‹ Encyclopédie chimique.Tome III.- Métaux. 16e cahierChapitre 9 sur 92 · B. — PÉRIODE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

B. — PÉRIODE HISTORIQUE

Les auteurs. — Les premiers auteurs alchimistes dont l’authenticité ne paraisse pas douteuse ne remontent guère au delà du troisième siècle de notre ère. Le principal à mentionner, Zosime le Panapolitain, vivait à la fin du deuxième siècle. Sa science devait être profonde, car ses successeurs le proclament toujours le maître par excellence, la couronne des philosophes. Nous avons conservé quelques-uns de ses écrits. L’un d’eux traite des fourneaux et des instruments de chimie et comprend la description complète d'un appareil dislillatoire que l’auteur avait vu, dit-il, au Sérapeum de Memphis. C’est donc par erreur qu’on a souvent attribué aux Arabes l'invention de la distillation. Un autre écrit, vrai songe d’alchimiste, se termine par la recette suivante :

« Prends du sel et arrose le soufre brillant, jaune ; lie-le pour qu’il ait de la force, et fais intervenir la fleur d’airain, et fais de cela un acide ( 05 os) liquide, blanc. Prépare la fleur d’airain graduellement. Dans tout cela tu dompteras le cuivre blanc, tu le distilleras, et tu trouveras après la troisième opération, un produit qui donne de l’or. » Si la fleur d’airain est, comme il semble, le sulfate de cuivre, cette distillation aurait fourni l’acide sulfuriqne, le principal dissolvant des métaux.

Zosime décrit aussi l’eau divine, c’est-à-dire le mercure, dans un style symbolique et plein d’emphase qui n’a jamais cessé, depuis lors, d’être employé par les alchimistes. Cette description a donné naissance à l’axiome alchimique que le mercure est le principe de toutes choses. Enfin, dans un livre sur l’art sacré, Zosime mentionne un gaz produit par la décomposition de l’oxyde de mercure, qu’il appelle l’âme du cuivre et qui n'est autre chose que l’oxygène, découvert ainsi bien des siècles avant qu’on fût en mesure de l’étudier. H revient souvent sur le fameux principe de la génération de l’or: « Qui sème du blé produit du blé et le récolte, dit-il ; qui sème de l'or et de l’argent produit de l’or et de l’argent. »

Les adeptes des anciennes doctrines et les alchimistes devinrent très nombreux au ni' et au iv e siècle, surtout dans cette école d’Alexandrie qui mêlait si étrangement les croyances des religions de l'Orient aux dogmes du Christianisme. Mais les persécutions qui accompagnèrent le déclin et la chute du Paganisme ne leur permirent pas de répandre librement leurs idées alchimiques ; nous avons ainsi la raison des nombreux pseudonymes sous lesquels ils abritaient leurs vrais noms.

I/OR

C’est ainsi qu’un ouvrage qui a fait autorité jusqu’au moyen âge s'abrite sous le nom d’un apocryphe fameux, Déinocrite d’Abdère, philosophe matérialiste et libre-penseur qui vivait au v* siècle avant Jésus-Christ. On retrouve en effet, dans cet ouvrage, plusieurs des légendes appliquées plus tard à des magiciens tels que Basile Valentin, ainsi que l’axiome : « La nature se plaît dans la nature; la nature triomphe de la nature; la nature domine la nature ».

Plus tard, avec le triomphe définitif du christianisme, les persécutions cessent, la science païenne ayant, en apparence au moins ’ complètement disparu ; aussi est-ce sous la forme du gnosticisme, alors répandu dans tout l'Orient, que l’alchimie reparaît. Des personnages considérables s'occupent à faire progresser celte science. Nous en mentionnerons deux seulement pour l’Egypte : Synésius et Olympiodore.

Le premier, mort en 415, évêque de Ptolémaïs en Cyrénaïque, était marié et philosophe néoplatonicien. On a de lui plusieurs écrits, dont un sur le Pseudo- Démocrite, écrit dans le jargon symbolique du gnosticisme.

