EMPREINTES DES PIÈCES ET CONDITIONS DU MONNAYAGE
En résumant l’histoire des systèmes monétaires, nous avons vu précédemment comment on avait été conduit peu à peu à fixer sur les pièces de monnaie des empreintes particulières.
La nécessité de ces empreintes est une conséquence du caractère fondamental de la monnaie, c’est-à-dire de celte marchandise qui dans les échanges sert de mesure. La vieille définition d’Aristote en fait mention : « ... On en détermina d’abord la dimension et le poids; puis, pour se délivrer des embarras d’un continuel mesurage, on la marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur. »
.\ussi, si nous rencontrons dans l’histoire primitive de presque tous les peuples, et aujourd’hui encore dans les pays où la civilisation n’a pas encore
pénétré, l’usage des lingots de métal ou d’autres objets dépourvus d’empreintes,, presque tous les États modernes ont depuis longtemps adopté comme mesure d’échange des pièces portant des marques particulières. La Chine seule fait exception, parce que son commerce consiste presque uniquement en exportation; elle devra sans doute adopter le même usage le jour où elle recevra de plus grandes quantités de ftiarchandises importées.
Les civilisations grecque et romaine ne connaissaient que les pièces moulées qu’on obtenait en coulant le métal fondu dans des moules présentant en creux les dessins que l’on voulait reproduire en relief sur les monnaies. Il en était de même en France avant Charlemagne.
On obtenait aussi les empreintes en frappant les pièces avec des coins gravés au touret. Depuis Charlemagne, les coins furent seuls employés, et ils étaient gravés au burin, ce qui donnait plus de perfection au dessin. Les monnaies portaient ordinairement le nom du souverain, et des symboles ou monogrammes chrétiens remplaçaient au centre la Renommée des empereurs ou les figures païennes.
Ce n’est qu’à partir de Louis Xll que l’on adopta en France l’usage de placer constamment sur une des faces de la pièce et au centre le dessin de la tête du souverain. Depuis Henri II, on grave le millésime, c’est-à-dire l’année de la fabrication, et le quantième des rois qui portent le même nom.
.lusqu’au milieu du dix-septième siècle, on devait marquer séparément les deux faces de la pièce. Au commencement du règne de Louis XIV, Nicolas Briot inventa le balancier, qui permet de marquer du même coup les deux faces. En 1085, Cuslaing imagina la machine qui sert à marquer la tranche.
Au commencement du dix-neuvième siècle, Gengembre perfectionna beaucoup ces machines, et en 1817, Diedrich Uhlhorn inventa la presse monétaire, qui remplaça les balanciers et substitua la force de la vapeur à celle des hommes. Depuis 1845, on emploie à la Monnaie de Paris cette presse monétaire perfectionnée par Thonnelier.
L’histoire de la fabrication des monnaies dans les autres pays présenterait des phases analogues. Leur énumération étant sans intérêt, nous nous bornerons à décrire cette fabrication telle qu’elle se pratique actuellement en France.
Elle comprend deux séries d’opérations successives :
1° La fusion des métaux, la coulée de l’alliage, le laminage, le découpage, l’ajustage, les recuits, le machinage et le blanchiment ;
2° Le frappage de pièces.
La matière première qui sert à la fabrication des monnaies d’argent est formée, soit par des lingots d’affinage, soit par des pièces américaines non aurifères. On en détermine exactement le titre, pour savoir quel poids de cuivre on doit leur ajouter pour obtenir un alliage au 900 millième (ou 835). On introduit l’argent et le cuivre dans un grand creuset en fer forgé qui peut contenir 800 kilogrammes d’alliage. On le chauffe au rouge vif sur un feu de bois bien sec, on recouvre les matières d’une faible couche de charbon en poudre Pendant la fusion, on brasse le mélange à plusieurs reprises avec un instrument en fer.
Lorsque la masse est bien mélangée et fondue, on en prend, avec une cuiller ' en fer, une goutte, c’est-à-dire une petite quantité, qu’on coule dans une très petite lingotière. Ce petit lingot, de 15 à 25 grammes, est immédiatement soumis à l’essai. On corrige, s’il y a lieu, le litre de l’alliage, en y ajoutant, soit du cuivre, soit de l’argent fin, soit un alliage de composition connue, et l’on continue la fusion de la masse en la remuant constamment.
