‹ Encyclopédie chimique.Tome III.- Métaux. 16e cahierChapitre 8 sur 92 · A. — PÉRIODE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

A. — PÉRIODE PRIMITIVE

Les traditions mythiques. — Les traditions les plus anciennes, celles qui avaient cours en Orient avant l’ére chrétienne, attribuent à l’alchimie une origine surnaturelle.

Zosime le Panopolitain, dans un livre adressé à sa sœur Théosébie, fait remonter aux anges déchus qui s'unirent aux filles des hommes (chap. VI de la Genèse ) la révélation des œuvres de la nature et des mystères des métaux. On retrouve la même tradition, évidemment d’origine chaldéenne, dans le discours d’Isis à son fils Horus, manuscrit alchimique des plus anciens, ainsi que dans un ouvrage apocryphe composé peu avant l'ère chrétienne, le livre d’Enoch, cité plus tard par Clément d'Alexandrie et par Tertullien'. Enfin une autre tradition fait remonter l’origine de l’alchimie au dieu Phthâ, identifié avec Tubalcaïn (Vulcain?), « le père des forgerons ».

Les alchimistes de toutes les époques ont admis, comme une tradition universelle, que leur science avait été fondée par Hermès, ce roi d’Égypte fabuleux, surnommé Trismégiste (le trois fois très grand), qui a donné son nom à la science hermétique. Le signe sous lequel on représente Hermès est identique à celui de la planète Mercure, encore employé par nos astronomes. Sous le nom de Tolh il paraît avoir personnifié la science du sacerdoce égyptien. Aussi bien

1. Ces manuscrits, la plupart à la Bibliothèque nationale, viennent d'être l’objet d'une étude remarquable de M. Bcrthelot intitulée : Origine» de l'alchimie. Paris, chez Georges Steinhcil 1885. Avant lui, F. Hoefer en avait déjà analysé et fait connaître une grande partie dans son Histoire de la chimie, dont la 1” édition a paru dès 1842.

L'OIl.

est-ce dans les sanctuaires des grands temples de Thèbes et d’Hcliopolis, et surtout dans celui de Phthâ, à Memphis, que les adeptes étaient initiés au grand œuvre.

Ce qui caractérise cette période primitive de l'alchimie chez les sémites, c’est que la science alors enseignée sous la double forme de spéculations abstraites et de recherches expérimentales dans les sanctuaires de la vallée du Nil, était absolument impersonnelle. D’après Galien, « en Égypte tout ce qui était découvert dans les arts était soumis à l’approbation générale des savants ; alors on l’inscrivait, sans nom d'auteur, sur les colonnes que l'on conservait dans le sanctuaire. De là cette multitude d’ouvrages attribués à Hermès » et l’assertion suivant laquelle celui-ci aurait écrit sur les sciences, 36525 volumes dont l’antiquité classique ne fait cependant aucune mention.

Osiris 1 , Isis, llorus et Agathodémon (le bon génie), divinités de l’Égypte, reparaissent aussi dans les traditions des alchimistes, surtout à l’époque du gnosticisme. Il existe même, parmi les manuscrits grecs conservés à la Bibliothèque nationale, une èpître d’Isis, reine d’Égypte, à son fils Horus, sur l’art sacré, où l’on trouve le secret du grand œuvre ; celui-ci consiste à faire produire de l’or par la génération de l’or même, ce qui revient à dire que pour faire de l’or il faut commencer par en avoir au moins une petite quantité, prétention que nous retrouvons à toute époque chez tous les faiseurs d’or.

Or les divinités égyptiennes, auxquelles la tradition fait ainsi remonter, dès les temps les plus reculés, l’invention de l’alchimie, ayant été rangées par la loi mosaïque et, plus tard, par la doctrine chrétienne, au nombre des anges maudits, l’alchimie, considérée comme leur œuvre, fut placée au premier rang des sciences occultes. Aussi la magie et l’alchimie seront-elles étroitement liées, au moins dans l’esprit du vulgaire, et les transformations de la matière jusque dans son essence sembleront-elles un acte surnaturel et surhumain. De là le mauvais vouloir et quelquefois la haine des esprits religieux contre les chercheurs et les nombreuses persécutions dont ceux-ci, regardés comme des impies, seront victimes à diverses époques.

