HISTORIQUE
Le diamant paraît avoir été connu’ dans l’extrême Orient, et particulièrement dans rinde, dès la plus haute antiquité. La tradition rapporte en effet que.le fameux Koh-i-noor, ou Etoile de lumière, qui fut pris au roi de Lahore par les troupes anglaises, au moment de la conquête du Pendjab, aurait appartenu à Karna, roi d’Anga, plus de 5000 ans avant notre ère ; mais il n’est pas besoin de recourir à cette légende, peut-être d’ailleurs très véridique, pour démontrer qu’à une époque déjà reculée, les Hindous, dont la littérature sacrée est pleine de citations et de comparaisons poétiques empruntées à cette précieuse gemme, connaissaient et appréciaient déjà toutes ses qualités.
Les Védas parlent d’un lieu merveilleux, illuminé par des diamants et des rubis qui émettaient une lumière aussi éclatante que celle des planètes; les deux grands poèmes épiques du Bâmâyana et du Mahdbhdrata citent le diamant fréquemment ; mais ce sont surtout les Puranas qui nous fournissent sur lui les renseignements les plus détaillés. Il est inutile de dire qu’on y chercherait en vain sur sa nature des données précises et scientifiques qui n’étaient ni dans les moyens, ni dans le tempérament de ces peuples primitifs ; mais leur esprit mystique et leur imagination ardente leur faisaient trouver en revanche, dans ses propriétés extraordinaires, le symbole et le type de ce que la nature peut produire de plus parfait ; étonnés par sa dureté prodigieuse, charmés par son éclat et ses feu.x étincelants, ils se plaisaient à le consacrer à leurs plus hautes divinités ou à lui attribuer des vertus souveraines, et ils le classaient en tête des gemmes, dont les plus précieuses après lui étaient le rubis, l’œil-de-chat, la perle, le zircon, le corail, l’émeraude, la topaze et le saphir; c’était lui qui, les jours de fête, faisait le principal ornement de ces décorations merveilleuses.
de ces parures ou de ces vêtements superbes dont les récits des contemporains nous permettent à peine de nous représenter l’éclat et dont la somptuosité dépassait de beaucoup tout ce que nous pouvons voir aujourd’hui.
Le DrhatSanhitâ, que l’on croit dater du sixième siècle de notre ère, et dont M. Kern d’abord, le rajah S, M. Tagore ensuite, ont reproduit quelques intéressants passages, résume les principales connaissances que'les Hindous avaient à cette époque sur ses propriétés et ses gisements.
Ils divisaient les diamants comme les hommes en quatre castes, savoir : les Brahmines, les Ksbetriyas, les Vaysias et les Sudras.
« Les diamants blancs comme la nacre, la fleur du lotus ou le cristal, dit le Brhat Sanhità, sont Brahmines ; ceux qui sont rouges comme l’œil du lièvre sont Kshetriyas ; ceux qui sont verdoyants comme la feuille fraîche du plantain sont Vaysias ; enfin ceux dont la couleur grise se rapproche de celle de l’acier poli sont Sudras. Les Sudras valent le quart, les Vaysias la moitié, et les Kshetriyas les trois quarts des Brahmines.
Ils sont consacrés, suivant leur forme et leur couleur, à différentes divinités : un diamant blanc hexagonal est consacré à Indra ; un noir, de la forme d’une bouche de serpent, à Varna; un vert, de la couleur de la feuille de plantain et quelle que soit sa forme, à Vishnu ; un diamant oblong, teinté comme la fleur du pterospermum, à Varuna; un triangulaire, de la couleur de l’œil du tigre, à Agni ; enfin un diamant ayant la forme d’un grain d’orge et la teinte de l’açoka, à Vayu.
Les diamants de l’IIaima sont légèrement teintés de rouge ; ceux qu’on trouve sur les rives de la Vena sont brillants comme la lune ; ceux de Soubira ont la teinte du lotus blanc et ressemblent à un nuage d’argent ; ceux de Surahstra ont la couleur du cuivre ; ceux de Kalinga dardent des rayons dorés; ceux de Koçala ont la teinte jaune de la fleur du sirisa, ceux de Paunda sont gris, enfin ceux de Matanga ressemblent par la couleur à la fleur du froment. »
Les Hindous avaient aussi leurs croyances relativement à la composition du diamant : d’après eux, ces gemmes étaient formées en proportions variables des cinq éléments primordiaux, la terre, l’eau, le ciel, l’air et l’énergie : ils pensaient que les diamants dont la terre forme la base étaient épais, tandis que ceux dans lesquels l’eau constituait l’élément principal étaient lourds, polis, froids et transparents, ceux composés surtout de matière céleste, excessivement brillants, limpides et à arêtes vives, et ceux formés d’air, légers et pointus; enfin les diamants dans lesquels dominait l’énergie étaient presque toujours d’un rouge de sang. A chaque espèce était naturellement attachée une propriété spéciale : les diamants terreux faisaient obtenir la domination universèlle ; les diamants aqueux procuraient contentement, richesse et renommée ; les diamants aériens donnaient du cœur et de la grâce ; les diamants célestes la santé; enfin ceux où l’énergie était prépondérante procuraient la puissance, le courage et l’espoir.
D’une manière générale, ils leur reconnaissaient cinq qualités et cinq défauts principaux : les qualités étaient d’avoir six angles et huit côtés égaux, et d’être légers, purs et à arêtes vives; les cinq défauts, d’avoir des impuretés, des taches, des raies, des plumes et des pattes d’oie : ces derniers offraient naturellement
LE DIAM.OT.
un danger ou un inconvénient pour celui qui les portait ; les diamants impurs notamment donnaient la lèpre, la pleurésie, la jaunisse et la claudication; mais il y avait des rites pour les purifier. En revanche, les bons diamants avaient des vertus remarquables, chassaient les ennemis, le danger de la foudre ou du poison et procuraient toutes sortes de félicités.
Les diamants à six ou huit pointes, à arêtes vives, blancs comme des grêlons, la fleur du kunda, la lune ou les nuées d’argent, et dans lesquels le principe aqueux dominait étaient le comble de l’excellence.
