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ENCÏCLOPEDIE CHIMIQUE.

§ lï. GISEMENT DE U TOURBE.

Caractères généraux des tourbières. — La plupart des vallées silloiinees par de faibles cours d’eau ou par de petites rivières contiennent de la tourbe, soit en amas isolés, soit avec quelque continuité. Il en existe de vastes dépôts sur l’emplacement de lacs anciens desséchés depuis des siècles.

En général, dans les tourbières on peut distinguer trois sortes principales de tourbe : 1“ celle des couches superficielles dans laquelle les végétaux, à peine décomposés, sont mêlés avec du sable ou de la terre de marais, ce qu’on nomme houzin en langage vulgaire ; 2» la tourbe brune chanvreuse qui conserve encore des débris de tiges et de racines; 3“ la tourbe noire, ou parfaite, dans laquelle les traces d’organisation végétale ont disparu ; elle a l’aspect du terreau noir ou quelquefois, vers les parties inférieures et humides, d’un limon mou, plastique, acquérant d’ailleurs de la solidité par une courte exposition à l’air.

Ces trois formes passent de l’une à l’autre par nuances insensibles, mais sans cesser d’occuper leur niveau relatif, d’après lequel la tourbe la plus compacte est toujours à la base du dépôt.

Quelquefois, le massif est divisé par des lits interposés de sable terreux et de cailloux ; ce sont des accidents sans importance et dont le développement est borné.

La tourbe est presque toujours pyriteuse lorsqu’elle repose sur des couches de lignite, circonstance révélée par la surface irisée des eaux qui en sortent et les sédiments ferrugineux qu’elles déposent.

Elle contient assez souvent du fer phosphaté, reconnaissable à sa couleur azurée. On y trouve en outre de grands amas de coquilles fluviatiles ou lacustres, dont les espèces vivent encore dans le pays; des ossements de bœuf, cheval, cerf, chevreuil, sanglier, loutre, castor, etc. ; des produits, quelquefois très nombreux, de l’industrie humaine.

Ainsi, au fond de certains marais, on trouve des arbres sciés, des travaux, des routes. Au fond des marais de la Somme, ôn a découvert des bateaux chargés de briques ; en Suisse, dans les marais des Ponts, une voie romaine a été mise à nu,

La présence de la tourbe est indiquée par l’horizontalité presque parfaite de la superficie ; elle constitue une sorte de plafond vers la ligne médiane des vallées, du moins lorsque le dépôt a quelque importance. Lorsque la surface présente quelques inégalités, elles résultent presque toujours de matières entraînées des coteaux voisins postérieurement à la formation de l’amas tourbeux.

Les amas un peu étendus sont reconnaissables à l’élasticité du sol, très sensible dans les temps de sécheresse.

Les tourbières s’étendent fréquemment sur les débris d’une forêt. Comme les cours d’eau charrient du sable et du limon, il en résulte que les couches de combustible peuvent être séparées par des bancs de sable ou de limon amenés par le changement de niveau des eaux. Mais la tourbe et les couches de sable, de gravier et de limon sont toujours en dépôts horizontaux.

Le sol de la Hollande est formé de couches alternantes de limon, de tourbe et de sable. Soumis depuis longtemps à un affaissement insensible, il est en même temps

de la sorte exhaussé par les amas tourbeux et les atterrissements formés par ses fleuves.

Considérée au point de vue de la qualité du combustible, une tourbière présente, de haut en bas, diverses variétés de combustible. La plus superficielle, dite tourbe mousseuse, est à tissu lâche ; elle est formée de végétaux entrelacés à peine décomposés. Au-dessous se trouve parfois de la tourbe feuilletée, formée de feuilles entassées et contenant des branches et des troncs aplatis. A mesure que la profondeur augmente, la tourbe devient plus noire et plus compacte.

Certaines tourbes marneuses renferment une telle quantité de débris de coquilles fluviatiles et terrestres qu’on a de la peine à les faire brûler ; toutes les espèces auxquelles appartiennent les débris vivent encore dans les localités voisines. Les tourbes peuvent aussi contenir de nombreux débris d’insectes et surtgut de coléoptère.

La tourbe s’accroît en moyenne de 0”,60 à par siècle. On estime qu’il suffit d’un siècle, pour la reproduction, dans les tourbières de la vallée supérieure de la Somme, d’une couche de 5"’,30. Ce chiffre est exagéré, selon d’Archiac.

D’après M. Kolb quarante années suffisent pour former dans la vallée de la Somme une épaisseur de tourbe de 1 mètre.

De son côté M. Résal^ estime que dans le Jura et à une altitude supérieure à 700 mètres, la tourbe augmente de 5“,30 par siècle. Lorsqu’on assainit une tourbière, la formation de la tourbe y est certainement entravée, parce qu’alors les plantes marécageuses s’y développent en moindre abondance. Aussi M. Résal conseille-t-il d’obstruer les fossés d’écoulement quand l’exploitation de la tourbe est terminée. 11 pense qu’une toui-bière bien aménagée, qui ne pourrait donner par son assèchement que de mauvais ])àturages, est, en définitive, d’un meilleur rapport qu’une futaie de sapins de même étendue.

On lit dans Rennie (l’auteur de Cari of Aromali], que, en 1651, quand il était encore enfant, il vit dans la paroisse de Looch-Broom et West-Rosshir, une petile ' plaine couverte d’une forêt de sapins. Ces arbres étaient cependant si vieux qu’ils avaient perdu leur écorce et leurs rameaux. Quinze ans après, il revint dans le même lieu, et ne vit plus d’arbres, mais seulement une plaine recouverte de mousse jaunâtre; en 1689, enfin, il vit tout cet espace changé en un marais où l’on exploitait de la tourbe.

