DESTRUCTION DES MATIÈRES ORGANIQUES
La première opération à faire, est de détruire la masse de matière organique au milieu de laquelle est noyé le poison. Ici la méthode la plus simple
à suivre, l’incinération, est inapplicable, deux des poisons minéraux les plus fréquents, l’arsenic et le mercure, étant volatils à la température à laquelle se fait cette opération; on sait que c’est précisément là un des arguments invoqués par les adversaires de la crémation.
Le nombre des méthodes proposées est considérable; quelques-unes, comme celle de Frésénius et Babo, servent pour la recherche de tous les poisons ; d’autres, comme celle de Schneider et Fyfe, ont été imaginées plus spécialement pour la recherche de l’arsenic. Nous indiquerons seulement les principales.
1° Métliotle de Frésénius et lial>o, modifiée par M. J. Ogier. —Cette méthode, longtemps abandonnée, consiste à détruire la matière organique par l’emploi de l’acide chlorhydrique associé au chlorate de potasse. Les viscères sont mélangés avec de l’eau, broyés de manière à former une sorte de bouillie qu’on introduit dans un grand ballon M (3 à 4 litres) (fig. 86) avec un excès de chlorate de potasse (environ ^ ou ^ du poids de la matière organique traitée) ; puis le ballon est fermé par un bouchon rodé, portant : 1° un tube destiné à faire barboter à travers la matière un courant d’acide chlorhydrique, 2“ un tube de sûreté, 3° un tube adducteur destiné à entraîner les gaz produits dans l’attaque. L’acide chlorhydrique parfaitement pur dont on se sert s’obtient en déplaçant ce gaz de sa dissolution au moyen d’acide sulfurique; l’opération se fait dans un grand ballon B contenant de l’acide chlorhydrique pur, et dans lequel on fait tomber goutte à goutte de l’acide sulfurique pur contenu dans une ampoule à robinet A.
Le gaz, à sa sortie du ballon, traverse un laveur L à acide chlorhydrique et se rend de là au ballon d’attaque. Comme il est nécessaire de pouvoir arrêter brusquement l’arrivée de l’acide chlorhydrique au contact de la matière organique, le tube qui l’amène porte, entre le laveur L et le ballon M, un robinet à trois voies R qui permet d’envoyer au moment voulu le gaz chlorhydrique dans un flacon plein d’eau.
Enfin, pour répondre au reproche fait au procédé de Frésénius et Babo, les gaz sortant du grand ballon vont barboter dans une éprouvette E pleine d’eau qui condense les traces de chlorure d’arsenic qui pourraient être entraînées.
Quant au fonctionnement de l’appareil, il est des plus simples : on commence par y faire passer l’acide chlorhydrique, qui réagit sur le chlorate de potasse au sein même de la matière à transformer, et il est possible de régler le courant de telle manière que le ballon reste incolore, accusant par cela même qu’il ne se perd pas de chlore. Au milieu de la masse se produisent parfois des explosions sourdes dues à la destruction de l’acide chloreux, mais jamais elles ne donnent lieu à des accidents. Dès que des vapeurs jaunes apparaissent dans le ballon, on arrête le courant d’acide chlorhydrique au moyen du robinet à trois voies et la réaction continue d’elle-même; si elle devenait trop violente, on introduirait de l’eau froide par le tube de sûreté ou bien on refroidirait l’extérieur du ballon à l’aide d’un courant d’eau.
Dans ces conditions la destruction des matières organiques est rapide : en une demi-heure on en transforme lOOO à 1500 grammes de manière à per-
mettre la recherche des matières métalliques sans qu’on ait à craindre aucune perte ou aucune introduction de matières toxiques étrangères. Mais, et c’est là un reproche à faire à la méthode, la destruction n’est pas complète, les matières grasses en particulier restent en grande partie inaltérées ou transformées en composés chlorés; toutefois la destruction est suffisante pour une recherche de l’ordre de celle qui nous occupe, la quantité de poison retenue par la matière grasse étant toujours extrêmement faible, comme des recherches directes l’ont prouvé.
