krak-Ilut, village situé à quatorze milles de Bénarès, que la terre avait été remuée en diverses places, où l’on constata en même temps que des trous s’étaient formés. Ces trous étaient distants les uns des autres d'une centaine de verges. Au fond de chacun d’eux, a six pouces environ de profondeur, on trouva une pierre; toutes les pierres se res-
semblaient. Elles étaient généralement petites, une seule atteignait le poids de 2 livres H onces. Cet événement fut certifié authentiquement par les fonctionnaires publics anglais et indiens. Lord John Loyd William, membre de la Société royale de Londres, en envoya la relation en Europe. Elle y produisit la plus vive sensation.
C’est alors que l’attention des savants, celle des chimistes surtout, se porta enfin, en Angleterre principalement, sur cette sorte de corps. Un célèbre chimiste. Howard, en ayant analysé un grand nombre tombés à diverses époques, et en différents pays, constata l’uniformité de composition de la plupart d’entre eux. Ce fait saisissant, en ébranlant l’incrédulité, n’entraîna cependant pas les convictions à l’Académie des sciences de Paris, et c’est ce dont un physicien genevois, Pictet, eut bientôt l’occasion de faire l’expérience.
11 avait, pendant un voyage en Angleterre, acquis la conviction que la chute des pierres était un phénomène réel. 11 vint à Paris et fit une communication sur ce point à l’Académie des sciences. C’était en novembre 1802. Il trouva l’Académie si mal disposée que, suivant l’expression d’un historien, « il lui fallut une sorte de courage pour achever s^lecture ».
Un mois après, Vauquelin qui, sur l’invitation de son confrère Howard, avait fait l’analyse de différentes pierres météoriques, présenta à l'Académie les résultats de ses recherches, résultats conformes à ceux du chimiste anglais. A son tour, il provoqua une vive opposition parmi les académiciens et ceux-ci allaient repousser formellement ses conclusions, quand Laplace les arrêta : « Il est possible, dit-il, qu’il tombe sur notre globe des masses lancées par les volcans de la Lune. Ne rejetez donc pas comme impossible un fait qui mérite d’être soigneusement examiné. »
C’est dans le cours de l’année suivante (1805) que l’on connut en France l’existence du beau travail, publié huit années auparavant par Chladni et dans lequel une hypothèse de l’origine cosmique des météorites est si hardiment développée.
La publication de cette hypothèse provoqua quelques protestations, et Deluc, le plus théologien des géologues, accusa Chladni « de ne voir dans l’univers qu’un arrangement fortuit de causes aveugles qui peut se détruire comme il a pu se former » .
Comme on voit, la question avait fait un grand pas. On attendit cependant avec impatience qu’une chute permît de constater avec précision toutes les conditions du phénomène.
L’occasion arriva bientôt : vers la fin du mois d’avril 1805, des lettres écrites du département de l’Orne apportèrent à Paris la nouvelle que, le 26 du même mois *, entre 1 et 2 heures de l’après-midi, un phénomène prodigieux , subitement apparu aux environs de la ville do l’Aigle, avait frappé d’étonnement et de terreur toutes les personnes et même les animaux qui en avaient été témoins.
Au milieu d’un ciel serein, un nuage s’était montré, marchant du sud au nord ; une explosion épouvantable, entendue de plusieurs kilomètres à la ronde, en était sortie ; plusieurs décharges avaient suivi, pareilles à des feux de mousqueterie, puis un roulement terrible, qui s’était prolongé pendant plusieurs minutes, disait une lettre; pendant dix minutes, disait une autre. Enfin des pierres s’étaient
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échappées de ce nuage effrayant ; on les avait entendues siffler, on les avait vues rebondir sur le sol et s’enfoncer en terre ; on en citait une du poids de 7 à 8 kilogrammes, enfouie à la profondeur de 5 décimètres. On prétendait en avoir ramassé sur une grande étendue de pays. Plusieurs de ces pierres arrivèrent à Paris presque aussitôt que la nouvelle. Grises à l’intérieur, grenues, fendillées, remplies de parties brillantes et métalliques, elles étaient toutes recouvertes d’une sorte de vernis de couleur noire.
L’annonce de cet événement produisit à Paris la plus vive sensation. L’occasion était belle pour savoir à quoi s’en tenir sur un phénomène accueilli pendant des siècles avec une incrédulité et une inAfférence maintenant ébranlées. Elle fut saisie. Sur la demande de l’Institut, le ministre de l’instruction publique chargea un membre de l’Académie des sciences, M. Biot, de se r endre sur le théâtre des événements et d’y ouvrir une enquête.
Biot se met en route le 7 messidor, deux mois après que s’était produit le phénomène qu’il s’agissait de vérifier. Il emportait avec lui une boussole, une carte de Gassini et un échantillon d’une des pierres qu’on disait être tombées à Barbatan, près Boquefort, en 1790.
Il ne se rendit pas directement à l’Aigle.
(( Si l’explosion du météore avait réellement été aussi violente qu’on nous l’annonçait, on devait, écrit-il, en avoir entendu le bruit à une très grande distance. Il était donc conforme aux l’ègles de la critique de prendre d’abord des informations dans des lieux éloignés, sur ce bruit extraordinaire, sur le jour et l’heure auxquels on l’avait entendu, d’en suivre la direction, et de me laisser conduire par les témoignages jusqu’à l’endroit même où l’on disait que le météore avait éclaté. Je devais rassembler ainsi, dans une grande étendue de pays, des renseignements comparables ; car, sur le bruit même et les circonstances de l’explosion, les témoignages devaient s’accorder quelque part qu’ils fussent recueillis. »
Guidé par ces considérations, l’académicien se rendit d’abord à Alençon, cheflieu du département de l’Orne, sitné à 5 lieues au sud-ouest de la ville de l’Aigle.