Van Marum prétend avoir vu se former trois pieds de houille combustible dans un bassin de son jardin en moins de cinq ans.

Aux environs de Sonthofen en Bavière, un gîte de tourbe a montré à M. Gümbel, entre les couches charbonneuses, de nombreuses intercalations de marnes sableuses remplies de débris végétaux, et notamment d’aiguilles de conifères qui présentent nettement le caractère de formations alluvionnaires ayant à diverses reprises envahi la tourbière et recouvert les dépôts de tourbe déjà formés.

Parmi les tourbes quaternaires il en est qui diffèrent si peu des tourbes actuelles qu’il a fallu, pour en reconnaître l’ancienneté, y rencontrer des débris d’animaux éteints tels que Elephas primigenius, Rhinocéros tichorhinus, Cervus megaceros, etc.

t. Société d’émulation du Doubs, 1872, l. VU, p. 448.

Au contraire, d’autres se présentent sous la forme de vrais ligniles schisteux qu’on exploite dans un assez grand nombre de localités de la Suisse et de la Bavière et qui offrent des passages évidents entre la vraie tourbe et le lignite proprement dit.

Certaines parties sont encore molles comme la tourbe, tandis que d autres sont déjà tout à fait solides et compactes, comme les lignites. Dans la masse, on trouve des rameaux ou des troncs, le plus souvent aplatis, de conifères, de bouleaux, de saules, d’aulnes, qui tantôt ont l’aspect de lignite xyloide, tantôt sont transformés en une masse charbonneuse homogène d’aspect analogue à celui de la houille.

Confiitions rtn tourbage. — De ses observations dans le nord de la France, d’Archiac conclut * ; « Pour que la tourbe se forme, il faut que les eaux ne soient pas complètement stagnantes, qu’elles ne charrient pas une grande quantité de limon qu’elles soient peu sujettes à de grandes crues. 11 faut en outre qu’elles soient très peu profondes, que leur mouvement soit très peu rapide, et qu’elles coulent sur un fond argileux ou peu perméable, et non sur des dépôts de transport diluviens de sable, de gravier et de cailloux roulés. Les vallées essentiellement tourbeuses, telles que celles de l’Autbie, de la Somme, de l’Arlette, de l’Ourcq, de l’Essonne, des petits affluents de la rive droite de l’Oise, dans le département de ce nom, de la Brèche, du Thérain et de l’Epte au delà, sont plus ou moins tourbeuses dans leur étendue, tandis que les vallées proprement dites de l’Oise, de l’Aisne, de la Marne et de la Seine, dont les eaux coulent sur un diluvium sableux et de cailloux roulés plus ou moins épais et plus ou moins étendu sur leurs bords, ne présentent nulle part de véritable tourbe continue sur des surfaces d’une certaine importance. »

Les sphaignes jouent un rôle important dans la formation de la tourbe.

Les sphaignes sont des mousses aquatiques, vivaces, à feuilles disposées sur plusieurs rangs, blanches avec une légère teinte roussâtre, ou verdâtre. « Les espèces^ du genre Sphagnum, tout en conservant entre elles une grande ressemblance, varient cependant à l’infini, suivant les circonstances d’humidité au milieu desquelles le végétal est appelé à vivre. Elles semblent se ployer à toutes les exigences de l’habitat, et se modifier suivant qu’elles plongent dans les eaux profondes, dans les mares vaseuses de la surface, ou qu’elles s’élèvent au-dessus du niveau de l’eau. La seule condition nécessaire à leur existence paraît être une certaine quantité d humidité absorbée par la couronne ou par la tige du végétal. Dès que cette humidité leur manque, elles se dessèchent et disparaissent. En considérant les sphaignes suivant leur mode de végétation, on peut les diviser en trois groupes nettement tranchés : celles qui ne vivent qu’immergées ; celles dont la courofine est toujours au-dessus de 1 eau ; celles enfin qui sont pour ainsi dire amphibies et ont, pour la même espèce, une forme aérienne et une forme immergée. »

Comme toutes les mousses et tous les cryptogames dits acrogènes les sphaignes croissent exclusivement par leur sommet. A mesureque la partie supérieure de la tige

1. D’.4rchiac : DescnpUon géologique du département de l'Aisne-, voyez au.ssi du même auteur : Histoire des progrès de la géologie.

2. Lesquereux. Mémoires de la Soc. des sciences naturelles de îieuchâlel, 1844.

s’allont^e, la partie inférieure meurt, se dessèche et tend à se transformer en tourbe.

Dans une nappe de sphaignes, il y a donc deux couches superposées : l’une, supérieure, en voie de végétation ; l’autre, sous-jacente, déjà soumise à l’action du tourbage. Celle-ci tend sans cesse à augmenter d’épaisseur par l’addition de la couche superficielle, destinée à être à son tour recouverte par un nouveau lit de sphaignes.

La croissance des sphaignes est fort rapide ; elles se ramifient beaucoup, et, en se pressant les unes contre les autres, elles finissent par former un feutrage épais qui recouvre le sol ou constitue, au-dessus des eaux marécageuses, une espèce de plancher flottant, sur lequel se développent ensuite d’autres plantes, puis des végétaux arborescents.

M. Lesquereux a calculé qu’une seule capsule àeSjihagnuvi peut contenir jusqu’à 2 690 000 spores ou graines. On se figure aisément la rapidité de leurs envahissements.

