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PHOSPHORE ROUGE

Il existe plusieurs modifications allotropiques du phosphore, mais la plus remarquable et la seule que l’on trouve dans le commerce est celle qui s’obtient par l’action de la chaleur. Elle a été découverte, en 1845, par Schrœtter*; on lui donne le nom de phosphore rouge. Quelquefois, mais à tort, on l’appelle phosphore amorphe. Il serait préférable de donner aux deux états allotropiques du phosphore, comme à ceux du soufre, les noms de phosphores soluble et insoluble.

IVature chimique du phosphore rouge. — • On savait depuis longtemps que le

1. Il convient cependant de rappeler les observations faites en 1844 par M. E. Kopp, qui constata l’inaltérabilité du phosphore rouge à l’air et sa conversion en phosphore ordinaire par la distillation sèche, mais la nature chimique de ce corps n’était pas encore nettement établie, parce qu’il n’avait pas été obtenu pur : M. Kopp l’avait trouvé comme résidu dans la préparation de l’éther iodhydrique, faite en partant du phosphore ordinaire (E. Kopp, Comptes rendxis de V Académie des Sciences, .année 1844, tome XVIII, p. 871].

268 ENCYCLOPÉDIE CHIMIQDE.

phosphore exposé à l’action de la lumière se colore en rouge, même dans le ■vide ou dans un gaz inerte ; Boeckmann avait fait cette observation dès 1800. Les opinions les plus variées avaient été émises sur ce sujet. Berzélius attribuait la coloration du phosphore en rouge à une modification allotropique : il avait cité à l’appui de cette opinion les découvertes relatives à l’existence de deux séries allotropiques de sulfures de phosphore. D’autres chimistes, Gmelin entre autres, considéraient le phosphore rouge comme un mélange de phosphore et d’oxyde de phosphore.

Schrœtter a eu l’honneur, en 1843, de démontrer rigoureusement que le phosphore rouge et le phosphore ordinaire renferment l’un et l’autre la même matière sans différer par la présence d’aucun corps étranger. Il a de plus fait voir que le phosphore rouge, qu’on n’avait produit jusque-là que par l’action de la lumière, peut s’obtenir très facilement par l’action de la chaleur. Le travail de Schroetter est un véritable modèle de précision. {Mémoire de l’Académie des Sciences de Vienne, année 1848; Annales de Poggendorff, année 1850, t. LLXXI; Annalen der Chemie und Pharmacie, t. LXVIII; Annales de Chimie et de Physique, année 1848,t. XXIV de la 5° série, p. 406).

I. — Il fallait tout d’abord démontrer que, dans l’action de la lumière sur le phosphore ordinaire, la présence de l’oxygène libre ou combiné ne joue aucun rôle essentiel.

A cet effet, on introduisit du phosphore parfaitement pur et blanc, et aussi sec que possible, dans un tube à boule qui fut mis en communication avec un appareil à acide carbonique. L’appareil fut préalablement balayé d’air et le gaz desséché par son passage à travers des tubes appropriés ; le tube contenant le phosphore était en communication, par une de ses extrémités, avec un tube à chlorure de calcium; par l’autre extrémité, il communiquait avec un tube plongeant dans l’eau.

On fit passer le gaz sur le phosphore jusqu’à ce que les bulles qui s’échappaient de l’appareil fussent complètement absorbables par la potasse; le tube fut alors chauffé peu à peu jusqu’à une température supérieure à 100 degrés pour enlever toute l’humidité. Ce résultat obtenu, on fondit à la lampe l’extrémité du tube en communication avec l’appareil à gaz, puis également l’autre extrémité. Le phosphore ainsi desséché parfaitement, et privé de tout contact avec l’oxygène, fut exposé à la lumière. Il ne tarda pas à se colorer en rouge, et d’autant plus promptement que la lumière était plus intense. Au surplus, même à la lumière diffuse, à une température d’environ 14 degrés centigrades, l’action de la lumière ne s’exerçant qu’après son passage à travers une couche d’eau, on remarque que le phosphore se colore en rouge intense au bout de quelques jours. Il est facile de voir que le phosphore ne ee colore pas dans toute sa masse, comme on l’a cru, mais il s’en détache des particules rouges à un état assez divisé. La même expérience réussit également en employant l’hydrogène ou l’azote purs au lieu de l’acide carbonique.

II. — C’est ajrrès cette première expérience que Schrœtter eut l’heureuse idée d’essayer de produire le phosphore rouge par l’action de la chaleur.

Le premier appareil dont il fit usage dans cette recherche consistait en une cornue en verre dur, où une boule avait été soufflée dans le col. On introduisit du phosphore sec à la fois dans la panse de la cornue et dans la boule soufflée ,

l’extrémité du col de la cornue fut mise en communication avec un tube en verre courbé, dont la branche verticale avait la hauteur d’un baromètre et plongeait dans le mercure. La partie du col de la coi’nue comprise entrele dôme et la boule soufflée contenait du chlorure de calcium. La tubulure était traversée par un thermomètre engagé dans un bouchon et dont le réservoir plongeait dans le phosphore. On chauffa d’abord le phosphore contenu dans la boule, de manière à l’allumer et à absorber ainsi tout l’oxygène contenu dans la cornue; pour dégager l’humidité que pouvait encore contenir le phosphore, on chauffa la panse juqu’à 100 degrés. En refroidissant, le mercure s’éleva dans le tube et s’y maintint à une hauteur stationnaire. Après avoir ainsi enlevé tout l’oxygène et toute l’humidité contenus dans l’appareil, on chauffa progressivement à une température plus élevée. Vers la température de 226 degrés, le phosphore prit bientôt la couleur d’un rouge carmin, qu’il acquiert par l’action delà lumière; il s’épaissit peu à peu, se fonça en couleur, et devint finalement tout à fait opaque. Cette transformation du phosphore n’est pas subite; elle est successive. On observe très distinctement qu’il se sépare une poussière rouge qui gagne le fond du vase et dont la quantité augmente ensuite rapidement en se distribuant uniformément dans toutes les parties de la masse. Lorsqu’on maintient le phosphore pendant quarante-huit ou soixante heures, sans interruption, à une température comprise entre 240" et 250°, il se dépose au fond du vase une couche solide plus ou moins épaisse de phosphore amorphe, tandis que la couche supérieure reste encore formée d’une certaine proportion de phosphore ordinaire, mêlée cependant d’une assez forte quantité de phosphore amorphe.