En Occident, au contraire, la notion du diamant, peut-être pas beaucoup plus exacte au début et assurément beaucoup moins poétique, ne commence à se faire Jour qu’assez tard. Les premiers écrivains grecs, où se rencontre assez fréquemment le mot àoâax; (a privatif, Saptav dompter), qui a donné naissance à l’Adamas des Latins et par là aux mots qui servent à désigner le diamant dans presque toutes les langues de l’Europe, les premiers écrivains grecs, dis-je, ne semblaient pas appliquer ce mot à une chose bien définie; lorsque Homère, décrivant la toilette de Junon au moment d’aller trouver Jupiter sur le Gargare, dit « qu’elle suspend à ses oreilles un triple diamant, dont les feux l’embellissent encore », il no devait probablement pas parler du véritable diamant tel que nous le connaissons de nos jours, car on ne pourrait s’expliquer que la notion d’une pierre aussi précieuse se fût perdue chez un peuple qui avait le goût du beau si développé, et que Platon, qui vivait quelques siècles plus tard (430 à 547 av. J.-C.), n’ait rien laissé de précis non seulement sur ses propriétés, mais sur son existence môme.
Le seul passage qui s’y rapporte est en effet celui où il décrit dans son Time'e l’origine de l’or par infiltration et condensation : « ToO™-; dï tovtwv oVa y.-j-zà T:pa(jsli:ou.Z'> xiSarza., vô h. IzTZTozciTa'J y.ai buctloTd-zgyj Trux.voTaTov -/l'i'jô'j.Z'jov po'JOîtSsç yivo;, o-ri).ëovTt -/.ai ’^cc/Jû ypo'iu.v.'zi xoi'joBh Ttu.aXisiT'raTov ypfiUoz, yovcyoç ï;9r,y:é'joç Siàizézpag iiziyn : ypiKïoO âi ôïoç Stà Trux-vor/îTa crxlripÔTarov S'J xai p2),av0£v, ’AoâaKç £x.),ï)9ij. De toutes ces eaux que nous avons appelées fusibles, celle qui a les parties les plus tenues et les plus égales, qui est la plus dense, cette espèce unique dont la couleur est d’un jaune éclatant, le plus précieux des biens, l’or enfin, s’est formé en filtrant à travers la pierre. Le nœud de l’or devenu très dur et noir à cause de sa densité, est appelé Adamas. » On avouera que le passage est un peu obscur.
Théophraste lui-même, ami, disciple et successeur d’Aristote (571 à 264 av. J.-C.), qui a laissé un Traité des pierres précieuses, ne comprend pas Yadamas dans sa liste des gemmes, et n’y fait allusion qu’incidemment comme à une substance incombustible, probablement une pierre, car le passage traite des différentes variétés d'anthrax (grenat, rubis?) : n’est-il pas évident qu’il ne l’eût pas omis pour peu qu’il eût été connu de ses contemporains?
Il résulte de là clairement que le diamant, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ne devait pas avoir fait son apparition en Occident au temps de Théophraste, c’est-à-dire au troisième siècle avant notre ère, et qu’il faut considérer tout ce qui paraît sous ce nom antérieurement à lui soit comme une pierre dure, corindon ou autre, soit même comme une matière naturelle ou
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fabriquée, se faisant remarquer par une dureté exceptionnelle; ce mot servit notamment à désigner un métal indomptable employé dans certaines circonstances par les dieux, par exemple pour la fabrication du casque d Hercule (Hésiode) et des chaînes de Promélhée (Eschyle).
Les Hébreux, plus rapprochés de l’Orient et ayant eu d’ailleurs certainement avec ces régions éloignées des rapports plus ou moins fréquents, purent connaître le diamant avant le monde gréco-latin. Il ne figurait pas cependant dans les douze gemmes considérées par eux comme les plus précieuses de toutes, que le grand prêtre portait sur son Rational conformément aux prescriptions de Moïse (Exode, chap. xxviii), à moins que le lahlom, désigné pour figurer au sixième rang, ne fût un diamant au lieu d’un onyx, ainsi que certains l’ont prétendu.
Quant à l’ancienne Egypte, qui connut évidemment dès la plus haute antiquité beaucoup de pierres précieuses, ainsi que l’art de les travailler, elle ne nous a rien laissé sur la question.
C’est entre Théophraste et Pline, c’est-à-dire du troisième siècle avant notre ère au siècle d’Auguste, que le diamant paraît ayoir fait pour la première fois, au moins d’une façon incontestable, son entrée en Europe, et l’on est autorisé à croire que ce fut à la suite des expéditions d’Alexandre et de Séleucus, qui amenèrent des relations fréquentes entre les ports de la mer Rouge et ceux de la côte de Malabar, surtout après la découverte des moussons par Hippalos. Ces relations ne furent d’ailleurs pas interrompues lorsque la domination romaine eut remplacé la domination macédonienne, car on rapporte que deux rois indiens envoyèrent des députations à Auguste et que Claude reçut un peu plus tard une ambassade du rajah de Ceylan. Il n’y a malheureusement que les noms des minéralogistes de cette époque, grecs pour la plupart, qui soient parvenus jusqu’à nous : leurs ouvrages, s’ils avaient été conservés, auraient probablement jeté quelque jour sur l’époque de l’introduction du diamant en Occident, mais tous ou à peu près tous ont complètement disparu.
La première mention indiscutable se trouve, d’après M. King, dans un auteur latin contemporain d’Auguste, Manilitis (IV, 926), qui dit en parlant du diamant :
Sic adamas, punctum lapidis, prehostor aura,
et le caractéi’ise ainsi par sa petite taille et par sa valeur, deux particularités fort importantes, dont la première seule suffit à le distinguer nettement du saphir et d’autres pierres de moindre prix auxquelles on avait appliqué jusquelà le même nom, car il est parfaitement démontré que les anciens connaissaient à cette époque de très gros corindons ou autres gemmes.