Quand l’opération est terminée, on chasse l’excès de chlore par évapo¬
ration à l’air libre ou mieux par un courant d’acide carbonique que l’on dirige dans la liqueur, car le passage lent de ce gaz pendant 2 minutes produit plus d’effet qu’une évaporation de I heure au bain-marie. Enfin le liquide est filtré chaud et le filtre lavé à l’eau bouillante.
On peut employer, au lieu d’acide carbonique, un courant d’acide sulfureux gazeux qu’on obtient par exemple en versant goutte à goutte, à l’aide d’une ampoule à robinet, de l’acide sulfurique pur sur du bisulfite de soude également pur. L’emploi de ce gaz aura de plus l’avantage de ramener l’acide arsénique que pourrait contenir la liqueur à l’état d’acide arsénieux, plus facile à •séparer ensuite; l’excès d’acide sulfureux est chassé par ébullition.
3“ Méthode de Flandiu et Danger (modifiée par M. Chapuis). — Ce procédé a été très diversement modifié depuis son origine. Flandin et Danger faisaient l’attaque par l’acide sulfurique dans une capsule de grandes dimen-
sions; de cette manière on avait une opération très difficile à conduire, à cause d’un boursouflement considérable qui oblige à ne chauffer qu’avec les plus grandes précautions; d’autre part, en opérant ainsi, on perdait toujours un peu d’arsenic à l’état de chlorure quand les matières organiques renfermaient du sel marin, ce qui est le cas général. Il serait possible d’éviter toute perte d'arsenic en opérant dans une cornue et recueillant le liquide distillé, mais la mousse devient tellement gênante qu’on est revenu au procédé à l’air libre; seulement pour empêcher la perte d’arsenic, on détruit les matières par un mélange d’acide azotique et d’acide sulfurique. Voici comment M. Chapuis conseille d’opérer.
On mélange 100 grammes de matière en menus morceaux avec 30 grammes d’acide azotique pur dans une capsule de 1 litre, on chauffe pendant 10 minutes, et on abandonne la masse à elle-même jusqu’au lendemain. On chauffe alors au bain de sable, avec précaution d’abord : car il seforme une mousse jaunâtre, peu abondante si la digestion à froid a été maintenue un temps suffisant, et on continue à chauffer jusqu’à commencement de carbonisation. Quand la masse commence à adhérer aux parois, sans cependant émettre des vapeurs blanches, on relire du feu et, après refroidissement, on ajoute 10 centimètres cubesd’acide azotique. 11 se dégage presque aussitôt des torrents de vapeurs rutilantes, mais sans la moindre projection; on replace alors sur le feu et on attend que les vapeurs blanches aient complètement disparu. Le charbon poreux et friable ainsi obtenu sans perte d’arsenic est repris par 300 centimètres cubes d’acide sulfurique étendu d’eau au sixième; le mélange amené à l’ébullition est filtré bouillant et le résidu lavé deux ou trois fois avec le même liquide bouillant, de manière à obtenir au maximum une centaine de centimètres cubes de liquide.
Ce procédé s’applique surtout, comme on a pu s’en apercevoir, à la recherche de l’arsenic.
3“ Procédé de M. Gr. Pouchet. — Il consiste à chauffer entre 300 et 400 degrés les matières à détruire avec un mélange d’acide nitrique, d’acide sulfurique et de bisulfate de potasse en opérant comme il suit :
On mélange 100 à ISO grammes de matière dans une capsule de porcelaine, avec le quart de leur poids de bisulfate de potasse pur, et un poids d’acide nitrique fumant égal au leur; l’attaque d’abord violente ne tarde pas à s’arrêter, et il faut, pour la terminer, chauffer légèrement. On ajoute ensuite de l’acide sulfurique concentré et pur en grand excès, de manière à obtenir une dissolution complète, puis on chauffe à une température voisine du point d’ébullition de l’acide sulfurique. Dans ces conditions l’oxydation commencée par l’acide nitrique est rendue complète.