Grâce au tissu fin et délicat des sphaignes, qui pompe l’humidité à la manière des éponges, certaines tourbes desséchées peuvent absorber jusqu’à plus de douze fois leur volume d’eau. Quelle que soit la hauteur à laquelle les sphaignes croissent, quelle que soit la sécheresse de l’air, leurs tiges sont toujours humectées, et c’est ce qui rend possible la formation de la tourbe sur des pentes où l’eau ne saurait se maintenir.

i( On objectera sans doute, dit M. Lesquereux, que le rôle des sphaignes n’est point universel ; en effet, dans tous les cas où l’humidité est assez grande pour empêcher la rapide décomposition du ligneux, quelle que soit d'ailleurs la cause qui la fournisse, la tourbe peut croître sans les sphaignes. Mais, malgré, toutes les recherches que j’ai faites sur les hauts marais, je n’ai vu nulle part la tourbe émerger, s’élever sans le concours de ces mousses. Partout où elles disparaissent, le marais se couvre de lichens, de quelques autres espèces de mousses, de bruyères, etc. , et, au lieu de la tourbe, il ne se forme plus qu’une terre noire et plus ou moins compacte suivant son âge. On trouve fréquemment, à la surface des tourbières déjà hautes et vieilles, des espaces absolument nus et dépouillés de végétation, sur lesquels la tourbe affleure à la surface. Ce sont précisément ces endroits dépouillés que les sphaignes avaient abandonnés, où d’autres végétaux ont déposé une légère couche de terre marneuse. »

Aucune espèce de mousse ne concourt à la formation de la tourbe dans les dépôts de l’Amérique méridionale. Darwin, à qui est due cette observation, indique comme remplissant un rôle analogue à celui des sphaignes la Donatia magellanica. « C’est, dit-il, l’agent principal de la tourbe; les feuilles nouvelles se succèdent continuellement autour du tronc; celles du bas se pourrissent de suite, et, en suivant la racine dans la tourbe, on voit encore les feuilles conserver leur position dans les diflérents états de la transformation, jusqu’à ce que le tout ne forme qu’une seule masse. »

D’autres végétaux concourent à la formation de la tourbe : des mousses du genre Hypnum, les prêles, les joncs, les carex et quelques roseaux. Grâce à leurs tiges traçantes, ces plantes envahissent rapidement le sol qui les environne et déterminent directement par leurs débris la formation d’une nappe plus ou moins épaisse de tourbe. Elles préparent aussi l’établissement des tourWères en s’avançant

:,(> ENCYCLOPÉDIE CIIIMIQUE.

graduellement aes Lords vers le centre d’un lac qu’elles finissent par combler et par transformer en marais tourbeux.

Parmi les arbres, « le bouleau vient d’abord, dit Oswald Heer, puis le pin sylvestre. Le sapin rouge s’aventure aussi çà et là dans les marais, mais il n’y prospère jamais. Les pins eux-mêmes n’y deviennent pas des arbres de haute futaie; lorsqu’ils sont parvenus à une certaine élévation et qu’ils ont un certain poids, ils percent la croûte qui les supporte ; ils s’enfoncent dans une couche sans consistance, se renversent et se transforment en tourbe comme la végétation herbacée. Le vent les déracine facilement; aussi la tourbe est-elle souvent traversée par des troncs de pins et de bouleaux qui rehaussent la somme de son pouvoir calorifique. Dans la marche que nous venons d’indiquer et que l’on peut observer dans un grand nombre de localités, la végétation arborescente apparaît comme la dernière phase de la formation de la tourbe. 11 peut se faire, inversement, que la forêt précède la tourbière, quand, par quelque incident, les drains naturels d’une forêt viennent à être obstrués ou que l’écoulement des eaux se trouve gravement entravé ; celles-ci se rassemblent alors dans les bas-fonds. La végétation aquatique et la production de la tourbe y commencent aussitôt. Ainsi prennent naissance les marécages de nos forêts. Les arbres environnants, arrêtés dans leur croissance, périssent les uns après les autres et, lorsqu’ils sont abattus par le vent, aucune végétation naturelle ne vient les remplacer. Le sol de la forêt s’est transformé graduellement en un sol tourbeux où les arbres se trouvent à la base de la tourbe, et contribuent à la formation de ce combustible, mais ce sont toujours les mousses, les roseaux et les plantes des marais qui fournissent la plus grande somme d’éléments. Lorsque la tourbe aura pris une certaine épaisseur, des colonies de bouleaux et de pins viendront de nouveau s’y établir. »

« L’existence antérieure des forêts, dit aussi M. Lesquereux, sur les lieux mêmes qu’occupent les marais tourbeux, est attestée par une foule d’observations. Sous un grand nombre de tourbières de l’Angleterre, on trouve des forêts entières renversées sans doute par des ouragans, puisque tous les arbres y sont couchés dans le même sens à côté des troncs encore debout et brisés à la hauteur de quelques pieds. La couronne des arbres est tournée vers le nord-est, et c’est bien du sudouest que soufflent en Angleterre les vents les plus violents. Ce phénomène, à peine modifié, a été également reconnu en Irlande, en Hollande et dans le nord de l’Allemagne. »

Belgrand ' a recherché l’origine des tourbières du bassin de la Seine. Suivant lui, la tourbe des vallées ne peut se produire que dans les vallées suffisamment larges et à faibles pentes, car le développement des végétaux dont la décomposition donne naissance à la tourbe n’est possible que dans une eau peu profonde et peu agitée. Mais il faut en outre que les crues des cours d’eau ne soient ni violentes ni limoneuses. Or , cette condition n’est remplie que dans la traversée des terrains perméables. Cela posé, dans une vallée comme celle de la Seine, le volume des eaux étant insuffisant pour remplir toute la dépression du sol, celle-ci se comblera par des graviers et des limons dans la traversée des terrains imperméables, four-

) Bulletin de la Société géologique de France, t. XXVI, p. 879,

nissant des affluents à crues violentes et limoneuses, tandis que la tourbe apparaîtra dans la traversée des sols perméables.