Chemin faisant, le courrier de Brest à Paris lui dit que le mardi 6 floréal (26 avril), à 9 lieues par delà d’Alençon, entre Saint-Bienx et Pré-en-Pail, il vit dans le ciel un globe de feu qui parut par un temps serein, du côté de Mortagne, et sembla tomber vers le nord. Quelques instants après on entendit un grand bruit semblable à celui du tonnerre ou au roulement continu d’une voiture sur le pavé. Ce bruit dura plusieurs minutes, et fut sensible, malgré celui de la chaise de poste, qui roulait alors sur la terre. L’heure était celle de midi trois quarts. Par la marche de ce globe de feu, par le bruit, et surtout par l’heure, Biot jugea que c’était le commencement du météore de l’Aigle.
A Alençon, on avait entendu parler vaguement de ce phénomène , mais on n’avait rien vu ; et aucun bruit extraordinaire ne s’était fait remarquer : ce qui n’est pas étonnant dans une grande ville, au mieu du tumulte d’un jour de marché. L’ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Barthélemy, avait formé dans cette ville une collection de toutes les substances minérales qui se trouvent dans le département de l’Orne. Biot la visita, il n’y trouva rien qui ressemblât aux pierres dites météoriques, et M. Barthélemy, à qui il donna un échantillon de celle de
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Barbotai!, ilûclara n’avoir jamais rien vu de pareil. L’académicien se trouva ainsi éclairé sur un des points les plus importants de sa mission.
N’ayant plus rien à faire à Alençon, il en partit le 10 messidor et se mit en route pour l’Aigle avec un guide actif et intelligent, se proposant de s’arrêter dans tous les endroits où il pourrait espérer de recueillir les renseignements.
Le premier endroit qu'ils rencontrent est Séez, petite ville à 10 lieues au sudouest de l’Aigle. On y avait entendu le bruit du météore, on en indiquait précisément le jour, l’heure, et les diverses circonstances. C’était comme un coup de tonnerre très fort qui semblait partir du côté du nord, et dont le roulenîent, accompagné de plusieurs explosions successives, avait duré 5 ou 6 minutes. On disait de plus, que les voyageurs venant de Falaise ou de Caen, avaient entendu fortement la même explosion, et qu’ils avaient eu grand’peur; on ajoutait qu’il avait paru un globe de feu du côté de Falaise. Ces informations donnaient lieu de penser que les effets du météore s’étaient étendus sur un espace beaucoup plus considérable qu’on ne l’avait cru d’abord.
La seconde station fut à Nouant, petit village situé à 8 lieues ouest-sud-ouest de l’Aigle. Les habitants avaient entendu très distinctement l’explosion du météore qui les avait fort épouvantés; ils la comparaient au bruit d’une voiture roulant sur le pavé, ou à celui d’un feu violent dans une cheminée. Des employés aux barrières, qui étaient couchés sur le bord de la route, se relevèrent tout effrayés. Ils ne virent rien dans l’air, qui était serein. Aucune pierre n’était tombée en cet endroit.
Au bourg de Merleraut, à 7 lieues ouest-sud-ouest de l’Aigle, mêmes récits : mais le bruit de l’explosion et la frayeur qu’elle avâit produite s’étaient accrus en raison de la proximité. Des chevaux qui étaient dans une cour, revenant des champs et encore attelés, sautèrent tout effrayés par-dessus une haie et s’enfuirent dans la rue, tant était grande la force de l’explosion, quoique à une distance de 7 lieues. Il n’était pas non plus tombé de pierres dans ce bourg et on n’avait l’ien vu en l’air.
Du Merleraut, nos voyageurs se rendirent à Sainte-Gauburge . Chemin faisant, Biot interrogea une foule de paysans, qui tous confirmèrent ce qu’on sait déjà. Un petit chaudronnier de 10 à 1:2 ans, qui faisait route avec sa tôle et ses outils sur le dos, écoutait une femme du pays, à qui l’académicien demandait les détails de l’explosion. « Oh! monsieur, dit l’enfant, on l’a entendue beaucoup plus loin; on l’a entendue à 3 lieues d’Avranches. — Vous avez donc ouï dire cela? — Monsieur, je le sais mieux que jjar ouï-dire, puisque j’y étais. Il y a 36 lieues d Avranches a l’Aigle, a
Dans le village de Sainte-Gauburge, à 4 lieues ouest-sud-ouest de l’Aigle, tout le monde avait entendu l’explosion. Il n’y était point tombé de pierres, mais on avait entendu parler de celles qui étaient tombées près de l’Aigle, et plusieurs habitants en possédaient des échantillons. On conduisit Biot, auprès d un paysan du village de Saint-Sommaire qui se trouvait en ce moment à Sainte-Gauburge et était possesseur d’une pierre tombée devant sa porte. Biot lui montra d abord la pierre de Barbotan, que le paysan reconnut aussitôt pour être tombée du ciel ; celui-ci ayant ensuite exhibé sa pierre qui pesait environ une livre, elle se trouva en tout semblable à celle de Barbotan.
Biot arriva à l’Aigle à 10 heures du soir, le jour même de son départ d’Alençon.