On procède ensuite à la coulée. Elle s’effectue en puisant dans le creuset la matière liquide avec des poches de fer recouvertes d’argile, et en remplissant les lingotières.
Chaque lingotière se compose de deux mâchoires de fonte très épaisses, qui sont mobiles, et se rapprochent ou s’écartent à volonté ; l’une de ces deux mâchoires porte deux canaux, longs de 45 à 50 centimètres, et dont la profondeur et la largeur varient avec la nature des pièces que l’on veut obtenir. Le poids des lames destinées à la fabrication des pièces de 5 francs est d’environ 1 kilogramme. Ces lames portent des barbes ou toiles qu’on enlève rapidement avec une cisaille circulaire ou ébarboir.
Les lames ébarbées sont ensuite réunies en paquets et recuites au rouge sombre pendant quinze à vingt minutes, dans un four à sole tournante, disposé de manière à y laisser entrer le moins d’air possible. On les retire du four et on laisse refroidir, puis ouïes passe plusieurs fois au laminoir; et quand elles commencent à devenir raides et élastiques, on les recuit une seconde fois.
Les lames ont acquis une épaisseur convenable lorsque leur longueur a plus que triplé, sans que leur largeur se soit sensiblement accrue. On les soumet à l’action d’un emporte-pièce ou découpoir, et on les débite en disques que l’on appelle flans. Ces flans sont pesés un à un, grattés avec un appareil particulier lorsqu’ils sont trop lourds, pesés de nouveau, et soumis au machinage- Ce traitement consiste à relever les bords des flans, et a pour but de faire mieux ressortir la bordure des pièces au monnayage. On appelle aussi cette opération cordonner ; les pièces d’argent de 5 et de 2 francs sont seules machinées. On soumet ensuite les flans à un nouveau recuit. Pendant qu’ils sont rouges, on les immerge brusquement dans un vase contenant un mélange d’eau et d’acide sulfurique, marquant 5 degrés à l’aréomètre Baumé. Cette eau acidulée enlève le cuivre oxydé qui ternit la surface des flans, et met à nu à l’extérieur l’argent pur, qui est alors d’un blanc mat. Les flans, lavés à plusieurs reprises, sont desséchés dans une bassine de cuivre à-double fond, où l’on-fait circuler de la vapeur d’eau. On les soumet ensuite à l’opération du frappage.
Ce frappage s’effectuait anciennement au moyen du balancier et nécessitait 1 emploi de la force de l’homme. Le travail était long et souvent imparfait et inégal. Aujourd’hui, les balanciers sont remplacés par des presses monétaires qui utilisent la force de la vapeur et permettent d’obtenir beaucoup plus rapidement une fabrication très régulière. Le flan y est comprimé entre deux coins d’acier qui portent en creux l’empreinte. Les pièces sont montées de telle sorte que, d’un seul et même coup, on imprime le dessin des deux faces et la tranche de chaque pièce.
Les presses monétaires de la Monnaie de Paris peuvent donner :
Pièces de 5 francs.— 50 à 55 pièces par minute.
— 2 francs. 55 à 60 —
— 1 franc. 60 à 65 —
— 0 fr. 50. 65 à 70 —
— 0 fr. 20. 70 à 80 —
Dans la pratique, chaque machine peut fournir en moyenne 20000 pièces par journée de di.v heures.
La fahricàtion des métiailles est analogue à celle des pièces de monnaie. Mais les flans qui sont destinés aux médailles ne sont pas machinés; on ne les pèse pas non plus avec autant de soin que les flans de monnaies. Leur diamètre et leur poids étant variable et leur fahricatiofl restreinte, il n’y a pas intérêt à employer la presse monétaire, et on continue à les frapper au balancier. Souvent on coule les médailles dans des moules, et on les achève avec le balancier, surtout lorsque le relief doit être considérable.