Cette théorie est confirmée par l’observation ; il suffit de citer les tourbières et les marais de la Vanne, ceux de la Seine entre Troyes et Nogent, ceux de Saint- Gand et de la Somme-Soude dans le bassin de la Marne, tous situés dans la traversée de la craie blanche, terrain classique de la tourbe en Picardie; de même les tourbières de la Juine et de l’Essonne marquent la traversée des sables de Fontainebleau. De plus, la tourbe fait défaut dans les zones perméables lorsqu’il se trouve en amont des terrains imperméables qui apportent des eaux assez limoneuses pour faire sentir leur action au delà de leur point d’arrivée dans la vallée principale.

La production de la tourbe a du reste été facilitée, avant l’époque historique, par la puissante végétation forestière qui couvrait le sol de la France, en retenant les terrains meubles que les pluies entraînent plus facilement aujourd’hui qu’ils sont défrichés et cultivés.

M. Ch. Martins ‘ s’est occupé du Jura neuchâtelois ; il a reconnu que ces tourbières généralement établies dans les vallées longitudinales de la chaîne, reposent sur un fond imperméable formé par la boue glaciaire, en sorte que lors même que les vallées n’ont pas été barrées par des moraines et ainsi transformées en lacs jusqu’au moment de la rupture des digues, c’est toujours aux phénomènes glaciaires que ces tourbières paraissent devoir leur origine.

Pour le dire en passant, il en est, paraît-il de même, dans les Cévennes et en Auvergne. En outre la flore des tourbières des montagnes présente dans tous les pays, depuis la Laponie jusqu’aux Cévennes, une remarquable uniformité. Les types de celte flore sont ceux de la Scandinavie, et il n’est pas douteux pour M. Martins, que toutes ces tourbières, identiques quant à l’origine, ont vu leur végétation se développer à la fin de l’époque pliocène.

Certaines tourbières présentent une forme convexe : c’est qu’elles ont absorbé une trop grande quantité d’eau. Si la pression venant du fond et produite par l’eau qui afflue augmente, le sol se rompt, et les eaux, en s’écoulant, entraînent une grande quantité de tourbe.

« Dans l'air et sous l’eau, dit. Liebig, le ligneux se conserve pendant un très long espace de temps sans s’altérer. L’érémacausie ou la pourriture de la partie essentielle des végétaux, à savoir : le ligneux présente un phénomène particulier, c’est que, au contact de l’oxygène de l’air, elle convertit l’oxygène en un volume égal d’acide carbonique.

« Si l’on enlève cet acide carbonique et qu’on le remplace par l’oxygène, la pourriture s’établit de nouveau; c’est-à-dire que l’oxygène se transforme de nouveau en acide carbonique. Puisque le ligneux se compose de carbone et des éléments de l’eau, on peut dire d’une manière générale que cette pourriture est identique, dans ses résultats, avec la combustion du carbone pur à des températures très élevées; ainsi le ligneux se comporte, en brûlant lentement, comme si ni son hydrogène ni son oxygène ne se trouvaient combinés avec du carbone.

« L’accomplissement de ce phénomène de combustion lente exige un temps fort

t. Mémoires de l’Académie des sciences et lettres de Montpellier , t. VU, p. I.

long; la présence de l’eau en est également une condition indispensable; les alcalis en 'favorisent le progrès et les acides l’entravent ; toutes les matières antiseptiques, l’acide sulfureux, les sels mercuriels, les huiles empyreumatiques, etc., l’arrêtent entièrement. A mesure que la pourriture du ligneux s’avance, celui-ci ' perd la faculté de pourrir davantage, c’est-à-dire de transformer 1 oxygéné ambiant en acide carbonique, de sorte qu’à la fin, il laisse une matière brune et charbonneuse qui n’a plus cette propriété. C’est là le produit final de l’érémacausie, décomposition du ligneux, produit qui forme les tourbes. »

Voici l’explication que Wiegman donne de cette décomposition ; « Les transformations que subissent les plantes qui forment la tourbe ont ce résultat, que les sucs de leurs parties tendres sont chargés en ulmine, et que les filaments ligneux forment le charbon de terre, qui, mélangé à des oxydes métalliques et des terres, forme la tourbe. »

« Les végétaux, dit Einhoff, surtout les cryptogames entassés dans les contrées basses et humides, périssent et entrent en décomposition. L’éloignement de l’air libre, un haut degré d’humidité et la température maintenue constamment basse par cette liumidité, impriment une direction particulière à cette décomposition et l’entretiennent. Il se forme dans la première période des matières qui empêchent une décomposition totale, et donnent naissance à de nouveaux produits, qui empêche la pourriture rapide de la masse végétale, et qui, avec le concours des autres circonstances, qu’offre cette décomposition directe, fait que, par la séparation de l’hydrogène d’avec une petite quantité de carbone, la masse végétale se rapproche toujours du charbon ; et plus la tourbe est voisine de cet état, moins elle est exposée à la décomposition ; elle paraît même s’y soustraire tout à fait, de sorte qu’elle reste pendant des siècles dans cet état, en énormes dépôts, sans se modifier d’une manière sensible. »