Mais en somme il faut arriver à Pline (25-79 ap. J.-C.) pour trouver dans la littérature ancienne quelques notions un peu détaillées sur le diamant : voici ce qu’il en dit dans son Histoire naturelle, cliap. xxxvii :
« A la tête, non seulement des pierreries mais encore de toutes les richesses humaines, figure le diamant, que longtemps les rois seuls, et peu de rois, connurent. Comme il ne se trouvait que dans les mines d’or, et en très petite
LE DIAMANT
quantité, on en avait conclu qu’il n’accompagnait que l’or et qu’il ne naissait que dans son sein. Selon les anciens, on n’en trouvait que dans les mines de l’Ethiopie, entre le temple de Mercure et l’île de Méroé : gros à peine comme un pépin de concombre, il le rappelait aussi par la couleur. On en connaît aujourd’hui six espèces. Le diamant de l’Inde prend naissance non point dans l’or, mais dans un minéral voisin du cristal, auquel d’ailleurs il ressemble, soit par sa transparence, soit par ses six côtés terminés en pointe aiguë (laterum sexangulo lævore turbinaius in mucronem) : quelquefois il paraît formé de deux moitiés opposées qui ressemblent à deux cônes réunis par la base. Sa grosseur est celle d’un noyau d’aveline. Le diamant d’Arabie lui ressemble, et se ti’ouve dans la même gangue, mais il est plus petit ; d’autres ont la pâleur de l’argent et ne se trouvent que dans l’or de première qualité. On les éprouve sur l’enclume, et ils résistent si bien aux coups que le fer rebondit de part et d’autre et que souvent l’enclume se fend : en effet, la dureté du diamant défie toute description : il est d’ailleurs inaltérable au feu et ne brûle jamais. C’est de cette force indomptée que lui vient le nom grec d'Adamas. L’espèce dite Cenchros n’a que la grosseur d’un grain de millet. Ceux de Macédoine se trouvent dans les mines d’or de Philippes et sont de la grosseur d’un grain de concombre. Vient ensuite le diamant trouvé à Cypre, qui tire sur l’azur ; on verra plus loin que c’est le plus utile en médecine. Le diamant Sidérite a l’éclat métallique du fer : plus pesant que les autres espèces, il en diffère aussi en nature : les coups de marteau le brisent, un autre diamant le perce ; ce qui arrive aussi au diamant de Cypre. Aussi les regarde-t-on comme inférieurs et n’ont-ils du diamant que le nom. »
Cette citation textuelle de Pline montre que le diamant véritable était connu de son temps, mais qu’on ne savait encore ni le distinguer très bien des autres gemmes, ni reconnaître l’identité de caractère des diamants de provenances diverses. C’est ce qui résulte clairement de ce qu’il dit sur la forme cristalline et les quatre premières variétés ; bien qu’on ne puisse guère reconnaître cette forme dans le passage : laterum sexangulo lævore turbinaius in mucronem, qui la rapproche évidemment, comme le dit Pline lui-même, de celle du cristal de roche, l’octaèdre est au contraire très clairement désigné plus bas lorsqu’il dit qu’il paraît formé de deux moitiés opposées ressemblant à deux cônes réunis par la base. Les gisements sont également indiqués d’une façon fort vague, qui se ressent des connaissances géographiques du temps : il est à peu près certain que ni l’Éthiopie, ni l’Arabie, ni la Macédoine, n’ont produit de diamants à aucune époque ; mais M. King fait remarquer que l’Éthiopie était en ce temps-là un terme vague par lequel on désignait les contrées éloignées de l’Orient ; que les limites de l’Arabie n’étaient guère mieux tracées, et que malgré l’assertion si précise relative aux mines d’or de Philippes, il est probable que ces contrées désignaient non pas les gisements, mais bien plutôt les provenances commerciales ou, en d’autres termes, les marchés qui fournissaient les diverses qualités énumérées par le naturaliste latin. Quand aux deux dernières espèces, il n’est pas douteux, et Pline lui-même le reconnaît, qu’elles n’avaient du diamant que le nom, le diamant de Chypre, vergens in aerium colorem, paraissant être du saphir, et le diamant Sidérite, qui avait
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l’éclat métallique du fer, était plus pesant que les autres espèces et d’une dureté notablement inférieure, devant être aussi probablement une variété de corindon, mais de couleur noirâtre.
Quant à la nature des gisements, dans lesquels, suivant lui, le diamant est toujours associé à l’or, ce qui d’ailleurs n’est pas exact, il ne fait que reproduire à leur égard la théorie de Platon lorsqu’il dit :
« Auri modo in metallis report us perquam raro : cornes auri, nec nisi in mro nasci videbatur. »
■ Mais si l’on trouve dans cet auteur quelques renseignements véridiques mêlés à des erreurs sur les points dont la connaissance ou la vérification était le plus facile, il entre tout à fait dans le domaine de la fantaisie lorsqu’il vient à parler des propriétés d’une substance dont le prix était certainement beaucoup plus élevé alors qu’aujourd’hui, et qu’on ne pouvait par suite soumettre à de coûteuses expériences-
(( C’est ici surtout, dit-il, qu’on peut regarder ces affinités et ces répugnances, ou, comme disent les Grecs, ces sympathies et ces antipathies naturelles des objets entre eux, phénomènes que, du reste, nous avons toujours tendu dans cet ouvrage à faire comprendre et ressortir. Cette force de résistance du diamant, qui brave les deux puissances les plus énergiques de la nature, le fer et le feu, cède au sang de bouc : on l’y fait tremper lorsqu’il est frais et chaud ; encore faut-il bien des coups pour l’assouplir : marteaux et enclumes, fussent-ils excellents, se brisent souvent dans l’entreprise. Or, à quel génie ou à quel hasard rapporter cette découverte ? qui s’est avisé de tenter une expérience si bizarre et si mystérieuse sur un immonde animal ? Reconnaissons un dieu pour l’auteur de ce bienfait. Mais ce ne sont pas les motifs de la nature que nous exposons ici ; ce sont ses actes. Une fois le ' diamant heureusement brisé, il se divise en parcelles presque invisibles; les graveurs les recherchent avidement, les enchâssent dans du fer, et s’en servent pour creuser sans peine les matières les plus dures. Le diamant a une telle antipathie pour l’aimant que placé près de lui, il empêche le fer d’être attiré ou bien l’en détache et l’en fait tomber. De plus, il rend nul l’effet du poison, dissipe les vaines folies, délivre des vaines frayeurs, aussi l’a-t-on nommé Eunacite. »
L’esprit humain à celte époque était tellement porté au merveilleux que l’attribution au diamant de propriétés médicinales remarquables n’a rien qui doive surprendre ; mais on comprend plus difficilement que l’erreur relative à son infrangibililé se soit conservée aussi longtemps; on peut se l’expliquer seulement en supposant que cette infrangibililé a paru, tout à fait à tort, comme une conséquence naturelle et forcée de la dureté de la pierre, et qu’elle a été acceptée sans vérification à cause de sa haute valeur.
