C. — PRIX
11 me reste enfin à parler d’un sujet assez délicat à traiter avec quelque précision, je veux parler du prix du diamant.
LE DIAMANT
Indépendamment du jeu de l’offre et de la demande, qui existe pour lui comme pour toutes les autres marchandises et relève ou abaisse l’ensemble des cours, ainsi que de la fantaisie de l’acheteur, qui lui fait quelquefois payer une pierre trop cher à cause d’une singularité quelconque ou d’une beauté tout à fait extraordinaire, les principaux facteurs qui entrent dans la valeur d’un diamant sont : son eau, sa couleur, sa forme et enfin son poids.
Veau d’un diamant est un terme difficile à définir, car tout le monde n’est pas bien d’accord sur sa signification ; l’opinion la plus générale est cependant que l’eau désigne en même temps la blancheur, la limpidité et l’éclat. Ce mot provient de ce qu’on a longtemps cru que le diamant était « une eau pure solidifiée ». Je crois donc qu’on peut se ranger à l’opinion de Jeffries, qui dit ; « il faut remarquer qne ce que l’on appelle la première eau d’un diamant veut dire la plus grande pureté et perfection de sa couleur, qui doit être, comme nous l’avons déjà dit, aussi claire qu’une goutte d’eau de roche. Quand on parle d’un diamant qui manque plus ou moins de cette perfection, on s’exprime en disant qu’il est de la seconde ou de la troisième eau, etc., jusqu’à ce qu’on puisse l’appeler une pierre colorée. »
Toutefois il est bon de faire remarquer que le fameux inventaire des diamants de la couronne, dont il sera question au chapitre suivant, emploie le mot eau dans le sens de couleur : eau jaune, brune, fleur de pêcher, azurée,etc.
Quoi qu’il en soit, les catégories de première, seconde eau, etc., devraient être assez bien marquées dans la pratique : en réalité il n’en est rien, ces divisions sont purement arbitraires et chaque négociant se fait pour ses besoins un dictionnaire spécial, appelant pierre de première eau un diamant qu’un autre classera dans la seconde ou dans la première seconde, etc., suivant qu’il croira en imposer à l’acheteur ; en un mot, si la marchandise est la même, l’étiquette varie suivant le marchand : il ne faut donc faire aucun fond sur elle.
Au point de vue de la couleur, les pierres blanches, c’est-à-dire absolument incolores, sont les plus estimées; lorsque leur eau est parfaite, elles prennent souvent une teinte bleu d’acier admirable que les cristaux du Gap atteignent rarement. Mais, comme je l’ai déjà dit, la plus grande partie des pierres a une légère teinte jaune, grise ou verdâtre à peine sensible pour un œil peu exercé, mais qui n’en diminue pas moins la valeur dans une proportion considérable. Les diamants colorés sont encore beaucoup moins chers lorsque la teinte est mauvaise, mais lorsqu’elle est nette, pas trop claire et que le cristal est pur, ils passent au contraire à l’état de pierres de fantaisie, et leur valeur en est très augmentée; on peut citer notamment le diamant bleu, si rare, et le diamant rose comme très recherchés.
La forme a également une très grande influence sur la valeur du diamant ; les brillants sont plus estimés que les roses, qui ne valent guère, celles de Hollande que les deux tiers, celles d’Anvers que le tiers d’un brillant de même poids : les tables sont encore bien moins appréciées. Mais il faut voir de plus si les proportions ordinaires sont observées, si, par exemple, le diamant n’est pas trop long ou trop arrondi, ou bien encore si la hauteur de la pierre est en rapport avec sa circonférence, si les facettes sont régulières, etc.
Toules ces causes influeront grandement sur le prix d’un diamant et pourront faire que deux pierres de même poids aient des valeurs absolument différentes.
Kos anciens n’attachaient probablement pas autant de prix que nous à ces différences : dans tous les cas, leurs écrits sont très sobres d’indications sur la valeur du diamant.
a vu que du temps de Pline on le prisait très haut, puisqu’on le faisait figurer à la tête non seulement des pierreries, mais de toutes les richesses humaines, et que les rois seuls pendant longtemps le connurent; mais Pline n’évalue pas son prix en argent.
C’est beaucoup plus tard seulement qu’on voit figurer dans les auteurs des évaluations de ce genre, et il faut bien supposer, à défaut souvent d’affirmations précises, qu’il s’agit de diamants de première qualité.
D’après M. Jannetaz, l’Arabe Teifaschius évaluait le carat de diamant à un prix qui correspondrait à environ 150 francs dans notre système monétaire actuel ; il s’agissait alors évidemment de cristaux très grossièrement taillés. Mais pendant tout le moyen âge, on paraît avoir souvent donné le premier rang aux pierres colorées. Les Perses, au treizième siècle, le plaçaient cinquième, après la perle, le rubis, l’émeraude et la chrysolite (King), et encore en 1560, B. Gellini estimait le prix de vente des pierres précieuses de la manière suivante :
Rubis d’un carat. 800 écus d’or
Émeraude. 400 —
Diamant.100 —
Saphir. 10 —
L’écu d’or valant à cette époque 11 fr. 25, on voit que le diamant était estimé à environ 1100 francs ce qui était un prix considérable pour l'époque; remarquons en passant l’énorme valeur du rubis, qui, après une baisse notable, est remonté encore, dans ces dernières années, à des prix tout à fait exorbitants.