Propriétés antiseptiques de la tourbe. — En préservant les végétaux du contact de l’air atmosphérique, l’eau s’oppose à la désorganisation immédiate de leurs tissus. Elle exerce, en outre, grâce aux diverses substances qu’elle tient en dissolution, un effet qu’on a comparé à celui qui se passe dans le tannage des peaux. La nature de ces substances n’a pas encore été déterminée d’une manière précise; on a cité, parmi elles, l’acide ulmique, le charbon résultant de la transtormation lente du bois tombé au fond des marais, les résines et les gommes végétales, les acides tannique, carbonique, etc. Ces substances sont empruntées aux végétaux destinés à se convertir en tourbe ; la tourbe est elle-même une substance antiseptique, et l’on peut dire que ce combustible, dans le phénomène du tourbage, est à la fois cause et effet. Aussi les Hollandais ont-ils soin, dit-on, lorsqu ils exploitent leurs tourbières, de ménager la couche inférieure de tourbe ; ils ont remarqué qu’elle se reconstitue alors plus facilement que lorsqu’on a mis à découvert l’argile sur laquelle le combustible repose.

Des explications existent depuis longtemps du phénomène de tourbage. En fSOi, Emhof disait que, dans la formation de la tourbe, il se produit d’abord un acide qui empêche la rapide décomposition des plantes. Pour Sprengel, c’était l’acide ulmique; en 1821, il démontrait que les tourbes sont imprégnées d’une substance tellement antiseptique que la viande même, trempée dans l’eau saturée de cette

COMnnSTIBLES MINÉRAUX.

substance à "12", se conserve très longtemps et finit par se décomposer sans se

corrompre.

« En juin 1747, dit Lyéll, dans ses Principes de géologie, le corps d’une femme fut trouvé à près de 2 mètres de profondeur dans uu marais tourbeux de l’île d’Axholme (Lincolnshirc) ; les sandales antiques qui recouvraient scs pieds offraient la preuve évidente de son enfouissement dans ce lieu depuis plusieurs siècles ; et cependant ses ongles, ses cheveux et sa peau offraient à peine quelques traces d’altération. On fait aussi mention de deux corps qui, après avoir séjourné près de vin"t-neuf ans dans une tourbe humide où ils avaient été enterrés à 1 mètre de profondeur, en 1674, dans le Derbyshire, furent trouvés dans un état tel que la couleur de leur peau était aussi bien conservée, et leur chair aussi molle que celles d’individus morts récemment. »

L’eau des tourbières et les substances qu’elle renferme n’exercent une influence réelle, dans le tourbage, qu’au début de ce phénomène. Leur rôle se borne à mettre les végétaux à même de se conserver pendant un temps assez prolongé pour que leur transformation en combustible puisse s’opérer à la suite des réactions chimiques. Plus tard, les débris de végétaux destinés à se convertir à leur tour en combustible, les amas de sable et d’argile, la terre végétale elle-même, se superposent à la couche de tourbe primitivement formée. Ils constituent une masse suffisamment épaisse pour préserver du contact de l’air atmosphérique cette tourbe qui, sous la pression s’exerçant sur elle, devient de plus en plus compacte.

nistribution gcog;raphi(j|ue des tourbières. — Les tourbières ll’existcnt que dans les contrées froides et humides. La température moyenne la plus favorable à la formation de la houille est de 6“ à 8“.

Il peut y avoir des tourbières aux sommets et sur les flancs des montagnes, ainsi que dans leurs vallées; mais elles sont établies dans des marais peu profonds, ainsi qu'on peut le constater dans les Ardennes.

C’est dans les régions basses qu’il faut chercher les plus riches tourbières.

Il y a des tourbières sous-marines qui, après avoir été formées par des végétaux terrestres, ont été recouvertes par l’Océan. Du nombre sont celles qu’on peut voir, sur toutes nos côtes, à Calais et à Grand-Camp (Calvados) par exemple.

Il en est de véritablement marines, qui sont composées en totalité ou en partie de végétaux marins, tels que Zostera marina. Ficus digitatus, etc. La presqu’île dŒreland, près de Drontheim, consiste presque entièrement en un puissant lit de tourbe, dont la partie inférieure est formée de végétaux marins à demi décomposés, tandis que les parties supérieures ne contiennent que des plantes de marais et principalement le Sphagnum palustre.

La tourbe est essentiellement envahissante ; elle i-esserre et limite les rivières, obstrue les bois ; elle peut même amener le dessèchement de bras de mer ou de golfes peu profonds : le territoire d’Oldenbourg, jadis séparé du Holstein, tend à s’y reunir par la formation de la tourbe, le bras de mer qui existait encore en 1320 sera bientôt comblé.

flans le nord, les tourbières sont immenses. Près de Hambourg, le Dwels Moor (tourbière du Diable) a une longueur de 80 kilomètres sur une largeur de 20. Dans e milieu de l’Europe et dans les vallées du Jura, leur étendue varie de quelques

mètres à quelques lieues carrées. Dans les montagnes élevées, elles n’ont quelquefois que 2 ou 5 pieds de superficie.

La limite méridionale des tourbières paraît être le 43® parallèle.

C’est sur les revers des Pyrénées que se trouvent les dépôts tourbeux les plus rapprochés de l’équateur ; vers le nord; elles s’arrêtent là où ne vit plus la végétation ligneuse, c’est-à-dire vers le cap Nord ou le 70® degré de latitude. Dans la partie moyenne (Hollande, Irlande) de cette zone de 27» dévolue aux tourbières, le phénomène du tourbage se développe avec son maximum d’énergie.