Cette opération doit être exécutée avec des précautions convenables en se mettant en garde contre la rupture possible de la capsule et, en tous cas, dans un tirage bien établi en raison des quantités considérables d’acide sulfurique anhydre, et d’acide sulfureux, qui se produisent. Si la disparition des dernières traces de matières organiques est un peu lente, on l’accélère en laissant refroidir, ajoutant un peu de nitre et recommençant à chauffer. On obtient finalement un liquide à peine coloré, qui se solidifie par le refroidissement; on
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reprend par l’eau bouillante cette masse saline et par évaporation on réduit le volume de la liqueur à .500 centimètres cubes environ.
4“ Méthode de Schneider et Fyfe. — C’est encore un procédé applicable surtout à l’arsenic, et qui permet d’isoler ce corps à l’état de chlorure.
On introduit la matière organique dans une grande cornue tubulée avec un grand excès de sel marin fondu, concassé en petits morceaux; on ajoute un récipient au col de la cornue et on chauffe en versant peu à peu de l’acide sulfurique par un tube à entonnoir qui traverse la tubulure.
Cette méthode, moins bonne que les précédentes, ne donne pas la totalité de l’arsenic; un peu de celui-ci peut rester dans la cornue à l’état de sulfure; à la température à laquelle on opère, l’acide sulfurique est partiellement décomposé en acide sulfureux et oxygène; le premier gaz se dissout dans l’eau du récipient en même temps que l’acide arsénieux.
5° Méthotle de ’W/îhler. — Elle présente l’avantage d’opérer la transformation à basse température, c’est-à-dire dans des conditions où toute perte est impossible. On coupe la matière organique en petits morceaux si elle n’est pas déjà pâteuse, puis on la mélange dans un mortier avec du sable siliceux bien lavé. Elle est alors broyée et réduite en une pâte qu’on introduit dans un grand flacon, à travers lequel on fait passer, jusqu’à saturation, un courant de chlore préparé avec de l’acide chlorhydrique et du bioxyde de manganèse préalablement essayés, puis lavé en le faisant passer à travers une colonne d’eau d’un petit volume mais d’une grande hauteur; on peut d’ailleurs, pour aider la réaction, chauffer toute la masse au bain-marie à 50 degrés environ. Quand la matière est complètement saturée de gaz, coagulée et blanche, on ferme le flacon et on l’abandonne pendant 24 heures, temps après lequel il doit dégager une forte odeur de chlore; s’il en est ainsi, on élimine l’excès de ce gaz, on filtre la liqueur, et on lave le résidu à plusieurs reprises à l’eau bouillante.
On peut aussi faire précéder le traitement au chlore d’une attaque par une solution de potasse de concentration moyenne; on chauffe, le mélange en n’ajoutant la potasse que peu à peu, de manière à obtenir une dissolution complète ou presque complète, on acidulé ensuite faiblement avec de l’acide sulfurique étendu et on fait passer le courant de chlore.
Couclusioii. — Quel que soit celui de ces procédés auquel on donne la préférence, on obtient toujours de cette manière une solution jaune, à laquelle on réunit l’eau contenue dans les flacons où se sont lavés les gaz dégagés, puis, dans la liqueur en partie neutralisée par l’ammoniaque, on fait passer pendant 10 à 12 heures un courant lent d’hydrogène sulfuré. L’antimoine, l’arsenic et tous métaux précipitables par ce gaz sont totalement séparés, et le précipité contient, avec eux, du soufre et des matières organiques. On le recueille sur un filtre après 24 heures de repos et on le divise en deux parties, dont l’une est employée à la recherche de l’arsenic et de l’antimoine, l’autre à celle des métaux toxiques. La liqueur filtrée est saturée de nouveau avec de l’acide sulfhydrique, puis abandonnée à elle-même afin de s’assurer qu’elle ne donnera pas un nouveau précipité.