Cette découverte étant faite ,

Schroetter voulut établir qu’on peut, après avoir préparé le phosphore rouge sans l’intervention d’aucun corps étranger, revenir au phosphore ordinaire sans aucun changement de poids.

Pour faire cette démonstration, il fit souffler plusieurs boules dans un tube en verre dur, de manière à avoir l’appareil représenté ci-dessus :

« Dans la première boule c, on mit du phosphore bien desséché : l’extrémité a du tube fut mise en communication avec l’appareil dégageant de l’acide carbonique pur et sec; la branche ÿA du tube courbé avait la hauteur d’un baromètre et plongeait dans le mercure. On fit circuler de l'acide carbonique dans l’appareil jusqu’à ce que le gaz qui se dégageait en h fût complètement absorbable par la potasse caustique.

« Alors le phosphore fut chauffé un peu au-dessus de 100 degrés pour chasser les dernières traces d’humidité par le courant de gaz sec : c’est mne précaution qu’il ne faut jamais négliger. Le tube se trouvant ainsi complètement desséché, on chauffa l’étranglement h du tube, et l’on ferma au chalumeau.

(( Cela fait, on chauffa le phosphore à la température où il commence à se transformer et on le maintint longtemps à cette température. Il n’y eut ni absorption ni dégagement de gaz, et il ne s’en produisit pas davantage en forçant la température jusqu’à l’ébullition du phosphore, qui distilla de la première dans la seconde boule; le produit se condensa à l’état d’un liquide limpide, un peu jaunâtre, réfractant fortement la lumière, tandis que la partie rouge resta dans la première boule. Le phosphore de la boule d fut traité de la même manière, c’est-à-dire que l’on chassa la partie non transformée dans la boule e par sublimation; enfin le même traitement fut renouvelé pour le phosphore de la boule a, de sorte qu’à la fin du traitement, les boules c, d, e contenaient seules le phosphore rouge, tandis que la boule f contenait seule le phosphore inaltéré.

« On recommença alors à chauffer la boule c ; la température se trouvant suffisamment élevée, le phosphore rouge se volatilisa lui-même sans résidu, et se condensa dans la boule froide en gouttelettes limpides comme le phosphore ordinaire. On continua de la même manière avec les autres boules, de sorte que la totalité du phosphore se trouva ramené à son état initial en arrivant dans la dernière boule f. Après le refroidissement il n’y eut ni élévation, ni dépression de la colonne de mercure. Ainsi, le phosphore avait pu, dans une atmosphère inerte, passer de son état ordinaire au rouge, et de cette modification, revenir à son état primitif. La même expérience fut faite, avec le même résultat, en remplaçant l'acide carbonique par l’hydrogène ou par l’azote, l’un et l’autre soigneusement desséchés. »

En dernier lieu, Schrœtter répéta la même démonstration dans un tube plein d’hydrogène et scellé aux deux bouts. Le phosphore était desséché dans un tube, comme on le voit dans la figure ci -contre, au moyen d’un courant d’hydrogène. Le tube était ensuite scellé à la lampe en a et en b. Le phosphore en très-petite quantité chauffé dans ce tube de- Fig. 94. vient rouge ; en chauffant davantage, le phosphore

rouge se volatilise et se condense à l’état de phosphore ordinaire, en inclinant convenablement l’appareil. Ainsi disposée, l’expérience peut trouver place dans un cours : il est difficile de citer un résultat plus saisissant à produire sous les yeux des assistants, comme exemple des modifications isomériques qu’un même corps peut présenter.

Séparation du phosphore rouge et du phosphore ordinaire. — Pour arriver à produire le phosphore rouge en grande quantité et à étudier rigoureusement ses propriétés, il fallait pouvoir le séparer du phosphore ordinaire auquel il reste toujours plus ou moins mélangé dans les expériences précédentes. Schrœtter a d’abord effectué cette séparation avec de l’eau chaude qui, vers 50 ou 60”, fait fondre la plus grande partie du phosphore ordinaire. Il a essayé ensuite de recourir à la distillation. Cette opération réussit, mais le phosphore rouge que l’on obtient comme résidu est sous forme de croûtes qui adhèrent au verre et sont très-difficiles à détacher; d’autre part, on s’expose à en perdre en voulant le distiller, car le point d’ébullition du phosphore modifié est très voisin de la température qui détermine le retour du produit à l’état de phosphore ordinaire. La véritable séparation des

deux états allotropiques consiste dans l’emploi du sulfure de carbone, qui dissout le phosphore ordinaire sans dissoudre le phosphore rouge ; la découverte de cette propriété singulière, en 1845, a été le point de départ du travail de Schrœtter il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’un peu auparavant, M. Charles Sainte- Claire Deville avait employé le même liquide pour l’étude des états allotropiques du soufre. La séparation est très facile lorsque le phosphore rouge est resté pulvérulent. Elle est au contraire assez pénible lorsque, par suite d’une température trop élevée ou trop prolongée, il est sous la forme de morceaux durs et cassants. Il faut alors, d’après Schrœtter, commencer par les pulvériser sous l’eau avant de les traiter par le sulfure de carbone. On sépare le phosphore rouge par le filtre, en ayant soin de maintenir celui-ci constamment plein de la dissolution, car, tant qu’il reste du phosphore en dissolution, on s’exposerait à coque le produit divisé, abandonné à la surface du papier par l’évaporation, ne vînt à prendre feu. On évite cet inconvénient en lavant, sans interruption, avec du sulfure de carbone, jusqu’à ce que la liqueur filtrée, concentrée dans une capsule de platine, n’abandonne plus de dépôt de phosphore.

Schrœtter conseille, pour purifier complètement le phosphore rouge, de le faire bouillir avec une dissolution de potasse à 1 ,5 de densité; on le lave ensuite à l’eau, puis avec de l’eau aiguisée d’acide azotique, enfin de nouveau à l’eau pure. A la rigueur, on peut se dispenser du lavage à la potasse en prolongeant le lavage au sulfure de carbone, puis en se débarrassant de ce liquide par une évaporation dans un courant d’acide carbonique.