L’altitude influe sur la distribution des tourbières aussi bien que la latitude. Les vallées des Alpes en sont remplies jusqu’à 2400 mètres. Les dépôts les plus riches des pays de plaines sont, en France, dans les landes de Bordeaux, entre la Seudre, la Charente et les Deux-Sèvres, vers l’embouchui'e de la Loire, où existe 1 e grand marais de Montoire, qui a plus de 30 lieues de tour, et sur toute l'étendue du bassin de la Somme.

La surface occupée en France par les marais tourbeux exploitables est de plus de 600 000 hectares.

Les marais tourbeux de la Somme sont très importants et ont une épaisseur qui dépasse quelquefois 20 mètres. La puissance moyenne peut être portée de 8 à 10 mètres.

A l’embouchure de la Seine, près du Havre, et entre Rouen etCaudebec, se trouvent des marais importants. Les vallées traversées par les affluents de la Seine renferment des gisements fort beaux. Tels sont les marais de Bresle ; la tourbe de ces marais, situés à trois lieues de Beauvais, présente une couleur d’un gris noirâtre; sa texture prouve qu’elle est complètement formée de végétaux; en séchant, elle éprouve un retrait considérable.

Citons aussi les marais de l’Essonne et de la Juine (Seine-et-Oise), de l’Oise, de l’Aisne, l’Aronde, la Minette, dans la vallée d’Aumale ; l’Ourcq, l’Authie, sur une longueur de 12 lieues; les marais des Ormes, de la Vesle, depuis Reims jusqu’à Fismes ; ceux des environs de Troycs (Aube), ceux de la Sarthe, de la Mayenne.

Les tourbières sont très communes dans le nord de l’Allemagne, en Danemark, en Angleterre et surtout en Hollande et en Islande.

Les tourbières de l’Amérique Septentrionale sont réparties de la même façon qu’en Europe, et dans l’hémisphère austral, la zone des tourbières occupe absolument la même situation que dans l’hémisphère boréal. On ne trouve pas de tourbe dans l’île de Chiloé, par 41» et 42» de latitude méridionale, quoiqu’il y ait beaucoup de marécages ; elle commence à être très abondante dans les îles de Chonos, trois degrés plus bas vers le sud.

C est dans les îles Malouines, par le 52® degré de latitude sud que les dépôts tourbeux se montrent avec le plus d’étendue et de puissance.

Les plus anciennes tourbières sont celles d’ülznach et de Dursen, en Suisse. La tourbe y forme une masse de 10 pieds d’épaisseur, mais les troncs d’arbre aplatis qu’elle renferme prouvent qu’elle a dû être fortement comprimée.

Elle repose sur une couche de limon placée elle-même sur la mollasse.

On y a recueilli des dents d’Elephas antiquus et un squelette entier de Rhinocéros leptorhinus. La tourbe est recouverte à Ulznach par le diluvium de la seconde période glaciaire, et à Dursen par le sable et les cailloux roulés où, dans beaucoup

COMCUSTIGIES MINÉRAUX.

d’endroits de la Suisse, on a rencontré des restes de l'Elephas prirntgenius qui a vécu après l'Elephas antiquus.

Toutes les toui’bières connues appai'tiennent à l’époque post-glaciaire.

On aura une idée exacte des dépôts de tourbe par la description rapide de quelques gisements.

Département de l’Isère. — Les dépôts de tourbe se rencontrent en très grand nombre et à toutes les altitudes dans les départements de l’Isère et des Hautes- Alpes*: mais les seuls qui méritent une mention spéciale, en raison de leur grande étendue, sont les tourbières situées dans le département de l’Isère, aux environs de Morestel, de Bourgoin et de la Verpillière, dans les plaines marécageuses désignées ordinairement sous le nom de marais de Bourgoin. Ces marais occupent le fond d’une longue vallée, qui s’étend de l’est à l’ouest, depuis Gardon, à l’embouchure du Guiers, jusqu’à la Verpillière, et tourne ensuite au nord, jusqu’au confluent de la Bourbu. Cette vallée est à la limite du plateau calcaire de Morestel et de Crémieu, et des collines tertiaires de la Tour-du-Pin et de Bourgoin ; c’est une vallée de dénudation, creusée probablement par un bras du Rhône, antérieurement à la période glaciaire, et creusée de nouveau à l’époque de la retraite des glaciers. Cet ancien lit a été ensablé par le Rhône, qui l’a abandonné pour s’écouler tout entier dans les gorges de Villebois. C’est depuis cette époque que se sont formés les lits successifs de graviers, de sable et de tourbe qui constituent le sol des marais.

Dans son état actuel, la vallée marécageuse se divise en deux bassins : à l’est, celui des Avenières et de Morestel, et à l’ouest, celui de Bourgoin et de la Verpillière. Ils communiquent encore ensemble par le détroit marécageux d’Arandon, et communiquaient sans doute autrefois par-dessus les seuils calcaires peu élevé qui séparent les marais de Vézeronce d’avec ceux de Sermérieu et de Saint-Chef.

La tourhe a une épaisseur variable, qui atteint souvent plus de o mètres ; elle s’est formée dans les bas-fonds des bassins échelonnés : partout où il y avait chute, passage d’un bassin à un autre, on trouve le gravier inférieur à une petite profondeur ou immédiatement sous la terre végétale.

L’étendue des tourbières est de 3380 hectares. L’exploitation annuelle embrasse environ 6 hectares et produit environ 30 000 mètres cubes de tourbe sèche.

Département de la Loire-Inférieure. — A l’embouchure de la Loire se trouvent les vastes marais de Montoire qui ont une surface de plus de 16000 hectares.