Gellini n’est pourtant pas tout à fait d’accord avec Garcias ab Horto, écrivant en 1565 que « le diamant est considéré comme le roi des gemmes à cause de la dureté de sa substance ; car, ajoute-t-il, si nous regardons la valeur et la beauté, l’émeraude tient la première place et le rubis, s’il est pur, la suivante. »
En 1609, le diamant d’un carat est estimé par Boétius de Boot à 50 ducats, soit environ 265 francs*; en 1669, par L. de Berquen, à 100 livres (de France) ; en 1676, par Tavernier, à 150 livres ; c'est une valeur analogue, mais cependant un peu plus basse (120 à 150 livres), que donne Ilaudiquet de Blancourt pour 1718. Bientôt survient la découverte des mines du Brésil, qui est suivie d’une panique telle, que d’après Jeffries, les diamants bruts tombent en 17o5, à 20 scbellings, soit 25 francs le carat; ils remontent à 30 en 1754 (58 fr.),
1. Il s’agit évidemment ici de ducats d’argent de 5 fr. 30, car il dit ailleurs que 10 florins valent 5 ducats. Dans une autre table donnée dans son ouvrage, il met en regard du diamant un carat le chilfre de 130 florins, mais il dit que ce chiffre ne sert qu’à établir la comparaison avec e prix des diamants plus gros et sert en quelque sorte d'unité. Le prix de 50 ducats est, dit-i, vrai prix pour l’ordinaire.
LE DIAMAKT.
et s’y maintiennent quelques années ; mais comme prix du diamant taillé en brillant, il ne donne que celui du moment où il écrit, c’est-à-dire de 1755, qui est de 8 livres sterling, soit 200 francs le carat.
La Révolution ne paraît pas avoir, apporté une perturbation très grande dans les cours ; en 1850, Lançon donne pour le prix du carat taillé, 216 à 240 francs, et même 288 lorsqu’il est très beau ; il monte peu à peu sous le règne de Louis-Philippe et sous l’empire, atteint facilement 500 francs vers 1860, puis s’élève rapideihent jusqu’à 700 ou 800 francs le carat pendant la période de prospérité qui s’écoule jusqu’à la guerre. Les tristes événements de cette époque coïncident à peu près avec la découverte des mines de l’Afrique australe qui le fait baisser subitement à 400 ou 500 francs le carat, prix qui ne serait obtenu aujourd’hui que pour des diamants extra-blancs, car ceux des qualités courantes, même les plus belles, sont loin d’atteindre ces chiffres, ainsi qu’on le verra sur le tableau par lequel je terminerai ce chapitre.
Tous les prix que je viens de donner se rapportent, comme on l’aura remarqué, aux pierres d’un carat ; il faut maintenant que j’aborde la question de la variation du prix avec le poids, à égalité de qualité. C’est là une question qui après avoir été assez simplement réglée autrefois, a été bouleversée, comme tant d’autres choses dans le commerce du diamant, par la proportion considérable de grosses pierres produite par l’Afrique australe.
Depuis trois cents ans environ, on se servait souvent de la règle indienne, dite de Tavernier, parce qu’elle fut vulgarisée par lui à la suite de ses voyages dans l’Inde où elle était appliquée couramment. Bien qu’elle ait été discutée au commencement du dix-septième siècle par Boétius de Boot, Tavernier la remit à la mode et elle fut appuyée par Jeffries, le grand joaillier du siècle dernier; elle n’a jamais été cependant appliquée uniformément : cette règle consiste à prendre le carré du poids d’un diamant estimé en carats et à le multiplier par le prix du premier carat; le produit est la valeur cherchée; ainsi, pour des diamants de 1, 2, 5, 4, etc., carats, si on admet pour prix du premier carat 150 francs, comme Tavernier, on trouve pour leur valeur 150 francs X 1, 4, 9, 16, etc., soit 150 francs, 600 francs, 1550 francs, 2500 francs, etc.
Haudiquet de Blancourt donnait en 1718 le tableau suivant, qui représente, d’après lui, l’augmentation du prix avec le poids pour les diamants jusqu’à 6 carats :
Poids en grains. Prix en livres.
276 EJSCYCLOPÉDIE CHIMIQUE.
On voit que dans ce tableau, la valeur indiquée pour le prix des diamants croît moins vite que par la règle des carrés de Tavernier ; il croît bien moins encore aujourd’hui, pour la raison que je viens de dire, et l’on ne peut plus énoncer de règle aussi simple ; voici cependant, à titre de renseignement, un tableau dressé par M. Vanderheim, qui a figuré dans la vitrine de la chambre syndicale, à l’Exposition universelle de 1878 ; il était accompagné de quatrevingt-douze paires de diamants comme spécimens, et donnait le prix des diamants par paires, jusqu’au poids de 12 carats, en les divisant en quatre séries suivant leur qualité :