Les connaissances des anciens sur le diamant ne font guère plus de progrès sensibles pendant plusieurs centaines d’années : voici d’après M. King, auquel j’emprunte encore ce renseignement, les ouvrages principaux — et fort imparfaits naturellement — qui traitent de cette question depuis l’époque de Pline jusqu’au commencement du dix-septième siècle.
LE DIAMANT
Au quatrième siècle, saint Épiphane, évêque de Salamine, en Chypre, compose un petit traité sur les douze pierres du Rational porté par le grand prêtre des Hébreux, traité dont saint Jérôme fait l’éloge, mais dont le principal objet semble avoir été de mettre en évidence les vertus médicinales de chaque gemme. 11 parle du diamant comme d’une pierre bleu de ciel (àeposiSi;) et par conséquent devait entendre encore par le terme Adamas le saphir ou corindon bleu.
Au septième siècle Isidore, évêque de Séville, décrit dans ses « Origines » quelques pierres et minéraux ; mais il ne fait guère que reproduire les dires de Pline et de saint Epiphane. 11 faut noter cependant dans son ouvrage une particularité assez curieuse, c’est qu’il parle du diamant de l’Inde comme d’une pierre sans beauté, lapis parvus atque indecorus, probablement parce que la plupart des pierres' qui venaient de cette région étaient fort médiocres, les plus belles étant retenues par les souverains du pays, et que d’ailleurs on les portait à l’état brut, l’art de la taille étant inconnu à cette époque.
Dans le courant du onzième, on a le Lapidarium de Marhodus (Marbœufj, évêque de Rennes, publié vers 1070, et un petit traité sur les vertus médicinales des pierres de Michael Pselliis, tuteur de l’empereur Michael Parapinaces.
Un siècle plus tard environ apparaît Mohammed hen Mansnr, qui peut réclamer l’honneur d’avoir le premier présenté un ensemble scientifique et systématique sur les gemmes dans son traité dédié au sultan Abbasside de Perse Abu-Naser-Bcharder Khan, où il traite de chaque pierre sous trois points do vue ; propriétés, variétés, gisements. La connaissance des caractères des minéraux qu’il y décrit est, paraît-il, tout à fait étonnante, étant donnée l’époque où il l’a composé.
11 faut arriver ensuite au commencement du seizième siècle, c’est-à-dire au grand mouvement artistique et intellectuel de la Renaissance, pour voir apparaître de nouveau quelques ouvrages sur notre sujet: encore G. Agricola (1494- 1555), dans son traité : « De Lapidibus », ne fait-il guère que reproduire les assertions de Pline relativement aux espèces de diamant et à ses gisements; Kentmann et Gessner en font autant.
Jehan de Mandevil « le Chevalier très magnifique », écrit encore en 1561 que le diamant « croît de la rosée du ciel en diverses montaignes.... ils sont plusieurs dyamants qui ont trois costez, les autres quatre, les autres cinq, les autres six. Il y en a moins de ceux à quatre que des autres ».
Mais bientôt l’influence des voyages fameux de cette époque, et notamment de ceux des navigateurs portugais qui pénétraient jusqu’aux Indes, commence à se faire sentir ; on en trouve pour la première fois la trace dans l’ouvrage « De aromatum et simplicium historià », écrit en 1565 par Gardas ab Horto, médecin du vice-roi de Goa, qui avait été appelé par le Nizam Molucco (Ul Mulk), souverain du Deccan, et s’était vu offrir un traitement annuel de 40 000 roupies pour résider d’une façon pcr’manente à sa cour. Il était donc tout à fait en mesure de nous faire connaître les idées qui avaient cours dans 1 Inde à cette époque sur le diamant. Mais il s’attache beaucoup plus, dans son ouvrage, à décrire les gisements et le commerce de cette pierre qu’à en énumérer les propriétés, et j’aurai par suite l’occasion d’y revenir plus tard : pour
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le moment, je me bornerai à citer le passage dans lequel il parle de la formation du diamant :
« 11 me semble, dit-il, tout à fait extraordinaire que ces pierres, que l’on se serait attendu à voir se produire au plus profond des entrailles de la terre et avec le concours du temps, soient au coniraire engendrées presque à la surface et arrivent à leur perfection dans l’intervalle de deux ou trois ans. Ainsi, vous avez une mine profonde d’une coudée : vous l’exploitez et vous y trouvez des diamants : au bout de deux ans revenez, lavez au même endroit et vous trouverez encore des diamants. Mais on admet que les gros diamants ne se trouvent qu’au fond. »
11 est singulier de voir celle idée de la naissance et de la croissance des pierres, d'ailleurs très répandue parmi les Hindous pour le diamant, les récils de la plupart des voyageurs modernes en font foi, figurer parmi les croyances de beaucoup de peuples primitifs et subsister encore en Occident pendant de longs siècles, comme en témoigne Agricola, qui s’en déclarait partisan.
Quoi qu’il en soit, c’est seulement au commencement du dix-septième siècle, en 1609, que l’on voit faire un premier pas important à la science des gemmes dans le célèbre traité « Du parfait loaillier », à!Anselme Boetius de Boot, médecin de l’empereur Rodolphe II.
Cet ouvrage, composé avec soin et contenant beaucoup de faits curieux, ihais où la crédulité tient naturellement encore une bien large place, nous donne un compte rendu exact des connaissances que l’on avait sur le diamant à cette époque : on y voit qu’il est mieux déterminé comme espèce, et que les catégories de Pline, arbitraires et même fausses, ont à peu près disparu, car l’auteur, après avoir reproduit ses assertions, ajoute : « Ces genres de diamant establis par Pline sont incognus à présent, veu qu’il n’y a qu’un genre de diamant: à sçavoir celui qui reçoit la teinture. » Mais il admet qu’on peut les distinguer par leurs lieux d’origine.