Cette région, qu’on nomme la Grande-Brière est une immense tourbière qui s étend au N.-N.-O. de Montoire, dans la direction de Saint-Malo (Loire-Inférieure), sur une longueur de 13 kilomètres et une largeur de 10 kilomètres. Pendant 1 hiver cette plaine est couverte d’eau. Dès que les gi'andes chaleurs sont arrivées, 011 dessèche la tourbière à l’aide de nombreux canaux d’irrigation dont on ouvre les écluses et qui se déversent dans la mer.

Dans le courant du mois d’août, pendant une période de 8 jours, il est permis a tous les habitants de venir extraire la tourbe. Armés d’un salet, instrument

tranchant, qui a la forme d’un T, et d’un marc ou crochet, ils taillent dans la masse des mottes rectangulaires qu’ils mettent en tas pour les laisser sécher. Cette contrée, ordinairement triste et déserte, devient alors très animée; plusieurs milliers de personnes se répandent sur cette vaste plaine et y déploient une activité fiévreuse.

On extrait ainsi tous les ans jusqu’à 4 et 5 millions de tourbes que l’on brûle dans le pays ou que l’on expédie à Nantes, à Vannes et jusqu’à la Rochelle.

L’emplacement de la Grande-Brière était, croit-on, occupé par une forêt, renversée par un ouragan, vers l’an 700. Ce qui est certain, c’est qu’elle fut détruite subitement, par le fait de l’irruption de la mer qui s’est ouvert un chemin entre Saint-Nazaire et Montoire.

11 est facile de s’en convaincre en étudiant la position des nombreux troncs d’arbres renfermés dans la masse de la tourbe . Ils sont orientés, leur racine est au sud-ouest et leur tige se dirige vers le nord-est. Ce sont presque tous des chênes et des bouleaux, atteignant jusqu'à 30 pieds de longueur; ils sont encore couchés sur un lit de feuilles carbonisées.

Au point de vue géologique, la Grande-Brière est formée des couches suivantes qui sont, en allant de la surface vers le fond :

1“ Tourbe friable ou noir de Brière qui sert d’engrais; épaisseur moyenne 0“,51;

2“ Tourbe ferme et pâteuse contenant de nombreux débris végétaux ; l’épaisseur oscille entre 0“‘,50 et 3 mètres;

3“ Argile ou vase de mer, avec coquilles d’eau saumâtre (cyclades), épaisseur très variable;

¥ Argile à briques réfractaires, ne contenant pas de coquilles ; épaisseur très variable ;

5“ Gneiss et pegmatite.

Pendant l’été, la Grande-Brière donne lieu à des phénomènes de mirage.

Près de la Grande-Brière se trouve le marais de Lerdre. Ce marais de Lerdre s’étend sur Saint-Mars, Petit-Mars et Sine.

Il y a aussi beaucoup de tourbe dans l’arrondissement de Savenay. Toute la partie plate entre Saint-Étienne- de-Mont-Luc jusqu’à Saint-Nazaire et Pont-Château est tourbeuse.

Haut Jura. — Une étude sur les tourbières du haut Jura a été faite par M. Resal*. L auteur distingue deux catégories de tourbières : 1° les premières sont immergées et résultent de la décomposition des joncées et de plantes dont la croissance est très lente ; 2“ les secondes sont émergées et proviennent d’une végétation de carex (laiche) à laquelle succède celle des sphaignes et des bruyères. Ces dernières se rencontrent surtout dans le haut Jura. On conçoit du reste que l’accumulation de la tourbe doive tendre à combler le marais qui la produit et à transformer insensiblement une tourbière de la première catégorie en la deuxième.

En ce qui concerne spécialement les tourbières du haut Jura, M. Résal remarque qu elles ne descendent généralement pas au-dessous de 7ü0 mètres ; car à une altitude inférieure la température moyenne devient trop élevée pour que les sphaignes se développent vigoureusement. Ces tourbières, dont la flore a été étudiée

f. Société d’émulation du Doubs, 1872, t. VII, p. 406.

par M. Charles Martins S occupent le fond des vallées et des entonnoirs qui existent sur des plateaux jurassiques. Elles y forment des mamelons très peu saillants. Leur fond repose souvent soit sur le crétacé inférieur, soit sur l’oxfordien. Leur épaisseur augmente avec l’altitude ; en moyenne elle est de 2 mètres à 400 mètres d’altitude, de 4 mètres à 800 mètres et de plus de 6 mètres à 1100 mètres.

département du Finistère. — Aux environs de Brest se trouvent aussi des marais importants.

Département de la Manche. — Dans le département de la Manche, entre Carentan et Périers, s’ouvre l’immense marais de Gorges qui, pendant l’hiver, étend ses eaux sur une longueur de plus de 5 kilomètres et sur une largeur presque aussi grande. Pendant l’été, le marais est desséché ; son fonds tourbeux devient un vaste herbage où paissent plus de 10000 bêtes à cornes et chevaux, mais vers la fin de juin l’extrémité de la plaine est abandonnée pendant vingt-quatre heures aux habitants des environs. On leur permet d’extraire et de conserver pour leur usage toute la tourbe qu’ils peuvent piocher pendant ce laps de temps. Cette tourbe desséchée leur sert de combustible pendant l’hiver.

Dès la veille de ce jour d’extraction, toutes les familles se transportent sur la portion du sol qui leur est abandonnée; ils y établissent des tentes pour y dormir. Dès le lever du jour, les hommes, armés de pioches à grande surface, enlèvent des morceaux du sol tourbeux, où ils creusent ainsi des sillons. Les femmes et les enfants transportent ces morceaux de tourbe et en forment des pyramides qui s’élèvent à mesure que les heures s’écoulent. A la fin du jour, chaque famille a son amas de combustible plus ou moins gros, suivant l’activité et l’énergie des travailleurs.