Leliloiid, membre de l’Académie des sciences, et M. Hiimpliray, ancien militaire qui, l’im et l’autre, habitaient l’Aigle, avaient, comme tous leurs concitoyens entendu un bruit effroyable. C’était comme un roulement de tonnerre qui avait duré sans interruption pendant environ 5 minutes et qui était accompagné d’explosions fréquentes, semblables à des décharges de mousqueterie. Des personnes de cette ville qui se trouvaient à Caen au moment du phénomène déclarèrent y avoir entendu le même bruit, et qu’on avait vu de plus un globe de feu qui avait causé une grande frayeur.
Il n’était pas tombé de pierres à l’Aigle même, mais M. Huraphray parla à Biot d’une masse pesant 8'‘,56 qui avait été ramassée à la Vassolerie, village situé à une lieue au nord de l’Aigle*. M. Humphray, qui s’était transporté sur les lieux le jour même de l’événement, avait vu les paysans, encore assemblés autour du trou que que la pierre avait fait en tombant. Ce trou était profond de 5 décimètres, la terre avait été lancée à plus de 4”", 86 de distance.
« J’ai vu depuis avec lui cette trace effrayante du météore, raconte Biot. J’ai entendu les récits des propriétaires de cette habitation, j’ai entendu les témoignages des enfants qui étaient restés dans la maison lorsque la masse tomba à vingt pas d’eux, et voici les renseignements que j’en ai reçus :
« Le père de ces enfants revenant de l’Aigle avec sa femme et sa belle-fdle, ils entendirent tout à coup dans l’air un bruit de tonnerre extraordinaire, accompagné d’un roulement semblable à celui d’un grand feu de cheminée. Il n’y avait presque point de nuage dans l’air, si ce n’est un petit nuage noir, et quelque autre comme on en voit fréquemment ; mais point d’apparence d’orage. Ce bruit semblait partir du petit nuage, et s’éloignait devant eux en soufilant et bourdonnant toujours. Ils étaient tous trois effrayés, la jeune femme se trouva mal et le père n’osait parler. Ce bruit effrayant ne dura que quelques minutes. En arrivant chez eux, ils virent tous leurs voisins assemblés et crurent qu’il était arrivé quelque malheur pendant leur absence; ils s’approchèrent et on leur montra la masse que l’on venait de déterrer. Le père la pesa aussitôt ; son poids était de 8'‘,65 (17 livres et 1/2), comme je l’ai rapporté.
(( Le fils revenu des chanips me donna des détails encore plus précis : c’étaient lui et ses frères qui étaient accourus les premiers au bruit de la chute de la pierre, et qui l’avaient déterrée.
« Il dînait avec ses frères et soeurs sous un noyer qu’il me montra : tout à coup ils entendirent au-dessus de leurs têtes un bruit de tonnerre effroyable, accompagné d’un roulement si continuel qu’ils se crurent près de périr. Lejeune homme dit à ses frères de se coucher par terre de peur d’être emportés. Alors ils entendirent dans le pré voisin un coup terrible, qu’ils comparent à celui d’un tonneau plein qui tomberait de haut. Ils coururent à cet endroit, d’où ils étaient séparés par une haie, ils virent cette pierre, qui était enfoncée si profondément quelle avait fait sourdre l’eau. »
En revenant de la Vassolerie où il était allé le lendemain de son arrivée à l’Aigle, M. Biot prit des renseignements propres à lui faire connaître la route que le météore avait suivie, et l’étendue du pays sur lequel il paraissait avoir éclaté.
i. Voyez la carte placée plus haut, fig. 116, p. 422.
Ces premières informations lui donnaient pour limites la ville de l’Aigle, d’une part, et de l’autre 5 villages nommés Saint-Antonin, Gloss, Couvain, la Ferté- Fresnel et Gauville. C’était une étendue de 5 lieues de long sur 2 de large, qu’il se promit de parcourir complètement le lendemain.
Il partit à 6 heures du matin, accompagné d’un guide qui connaissait bien le pays et les habitants, et se rendit d’abord au château de Fontenil, où tous les témoignages plaçaient le commencement de l’explosion. Les maîtres étaient absents. Biot s’adressa au concierge du château. Celui-ci avait entendu comme tout le monde plusieurs coups violents, semblables à des coups de canon, suivis d’un bourdonnement pareil à celui d’un feu dans une cheminée. Tout à coup on avait entendu sur la terre de l’enclos qui environne le château un grand coup sourd, comme d’un grand arbre qui tomberait après avoir été ébra lé. Les ouvriers qui travaillaient Mans un bois voisin accoururent à ce bruit ; les bestiaux effrayés se précipitèrent vers le lieu où s’était faite la chute. Un jeune homme de 15 ans qui travaillait à 10 pas de là, sous un hangar, dit avoir vu tomber une pierre ; on s’approcha et on en tira une du poids de 3 livres. Elle avait fait en terre un trou de 18 pouces de profondeur.
Dans un champ près de Fontenil, une pierre passa en sifflant par-dessus la tête d’un berger, à qui elle causa une grande frayeur, et tomba â 20 pas de lui. Les moutons, épouvantés par ce bruit, se serrèrent les uns contre les auti’es.
Au hameau de la Métonnerie, voisin de Fontenil, les habitants d'une ferme avaient vu le nuage au-dessus de leurs tètes. Deux pierres étaient tombées dans leur cour, tout près d’eux; l’une sifflait en tombant, elle était brûlante, car la terre fuma tout à l’entour. Ils n’osèrent la retirer que le lendemain, tant ils avaient peur.