Les origines égyptiennes — Le nom de chimie a été rattaché par plusieurs à celui de l’Égypte, Chem, la terre de Cham des Hébreux, tandis que d’autres le font dériver du grec x tu ou cou l ei ’> fondre. La première étymologie est, en tout état de cause, fort plausible, l’Égypte ayant toujours été considérée par les Grecs comme le berceau de la science alchimique.

Il nous reste fort peu de chose des ouvrages égyptiens sur l’alchimie et l’art sacré, les plus anciens manuscrits grecs qui en font mention, notamment les papyrus de Leyde, étudiés récemment par M. Berlhelot, ne remontant guère au delà de la fin du m e siècle de notre ère. Ils nous révèlent cependant qu'il existait en Égypte une industrie déjà fort développée et tout un ensemble de connaissances pratiques relatives à l’élaboration des médicaments, à la teinture des étoffes et à la métallurgie, ces connaissances comprenant : la purification des métaux, la coupellation, la trempe, la soudure des métaux, les combinai-

1. D'après Stephanus d'Alexandrie, le nom d’Osiris serait synonyme de plomb et de soufre.

sons des alliages, la dorure, l'argenture, la docimasie de l'or et de l'argent, l'écriture en lettres d’or, les teintures en or, la fabrication des verres colorés et celle des pierres précieuses artificielles.

A côté de ces nombreux procédés techniques, qui ont servi de base aux travaux des alchimistes, existait-il une science secrète, uniquement réservée aux adeptes et pratiquée seulement dans les temples, comme l’affirment les premiers auteurs alchimistes authentiques,Zosime lePanopolitainet Olympiodore? Cela n’est pas impossible; malheureusement les destructions systématiques ordonnées par Dioclétien et poursuivies pendant les premiers siècles de l’èrc chrétienne ont annéanti les livres et les écrits des prêtres égyptiens. 11 était conforme à la politique des empereurs romains de proscrire les ouvrages relatifs aux sciences occultes, magiques et astrologiques, et l’on voulait enlever aux Égyptiens, en brûlant les livres qui traitaient de la transmutation, tout moyen de se procurer des richesses et tout prétexte à une révolte.

11 est pourtant certain qu'il existait dans les temples de l’Égypte et paiticulièrement au Sérapéum de Memphis, retrouvé par Mariette, des sanctuaires réservés à la préparation des médicaments ; peut-être même, vu la parenté étroite qui lie la médecine aux études chimiques, y avait-il là de vrais laboratoires? C'était l'opinion des alchimistes qui regardaient le Sérapéum de Memphis, le temple de Phthâ, comme leur plus antique école. Jusqu’ici, cependant, on n’a pas retrouvé, dans les fouilles de ce temple, les stèles couvertes de formules de l’art sacré que décrit Olympiodore ; aussi la filiation authentique de l’alchimie ne remonte-t-elle pas pour nous au delà du u e siècle, bien que certaines inscriptions des monuments de l’ancienne Égypte nous montrent une classification très nette des métaux, en tête de laquelle on voit généralement l’Or ou Nub, ÏEIectrum, alliage d’or et d'argent, ou Asem et l’Argent ou Hat.

Quelquefois, chose curieuse, l’argent précède l'or dans rémunération, comme sur les stèles de Barkal, à Boulacq. Ce fait a suggéré à Lepsius l’idée que la valeur des deux métaux a pu être intervertie à de certains moments par suite de l'abondance de l’or. On sait que leur valeur relative a considérablement varié suivant les époques et les peuples.

Le mot or a chez les anciens alchimistes un sens très étendu. On appelle or « le blanc gt le jaune et les matières dorées à l’aide desquelles on fabrique les teintures solides 1 ». L’or est aussi « la pyrite, la cadmie, le soufre » ; ou bien encore, « ce sont tous les fragments et lamelles jaunies et divisées et amenées à perfection r. L’or exprime donc non seulement le métal pur, mais encore l'or à bas litre, les alliages à teinte dorée, en un mot, toute substance dorée à la surface ou présentant naturellement ou artificiellement une couleur analogue à celle de l’or.