Les empreintes que portent les différentes pièces et qui sont destinées à en indiquer la valeur sont souvent désignées par les noms suivants:
1° Les empreintes de la face, ou avers, ou effigie, ou droit;
2" Celles du revers ou de l’opposé;
3' La légende, inscription circulaire qui entoure ordinairement la figure qui est placée au droit et les symboles du revers;
4° L’exergue, inscription placée au bas du droit de la pièce;
5” Le cordon, contour de la pièce sur la tranche ou l’épaisseur;
6° Le millésime, ou date de la fabrication, ordinairement placé au bas du revers ;
7° Les déférents, marques du graveur, du directeur et du lieu où la pièce a été frappée. Ce dernier est ordinairement indiqué par un signe dit point secret, ou par une lettre. Cês déférents sont placés au bas du droit et du revers. Lorsqu’il existait en France un grand nombre d’hôtels de monnaies, chaque ville avait une lettre particulière. Aujourd’hui, la Monnaie de Paris fabrique toutes les pièces et a conservé la lettre A.
La tolérance du titre est de 2 millièmes au-dessus et au-dessous du titre légal pour les pièces de 5 francs, et de 3 millièmes au-dessus et au-dessous pour les pièces divisionnaires. Ainsi une pièce de 5 francs, au titre de 897 ou de 903 millièmes, doit être rejetée à l’essai, tandis que des pièces divisionnaires à 832 ou 838 millièmes seraient considérées comme étant au titre légal. La tolérance du poids est de 3 millièmes pour les pièces de 5 francs, 5 millièmes pour les pièces de 2 francs et de 1 franc, et 7 et 10 millièmes pour celles de 50 et de 20 centimes. Ainsi une pièce de 20 centimes, qui devrait peser 1 gramme, d^jit être acceptée même si elle pèse 0'’'',990 ou I^^OIO, et une pièce de 5 francs, dont le poids légal est 25 grammes, peut avoir un poids compris entre 24»'',925 ou 25'<'',075.
L’administration des monnaies doit veillera ce que les prescriptions relatives aux tolérances de titre et de poids soient rigoureusement suivies. En outre, la loi du 31 juillet 1879 a créé une commission de contrôle de la circulation
yl ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE.
monétaire, composée de neuf membres désignés : un par le Sénat, un par la Chambre des députés, un par le Conseil d’État, un par la Cour des comptes, un par le Conseil de régence de la Banque de France, deux par l’Académie des sciences et deux par la Chambre de commerce de Paris. Cette commission est chargée de s’assurer de l’émission des pièces au point de vue du poids et du titre. A la fin de chaque année, elle fait vérifier des échantillons prélevés sur chacune des fabrications de l’année, et aussi des pièces extraites au hasard de la circulation.
On désigne sous le nom de frai l’usure normale et inévitable des monnaies pendant la circulation. Ce frai est bien moindre avec les alliages monétaires actuels, qui contiennent une proportion notable de cuivre, qu’avec les anciennes pièces d’or ou d’argent purs qui étaient beaucoup moins dures. Il doit être plus, élevé pour les petites pièces que pour les grandes.
En fait, le frai se traduit par une perte de valeur considérable. Les expériences de Dumas et Colmont, faites sur 400 000 pièces de 5 francs en argent,, ont montré que chacune de ces pièces perd 4 milligrammes par an, ce qui équivaut à 16 francs par an pour 100 000 francs. Le frai enlève peu à peu aux monnaies non seulement leur poids, mais leurs empreintes, et l’on doit, à certaines époques, retirer de la circulation, pour les refondre, certaines pièces dont les empreintes sont trop complètement effacées. Le gouvernement, reprenant ces pièces pour leur valeur nominale et rendant au public le mêmenombrede pièces au poids légal, subit dans ces opérations une perte considérable.C’est pour compenser cette perte que la plupart des États prélèvent sur les lingots métalliques qui sont apportés à leurs hôtels des monnaies un droit de fabrication. Ce droit sert à payer les frais réels de fabrication, et à couvrir les dépenses occasionnées par les refontes. Il en est de même des tolérances du poids et du titre qui lui permettent, dans les limites des prescriptions légales, de livrer des pièces dont le poids et le titre sont inférieurs de quelques millièmes aux poids et titre légaux. Le bénéfice résultant de celte opération sert à couvrir les frais de refonte.