De la Métonnerie, Biot s’étant rendu au village de Saint-.\icolas-de-Sommaire, se présente chez une dame à qui l’on avait porté beaucoup do pierres météoriques. Plusieurs personnes s’y trouvaient, entre autres le curé du lieu. Celui-ci rapporta qu’il regardait directement le nuage d’où l’explosion est partie. C’était un carré long dont le plus grand côté était dirigé est et ouest, il semblait immobile et il en sortait un bruit continuel, semblable au roulement d’un grand nombre de tambours ; puis on entendait les pierres siffler dans l’air comme une balle qui passe, et tomber sur la terre en rendant un coup sourd. On remarquait très bien que le nuage décrépitait successivement de différents côtés, et chacune de ces explosions ressemblait au bruit d’un pétard. Le curé de Saint-Nicolas avait entendu tomber ces pierres sans les voir, celui de Saint-Michel, présent à l’entretien, assura en avoir aperçu une qui, étant tombée dans la cour de son presbytère, aux pieds de sa mère, avait rebondi à plus d’un pied de hauteur sur le pavé.
La maîtresse de la maison donna à Biot plusieurs des masses qui étaient en sa possession. Elles étaient toutes semblables à celles que l’académicien avait en déjà l’occasion de voir. D’après les renseignements recueillis, il en est tombé une quantité effrayante en cet endroit et dans les environs. Quoiqu’elles fussent encore fort grosses, puisqu’elles pesaient jusqu’à 0'‘,97, aucune d’elles n’égalait celle de la Vassolerie et des environs de Fontenil. Tout le monde s’accorde à dire que ces pierres fumaient sur la place où elles venaient de tomber. Portées dans les maisons, elles exhalaien* une odeur de soufre si désagréable, qu’on fut obligé de les mettre dehors. Dans les premiers jours elles se cassaient très facilement, elles avaient acquis depuis une
■tri ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE.
excessive dureté ; cliaiigcinenl qui, suivant la remarque de M. Biot, attestait qu’elles étaient étrangères aux lieux où on les avait trouvées.
Dans une ferme voisine il trouva une femme âgée et deux jeunes filles qui déclarèrent toutes trois avoir vu tomber des pierres et en avoir eu une peur horrible' elles étaient seules en ce moment dans la maison et s’attendaient incessamment à périr. Elles montrèrent dans l’enclos de la ferme plusieurs trous d’où elles avaient extrait les morceaux de ces pierres et elles en remirent un échantillon à leur visiteur : c’était toujours la même espèce.
Dans une autre ferme, mêmes récits. La maîtresse de la maison, son fils et sa fille avaient vu au milieu d’un effroyable bruit tomber une pierre qui cassa une branche d’un poirier ; le jeune homme courut pour la ramasser ; mais la trouvant enfoncée en terre, il cria à sa sœur d’apporter une bêche. Celle-ci vint ; à peine arrivée, il lui passa devant le visage une petite pierre qui tomba à ses pieds. Alors elle n’eut rien de plus pressé que de s’enfuir, et la pierre ne fut ramassée que lorsque la peur se fut dissipée avec le danger.
Au hameau du Mesle, un vieux laboureur, sa famille et ses gens avaient été témoins du phénomène. Le roulement ressemblait si bien au bruit du feu dans une cheminée, qu’ils crurent que la maison brûlait, et qu’ils coururent clierclier de l’eau à la mare pour l’éteindre. « Nous avons vu, disait le vieillard, tomber des pierres d’en haut. Moi qui ne suis pas peureux et qui étais fatigué, je ne me suis pas dérangé pour les aller chercher ; mais mes enfants y coururent et les rapportèrent. Une d’elles tomba près de la mare et fit peur à une poule qui se trouvait là ; une autre tomba sur le faîte de la maison et roula jusqu’à terre ; nous crûmes que c’était notre cheminée qui tombait. »
Biot eut en cet endroit la bonne fortune de retirer lui-même une pierre météorique de la terre oû elle était enfoncée. Elle ressemblait parfaitement à toutes les autres. Près de là il rencontra « un berger qui passait autrefois pour incrédule, mais que la peur de ce terrible météore avait converti » .
Au bourg de Gloss, où il se rendit alors, on avait entendu violemment l’explosion au sud-ouest, mais il n’y était rien tombé. Notre savant apprit que quelques pierres, mais petites et en très petit nombre, avaient été vues au hameau de la Belangère, situé' à l’ouest de Gloss. Il fut ainsi confirmé dans l’opinion qu’il n’était rien tombé dans les villages de Saint-Antonin et de Couvain. Dès lors, les limites de l’explosion au sud, à l’est et au nord étaient connues ; il ne restait plus à parcourir que le côté de l’ouest.
Biot alla d’abord au hameau de la Darne. Au rapport des habitants, qui n’en parlaient encore qu'avec effroi, autour d’eux les pierres tombaient comme la grêle en sifflant. Ils avaient couru à la mare, croyant que les bâtiments étaient en feu ; leur peur était telle qu’ils s’attendaient à périr, toutes les pierres tombées en cet endroit étaient fort petites. On en avait tant ramassé qu’on finit par les jeter dans la basse-cour comme n’offrant aucun intérêt.