Chaque métal était également suivi d'une liste de corps associés, de dérivés que les alchimistes comprenaient sous le signe fondamental du métal. Avec l'or figurent le rubis, l’hyacinthe, le diamant, le saphir et les corps analogues, c'est-à-dire, les pierres précieuses les plus rares. Les propriétés communes à ces

1. Beilliclot. Les Pkocédés authentiques des alchimistes égyptiens. (Revue scientifique , 2 octobre 1886.)

L'OR

diverses substances leur faisaient attribuer bien facilement une communauté d’origine, à une époque où la notion d’espèce définie n’existait pas.

Les symboles chimiques sont probablement aussi un héritage des piètres égyptiens; ils sont souvent même identiques avec leurs hiéroglyphes : l’eau, le mercure en sont des exemples.

Les origines rlialcléennes. — 11 serait exagéré de croire que les vieilles théories alchimiques soient venues exclusivement de l'Égypte; plusieurs d’entre elles ont eu pour berceau la Chaldée ella Babvlonie où, dès la plus haute antiquité, il s’était créé des observatoires scientifiques qu’accompagnaient peutêtre aussi de vrais laboratoires. Avec l'observation des astres, si nécessaire aux marins et aux agriculteurs, les mages et les savants de la Perse et de l'Assyrie avaient su pousser très loin certaines industries (acier de Damas, pourpre de Tyr). La dernière mission française en Perse, dirigée par M. bieulafoy, en a rapporté des produits admirables, qui montrent clairement que l’art de la céramique et la fabrication des émaux étaient déjà si parfaits dans ces temps reculés, qu’ils n’ont jamais été dépassés même à notre époque.

C’est aux Chaldéens qu’il convient d’attribuer la célèbre relation mystique entre les métaux elles planètes, exposée si nettement dans le Timée de Proclus. « L’or naturel, dit-il, et l’argent, et chacun des métaux, comme des autres substances, sont engendrés dans la terre sous l’influence des divinités célestes et de leurs effluves. Le Soleil produit l’or; la Lune, l’argent ; Saturne, le plomb ; et Mars, le fer ». En y joignant Vénus pour le cuivre, Jupiter pour l’étain et Mercure pour le vif-argent, on a le tableau des sept planètes et des sept métaux des alchimistes, le signe de l’astre étant pris comme symbole du métal.

La conception de l 'œuf philosophique, représentation mystique du grand œuvre et de la création de l’univers, est babylonienne autant qu'égyptienne. On doit y joindre l’idée de la panacée, eau divine ou élixir de longue vie, et celle de 1 esprit universel , si célèbres plus lard chez les Arabes.

Suivant M. Berthelot, l’étude des manuscrits permet de préciser l’époque de la fusion des vieilles croyances de l’Égypte avec celles de la Chaldée et de donner une date aux premiers écrivains alchimistes. Elle coïnciderait avec le moment où le christianisme, étendant ses conquêtes, vint mêler ses dogmes à ceux des antiques religions. Tous les premiers alchimistes sont des gnostiques. Synésius, Zosime, Olympiodore, se servent aussi bien de l’image orientale du serpent enroulé, Ourohouros, que des symboles des cercles ou des constellations mystiques telles que l’étoile à huit rayons. C’est alors aussi que l’on voit apparaître les femmes alchimistes, Théosébie, Marie la Juive, Cléopâtre la savante, qui rappellent les prophétesses gnostiques.

Les origines hébraïques. — Les Juifs aussi jouent un rôle considérable dans cette fusion des doctrines religieuses de l'Orient et de la Grèce. Les manuscrits citent souvent Noé, Moïse, auquel ils attribuent déjà une connaissance exacte de la science, ainsi qu'Abrabam, lsaac, Salomon, Osée. On retrouve jusqu’au moyen âge la trace de cette considération pour la science des Hébreux, que l’on considérait même comme plus solide que celle des Égyptiens.

Le Pentateuque donne la description des procédés qui permettent l’emploi de l’or, de l’argent, de l’airain et de différents métaux. Il ne semble pas cependant que les Hébreux se soient servis de l’or autrement que pour l’ornementation et en feuilles battues ; mais ils savaient le fondre et peut-être le purifier de ses scories par le sel de soude ( boreth ). Les alchimistes enfin invoquent souvent l’autorité de Marie la Juive, initiée aux mystères de l’art sacré. Le seul fragment qui nous reste de ses œuvres contient la première mention qui ait été faite de l’acide chlorhydrique. On lui attribue aussi l’invention du bain-marie.

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