Quant à cette teinture, qui servait pour lui de caractéristique au diamant, voici ce qu’il en dit ;
« Le propre du writable diamant consiste à ce qu’il reçoive la teinture, qu’il se 1 applique et unisse tellement, qu’au lieu que ses rayons brillants et animés en soient arrestés et retenus, elle aide à les repousser et les darder plus loin. Ceste teinture ne peut estre appliquée à point d’autres pierres précieuses : de telle sorte qu’elle y anime un feu plus brillant et les fasse esclater à la façon du vray diamant. Parlant les lapidaires ont de coustume de distinguer par ceste marque le vray diamant du faux et des autres pierres précieuses. Or ceste teinture se fait avec du mastic épuré où l’on adiouste fort peu d’ivoire bruslé et réduit en une ressemblance de fleur de farine noire, afin qu’elle en soit rendue noire. Après le mastic doit estre un peu chauffé comme aussi le diamant ; et ce, à fin qu’estant mis sur le mastic il y adhère incontinent d’une vraye et forte union, et serve à jetter ses rayons de tous côtés. Toutes les autres pierres précieuses diaphanes repoussent cette union. Car estant mises sur ceste teinture la veüe est terminée, ou dans la superficie de la pierre précieuse ou dans la teinture ; en sorte que certaines parties de la superficie se
LE DIAMANT
laissent apercevoir et les rayons de veüe n’y sont pas réfléchis, comme dans le diamant, ou s'ils sont réfléchis, il semble que cette réflexion se fasse comme par des rayons obscurs et nuageux que la superficie de la pierre précieuse trâmet à nostre veüe.... »
Comme on le voit, ce procédé n’avait pour but que d’aviver d’une façon à la fois plus sûre et plus commode l’éclat des diamants; de même que les Hindous les examinent dans une chambre noire, à la lueur d’une lampe, comme le rapporte Tavernier ; de même que nos joailliers modernes jugent de leur eau et surtout de leur teinte, à laquelle on attache aujourd’hui une bien plus grande importance, en les faisant ressortir sur un papier blanc, de même aussi l’habitude des joailliers de celte époque devait être de les coller au fond d’un chaton à l’aide d’une sorte de mastic noir : le passage de Boétius ne paraît pas avoir d’autre signification.
Le même auteur dément les assertions de Pline relatives à l’infrangibilité du diamant, reproduites d’ailleurs au douzième siècle par Mohammed ben Mansour, car on sait parfaitement à cette époque que le diamant se brise facilement par le choc ; il ajoute même cette particularité curieuse :
« J’ay eu cognoissance familière avec un médecin de mes amys, qui se vantait que par un artifice singulier il pourrait mettre facilement un diamant sur la poincte d’une esguille, et qu’il pourrait diviser avec les ongles quelque diamant que ce fust (sans autre instrument ou matière que celle que le corps humain nous peut prester) en diverses escailles, à la façon de la pierre spéculaire. »
En faisant la part de l’exagération dans le compte rendu d’un fait que Boétius n’a pas vu, il est difficile de ne pas voir dans ces lignes la première notion du clivage, qui n’était évidemment pas encore connu du vulgaire, car Boétius n’aurait pas manqué d’en parler.
Quant aux fausses croyances relatives aux vertus du diamant il en subsiste encore beaucoup à cette époque, mais elles ont un peu varié ; Boétius dément celle qui a trait à la propriété qu’aurait le sang de bouc de rendre le diamant plus tendre, ainsi que le pouvoir qu’on lui avait attribué pendant tout le moyen âge de reconnaître la fidélité des femmes ; il lui accorde cependant les vertus suivantes :
« Le diamant, dit-il, est réputé contre les venins, la peste, les ensorcellemens, enchantemens, insanies, craintes vaines, terreurs qui surviennent entre le sommeil, maladies qui travaillent de nuit ceux qui reposent, nuisances des démons et prestiges estre un asseuré préservatif et divertir toutes ces choses. Il se mouille en présence du venin, et faict la victoire, la constance et la force de l’esprit. L’on dict aussi qu’il calme la colère et qu’il nourrit et fomente 1 amour des mariez, pour quelle cause il est appelé pierre précieuse de conciliation. »
Il est vrai que d’après lui ce n’est pas la matière même du diamant qui est la cause de ses vertus, mais « la substance des pierres précieuses, à cause de leur beauté, de leur splendeur et de leur dignité, est propre, suivant l’opinion des médecins et théologiens, pour être le siège et le réceptacle des esprits bons » ; ce sont donc les esprits qui donnent ces qualités au diamant.
Parmi toutes ces singulières affirmations, on peut dire que la plus curieuse est celle qui se rapporte à la nature du diamant : malheureusement Boétius se contredit lui-même à quelques pages de distance, ce qui enlève à son assertion beaucoup de son intérêt.
Il commence en effet par affirmer que le diamant est incombustible : « 11 soutient, dit-il, tellement les injures du feu, quemesrae s’il y est laissé l’espace de quelques jours il ne contracte pas seulement quelque altération, mais plus tost en est tiré plus brillant et plus parfaict : mesme par le moyen du feu et d’une certaine eau mercuriale distillée de l’antimoine, il peut tellement perdre ses macules naturelles, les nues et couleurs qui le rendent vil, qu’il en devient plus brillant et surpasse en valeur le prix de son premier estât ».
Mais plus loin, après avoir parlé de la teinture qui sert à reconnaître le diamant des autres pierres, Boétius ajoute ceci :
«... 11 est difficile de savoir pourquoi le vrai diamant seul reçoit lateincture, et non pas les autres pierres précieuses. J’estime que cette mutuelle et amie union procède d’une certaine ressemblance qui réside dans la matière et qualités, c’est-à-dire dans toute leur nature. Car la nature se rejouit avec la nature etles semblables se plaisent et sont conservés avec leur semblable. Car les choses qui ont une semblable matière s’embrassent et se mêlent mutuellement. Pour cela les chosesaquées se meslent avec les aquées, les huileuses avec les huileuses etles mercuriales avec les mercuriales, elles ensoufrées avec les ensoufrées (pour parler en chimiste). Les choses qui ont une matière dissemblable ne se conjoignent pas : ainsi l’eau avec l’huile ne peut pas être mêlée, quoique l’huile soit humide, parce qu’il est chaud et de matière de feu. La gomme des cerisiers peut se mesler dans l’eau et être dissoute dans icelle, à cause qu’elle est de la matière de l’eau; la gomme de mastic jamais, parce qu’elle est de la nature du feu, et pour ceste raison elle est joincte facilement à l’huile, dont elle peut aussi estre dissoute, comme toutes les autres choses quelles qu’elles soient qui sont de la nature du feu et qui peuvent être facilement changées en flamme. Puisque donc le mastic, qui est de nature ignée, peut être uni facilement au diamant, c’est un signe que celte union se faict à cause de la ressemblance de la matière, et que la matière du diamant est ignée et sulfurée, et que l’humide intrinsèque et primogène d’iceluy par le moyen duquel il a été coagulé, a esté entièrement huileux et igné ; mais que l’humide des autres pierres a été aqueux. »
C’est la première fois qu’on commence à trouver dans un auteur, et on voit de quelle façon imparfaite, la supposition que le diamant pourrait bien être de la classe des combustibles. La raison donnée n’est peut-être pas très scientifique, mais elle est tout au moins curieuse, et la conclusion intéressante.