Depuis les recherches de Schrœtter, M. Nicklès a conseillé de faire la séparation des deux phosphores au moyen d’une dissolution de chlorure de calcium de 1,95 de densité : les densités des deux phosphores étant respectivement 2,1 et 1,84, le premier tombe au fond tandis que le second surnage. Gomme il est difficile d’avoir une dissolution de chlorure de calcium aussi concentrée, on peut encore arroser la masse avec un peu de sulfure de carbone et ajouter une dissolution de chlorure de calcium ayant une densité seulement de 1,35 à 1,38 : la dissolution de phosphore ordinaire dans le sulfure de carbone vient nager à la surface du liquide {Comptes rendus de l'Académie des Sciences, tome XLII, page 646) . Mais la séparation est imparfaite, car de petites parcelles de phosphore ordinaire, collées à du phosphore rouge, sont entraînées avec lui.

On a proposé encore l’emploi d’une dissolution de bichromate de potasse additionnée d’acide sulfurique : en chauffant, le phosphore ordinaire se trouve presque seul attaqué.

Nous verrons plus tard que dans l’industrie, on effectue la séparation des deux phosphores exclusivement avec une dissolution de soude caustique, à la température de l’ébullition : seulement, on a soin auparavant de réduire sous l’eau les masses compactes de phosphore rouge à l’état de poudre très-fine.

Méthodes générales ponr la transformation du phosphore ordinaire en

phosphore ronge. — La transformation du phosphore ordinaire peut s’obtenir par toutes les méthodes qui permettent en général de produire des variétés allotropiques des corps, et qu’on a appliquées notamment à l’oxygène et au soufre. Ainsi, on peut obtenir du phosphore rouge :

ENCYCLOrÉDIE CHIMIQUE.

Par l’action de la chaleur;

Par l’action de la lumière;

Par l’action de l’électricité ;

Par les actions chimiques.

1. — La lumière seule peut, à la température ordinaire, transformer le phosphore ordinaire, soit qu’on le prenne solide, soit qu’on le prenne dissous dans le sulfure de carbone. On a vu que c’est ainsi qu’avait été découvert le phosphore rouge, dès le commencement de ce siècle. On peut donner à ces expériences une forme qui permette de les répéter facilement dans un cours.

Pour opérer avec une dissolution de phosphore dans le sulfure de carbone, on fdtre cette dissolution en la faisant arriver dans un tube que l’on ferme ensuite à la lampe. Si ce tube est exposé au soleil, il s’y forme bientôt un dépôt de phosphore insoluble. Un tube témoin, conservé à l’obscurité, reste absolument intact.

Pour opérer avec le phosphore solide, le moyen le plus simple consiste à introduire du phosphore solide et sec dans un tube où l’on fait arriver un courant d’acide carbonique; on scelle à la lampe les deux extrémités du tube; en le plongeant ensuite dans l’eau chaude, on fait fondre le phosphore de manière à tapisser presque toute la surface intérieure d’une couche t rès-mince et à peu près uniforme. On enveloppe alors de papier gris l’une des moitiés du tube; en portant à la lumière, on reconnaît, au bout de quelque temps, que la partie recouverte de papier n’a que peu ou point changé de teinte; la partie laissée à nu est devenue jaune et, si l’action de la lumière s’est prolongée, orangée et même rougeâtre. (M, G. Lemoine, Annales de chimie et de physique, année 1871, tome XXIV, page 184.)

Pour rendre l’expérience absolument rigoureuse, on peut introduire du phosphore bien sec dans un ballon que l’on ferme à la lampe après y avoir fait le vide pendant l’ébullition du phosphore vers la température de 160°. Ce ballon est laissé dans une pièce qui peut recevoir tous les jours la lumière solaire. La surface du phosphore, dans les parties exposées aux rayons lumineux, dévient d’abord légèrement rougeâtre, puis, peu à peu, très-foncée. Le ballon étant rigoureusement vide, cette modification ne peut être attribuée qu’à la lumière. (M. G. Lemoine, Annales de chimie et de physique, année 1871, tome XXIV, page 185.)

Dans l’action de la lumière sur le phosphore, ce sont les rayons violets et ultraviolets qui agissent avec le plus d’énergie (M. Vogel, Annales de chimie et de physique, tome LXXXV, p. 225). Déjà, en 1817, Nicéphore Niepce pensait à utiliser cette réaction pour fixer une image par la lumière (M. Chevreul, Comptes rendus de l’Académie des sciences, année 1871, tome LXXllI, page 1018). M. Draper a réalisé cette idée en coulant le phosphore entre deux plaques de verre et exposant cette lame mince à l’action d’un spectre très-pur; le sulfure de carbone ou les autres dissolvants du phosphore ordinaire enlèvent ensuite la partie non impressionnée, et le phosphore insoluble reste sur le verre ; on a pu obtenir ainsi des images photographiques de la partie la plus réfrangible du spectre, avec ses raies (Bulletin de la Société de Photographie, tome Vlll, page 17). Plus récemment, M. Lallemand a soumis la même réaction à des observations analogues à celles qu’il a faites sur le soufre. La dissolution de phosphore dans le sulfure de carbone est enfermée dans

un matras de verre scellé à la lampe, et l’on fait arriver sur elle des rayoni solaires concentrés par une lentille de quartz ou de verre. 11 se forme, au point où pénètre le filet lumineux, une tache jaune de phosphore insoluble, qui devient ensuite d’un rouge brun; mais l’action est moins vive qu’avec le soufre, et exige plus de temps. La lumière émergente renferme encore tous les rayons visibles, mais il y a un affaiblissement sensible dans le voisinage de la raie H ; au delà de cette raie, on constate encore la présence des rayons chimiques les moins réfrangibles, mais après la raie iV du spectre chimique, tous les rayons ont disparu. (M. Lallemand, Comptes rendus deV Académie des sciences, année 1870, tome LXX, page 182.)

IL — L’eZectricite'peut opérer la transformation allotropique du phosphore, de même qu’elle change l'oxygène en ozone. L’expérience la plus nette qui ait été faite sur sur ce sujet est celle que M. Schrœtter a décrite en 1874, quelque temps seulement avant sa mort (Journal de physique, juillet 1875). On introduit dans un tube de Geissler de la vapeur de phosphore très-raréfiée, et on fait passer l’étincelle; les parois du vase se recouvrent d’une couche de phosphore insoluble. On obtient le même résultat en plaçant la vapeur de phosphore dans l’intervalle annulaire compris entre deux tubes concentriques, comme pour la production de l’ozone, et en faisant passer la décharge électrique par le tube intérieur seul, de manière que l’électricité n’agisse que par induction.