Le sol tourbeux du marais de Gorges est mouvant. Les trous creusés disparaissent, et quelle que soit la quantité de tourbe exti’aite, la surface de la grande prairie, après avoir été inondée, revient toujours à son précédent niveau.

Département de l’Ariège. — L’Ariège possède des marais tourbeux qui permettront de continuer la fabrication des fers pai’ la méthode catalane, car les bois deviennent rares.

Dans les hautes montagnes du département de l’Ariège, qui sont formées par les roches primitives, M. Mussy a observé assez fréquemment, près des sources et petits cours d’eau, des amas tourbeux plus ou moins irréguliers. Ces gisements sont généralement petits, peu profonds et leur situation élevée, loin des routes et chemins praticables, rend leur exploitation à peu près impossible ; quelques-uns sont assez développés, atteignent plusieurs centaines de mètres et une profondeur irrégulière de plus de 1 mètre; la tourbe est toujours très ligneuse et chargée de terre.

Les principales tourbières sont comprises dans le canton de Vicdessos ; on en trouve également quelques indices aux montagnes granitiques de Saurai et de Querigut.

Autres departements. Les départements de la Gironde,- des Hautes et Basses^ Pyrénées sont riches en tourbière. Les départements du Centre sont moins riches en tourbières étendues que ceux que nous venons de citer. Cependant, dans les mon^ tagnes du Puy-de-Dôme et du Cantal, on trouve des hauts marais. Le Cher, l’Indre, l’Indre-et-Loire et le Loiret, en renferment aussi ; mais ce sont des marais immergés.

1- Bullelln de la Sociélé botanique de France, t. XVIII, p. 406.

A l’ouest, les marais tourbeux forment une partie des côtes, surtout dans les landes de Bordeaux ; entre la Seedre et la Charente, sur les bords des affluents de cette dernière se trouvent des marais d’une importance réelle, ceux de l’Isle, par exemple, et des environs de Rochefort, de la Rochelle, Saintes, Angoulème.

Département de l’Oise. — Dans la vallée de l’Oise, dit Graves*, on ne peut indiquer comme sol tourbeux que le terrain marécageux sur lequel sont plantés les bois d'Estay, commune d’Apilly, à la limite du département. La vallée de la Yerse contient de la tourbe depuis les environs de Cangies jusqu’aux prairies contiguës au faubourg d’Amiens de la ville de Noyon. Ce combustible a jusqu’à 6 mètres de puissance dans le marais de Manancourt, d où on en a tiré de temps à autre, sans exploration régulière, en sorte que le massif est noyé; il donne un produit chanvreux souillé d’argile, ce qui en restreint beaucoup l’utilité et la valeur. 11 y en a aussi un dépôt assez épais dans le vallon de Mève, depuis Bussy jusqu’à Cressonnière. Il repose sur la craie, tandis que celui de la Verse a pour base les argiles des lignites qui lui communiquent une odeur sulfureuse. La tourbe, aux approches de Noyon, est recouverte par les alluvions modernes. Le vallon de la Dive présente, vers sa ligne médiane, une bande étroite qui commence vers le village d’Évricourt et descend jusqu’au delà de Ville. Dans la vallée de l'Aronde, la tourbe recouvre près de Monchy-Humières, de Baugy et de Revenue une superficie de 25 hectares, dont l’épaisseur est de 4 à 5 mètres ; elle est exploitée sans suite et sans régularité, quoique de bonne nature.

Vers le milieu du département de l’Oise, on rencontre sur la rive droite de la Nirès un vaste dépôt de tourbe qui s’étend de l’est à l’ouest, à peu près depuis le lieu où l’Oise longe la forêt de Compiègne, jusqu’aux approches de la montagne de Liancourt, dans une longueur qu’on peut évaluer à 16 000 mètres. Sa largeur moyenne est d’environ 1 kilomètre ; un étranglement le divise en deux sections : celle de l’est, connue sous le nom de marais de Longueil, donne un combustible chanvreux et souillé de sable ; celle de l’ouest, dite marais de Sacy-le-Grand, donne un produit de bien meilleure qualité. Le lac, aujourd’hui converti en marais, existait à l’époque de l’occupation romaine, car on rencontra dans le siècle dernier au fond de la tourbe, en exécutant des opérations de dessèchement, un bateau assez grand, chargé de tuiles à rebord qui certainement avait coulé bas ; on ne saurait supposer en effet qu’il eût été apporté ainsi rempli à la surface du sol tourbeux dans lequel il se serait enfoncé. Le dépôt a pour support, tantôt des sables glauconieux, tantôt des argiles pyriteuses; il recouvre dans l’étendue du grand canal d’écoulement, un banc de fossiles de la glauconie inférieure. La tourbe proprement dite occupe une surface d’environ 1050 hectares. Sa puissance varie de 50 centimètres à 4 mètres. Le combustible est recouvert d’une sorte de tei’reau qui semble formé de tourbe décomposée mêlée d’effervescences; il contient des amas ou plutôt des lits assez continus de limon terreux et de coquilles. Les fossiles lacustres sont épars dans toute la masse, mais surtout à la partie inférieure : d’autres lits interposés sont formes de marnes blanches terreuses. On rencontre, dans toute l’épaisseur, des bois de cerf et de chevreuil, des cornes de bœuf, des ossements des mêmes animaux, de cheval, de cochon, de castor. On y trouve plus fréquemment des pro-

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