A partir de ce moment, et probablement à la suite de la vogue qu’avaient procurée aux diamants les souverains de cette époque, on commence à entrer sérieusement dans la voie expérimentale qui devait enfin faire connaître leur véritable nature et leurs véritables propriétés ; quelques-unes de ces expériences sont restées célèbres.
En 1673, Boyfevoit, d’après llenckel, s’élever des vapeurs âcres et abondantes
d’un creuset où il avait mis des pierres précieuses avec du diamant ; mais cette opération paraît avoir été faite sans but bien précis.
En 1694 et 1695, Averani et Targioni, de l’Académie del Cimento, procèdent, sur les ordres et avec l’aide du grand-duc de Toscane Cosme 111 de Médicis, à une série d’expériences d’où ils concluent que le diamant s’évapore ou se volatilise à la chaleur, sans d’ailleurs se douter qu’il est combustible.
« Le grand-duc, dit Henckel, fit mettre pour environ six mille florins de diamants et de rubis dans des vaisseaux ou des creusets de forme conique que l’on tint pendant vingt-quatre heures dans le feule plus violent. Lorsqu’au bout de ce temps on vint à ouvrir ces vaisseaux, on trouva que les rubis n’avaient subi aucune altération, mais les diamants avaient entièrement disparu au point qu’on n’en trouva pas le moindre vestige. »
Cette expérience fut répétée avec la chaleur solaire concentrée par la lentille de Tschirnausen, puis reprise plus tard à Vienne, par l’empereur François I" d’Autriche : toutes deux donnèrent les mêmes résultats.
C’est Newton qui, dans son Optique, en 1704, émit nettement le premier l’hypothèse que le diamant devait être combustible ; mais malgré l’autorité de son nom, cette idée passa longtemps inaperçue, et fut en quelque sorte découverte plus tard, dans ses œuvres, par l’abbé llaüy, qui la communiqua à Lavoisier.
Ne^\■ton, dit-il, ayant entrepris de comparer les puissances réfractives des différents corps diaphanes avec leurs densités, trouva qu’en général elles étaient à peu près en rapport les unes avec les autres, mais que les corps considérés sous ce point de vue, formaient deux classes distinctes, l’une de ceux qu’il appelle fixes, comme les pierres, l’autre de ceux qu’il appelle gras, sulfureux et onctueux, tels que les huiles, le succin, etc. Dans chaque classe, la puissance réfractive variait à peu près dans le rapport de la densité ; mais les corps de la seconde classe, à densité égale, avaient une puissance réfractive beaucoup plus grande que ceux de la première.
Or le diamant, à cause de sa grande puissance réfractive, se trouvait placé parmi les corps onctueux et sulfureux, et dans la table où Newton a présenté la série des rapports entre les puissances réfractives et les densités, le diamant est à côté de l’huile de térébenthine et du succin, deux substances éminemment inflammables. Il avait conclu de ce rapprocbement que le diamant devait être une substance onctueuse coagulée, ce qui, dans le langage chimique du temps, doit être considéré comme synonyme d’inflammable.
La conjecture de l’illustre savant, comme le fait remarquer Delafosse, était des plus hasardées et de nos jours elle eût paru fort peu vraisemblable : il existe en effet des substances naturelles qui ont presque le même pouvoir réfringent que le diamant et qui ne sont nullement de nature combustible, l’anatase par exemple. Il n’y avait donc là qu’une supposition reposant sur une simple analogie, et demandant à être soumise à la preuve expérimentale.
G est Darcet qui paraît s’en être occupé le premier. Dans un mémoire présenté en 1771 à l’Académie des sciences,touchant ïactiond'un feu violent,égal, et continu sur différentes substances minérales, il raconte qu’il renouvela l’expérience du grand-duc de Toscane sur deux diamants placés chacun dans
un creuset en porcelaine, l’un fermé, l’autre ouvert. Les deux diamants furent complètement volatilisés. 11 répéta l’expérience en fermant mieux ses creusets et obtint le même résultat. Enfin, il luta avec soin les deux hémisphères d une sorte de boîte sphérique en porcelaine contenant un diamant : après exposition au feu du four à porcelaine, tout l’intérieur de la petite chambre occupée par le diamant se trouva enduit d’une espèce de fumée noire ; la surface du diamant était devenue terne, mais il n’avait pas perdu sensiblement de son poids, il était de la même dureté et enfin, retaillé, il reprit le même éclat qu’il avait avant l’opération ; le même diamant remis au feu s’y volatilisa presque en entier.
Darcet répéta ces expériences un grand nombre de fois et trouva toujours le môme résultat : Macquer les renouvela en présence de MM. Darcet, Bucquet, Rouelle et Godefroy, et observa qu’avant la volatilisation le diamant était brillant et comme phosphorique, et qu’il y avait autour de lui comme une flamme pendant le temps de sa destruction.
Malgré les résultats concordants ainsi obtenus, un joaillier, nommé Leblanc, ne voulant pas ajouter foi à la volatilisation du diamant, et prétendant que le feu était sans action sur lui, voulut en faire la preuve devant un public nombreux; ayant pris une pierre d’une assez grande valeur, il la mit dans un creuset entouré d’un mélange de chaux et de poussière de charbon, et l’exposa à un feu violent. Le diamant disparut encore complètement.