Au hameau de Bois-la-Yille, un propriétaire raconta qu’il était au milieu de sa cour, tête nue ; il entendit subitement, comme 5 ou 4 coups de canon, suivis d’une espèce de décharge qui ressemblait à une fusillade, après quoi il se fit un épouvantable roulement de tambours accompagné de sifflements très forts, causés par des pierres qui tombaient sur la terre. L’air était tranquille et le ciel serein;
seulement on observait directement au-dessus de la cour un petit nuage noir qui paraissait immobile, et duquel semblait partir tout ce bruit. On ramassa sur-lechamp une grande quantité de pierres météoriques dans l’enclos qui environne la maison : elles étaient toutes excessivement petites.
A la ferme de la Blandinière, au hameau du Teil, au village des Guillemius que Biot visita ensuite, il n’était tombé qu’un petit nombre de pierres et fort petites. Ces points formaient la limite occidentale de l’explosion.
Biot rentra à l’Aigle à dix heures du soir, son enquête était terminée. Elle avait mis hors de doute les faits suivants, ainsi résumés par le sagace académicien.
« Le mardi, 6 floréal an xi, vers une heure de l’après-midi, le temps étant serein, on aperçut de Caen, de Pont-Audemer et des environs d’Alençon, de Falaise et de Verneuil, un globe enflammé d'un éclat très brillant et qui se mouvait dans l’atmosphère avec beaucoup de rapidité.
« Quelques instants après, on entendit à l’Aigle et autour de cette ville, dans un arrondissement de plus de 30 lieues de rayon, une explosion violente qui dura cinq ou six minutes.
« Ce furent d’abord trois ou quatre coups semblables à des coups de canon, suivis d’une espèce de décharge qui ressemblait à une fusillade ; après quoi, on entendit comme un épouvantable roulement de tambours.
« Ce bruit partait d'un petit nuage qui avait la forme d’un rectangle, et dont le plus grand côté était dirigé est-ouest. Il parut immobile pendant tout le temps que dura le phénomène ; seulement les vapeurs qui le composaient s’écartaient momentanément de différents côtés par l’effet des explosions successives. Ce nuage se trouvait à peu près à une demi-lieue au nord-nord-ouest de la ville de l’Aigle; il était très élevé dans l’atmosphère, car les habitations de la Yassolerie et de Bois-la- Ville, hameaux situés à plus d'une lieue de distance l’un de l’autre, l’observèrent on même temps au-dessus de leurs têtes. Dans tout le canton sur lequel ce nuage ))lanait on entendit des sifflements semblables à ceux d’une pierre lancée par une fronde, et l’on vit en même temps tomber une multitude de masses solides exactement semblables à celles que l’on a désignées sous le nom de pierres météoriques.
« La plus grosse de toutes celles que l’on a trouvées pesait 18'‘,lo au moment où elle tomba ; la plus petite que j’ai rapportée avec moi ne pèse que 7 ou 8 grammes ; cette dernière est donc environ mille fois plus petite que la précé • denle. Le nombre de toutes celles qui sont tombées peut être évalué à deux ou trois mille. »
De retour à Paris, Biot s’empressa de lire à l’Académie des sciences (29 mes- '^sidor an xi) la relation de son voyage. A partir de ce jour, le phénomène de la chute des pierres fut démontré pour tout le monde. Biot avait rapporté du département de l’Orne un grand nombre de pierres météoriques ; elles furent déposées au Muséum d’histoire naturelle, où on peut les voir.
Au sujet de l’origine des météorites, il y a quelque intérêt à citer un passage d’un petit livre du dix-septième siècle, peu connu, et qui montre que des hypollièses aujourd’hui en honneur ont été depuis longtemps avancées. Le livre dont il s'agit est dû à Le Gallois*. On y trouve, à la page 181, le récit vraiment fort bien
i. Conversation de l'Académie de M. Dourdelot, etc. Le tout recueilly par le sieur Le Gallois. Paris, 1672.
fait (le la chute de météorites qui eut lieu à Vérone le 18 juin 1668. Puis • (,
(lit, on prit la pierre et on la considéra fort curieusement. On vit qu’elle estait de couleur jaimastre, fort aisée à pulvériser, et qu’elle sentait le soufre. Périandre après cela demanda à toute l’assemblée quelle estoit son opinion sur ce sujet Chacun en parla diversement. ... Le Signor Adriano parla de la sorte :
« Messieurs, dit-il, la croyance que j’ay que les planètes sont des globes terrestres comme le nostre, m’oblige aussi à croire que ces deux pierres sont deux fragments du globe de la lune, lesquels sont tombez sur le nostre. Si ce que vous dites estoit véritable, interrompit Périandre, ces deux pierres auroient deu tomber perpendiculairement et non pas de costé. La lune estant en son couchant, répliqua l’Italien, et la terre en mouvement, aussi bien que la lune, cela fut cause que ces pierres tombèrent collatéralement.
(( l’ay leu, dit Oronte, que du temps d’Anaxagore, il tomba pareillement une pierre dans Athènes ; et comme le philosophe fut interrogé d’où cette pierre estoit venue, il répondit (qu’elle venoit du ciel, qui peut estre n’estoit qu’une vieille masure en ruine. Cette plaisante imagination fit rire la compagnie, qui ne jugea pas à propos de plus contester cette opinion, qui se destruit aussi assez d’elle mesme, etc. » Cependant cette opinion a été défendue, il y a peu d’années, et elle compte même encore des adhérents.