Les mêmes règles sont adoptées dans presque tous les États. Cependant, en Angleterre, le monnayage est gratuit pour l’or, qui est l’étalon unique, de sorte que la pièce d’or anglaise vaut exactement le même prix qu’un lingot d’or de même poids et titre.
En France, conformément aux prescriptions de la loi du 31 juillet 1879, en exécution depuis le 1" janvier 1880, la fabrication des monnaies est exécutée par voie de régie financière, sous l’autorité du ministre des finances. Le régime de l’enlreprise qui avait été adopté autrefois est abandonné.
En vertu de la même loi, toutes les opérations du monnayage sont actuellement concentrées dans un seul hôtel des monnaies, celui de Paris. La retenue à opérer 4 >our frais de fabrication sur les matières versées au change a été maintenue à 6 fr. 70 par kilogramme d’or à 900 millièmes, et 1 fr. 50 par kilogramme d’argent au même titre. Aiusi, pour obtenir la conversion de 900 grammes d’argent fin en 1000 grammes de pièces monnayées au titre de 900 milièmes (200 francs en pièces de 5 francs), il faut payer à la Monnaie 1 fr. 50. On peut dire encore que l’État achète 198 fr. 50 un poids d’argent fin
qui aura une valeur légale de 200 francs dans la circulation ; mais il se charge des frais de fabrication et il fournit tes 100 grammes de cuivre nécessaire.
Sont seuls admis de droit au change :
l» Les lingots d’argent propres au monnayage, affinés au titre minimum de 094 millièmes et de poids de 30 à 35 kilogrammes. C’est le poids ordinaire des lingots qui circulent communément dans le commerce des métaux précieux, et qui sont reçus par la Banque de France;
2” Les monnaies étrangères inscrites au tarif;
3° Les ouvrages d’or et d’argent marqués du poinçon de titre français.
Le tableau suivant, emprunté à VAnnuaire du Bureau des longitudes pour l’an 1889 (p. 338), indique la valeur des pièces d’argent fabriquées en France, selon le système décimal, de 1795 au 31 décembre 1887.
Désignation des types.
Première République (Hercule)... 106237 255 francs.
Napoléon. 887 831'055,50
Louis XVIII. 6U830109,75
Charles X. 632 511 320,50
Louis-Philippe. 1 756 938 333
Deuxième République (Hercule). 259 628 815
— (déesse de la Liberté)... 199 619 136,60
Napoléon 111.. 626 294 792
Troisième République (Hercule). 363818 810
— (déesse de la Liberté) 81172149
Total. 5 528 911 136,35
dont il faut déduire 222 166 304 fr. 25 qui représentent les pièces de 25 centimes, 2 francs, 1 franc, 50 centimes et 20 centimes qui ont été démonétisées à différentes époques.
Il restait donc en circulation une somme de 5 306 744832 fr. 40 de pièces d’argent, au 31 décembre 1887.
La valeur des pièces d’or en circulation, à la même date, serait de 8699812 370 francs.
Un autre tableau indique la nature des pièces fabriquées pendant la même période :
Nature des pièces d’argent.
5 francs. 5 060 606 210 francs.
2 francs. 85 829 890 —
1 franc. 108277 482 —
0 fr. 50. 49 526491,50
0 fr. 20. 2 504 728,60
Total. 5 306 744 832,10
Enfin, nous trouvons, pour la fabrication des espèces d’argent, en 1887, les nombres suivants :
Nature des pièces.
5 francs (1). »
2 francs. 4 685 806 francs.
1 franc. 3291930 —
0 fr. 50. 932 853 —
0 fr. 20. î
Total. 8910 589 francs.
tandis que la valeur de l'or monnayé atteint 24 671 930 24 raillions en pièces de 20 francs.
ICS, dont plus de
(1) On sait qu’aux termes delà convention monétaire de t’Uiiion latine, la frappe des pièces de 5 francs en argent est provisoirement suspendue.