111. — Certaines réactions chimiques paraissent pouvoir produire également le phosphore rouge. L’expérience la plus curieuse faite dans ce sens est celle que l’on doit à M. Brodie (Quarterly Journal ofthe Chemical Society, volume Y, page 289, et Annales de chimie et de physique, 3'= série, année 1853, tome XXXIX, page 492). Elle peut se répéter dans un coui’s.

On fond du pliosphore dans un ballon rempli d’acide carbonique et on maintient la température entre 160“ et 200“*: on laisse tomber quelques fragments d’iodé; il peut transformer jusqu’à quatre cents équivalents de phosphore. La réaction est immédiate et accompagnée d’un dégagement de chaleur. On obtient une masse dure, noire, demi-métallique, ayant une poussière rouge. La même expérience peut se faire en ajoutant de l’iode au phosphore fondu sous une couche d’acide chlorhydrique.

M. Hittorf a observé que le sélénium produit de même que l’iode, au-dessous do 200“, la transformation allotropique du phosphore. Le phénomène est exactement le même ; seulement il est moins rapide (M. Hittorf, Annales de Poggendorff, année 1865, tomeCXXVI, p. oo3).

M. Brodie expliquait son expérience en admettant que, par le contact de l’iode, il se forme momentanément un iodure de phosphoi’e renfermant le phosphore à l’état amorphe ; en se décomposant immédiatement après s’être formé, celui-ci est mis en liberté et l’iode agit sur une nouvelle quantité de phosphore.

M. Hittorf a contesté cette explication, en se fondant sur l’expérience suivante. On dispose un tube de verre comme ci-dessous, en lui donnant la forme d’un baromètre à siphon raccourci dont le liquide est du phosphore fondu. La branche fermée

1. Dès 120» ou 150», une poudre écarlate se dépose sur les parois du vase. Pour une température donnée, la quantité de phosphore transformé dépend, d’après M. Brodie, à la fois du temps et des proportions relatives de phosphore et d’iode.

274 ENCYCLOPÉDIE CIIIMIQDE.

est complètement remplie; la branche ouverte l’est jusqu’au tiers; on élimine l’influence de l’air au moyen d’un courant d’acide carbonique sec. En chauffant le tube au bain d’huile jusqu’à 200° et en faisant tomber de l’iode, le phosphore contenu dans la branche ouverte se solidifie aussitôt en se changeant en phosphore ■ rouge, mais dans l’autre branche il reste liquide et inaltéré. D’après M. Ilittorf, la transformation serait due à une action de contact de l’iodure de phosphore qui se dissout dans le phosphore fondu : l’iodure de phosphore ayant une densité plus grande que celle du phosphore fondu, ne peut pas, dans l’expérience précédente, monter dans l’intérieur de la branche fermée et la transformation s’arrête dans la branche ouverte. S’il y avait successivement, comme l’admettait M. Brodie, formation et destruction de l’iodure de phosphore, la transformation se continuerait de bas en haut dans la branche fermée.

Pig. 95 On peut remarquer que la transformation du phosphore sous

’influence de l’iode se produit à une température de 160-200° qui n’est pas éloignée de celle de 200° où la transformation commence, quoique avec une lenteur infinie, sous l’influence seule de la chaleur. L’action de jjrésence de l’iode a donc pour effet à' accélérer la transformation ; les actions de présence s’observent pour les transformations chimiques exothermiques, c’est-à-dire pour celles qui dégagent de la chaleur ; tel est le caractère de la formation du phosphore rouge.

On pouvait se demander si la mousse de platine, qui facilite tant de transformations exothermiques, n’agissait pas pour le phosphore comme le fait l’iode. Cependant, son influence est nulle ou à peine appréciable. (M.-G. Lemoine, Annales de chimie et de physique, année 1871, tome XXIV, page 187.)

Woebler a indiqué encore la production de phosphore rouge dans la réaction du chlorure de soufre tombant goutte à goutte sur du phosphore fondu : on a du protochlorure de phosphore qui distille, du sulfure de phosphore qui se sublime, et du phosphore rouge qui reste {Annales de chimie et de physique, 3° série, année 1855, tome XLIV, page 56). Il nous paraît probable que dans cette expérience la production de phosphore rouge est due simplement à la haute température développée dans l’intérieur de la masse par la réaction principale ; c’est pour la mçme raison qu’il se forme du phosphore rouge lorsque le phosphore ordinaire brûle dans l’oxygène, ainsi que dans plusieui's autres réactions énergiques.

lYÙ — L'action de la chaleur fournit, comme on sait, le moyen le plus commode de produire le phosphore rouge. é '

Dès 200", le phosphore ordinaire commence à prendre une teinte légèrement jaune, semblable à celle que lui donne la première action de la lumière: la vapeur du phosphore que l’on fait bouillip sous de faibles pressions à cette même température est entièrement incolore. .4 mesure que la température est plus élevée, la transformation du phosphore devient plus marquée et plus prompte; les teintes qui apparaissent peu à peu par la seule action de la lumière se produisent de plus en plus rapidement. Il est impossible de faire bouillir du phosphore à la pression ordinaire, c’est-à-dire vers 290°, sans obtenir une petite quantité de phosphore rouge.

Toutes les fois que le phosphore cesse d’être incolore et translucide, il se forme

une petite quantité de phosphore insoluble dans le sulfure de carnone. La couleur de cet état allotropique est extrêmement variable, depuis le jaune jusqu’au brun, en passant par l’orangé ou le rouge ; ces variétés sont sans doute comparables à celles qui ont été signalées pour le soufre. (M.-G. Lemoine, Annales de chimie et de lihysique, année 1871, tome XXIY, page l'85.) Nous verrons bientôt que MM. Troost et Hautefeuille ont obtenu des variétés très-distinctes de phosphore insoluble aux différentes températures s’élevant entre 560“ et 580“.

Vers 260°, il faut plusieurs jours pour que la transformation du phosphore soit presque complète: en 8 heures, on n’a guère que 15 pour 100 de phosphore rouge.

Le phosphore rouge produit par l’effet prolongé d’une température de 230 à 290“ a une certaine compacité. Schrœtter, en chauffant pendant huit jours entiers du phosphore ordinaire vers 260% a obtenu du phosphore dur et compact, rappelant l’aspect de l’hématite ; c’est cette substance qui a servi à Régnault pour ses déterminations de chaleur spécilique {Annales de chimie et de physique, 3“ série, tome XXXVlll). C’est sous ce même état qu’on obtient le phosphore rouge dans l’industrie ; on le pulvérise sous l’eau après refroidissement.