11 y a d’ailleurs dans le public actuel une série d’explications qui ne dépareraient certes pas la collection de celles qui sont développées tout au long dans les Conversations de M. Bourdelot. Ainsi, par exemple, une dame possédant des connaissances extrêmement variées et qui a publié sur les sciences naturelles un très grand nombre d’observations, lesquelles, suivant l’appréciation qu’elle en donne ellemême, « ont le cachet de l’exactitude et de la plus grande vérité; a cette dame admet que la chute des météorites est due à des trombes et s’opère de la manière suivante :
(( Selon moi, dit-elle, la trombe enlève des masses de roches basaltiques, pierres, sable ferrugineux, fer, charbon, nickel, thersolithe, péridot, enstatite, pyroxène et silice. Par son action électrique et chimique, elle fond ces minéraux, souvent les dissout, les mélange ou les divise, les décompose, les scarifie, les oxyde et les presse; les rendant parfois massifs, spongieux, cristallins, globulaires, granulaires, hérissés, driciques, lisses ou rugueux ; parfois aussi les ornant de veines, de lignes droites parallèles, régulières et irrégulières, de fines aiguilles disposées en faisceau ou disséminées. La ti'ombe donne ensuite à ces masses des formes selon son caprice, mais d’une configuration généralement polyèdre émoussé, elle les vernit ou les couvre d’une croûte noire vitreuse cjui provient de la décomposition de la vapeur et (le la transsudation des matièresL » L’auteur, comme on voit, n’a laissé aucun point douteux, toutes les circonstances du phénomène sont expliquées.
La place est convenable pour citer un opuscule récent®, où les météorites sont pré-
t. Observations sur l'origine des corps météoriques, aérolilhes, bolides ou pierres qu on dit tombées du ciel, par Mme Jeannette Power, née de Villepren, titulaire de seize diplômes de membre correspondant de plusieurs Académies des sciences, belles-ictlrcs et arts de France, d Angleterre, de Bruxelles, de Sicile, etc. Paris, 1867.
2. Aperçus su?' le rôle des astéroïdes inférieu?'s dans la physique du monde, par M. F. Capm> ancien eleve de l’École polytechnique (1883), sous le titre de La chute du Ciel. M. d’Espiar de Collonges a publié un ouvrage du même genre.
sentées comme « la cause première des plus grands lléaux qui désolent notre malheureuse planète )).
C’est Chladni qui, le premier, émit l’opinion que l’espace renferme, outre les corps célestes (jue nous connaissons, de petites masses de matières isolées, et qui s’y meuvent jusqu’à ce qu’elles arrivent assez près d’un autre corps céleste pour en être attirées et tomber sur lui*. Dans cette supposition, la chute des météorites est due à l’attraction exercée par la Terre sur les minuscules corps planétaires. L’hypothèse de Chladni, admise généralement aujourd’hui, rend assez bien compte des diverses particularités du phénomène.
Elle fut développée d’abord par l’illustre physicien de Wittenherg dans un mémoire relatif à la masse de fer découverte à Krasnojarsk par Pallas. La Bibliothèque britannique en publia une analyse, à laquelle nous empruntons quelques passages : « Le docteur Chladni fait voir d’une manière fort ingénieuse que la masse de fer de Krasnojarsk n’a pu être produite par voie humide ; qu’elle n’a pu non plus être l’effet de l’art ou de la combustion d’une forêt, occasionnée par le feu du ciel ou par une éruption volcanique. 11 paraît beaucoup plus probable que cette masse est de même nature que ces météores appelés balles à feu ou dragons volants; et il cite une grande variété d’observations faites sur ces phénomènes. 11 cherche à établir, d’après ces observations, que ces accumulations ne sont point dues à une accumulation de la matière des aurores boréales, ni à un passage de l’électricité d’une partie de l’atmosphère dans une autre, ni à une accumulation de matières poreuses, inflammables, dans les hautes régions, ni à l’inflammation d’une longue traînée de gaz hydrogène ; mais il montre que leurs ingrédients doivent être d’une nature fort dense et pesante, parce que leur cours paraît être soumis évidemment à l’action de la gravité ; et parce que leur masse, quoiqu’elle s’étende jusqu’à acquérir un volume prodigieux, conservé encore assez de consistance et du poids pour posséder un mouvement très rapide dans une grande portion de l’espace , sans être décomposée ni dissoute malgré la résistance de l’atmosphère. Comme notre globe est principalement composé de particules terrestres et métalliques, et que le fer en particulier est de beaucoup le plus abondant des métaux, d’autres corps planétaires peuvent être composés d’une manière analogue, peut-être même tout à fait semblable au fond, quoique les combinaisons et les modifications de ces éléments puissent varier indéfiniment. 11 se pourrait aussi qu’il existât dans l’espace quelques petites accumulations de matière dense, indépendante des grands corps planétaires, et qui, niise en mouvement par quelque force de projection ou par quelque attraction, continue à se mouvoir en ligne droite jusqu’à ce qu’elles arrivent dans le voisinage de la Terre ou de quelque autre corps qui, par son attraction supérieure, décide leur chute à sa surface. Par leur vitesse excessive, qu’augmente encore l’attraction de la Terre et par le frottement violent que ces masses éprouvent de la part de l’atmosphère qu’elles traversent, il doit naître beaucoup d’électricité et beaucoup de chaleur, et elles ne tardent pas à devenir incandescentes; elles se fondent : il s’en dégage beaucoup de vapeurs et diverses sortes de gaz qui font boursoufler la masse jusqu’à un volume considérable, et finissent quelquefois par la faire voler en éclat avec explosion. »
1. Vcber feuer Melenre, titiH liber (lie mit denselben herabgefalleneii, von Ernst-Floi'eiis-Fricdricli Chladni. Vienne, 18)9.