Olympiodore, historien grec natif de Thèbes en Égypte, vivait au commencement du v® siècle, On lui doit des commentaires sur l 'art sacré et la pierre philosophale, avec une classification assez précise des corps suivant leur volatilité. 11 parle de la macération, du lavage et du grillage des minerais pour chasser le soufre et l'arsenic; pour lui « le mercure blanchit tout, tire, les âmes de tout, change les couleurs et subsiste ». Ce sont là, en effet, les phénomènes de l'amalgamation telle qu'elle est pratiquée aujourd’hui encore pour les métaux précieux. Quoique moins obscur que ses prédécesseurs, Olympiodore n'est pas à l’abri de contes tels que ceux-ci : « Là, en Éthiopie, une espèce de fourmi extrait l’or ; elle le met au jour et s’en réjouit ». Mais, comme Synésius, il est déjà imbu des doctrines philosophiques grecques.

Les recettes. — Les recettes des alchimistes historiques ont un caractère essentiellement industriel. Elles ont été inventées et avaient été appliquées, dès la plus haute antiquité, par les orfèvres et les ouvriers on métaux. Ce n est que peu à peu qu’elles sont devenues des recettes de transmutation véritable, et cela toujours à cause de l'idée préconçue que les perfectionnements des procédés devaient rapprocher de plus en plus les diverses substances de l’état idéal *.

A côté de l’orfèvre, le liiérogrammate ou scribe sacré se servait de l'or ou de l'argent pour tracer des caractères sur les monuments et les papyrus. 11 opérait avec l'or en feuilles, avec son amalgame, ou même avec des alliages ou de simples matières jaunes.

La teinture des métaux était poussée très loin chez les Égyptiens. L'eau divine ou bile de serpent, dont les papyrus de Leyde donnent la préparation, est un polysulfure de calcium, employé par les alchimistes pour précipiter les liqueurs métalliques, colorer la surface des métanx ou dissoudre l’or par voie sèche. Comme de nos jours, les orfèvres préparaient les métaux ou les alliages précieux pour les objets de leur commerce; malheureusement, ils cherchaient souvent à

t. Bertlielot. lievue scientifique (loco cilalo).

tromper l’acheteur de mille manières. Voici une recette de dorure qui décèle bien clairement une intention frauduleuse :

« Pour donner aux objets de cuivre l’apparence de l'or et que ni le contact ni le frottement sur la pierre de touche ne le décèle, mais qu'il puisse servir surtout pour la fabrication d'un anneau de belle apparence, en voici la préparation : on broie l’or et le plomb en une poussière fine comme de la farine deux parties de plomb pour une partie d’or; puis, après mélange, on incorpore avec de la gomme, on enduit l’anneau avec cette mixture ; puis on chauffe. On répète cela plusieurs fois jusqu’à ce que l'objet ait pris la couleur. 11 est difficile de déceler la fraude, parce que le frottement donne la marque d’un objet d’or, et que la chaleur consume le plomb, mais non l’or. #

Une autre recette, reproduite par le Pseudo-Démocrite comme un procédé de transmutation, a le même but :

« Rendez le cinabre blanc au moyen de l’huile, ou du vinaigre, ou du miel, ou de la saumure, ou de l'alun; puis jaune au moyen du inisy‘ou du sory, ou de la couperose, ou du soufre apyre, ou comme vous voudrez. Jetez le mélange sur de l’argent, et vous obtiendrez de l’or; si c’est du cuivre, vous aurez de l’électrum. Car la nature jouit de la nature. »

Le procédé suivant est indiqué pour dorer l'argent d'une manière durable :

« Prenez du mercure et des feuilles d’or, façonnez en consistance de cire, et, prenant le vase d’argent, décapez-le avec de l’alun. Et, prenant un peu de la mixture cireuse, enduisez-le avec le polissoir; laissez la matière se fixer. Faites cela cinq fois, tenez le vase avec un chiffon bien propre, afin qu’il ne s’encrasse pas; et, prenant de la braise, préparez des cendres, frottez avec le polissoir et employez comme un vase d’or. 11 peut subir l’épreuve de l’or régulier. »

Voici enfin une recette pour obtenir l’or et le corail d’or ou la teinture d'or t chef-d’œuvre de l’alchimie.