Tel était l’état de la question lorsque Lavoisier la prit en mains et communiqua à l’Académie des sciences le 29 avril 1772, dans un mémoire bien souvent cité, le résultat des expériences auxquelles il s’était lui-même livré à la suite des" affirmations contradictoires et même de la vive polémique à laquelle les expériences précédentes avaient donné lieu.
La lecture de ce mémoire est extrêmement curieuse parce qu’on y voit pour la première fois l’esprit de méthode et la critique la plus sévère s’appliquer à l’expérimentation, et la discussion que le célèbre créateur de la chimie moderne y fait de ses opérations exécutées successivement à l’air libre et dans des creusets fermés, remplis de charbon en poudre, etc., à un'moment où les méthodes analytiques étaient encore à l’état d’enfance, est du plus haut intérêt au point de vue philosophique.
Lavoisier, après les avoir longuement décrites, montre qu’il a trouvé des différences assez sensibles et surtout singulières entre les résultats obtenus par lui et par Darcet ; il en conclut que ces différences peuvent tenir à la nature des vaisseaux employés et à cette circ.onstance soit qu’ils n’étaient pas exactement fermés, soit que la pâte de porcelaine était une substance plus poreuse qu’ils ne le pensaient, et qu’elle ne défendait pas les corps qu’elle renfermait du contact de l’air extérieur.
Cette hypothèse fut confirmée par Mitouard, qui introduisit un diamant dans une pipe à tabac remplie de charbon en poudre, la ferma et la mit dans plusieurs creusets placés les uns dans les autres.
Le diamant ne perdit rien ni de son poids ni de son poli.
Enfin Darcet et fioneWe reprirent une série d’expériences systématiques, et de cet ensemble total Lavoisier conclut :
LE DIAMAKT.
« 1“ Que le diamant, qui se détruit en si peu de temps à l’air libre et par un degré de feu inférieur à celui nécessaire pour fondre l’argent, est au contraire un corps très réfractaire lorsqu’on le garantit du contact de l’air ;
« 2° Qu’il peut, même sans intermède et dans une boule de porcelaine cuite, soutenir sept heures du feu le plus violent sans être sensiblement altéré ;
« O» Que cependant cette extrême violence du feu, continuée pendant plusieurs jours, l’altère à la longue lorsqu’il est sans intermède, en diminue sensiblement le poids et l’évapore enfin entièrement;
« 4° Que ce même diamant, lorsqu’il est environné d’une suffisante quantité de poudre de charbon, devient tellement fixe qu’il peut résister pendant huit jours au feu du fourneau de porcelaine sans souffrir la moindre altération ;
« 5“ Que lorsque l’intérieur des boules de porcelaine est d’un trop petit diamètre et que le diamant ne peut pas être environné d’une quantité de poudre de charbon suffisante, il n’est pas alors aussi fixe, mais que l’extrême violence du feu lui fait subir à la longue quelque altération ;
« 6" Que lorsque le diamant a été attaqué par le feu, quoique environné de poudre de charbon, communément le charbon lui-même a subi quelque altération, de sorte qu’on peut regarder le degré de fixité du diamant comme à peu près égal à celui du charbon;
« 7“ Enfin, que le diamant réduit en vapeur passe à travers les boules et les creusets de la porcelaine même la mieux cuite, lorsqu’ils sont rouges et embrasés, à moins qu’on n’aime mieux croire qu’il se fait jour à travers les jointures, quelque exactement lutées qu’elles soient. »
Dans un deuxième mémoire, le même savant rend compte des expériences de combustion qu’il a renouvelées, mais cette fois au foyer d’un verre ardent et sous une cloche, tantôt en la laissant remplie d’air, tantôt après avoir fait le vide ou y avoir introduit le gaz des effervescences (acide carbonique).
Il trouve que dans le premier cas le volume de l’air diminue, que cet air précipite maintenant l’eau de chaux, et que ce précipité fait effervescence avec les acides. 11 en conclut que l’air s’est rapproché jusqu’à un certain point de la nature du fluide élastique ou ffaz qui se dégage des effervescences.
11 répète alors ces mêmes expériences sur le charbon ordinaire (braise de boulanger réduite en poudre) qui donne les mêmes résultats et conclut ainsi :
« On n’aurait pas pu soupçonner qu’il eût pu se trouver quelque rapport entre le charbon et le diamant, et il serait déraisonnable sans doute de pousser cette analogie trop loin ; elle n’existe que parce que l’un et l’autre semblent devoir être rangés dans la classe des corps combustibles et qu’ils sont à peu près ceux qu’on peut regarder comme les plus fixes de cette classe, lorsqu’on les garantit du contact de l’air. »
Et plus loin, il ajoute : « Le lecteur ne manquera pas de demander après avoir lu ce mémoire, peut-être trop long, qu’est-ce que le diamant?
« J’avoue qu’il est encore impossible de répondre d’un manière très satisfaisante à cette question, et peut-être même ne sera-t-il jamais possible d’y répondre; cependant pour résumer ce que nous avons de connaissance à cet égard, il semble qu’on peut regarder comme à peu près prouvé : 1“ que le
diamant est un corps combustible, à un degré de chaleur à peine capable de fondre l’argent ; 2“ que comme la plupart des corps combustibles il donne une substance noire et comme charbonneuse à sa surface ; que lorsque les circonstances s’opposent à sa combustion, il devient presque aussi fixe que le charbon ; 4° que cependant on peut, par un degré de chaleur très violent et supérieur même à celui des fourneaux de porcelaine, parvenir à le volatiliser, et qu’il se réduit alors, au moins en partie, en vapeurs incoercibles, en une espèce de gaz qui précipite l’eau de chaux et qui a beaucoup de ressemblance avec le gaz dégagé des effervescences, des fermentations et des réductions métalliques. »
Il résulte de ce travail remarquable qu’on savait, en 1772, que le diamant était combustible et qu’il avait de grandes analogies avec le charbon; mais on ignorait encore que tous deux avaient la même composition chimique.