478 EKCYCLOPÉUIE CHIMIQUE.
La théorie de Cliladiii fut suivie d’assez près par une hypothèse qui, bien qu’imaginée par Laplace, était tout à fait abandonnée, lorsque, il y a quelques années un savant distingué des États-Unis, que nous avons eu souvent l’occasion de nommer, Lawrence Smith, a entrepris de la relever. Cette théorie consiste à faire des météorites, des déjections des volcans lunaires.
Un a déjà vu par l’extrait donné plus haut des Conversaliom de Cabbé Bourdelal, que cette idée avait été émise bien avant Laplace. Nous pouvons ajouter qu’elle a été repi'oduite bien des fois, et que, par exemple, Lichtenberg disait ; « La Lune est un voisin incommode qui salue la Terre en lui lançant des pierres ^ ».
Dans l’hypothèse de Chladni, il faut considérer les météorites comme de petites planètes circulant autour du Soleil. Leur arrivée sur la Terre peut être considérée comme un accident; il n’en est pas de meme de leur chute vers le Soleil. Si les météorites tournent autour du Soleil, leurs orbites vont nécessairement se rétrécissant, par suite de l’attraction qui émane de l’astre central, de façon qu’au voisinage du Soleil la condensation de cette matière cosmique doit être plus grande que dans des régions plus éloignées.
On a vu que l’étude des météorites nous a conduits à une conclusion tout à fait différente.
L’historique des météorites a occupé un grand nombre d’auteurs dont les travaux se trouvent condensés dans la très intéressante étude de M. Kesselmeyer, continuée par M. Otto Buchner L
Je mentionnerai parmi les ouvrages généraux ;
i586. Conrad Gessner. De Meteoris {Ti^\ir).
1794. Chladni. Ueber den Ursprung des von Dallas gefundenen und anderer ihr àhnlichen Eisenmassen, und einige damit in Verbindung stehende Naturerscheinungen (Leipzig).
179(5. King. Remarks concerning stones said to hâve fallen froni tlie clouds (Londres).
1805. Howard. Experiments and observations on certain slony and melalline substances which at different times are said to hâve fallen on the Earth (Londres).
1805. IZARN. Des pierres tombées du ciel. Lithologie atmosphérique, présentant la marche et l’état actuel de la science sur le phénomène des pierres de foudre, pluies de pierres, pierres tombées du ciel, etc. (Paris).
1805. Biot. Relation d'un voyage faitdans le département de l'Orne pour con^ stater la réalité d'un météore observé à l'Aigle (Paris).
1812. Bigot de Uoroqvks. Mémoire historique et physique de la chute des pierres
tombées sur la surface de la Terre à diverses époques (Orléans).
1822. Walch. Ueber Meteorsteine oder Aerolithen (Schleusing).
1819. Chladni. Ueber Feuermeteore und die mitselben herabgefallenen Massen (Vienne).
1. Sur la physique du globe, Quételet, Bruxelles, 1861, p. 278.
2. Ueber den ürsprung des Meleorsleine , von P. A. Kesselmeyer. — QuellenverzeichnisS zur Litteratur der Meteorilcn, von D' Buchner; 2 volumes in-l” avec 3 cartes. Francfort-sur-le-Mein,
i 820. ScHREiBERS. Beitrüge zur Geschiclite und Kenntniss meteoricher Stein und Metallmassen (Vienne).
1834. Bekze.nberg. Die Sternschnuppen sind Steine aiis den Mondvidkanen (Bonn) .
1845. Partsch. Die Meleorüen odervon Ilimmel gefallenen Stein- und Eisenmassen im K-K. Hof Mineralienkahinelte zu Wien (Vienne).
1844. RolNCOni. Delle aeoriliti (Padoue).
1844. Bhowne. An essaij on solid meteors and aerolithes (Philadelphie).
1844. Badmhade. Dissertatio de ortii lapiduni meteoricum (Amsterdam).
1851. Boisse. Recherches sur l'histoire et la nature des aerolithes (Rodezj.
1852. Clark. Dissertation on nietallic meleorites (Gœttingen).
1854. Barcells. Lithologia meteorica (Barcelone).
1855. Greg. Anessayon meteorites (Londres).
1859. Buchner. Die F euermeteore insbesonders die Meteoriten historisch und nalurwissenchaftlich betrachtet (Giessen).
1860. Kenngott. üeber Meteoriten (Zurich).
1863. Buchner. Die Meteoriten in Sammlungen; ihre Ges'chichte, miheralogische und chemische Beschaffenheit (Leipzig).
1867. Stanislas Meunier. Étude descriptive, théorique et expérimentale sur les météorites (Paris).
1870. Stanislas Meunier. Lithologie terrestre et comparée (Paris).
1871. Stanislas Meunier. Le ciel géologique, prodrome de géologie comparée (Paris).
1874. Stanislas Meunier. Cours de géologie comparée professe au Muséum d'histoire naturelle (Paris).
1875. Maskelyne. Some lectures on meteorites (Londres).
1879. Daurrée. Études synthétiques de géologie expérimentale {Paris).
Il paraît indispensable, pour fixer les ide'es relativement à la partie météorologique de l’histoire des météorites, de rapporter quelques relations de chutes ; nous les avons choisies parmi les mieux connues et parmi celles qui ont offert les particularités les plus remarquables.
GHUTE D’AGEN (LOT-ET-GARONNË)
(Extrait du Journal de Lot-et-Garonne, n“ 911, 19 novembre 1814.)