« Prenez, dit le Pseudo-Démocrite, du mercure, fixez-le avec le corps de la magnésie ou avec le corps du stibium d’Italie, ou avec le soufre qui n’a pas passé par le feu, ou avec l’aphroselinum ou la chaux vive, ou avec l'alun de Mélos, ou avec l’arsenic, ou comme il vous plaira; jetez la poudre blanche sur le cuivre, et vous verrez le cuivre perdre sa couleur. Répandez de la poudre rouge sur l’argent, et vous aurez de l’or ; si vous la projetez sur de l’or, vous aurez le corail d'or corporiflé. La sandaraque produit la même poudre rouge, ainsi que l’arsenic bien préparé et le cinabre. La nature triomphe de la nature. »

Tous ces moyens variés sont destinés à donner aux métaux l'apparence de l’or ou de l’argent, dans l’espoir de faire illusion sur leur véritable valeur. Les alchimistes s’en sont emparés plus tard comme de formules de transmutation. C'est ce qui a été complètement mis en lumière par M. Berthelot dans ses récentes études. Mais les orfèvres égyptiens ne se contentaient pas seulement de teindre en or, ils connaissaient aussi l’art de fabriquer des bijoux fourrés en y

1. Sulfate de cuivre mêlé de sulfate de fer plus ou moins basique, provenan de l'altération des pyrites. Le sory est une matière analogue, plus riche en cuivre.

L'Oit.

introduisant des métaux vils qui restaient invisibles à la suite d'une cémentation habile, ne laissant à la surface que l'or.

Voici, d'après le papyrus X de Leyde, l'un de ces procédés, qui ressemble d'une façon singulière à la mise en couleur des alliages d'or et de cuivre telle qu'elle est pratiquée par les orfèvres encore de nos jours :

« Pour enduire l’or, autrement dit pour le purifier et le rendre brillant, prenez : Misy, quatre parties; alun lamelleux, quatre parties ; sel, quatre parties ; broyez avec de l’eau; en ayant enduit l’or, placez-le dans un vase de terre dis posé dans un fourneau et luté avec de la terre glaise, jusqu'à ce que les matières susdites aient été consumées ; retirez le tout et nettoyez avec soin ». C’est à peu près la composition du cément royal, dont il sera question plus loin.

Les Égyptiens pratiquaient en outre la diplosis, encore employée de nos jours. C'est l’art de doubler le poids de l'or ou de l’argent en fabriquant des alliages à bas titre. Les alchimistes, eux, prétendaient obtenir par cette opération non pas seulement des métaux mélangés, mais complètement transformés. Us comparaient la diplosis au phénomène de la fermentation. En voici deux formules:

« Pour augmenter le poids de l'or, fondez-Ie avec le quart de son poids de cadmie *, et il deviendra plus lourd et plus dur. »

« Misy et terre de Sinope ’, parties égales pour une partie d’or. Après qu’on aura jeté l’or dans le fourneau et qu’il aura pris une belle teinte, jetez-y ces deux ingrédients ; puis enlevez, laissez refroidir, et l'or est doublé. »

On obtient ainsi des alliages riches en or avec plomb, zinc ou cuivre.

Le procédé de Mo'ise, si souvent cité par les alchimistes, n’est qu'un moyen de diplosis :

« On prend du cuivre, de l’arsenic (orpiment), du soufre et du plomb ; on broie le mélange avec de l'huile de raifort; on le grille sur des charbons jusqu a désulfuration ; on retire; on prend, de ce cuivre brûlé, une partie et trois parties d or ; on met dans un creuset ; on chauffe ; et vous retrouverez le tout changé en or avec le secours de Dieu. »

On voit donc que les alchimistes n’onl fait qu'emprunter aux orfèvres et aux artistes leurs formules. La chimère de la transmutation a pris naissance en grande partie avec les procédés pratiques imaginés la plupart dans un but inavouable. Les faussaires ont fini par se persuader eux-mêmes et croire à la réalité de leur œuvre.

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