Schrœtter, en cherchant à produire le phosphore rouge sous l’influence de la chaleur, avait évité l’emploi de températures supérieures à 260% parce qu’il avait trouvé qu’à cette température le phosphore rouge se transforme de nouveau en phosphore incolore. Les expériences postérieures ont complété, à ce point de vue, les recherches de Schrœtter. Au delà de 290“, point d’ébullition du phosphore ordinaire, la ti’ansformation, il est vrai, n’est plus absolument complète, mais elle augmente de rapidité; on ne peut plus l’effectuer qu’en vase clos ou à des pressions supérieures à 760 millimètres. Elle laisse toujours une certaine quantité de phosphore ordinaire, de même que l’hydrogène et l’oxygène se combinant au rouge blanc, laissent toujours une certaine tension de dissociation. Mais, en même temps, comme le phénomène est plus rapide, il devient possible de constater la chaleur dégagée par la transformation. (M. Hittorf.) Nous reviendrons tout à l’heure sur ce sujet.

Phosphore rouge cristallisé. — Schrœtter avait considéré le phosphore rouge comme ne pouvant pas cristalliser et l’avait nommé phosphore amorphe; ses relations avec le phosphore ordinaire auraient été les mêmes « que celles du charbon amorphe avec le diamant ou le graphite* ». Celte manière de voir est inexacte et l’expression de phosphore amorphe doit être aujourd’hui absolument abandonnée.

C’est M. Hittorf qui le premier a obtenu le phosphore rouge à l’état cristallisé {Annales de Poggendorff, année 1865, tome CXXVl, § 5). 11 y est arrivé en chauffant le phosphore avec du plomb à la chaleur rouge, dans un tube vide d’air. Après le refroidissement, on trouve sur la surface du plomb de petits cristaux, sous forme de feuilles noires et d un éclat métallique, qui sont composées de phosphore pur. Nous empruntons au mémoire de M. Hittorf les détails suivants sur cette remarquable expérience :

<( Dans un large tube en verre difficilement fusible, fermé à une extrémité et ouvert à l’autre, on fait passer un courant d’acide carbonique et l’on indroduit du phosphore ordinaire de manière à occuper environ un quart de l’espace intérieur. On remplit le reste du tube avec des morceaux de plomb ; on fait le vide avec une pompe

t. M.Mitschcrlich n’avail jamais pu non plus obtenir de phosphore rouge cristaUisé. {Annales de Chimie et de Physique, tome XLVI.)

(le manière à enlever le gaz et l’humidité, et l’on ferme à la lampe. Comme la vapeur de phosphore prend des tensions considérables par suite de la température élevée que l’on emploie, on place le tube de verre dans l’axe d’un tube en fer aux extrémités (luquel on peut visser des bouchons en fer ; on remplit l’espace intermédiaire avec de la magnésie bien tassée. Le tube de fer employé avait 20 cent, de long et 6 de diamètre. On le chauffait au moyen de cinq brCileurs de Bunsen, en renforçant la flamme, progressivement. La chaleur nécessaire était maintenue pendant 8 ou 10 heures.

<( Après l'expérience, le phosphore apparaît à la surface du plomb en belles feuilles cristallines noires, ayant un vif éclat métallique et inaltérables à l’air. Ces feuilles atteignent souvent plusieurs lignes de longueur. Elles sont toujours trèsminces; les plus minces ne sont pas noires, mais rouges. Très souvent, elles paraissent rayées transversalement dans le sens de la longueur et facilement ciivahles suivant ces raies. Ce sont des cristaux prismatiques juxtaposés. On n’a pas pu prendre de mesures cristallographiques. Le plomb, en se chargeant de phosphore, devient beaucoup moins fluide. Pour obtenir en grande quantité les feuilles cristallines, il est utile d’employer des morceaux de plomb qui aient déjà servi dans une expérience semblable. Quand la chaleur rouge n’est pas trop forte, ces morceaux ne fondent plus en un seul lingot, mais ils s’amollissent simplement en conservant leur forme, et ils offrent ainsi à la cristallisation une grande surface.

(( Le phospliore distille delà partie inférieure du tube, qui est la plus chaude, jusqu’à la partie supérieure. 11 est utile de tourner un peu le tube en fer, d’heure en heure, pendant qu'on le chauffe: de cette manière, on donne à toutes les parties la température maximum. Pour terminer, on laisse le tube dans sa dernière position pendant plusieurs heures. Si l’on ne tournait pas le tube comme on vient de le dire, le phosphore, qui commence par gagner la partie supérieure, resterait à l’état rouge et amorphe et ne viendrait pas en contact avec le plomb. Les cristaux les plus grands et les plus beaux se trouvent au milieu des intervalles des morceaux de plomb.

« Du reste, le plomb retient du phosphore cristallisé en quantité considérable, sans qu'on puisse le reconnaître quand on se contente de le couper. Ce phosphore peut être isolé en traitant le plomb à froid pendant plusieurs jours par de l’acide .azotique faible, d’une densité de 1,1.

« On met les morceaux sur une capsule en poreelaine percée de trous et disposée à la surhice de l’acide faible. Lé plomb est dissous plus rapidement que le phosphore. La dissolution d’azotate de plomb étant plus lourde, tombe au fond, et les cristaux de phosphore, devenant libres, y tombent également. Après avoir lavé par décantation, on les soumet pendant quelque temps à l’action de l’acide chlorhydrique bouillant et concentré; cet acide, indifférent pour le phosphore, enlève simplement l’oxyde de plomb adhérent et élimine encore un peu de plomb. On ne peut pas enlever absolument le plomb à ces cristaux ; on y trouve toujours quelques traces de ce métal lorsqu’on les dissout dans l’acide azotique cbaud et qu 'après avoir étendu la dissolution, on la traite par l’hydrogène sulfuré.

(( Les cristaux examinés au microscope ont l’aspect de petits rhomboèdres ayant des angles à peu près droits, de manière à se rapprocher du cube. Ils sont donc probablement isomorphes avec l’arsenic, l’antimoine et le bismuth. Malheureusement, on n’a pas pu jusqu’ici mesurer les angles. »

La densité de ce phosphore cristallisé que M. llittorf appelle phosphore métal

l’HOSPHOUE ET SES COMPOSÉS.

lique, est de 2,54 à la température de 1 ,5. Elle conduit pour le phosphore à un volume atomique qui est le même que celui de l’arsenic ;

Phosphore . 51-: 2,54 = 13,25 (M. Ilittorf)

Arsenic . 75 : 5,67 = 13,25 (Herapath).