C’est Smühson Tennant, célèbre chimiste anglais, qui paraît avoir le premier, en 1797, démontré cette identité. Ayant fait brûler un diamant par l’intermédiaire du nitre dans un étui d’or fermé à un bout et terminé à l’autre par un tube en verre pour recevoir le gaz dégagé, il obtint une quantité d’acide carbonique qu’il jugea égale à celle que produisait la combustion du charbon, d’où il conclut que le diamant était lui-même composé uniquement de charbon.
Guyton de Morveau arriva à la même conclusion par une autre expérience, en fondant au feu do forge du fer avec du diamant et en fabriquant ainsi de l’acier qui, comme on le sait, est un composé de fer et de charbon : Clovel, Welter et Hachelte firent cette même expérience au laboratoire de l’Ecole polytechnique; enfin Davy, en 1816, fit brûler du diamant dans l’oxygène pur, à l’aide de lentilles, en le plaçant dans des conditions convenables pour mesurer les volumes de gaz carbonique produit. Ayant fait absorber ce gaz par de l’eau de chaux, il constata que le précipité formé dégageait par l’action des acides la même dose d’acide carbonique qu’un poids semblable de carbonate de chaux naturel.
Il vérifia également avec un grand soin que la combustion du diamant ne donne naissance à aucune trace d’eau, bien que Guyton-Morveau eût soupçonné dans ce corps la présence de l’oxygène et surtout Biot et Arago celle de l’hydrogène à cause de son grand pouvoir réfringent.
On était donc à peu près fixé, dans le premier quart de ce siècle, sur la nature du diamant : Ilaûy dit, en effet, dans son Traité des caractères physiques des pierres précieuses, publié en 1817, « que le diamant a passé dans la classe des substances inflammables, comme étant uniquement composé de charbon » ; mais cette affirmation n’était pas encore acceptée tout à fait sans réserves, car, en 1826, dans son livre estimé de la Science des pierres précieuses appliquées aux Arts, Caire dit encore que « le diamant n’est pas une eau pure solidifiée, que les dernières expériences indiquent que la base de sa substance est le carbone, mais qu’on n’est pas bien assuré encore s’il est pur ou combiné avec l’oxygène ».
LE DIAMANT
Il appartenait à Dumas de fixer definitivement la science sur la composition du diamant qui, d’abord ignorée pendant de si longs siècles, avait donné lieu depuis une centaine d’années à tant de controverses. Dans le fameux mémoire lu à la séance du 21 décembre 1840 de l’Académie des sciences, il rend compte des expériences qu’il a entreprises avec Stas pour déterminer le poids atomique du carbone; il dit qu’api’és s’ôtre assuré, en faisant bouillir longtemps les échantillons dans l’eau régale, que les impuretés n’étaient point accidentelles ou adhérentes au cristal, mais en faisaient partie intégrante, il les a mis dans le tuhe à analyse organique ordinaire, muni des tubes à acide sulfurique et à potasse que Boussingault avait employés pour l’analyse de l’air, et qu’il a obtenu après l’opération, parles pesées du tube à potasse, le poids d’acide carbonique dégagé par la combustion d’un poids donné de diamant ; or ce poids, ajoute-il, est le même, déduction faite du poids des cendres, que celui fourni par un môme poids de charbon pur, ce qui démontre victorieusement, à cause de la rigueur des expériences, l’identité des deux substances.
Comme ces expérimentateurs opéraient, pour raison d’économie, sur des diamant de nature, c’est-à-dire de mauvaise qualité, le poids des cendres lut relativement assez considérable : il varia de à du poids des diamants. Mais
il ne doute pas, ajoute-t-il, que les diamants les plus purs, ceux dont la couleur et la transparence ne laissent rien à désirer, ne puissent brûler sans résidu.
Afin de lever les derniers doutes, Dumas et Stas, frappés d’ailleurs euxmêmes de la vivacité de la combustion du diamant dans l’atmosphère oxydante du tube à analyse, firent des expériences spéciales dans le but de découvrir s’il entrait quelque trace d’hydrogène dans sa composition : ils trouvèrent que la combustion de 1500 milligrammes de diamant ne donne pas une quantité d’eau sensible à une balance qui pèse le milligramme, d’où ils
concluent que le diamant ne peut contenir ^ 9 ^ d’hydrogène.
Quant à la nature des cendres, voici ce qu’ils en disent :
« Tous les diamants que nous avons brûlés ont laissé un résidu, une cendre, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ce résidu consiste tantôt en un mélange spongieux d’une teinte jaune rougeâtre, tantôt en parcelles jaune paille et cristallines, tantôt en fragments incolores et cristallins aussi.... Ces matières minérales appartiennent au cristal lui-même : elles sont emprisonnées entre ses propres lames au moment de sa formation, et de leur détermination précise ressort, comme conséquence inévitable, l’exacte connaissance de la situation géologique des gîtes de diamant, la nature ayant déposé dans les cristaux mêmes de cette belle substance leur certificat d’origine, tant et si vainement cherché. »
Bien que Dumas ajoute qu’il en fera l’examen avec Élie de Beaumont, il ne paraît pas que cette étude ait jamais été faite, et il est permis de le regretter.
M. fioscoe d’abord, puis M. Friedel ont renouvelé récemment les expériences de Dumas et Stas : M. Friedel notamment a opéré dans le laboratoire de 1 Ecole des mines sur des diamants fournis par M. Chatrian, et il est arrivé par deux
16 EKCYCLOPÉDIE CUIMIQBE.
fois aux mêmes résultats, sauf qu’opérant sur des diamants blancs de première qualité, il n’a trouvé qu’une proportion de cendres respectivement de 5 et 15 dix-millièmes, proportion un peu plus faible que les précédentes; les cendres laissées étaient de petits flocons blancs, jaunâtres par places, et présentant de petites taches noires ; certains étaient atlirables à l’aimant. Plusieurs étaient transparents, et parmi ceux-ci quelques-uns agissaient sur la lumière polarisée et avaient donc conservé leur structure cristalline.
C’est en s’appuyant sur cet ensemble remarquable de travaux qu’on peut affirmer aujourd’hui que la substance essentielle du diamant est du carbone pur, mais que ce précieux minéral contient en général une certaine quantité de cendres, d’autant plus petite que le diamant est plus blanc et plus limpide, mais toujours extrêmement réduite, et sur la nature de laquelle on n’est malheureusement pas encore complètement fixé, malgré tout l’intérêt qu’offrirait une pareille détermination.