CONCLUSION
Les considérations qui précèdent, semblent donner un nouvel appui à l’opinion .soutenue par M. Dumas sur la nature composée des éléments. Bien que l’hypothèse de Prout, telle qu’elle a été formulée par son auteur, soit inacceptable, il ne s’ensuit pas nécessairement que les corps simples représentent un état irréductible de la matière. On pourrait, d’après l’heureuse expression de M. Berthelet, assimiler les divers éléments « à des valeurs multiples d’une même fonction et à des états de condensations divers de la matière éthérée î. Si nous réussissions jamais à décomposer un corps simple, « il se transformerait en un ou plusieurs corps identiques ou analogues à nos éléments ; mais les équivalents des nouveaux éléments pourraient n’jUVir aucune relation simple avec l’équivalent de l’élément qui les aurait produits par sa métamorphose; le poids absolu demeurerait seul invariable dans la suite des transformations (1) ».
Les récentes expériences de MM. Berthelet et Vieille sur la chaleur spécifique des éléments gazeux à haute température donnent un nouvel appui à cette conception ; elles tendent, en effet, à démontrer que, sous l’action de la chaleur, ces gaz éprouvent une désagrégation profonde, indice probable d’un état voisin de celui où ils se résoudraient en particules plus simples. D’après les déterminations de ces savants, la chaleur spécifique moyenne, à volume constant, de l’azote, de l’hydrogène et de l’oxygène croîtrait, depuis 4,8 à zéro, jusqu’à 9,0 vers 4500 degrés; quant à la chaleur spécifique élémentaire, elle atteindrait 14,1 à cette dernière température, et serait, par suite, triplée.
On sait que d’après la théorie de Clausius, la différence constante entre les deux chalem’s spécifiques des gaz élémentaires (6,8 —4,8 = 2), représente le travail extérieur de la dilatation. Mais les résultats des expériences qu’on vient de rapporter, ne permettent plus de considérer cet accroissement de la force vive de translation des molécules gazeuses comme une fraction invariable de leur énergie totale; à la température ordinaire, cette fraction serait égale
à ou aux 2/5 de l’accroissement de l’énergie totale, tandis que, vers
4500 degrés, elle n’en représentei-ait plus que ou le septième. M. Ber-
thelot en conclut que : « La fraction d’énergie employée en dilatation serait donc réduite au tiers de sa valeur initiale, par suite de l’accroissement des forces vives de rotation et de vibration, et sans doute aussi à cause de la dislocation de chacune des molécules existant vers zéro, en particules plus simples vers 4500 degrés. » Bien qu’on doive se garder de toute affirmation prématurée en pareille matière, ne semble-t-il pas légitime d’admettre la possibilité de dépasser cet état de désagrégation des groupements moléculaires, et d’atteindre jusqu’à la résolution des masses élémentaires elles-mêmes en agrégats moins
(1) Mécanique chimique, 1.1, p. 455.
condensés de l’éther primordial, si nos ressources actuelles permettaient de leur communiquer un accroissement suffisant d’énergie ?
Dans ces derniers temps, de nouvelles investigations ont ravivé cette idée si obstinément caressée par les philosophes. M. Lockyer, en comparant les raies d’un même élément dans les spectres du soleil et de certaines étoiles très chaudes, est arrivé à conclure qu’à des températures e.xtrêmement élevées, les corps simples se dissocient en éléments nouveau-x. De soncôté, M. William Thomson admet que l’univers est rempli d’un fluide parfait dans lequel se meuvent des atomes-tourbillons, formés par des portions de ce fluide soumises au mouvement tourbillonnant dont les propriétés ont été décrites par Helmholtz. A chaque élément distinct correspondraient des tourbillons de masse différente, animés de mouvements divers.
Nous ne pouvons nous étendre ici sur ces théories séduisantes; elles ne sont encore qu’à l’état d’hypothèses. Il nous suffit d’avoir montré que le courant actuel de la science emporte irrésistiblement les plus grands esprits vers la conception d’un état de la matière différent de celui que nous connaissons.
Il n’est pas impossible que, dans l’avenir, la découverte de forces nouvelles permette aux savants de réaliser la décomposition des éléments et de formuler, par une loi mathématique, les relations entrevues entre les poids des masses élémentaires et leurs propriétés. Mais tout porte à croire que ce jour est encore bien éloigné. Nous conclurons en rappelant la phrase par laquelle M. Dumas termine son mémoire sur les équivalents des corps simples :
« Il s’agit donc d’un de ces problèmes que la pensée humaine a besoin de méditer pendant des siècles, où plusieurs générations peuvent user leurs forces, et où l’analyse d’un Newton ne devient possible que lorsqu’elle a été préparée par les systèmes de plus d’un Copernic et par l’empirisme de plus d’un Képler. »
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