La conductibilité électrique de ce phosphore métallique est faible si on la compare à celle des métaux ordinaires; elle est au contraire déjà très grande si on la compare à celle du phosphore ordinaire, qui est un corps isolant.

Depuis M. Ilittorf, MM. Troost et Hautefeuille ont produit de nouveau du phosphore rouge cristallisé, mais en opérant la transformation du phosphore ordinaire à une température de 580°. «A cette température, la plus élevée que nous ayons pu réaliser avec nos appareils, le phosphore rouge cristallise : quelquefois les cristaux d’un rouge rubis se développent dans le phosphore rouge d’aspect fondu et rappellent les géodes de quartz hyalin dans les agates ; souvent le phosphore rouge moulé sur le tube de verre dans lequel se fait l’expérience, reste amorphe à la surface, tandis que son axe est sur toute la hauteur occupé par des cristaux très-déliés formant un feutrage divergent. » [Annales de chimie et de jMysique, année 1874, tome II, page 156). Màl. Troost et Hautefeuille ont trouvé pour ce phosphore rouge cristallisé la densité 2,34; c’est exactement le nombre donné par M. Ilittorf en 1865.

Relations thermiques entre les divers états allotropiques du phosphore. — Le jihosphore rouge et le phosphore ordinaire fournissent l’excmjjle le plus remarquable que l’on puisse citer en chimie des différences d’états allotropiques d’un même corps simple. Comment peut-on expliquer un pareil fait? Comment peut-on concevoir que sans rien perdre ni rien gagner en poids, une substance puisse acquérir des propriétés si différentes? Pour prendre une idée juste de phénomènes si étranges, il faut faire intervenir l’étude, si importante aujourd’hui, des ([uantités de chaleur dégagées dans les réactions chimiques.

M. Favre nous a appris que le phosphore ordinaire, en se transformant en phosphore rouge, dégage par gramme 911 unités de chaleur; c’est un nombre énorme, eu égard à la chaleur spéciûque du phosphore, qui est à peine de 0,2 ; si en effet ce dégagement de chaleur se produisait instantanément, il élèverait la température de la substance à un degré prodigieux (M. Favre, Journal de Pharmacie, 3* série, tome XXIV, p. 241, et Thèses de doctorat de la Faculté des sciences de Paris, année 1855). Ce résultat a été confirmé par les expériences les plus récentes, quoique la valeur numérique donnée par M. Favre doive être notablement modiOée. Le phosphore ordinaire, en se transformant en phosphore rouge cristallisé, la mieux définie des variétés de phosphore insoluble, dégage par gramme 619 calories, soit 19200 calories pour l’équivalent 31 grammes

Le dégagement de chaleur qui se produit dans la transformation du phosphore ordinaire en phosphore rouge devient facilement observable lorsque cette transfor-

1. Ce nombre est donné d’après VEssai de mécanique chimique de M. licrlliclot, t. t,p. S53, et co:i!me conséquence des déterminations do JIM. Troost et llautereuille.

mation est très rapide. Il suffit pour cela, comme l’a montré M. Hittorf, de chauffer le phosphore ordinaire sous pression, c’est-à-dire à une température supérieure à 290“ point d’ébullition à la pression habituelle. L’élévation de température devient alors considérable. [Annales de Poggendorff, année 1865, tome CXXVI, § 5.)

M. Hittorf introduisait le phosphore dans un tube de verre fermé à la partie inférieure et mis en communication avec une pompe à air ; on enlève l’air et l’eau adhérente, puis on ferme à la lampe. En portant le tube, pendant quelques minutes seulement, à une température d’environ .500°, on trouve en le retirant une masse solide dure, d’un brun rouge, mêlée de quelques gouttes de phosphore incolore. Les tubes de verre doivent, surtout avec de grandes quantités de matière, avoir de fortes parois ; on peut opérer avec des vases en fer. — Pour constater dans ces conditions la chaleur dégagée par la transformation allotropique, M. Hittorf prend un matras épais en verre, et il y introduit 6 gr. de phosphore ; on fait le vide en chauffant l’appareil de manière à chasser l’humidité adhérente, et l’on fait rentrer de l’acide carbonique. On ôte alors le bouchon et on le remplaçe par un autre fortement attaché avec un fil métallique et livrant passage à un thermomètre qui, au moyen d’une disposition particulière, allait jusqu’à 380“ (tube contenant de l’hydrogène comprimé). Le matras était chauffé au moyen d’une étuve formant bain d’air; l’étuve étant à 295“, le thermomètre plongeant dans le phosphore s’éleva à 282", puis à partir de cette température, il vint à monter si rapidement qu’en peu de minutes il avait atteint 370". Un accident obligea alors de mettre fin à l’expérience.

Ces faits établissent donc que le phosphore ordinaire, en se changeant en phosphore rouge, perd quelque chose non pas de pondérable, mais de mesurable, une certaine quantité de chaleur. Ces deux états du phosphore diffèrent entre eux comme un corps solide et un corps liquide, par une certaine quantité de chaleur latente ; seulement elle est bien autrement considérable que pour les changements d’état purement physiques. En réalité, cette dilférence que nous constatons entre les deux états allotropiques du phosphore n’est pas antre que celle qui existe entre l’eau et le mélange de ses éléments gazeux : après la combustion de ce mélange, il ne renferme plus à proprement parler ni hydrogène, ni oxygène puisqu’au moment delà réaction il s’est dégagé une énorme quantité de chaleur. Dans la formation de l’eau, ce sont deux substances qui s’unissent pour former un corps plus fixe : dans la formation du phosphore rouge, ce sont en quelque sorte deux matières identiques.

DîTersc.s variétés de phosphore insoluble. — Cette considération des chaleurs latentes est tellement celle qui explique le changement d’état chimique du phosphore, que c’est elle aussi qui caractérise les différentes variétés du phosphore insoluble. En approfondissant cette question, on reconnaît en effet que le phosphore insoluble n’est pas un corps unique, mais qu’on peut le rencontrer sous différentes variétés : c’est cè qui a lieu déjà pour les deux états du soufre*.