« Belvez, 15 octobre 1814i
« Monsieur;
« Le dimanche 4 septembre 1814, jé partis pour une tournée à l’issue de laquelle je me rabattis, le samedi matin 10, à Sarlat.
» J’y appris que quinze des habitants les plus distingués de la ville étaient partis
480 ENCYCLOPEDIE CllBIlQUE.
le matin par Bezenac, commune située sur les bords de la Dordogne, à l’effet d’y constater les accidents produits par une trombe de feu qui y avait éclaté le 5 sur là plaine.
« Après plusieurs fortes détonations, la terre, disait-on, s’était ouverte, le gouffre avait vomi et lancé au loin beaucoup de terre, des pierres, etc. Ceux qui n’avaienl pu se procurer des chevaux, en étaient tout contristés : ils erraient par la ville pour tâcher de recueillir des renseignements sur le phénomène extraordinaire qui les alarmait par trois raisons : 1° parce que les détails qu’on en racontait croissant comme de règle, dans chaque bouche, étaient devenus à la fur épouvantables- 2" parce que deux ans auparavant, à pareil jour (5 septembre 1812), une trombe d'eau avait occasionné dans l’arrondissement de Sarlat des désastres horribles; 3° enfin, parce que, je ne sais pourquoi ni comment, il s était, depuis un mob, répandu parmi le peuple que la fin du monde arrivoi-ftit le 5 septembre de cette année.
« Dès que je parus, on me demanda des nouvelles du volcan sans feu; je répondis que, voyageant depuis dimanche dans des pays éloignés de celui qui avait été le théâtre du .phénomène, je n’en avais aucune connaissance. Je me retirai chez moi le samedi soir : on n’y savait rien de ce qui occupait les Sarladais.
« Il y vint des personnes qui me racontèrent l’issue du voyage des quinze curieux de Sarlat à Bezenac ; le maire de cette commune, qui est mon ami particulier, me confirma leur récit, qui fut tel que vous allez le lire.
« Si le maire' fut étonné de voir arriver inopinément tous ces messieurs de Sarlat, il le fut bien autrement lorsqu’ils lui expliquèrent le motif de leur voyage, le priant de leur faire voir le gouffre qui, suivant la tradition, s’était ouvert sous ses fenêtres et de leur montrer les pierres tombées du ciel ou sorties de la terre, desquelles il avait sans doute fait ample collection. Il eut toutes les peines du monde à leur faire entendre qu’il n’y avait ni gouffre, ni volcan sans feu, ui pierre du ciel ou d’ailleurs; que probablement quelque plaisant s’était amusé à faire des contes; que toute l’affaire se bornait à trois coups de tonnerre qui avaient éclaté le 5 vers midi, par un ciel très clair et un temps excessivement chaud ; enfin, que ces trois coups de tonnerre qui avaient été distinctement entendus par des gens qui se trouvaient dehors, n’avaient pas été assez forts pour être généralement entendus dans les maisons. Ces messieurs, et vous le croirez aisément, furent tout à fait désappointés; ils se voyaient devenus la risée de tout Sarlat, où l’esprit est passablement goguenard. L’un d’eux proposa de prévenir les sarcasmes en mystifiant toute la ville : il ne s’agissait, suivant lui, que de frotter avec un peu de soufre des pierres qu’ils porteraient à Sarlat et qu’ils diraient être tombées du ciel. Le maire leur offrit du soufre pour cette opération. Un autre, plus avisé, prétendit que la mystification serait bien plus complète et aurait biep plus de sel s’ils se bornaient à ramasser des pierres à 1 enlree même de Sarlat et à les donner, sans aucune espèce de préparation, comme pierres du ciel qu’ils feraient, disaient-ils, avaler fort aisément à la crédulité publique. Cet avis fut adopté et suivi. Aux approches de la ville, chacun se chargea d’une pierre de deux ou trois livres ; ils les portèrent en triomphe et les déposèrent dans la boutique du sieur Lavergne, apothicaire, l’un des voyageurs curieux. La population entière accourut à cette boutique; on s’extasiait devant ces pierres merveilleuses, on se disputait le plaisir de les tâter, de les (lairer : on trouvait qu'elles sentaient
le soufre à plein nez; qu’il était bien aisé de voir qu'elles n’étaient pas de ce monde ; que leur couleur et surtout leur poids, au moins double de celui des pierres terrestres, dévoilaient leur origine céleste, etc. « Quel bonheur, disaient ces bonnes gens, que ce vilain gouffre ne se soit pas ouvert près de Sarlat; ces pierres si pesantes auraient mis la ville en capilotade, » etc. Les voyageurs, rentrés chez eux, racontaient les merveilles qu’ils avaient vues et celles plus étranges encore qu’ils disaient avoir entendu raconter. Leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs remarquèrent que leurs habits empoisonnaient le soufre, les firent changer malgré qu’ils en eussent, et suspendirent leurs vêtements pour les faire aérer, etc.
« Cette facétie durerait encore, peut-être même quelque savant nous aurait-il déjà rendu plus claires que le jour les causes de ce phénomène si, le lendemain même, un des voyageurs n’avait trahi le secret juré. Vous avez pu, monsieur, vous convaincre plus d’une fois que sur ce point bon nombre d’hommes sont femmes. 11 en est résulté que tous, absolument tous les habitants de Sarlat, ayant ainsi été moqués, aucun d’eux n’a osé se moquer des voyageurs.
« Signé: Am. B. »