On sait, par exemple, que dans les premiers moments où le phosphore ordinaire

i. Ynir les considérations de M. Bertbelot sur l’isomérie, Essai de mécanique chmique, t. page 547, et Jj:çon sur l’isomérie, professée à la Société chimique en 1863.

PHOSPHORE ET SES COMPOSÉS, est frappé par la lumière, il se produit du phosphore insoluble, d’une couleur jaunâtre, qui peu à peu se change en phosphore rouge : c’est une première variété de ])hosphore insoluble.

Sous l’influence de la chaleur, on a de même plusieurs modifications successives. Entre 200 et 250“ la petite quantité de phosphore insoluble qui se forme a seulement une teinte jaunâtre : c’est à une température plus élevée que la couleur rouge apparaît, et la teinte varie suivant la température. (M. G. Lemoine.)

MM. Troost et Hautefeuille ont montré que ces différentes variétés de phosphore insoluble diffèrent entre elles par une certaine quantité de chaleur latente. {Comptes rendus de l'Académie des sciences, année 1874, tome LXXVllI, page 748, et Annales de chimie et de physique, année 1874, tome 11, page 145.) Les chaleurs de combustion ont été déterminées au moyen du caloi'imètre à mercure, en attaquant la matière pulvérisée par une dissolution concentrée d’acide indique.

Le phosphore rouge obtenu cristallisé à la température de 580" est une espèce chimique parfaitement définie. 11 a pour densité à zéro 2,54 (nombre déjà obtenu par M. Hittorf). Il dégage, lorsqu’on l’oxyde complètement, 5272 calories par gramme, soit 165452 calories pour l’équivalent 51 grammes*.

Le phosphore rouge obtenu vers 580“ sous forme de masse fondue, a une cbaleur de combustion inférieure de 50 calories environ à celle du phosphore rouge cristallisé : sa densité n’a pas pu être déterminée.

Le phosphore rouge préparé à 500" a pour densité 2,295; sa chaleur de combustion est supérieure à celle de la variété cristallisée.

Le phosphore rouge obtenu en chauffant du phosphore ordinaire pendant 540 heures à 560“ a pour densité 2,19 et sa chaleur de combustion est supérieure de 298 calories à celle du phosphore rouge cristallisé.

Le phosphore rouge obtenu en chauffant du phosphore ordinaire pendant 650 heures à 265“ et débarrassé après i-efroidissement du phosphore ordinaire, est en masse d’un rouge magnifique, à cassure vitreuse, rappelant celle du réalgar par son éclat ; sa densité est 2,148; sa chaleur de combustion est supérieure de 520 calories par gramme à. celle du phosphore rouge cristallisé.

Le phosphore rouge ordinaire du commerce dégage jusqu’à 568 calories de plus que le phosphore rouge cristallisé.

Ainsi, le phosphore rouge préparé à des températures inférieures à 580", perd une certaine quantité de chaleur lorsqu’on le chauffe assez fortement ])our obtenir sa cristallisation. Au contraire, le phosphore rouge d’aspect fondu, préparé à 580“ fixe une certaine quantité de chaleur en cristallisant^.

Les variétés qui cessent d’être modifiées par une nouvelle chauffe d’un grand nombre d’heures à la même température peuvent passer les unes aux autres par nuances insensibles quand on les porte à une température plus élevée maintenue longtemps constante.

Propriétés physiques du i>hospliore ronge. — Le phosphore rouge paraît

t. On peut déduire de ces nombres la chaleur de transformation du phosphore ordinaire en phosphore rouge, en prenant la différence des chaleurs d’oxydation des deux phosphores.

2. Ce résultat doit, ce nous semble, n’être accepté qu’avec quelque réserve.

‘i80 ENCYCLOPÉDIE CIllîIIQUE.

ne pas fondre avant de se transformer en phosphore ordinaire; tout au moins il est infusible jusque vers 580".

Obtenu d’après le procédé de Schrœtter, à une température de 230° à 250° ü se présente sous la forme d’une poudre ténue sans structure cristalline, dont la couleur peut varier du rouge écaidate au rouge carmin foncé.

Sa densité, déterminée par Schrœtter à la température de 10°, est de 1,964 c’est-à-dire plus forte que celle du phosphore ordinaire.

Le phosphore rouge est insoluble dans presque tous les dissolvants : le sulfure de carbone, l’alcool, l’éther, le protochlorure de phosphore. Cependant, l’essence de térébenthine et en général les liquides qui ont un point d’ébullition élevé en dissolvent à chaud une petite quantité.

La chaleur spécifique du phosphore rouge entre 15° et 98° est de 0,1698 (Régnault. Annales de chimie et de physique, 3' série, tome XXXYllI) ; le phosphore rouge employé dans ces déterminations était compact, à cassure vitreuse et conchoïde.

Tandis que le phosphore ordinaire est un poison violent, le phosphore rouge n’est aucunement vénéneux. (M. Bussy; M. de Vrij.)

Propriétés ciiiiniques du phosphore ronge. — Le phosphore rouge présente les mêmes réactions que le phosphore ordinaire, mais leur énergie est infiniment moindre.

C’est surtout avec l’oxygène que cotte différence est frappante. Le phosphore rouge n’est pas inflammable à l’air au-dessous de 260°, c’est-à-dire jusqu’auxtempératures où il commence à se transfoimer d’une manière un peu notable en phosphore ordinaire. 11 ne répand aucune lueur dans l’obscurité à la température ordinaire. L’inoxydabilité du phosphore rouge n’est cependant pas absolue, car, lorsqu’on l’expose à l’air humide, il se mouille à la longue, à cause de la formation d’une petite quantité d’acides phosphoreux et phosphorique qui, comme on sait, sont extrêmement avides d’eau. M. Personne a démontré rigoureusement que cette légère oxydabilité est bien due au phosphore rouge lui-même, et non à une transformation très minime en phosphore ordinaire; en effet, des tubes scellés contenant du phosphore rouge parfaitement pur étant abandonnés pendant deux mois à une température (le 25 à 30°, n’ont Jamais donné la moindre trace de phosphore ordinaire et n’ont jamais présenté dans l’obscurité la moindre apparence de phosphorescence.

Avec le soufre, la réaction du phosphore rouge est infiniment moins violente que celle du phosphore ordinaire : elle s’accomplit à peu près à la même température, dell0°àl20°‘. A la température ordinaire, le phosphore rouge ne réagit absolument pas sur le soufre ; il ne donne jamais les sulfures inférieurs jaunes et liquides qu on obtient avec le phosphore ordinaire. (.M. G. Lemoine.)

Le chlore agit sur le phosphore rouge à la température ordinaire, avec dégagement de clialeur. Lorsqu’on place du phosphore rouge en paillettes dans une petite ■ cornue tubulée et qu’on fait arriver un courant de chlore sec à froid, on voit le pliosphore entrer en ignition au contact du gaz, mais sans production de flamme ;

1. C'est p.-ir suite d’observations incomplètes et inexactes que Scbrœtter avait dit / “ phosphore amorphe ne se combine pas avec le soufre à la température de sa fusion, c est-n-e''® 112° ; il y reste indissous, mais il se combine au soufre visqueux h la température d’environ -o , sans phénomène bien apparent. » (Annales de Chimie et de Physique, année IdiS, t. p. 413.) Cette assertion a été reproduite à tort dans presque tous les ouvrages classiques.

il brûle comme de l’amadou ; l'ignition suit le jet de gaz. M. Personne, à qui est due cette expérience, n’a jamais pu observer la moindre trace de protochlorure, contrairement à ce qu’avait affirmé Schrœtter. 11 se forme uniquement du perchlorure, ce qui se conçoit d’après le fait observé, c’est-à-dire par ce que l’action se concentre et semble s’épuiser sur un point, au contact même du chlore, avant de se propager aux portions voisines : le chlore se trouve ainsi toujours en excès par rapport au phosphore attaqué. — La dissolution aqueuse de chlore att; que le phosphore rouge: il se forme de l’acide phosphorique et de l’acide chlorhydrique avec plus de rapidité qu’avec le phosphore ordinaire, ce qui tient probablement à l’état de division de la matière.

Le brome attaque le phosphore rouge à la température ordinaire ; d’après Schrœtter, il y a production de lumière.

L’iode n’agit pas à la température ordinaire sur le phosphore rouge: si on les chauffe dans un gaz inerte après les avoir mélangés, il y a fusion de la masse, et la combinaison s’opère avec dégagement de lumière.

Chauffé avec de l’eau en tube scellé vers 170°, le phosphore rouge donne de l'hydrogène phosphoré et un mélange d’acides phosphoreux et hypophosphoreux. (M. A. Gautier, Association française pour V avancement des sciences, session de Bordeaux, année 1872, page 405.)

Une dissolution de potasse caustique agit sur le phosphore rouge à peu près comme sur le phosphore ordinaire : il se dégage de l’hydrogène phosphoré qui, d’après Schrœtter, ne serait pas inflammable spontanément; l’action est d’autant plus rapide que la dissolution est plus concentrée. En même temps, le pliosphore rouge divisé éprouve avant de disparaître une modification marquée dans sa couleur : il devient d’un brun assez foncé pour paraître noir.

La plupart des réactions oxydantes du phosphore se retrouvent pour le phosphore rouge, mais toutes choses étant égales d’ailleurs, elles sont amoindries.

L’acide azotique attaque le phosphore rouge avec effervescence et dégagement de vapeurs rutilantes : l’action paraît plus énergique qu’avec le phosphore ordinaire, sans doute à cause de l’état de division de la substance.

L’acide sulfurique, même concentré, n’agit pas sur le phosphore rouge à froid, mais à la température de l’ébullition, il l’attaque avec dégagement d’acide sulfureux.

L’acide chromique , en dissolution concentrée, n’agit pas sur le phosphore rouge, même en faisant bouillir. Si l’on broie ensemble, dans un mortier, de l’acide chromique et du phosphore amorphe, l’oxydation a lieu avec inflammation, mais sans explosion. Si, au contraire, ou chauffe le mélange à la température de la transformation du phosphore rouge, la réaction est des plus violentes.

Une dissolution de bichromate de potasse, à la température de l’ébullition, n’attaque pas le phosphore rouge, même après addition d’acide sulfurique. En chauffant la dissolution avec un mélange des deux phosphores, il y a réduction de l’acide chromique, et l’on obtient le phosphore rouge non attaqué à l’état de poudre très divisée ; une très petite quantité de phosphore rouge seulement se trouve attaquée, et l’on peut obtenir le phosphore rouge isolé à raison de la facilité avec laquelle, dans ce cas, il entre en suspension dans la' liqueur ; il peut être à cet état lavé avec facilité.

Mêlé avec le chlorate de potasse, le phosphore amorphe détone avec force lorsqu’on broie la matière dans une capsule : il y a production de lumière. Lorsqu’on

282 E^’CYCLOPÉDIE CHIMIQUE.

chauffe simplement le mélange, la détonation est moins vive ; elle a lieu à la tem pérature de fusion du sel. Lorsqu’on verse de l’acide sulfurique dans de l’eau recou vrant un mélange de phosphore rouge et de chlorate de potasse, le phosphore s’attaque, mais sans production de lumière.

Le pèroxyde de manganèse, broyé avec le phosphore amorphe, ne s’allume pas • en chauffant, il y a combustion avec lumière, mais sans explosion.

L’oxyde de plomb, extrait de son liydrate par une légère élévation de température brûle le phosphore avec une faible décrépitation, lorsqu’on triture le mélano-e ou lorsqu’on le chauffe. La combustion est moins vive lorsqu’on emploie la litharge; avec le minium, la combustion a lieu faiblement, soit par la trituration, soit par la chaleur.

L’oxyde puce de plomb, broyé avec le phosphore amorphe, l’oxyde avec production de flamme et avec une légère détonation; si l’on chauffe, il se produit une explosion violente.

L’oxyde d’argent brûle le phosphore rouge lorsqu’on le chauffe, sans qu’il v ait explosion.

L’o.xyde de cuivre n’agit pas sur la matière lorsqu’on se contente de broyer; à chaud, il y a combustion, mais sans détonation.

L’oxyde de mercure détermine la combustion sans bruit, et seulement partiellement, au contact des parties frottées; si l’on chauffe, il y a combustion, mais pas de détonation.

On peut broyer le phosphore rouge avec du sucre ou avec des substances organiques analogues, sans lui faire éprouver d’altération bien appréciable.

Le phosphore rouge, d’après Schroetter, ne précipiterait aucun métal de sa dissolution. Cependant, d’après M. Personne, l’azotate d’argent est réduit soit à froid, soit à chaud, par le phosphore rouge, mais un peu plus lentement que par le phosphore ordinaire.

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