PROPRIÉTÉS PHYSIQUES ET CHIMIQUES DE L'HÉMOGLOBINE OXYCARBONÉE
jusqu’au moment de l’analj'se, dans un flacon bien bouché et complètement rempli.
Les procédés de recherche rentrent dans trois catégories ; on peut employer des réactions de coloration purement empiriques, des réactions spectroscopiques ou spectrophotométriques et, enfin, des réactions tendant à l’extraction du gaz oxyde de carbone lui-même.
Les réactions de coloration sont extrêmement nombreuses. La plus ancienne ■est celle de Iloppe-Seyler, qui consiste à traiter le sang suspect par le double de son volume d'une solution de soude de densité 1,3. Le sang ordinaire se transforme, dans ces conditions, en une masse d’un brun sale; le sang oxycarboné devient, au contraire, d’un beau rouge très visible lorsqu’on étale la masse sur une soucoupe de porcelaine blanche. Salkowski a modifié cette réaction de la manière suivante : le sang suspect est étendu de vingt fois son volume d’eau distillée, puis traité par un égal volume de soude (D = 1,34). Le liquide présente d’abord un trouble blanchâtre, puis il prend une couleur rouge clair très vive(l). Par le repos, il se sépare, à la surface du liquide, des grumeaux rouge clair, tandis que le liquide reste faiblement rosé. Au bout de 24 heures, le précipité se redissout de nouveau et le liquide redevient rouge vif. Le sang normal traité de la même manière devient, au contraire, d’un brun sale.
Rubner (2) traite le sang dans un tube à essai par 4 à 5''°' d’une solution de sousacétate de plomb et agite fortement pendant une minute. Le sang oxycarbone reste d’un beau rouge, tandis que le sang normal devient brun, et cette différence, qui va d’abord en s’accentuant, pour diminuer ensuite, est encore perceptible au bout de trois semaines. Une partie de sang saturé d’oxyde de carbone a-veC 8 à 9 parties de sang normal donne encore une réaction sensible.
Un grand nombre d’aulres réactifs de précipitation ont été proposés encore. En général, le sang normal donne des précipités bruns; le sang oxycarboné, au contraire, des précipités rougeâtres.
Ainsi, l’acide phénique à 5 p. 100, l’acide phosphotungstique, donnent avec le sang normal un précipité brun rouge, avec le sang oxycarboné un précipité rouge carmin. Si l’on ajoute à 10" de sang oxycarboné IS" d’une solution de cyanure jaune à 20 p. 100 et 2" d’acide acétique à 50 p. 100, on obtient un liquide rouge clair; avec le sang normal, au contraire, la^couleur devient brune.
Quatre parties de sang normal, diluées d’un égal volume d’eau et agitées avec trois fois leur volume d’une solution de tannin à 1 p. 100, deviennent d’abord rouge clair, puis, au bout d’une à deux heures, jaunâtres, puis enfin, après 24 heures, complètement grises. Le sang oxycarboné reste au contraire rouge cramoisi. D’après A. Wcltzel (3), ces deux réactions sont encore nettes pour 1/10' d'hémoglobine oxycarbonée contre 9/10" d’oxyhémoglobine.
La phénylhydrazine (Weltzel), l’alun et l’ammoniaque, l’acide phosphomolybdique, le chlorure de zinc et le sublimé, le chlorure de platine (4), le sulfure
(1) Salkowski, Zeitsch. f. physiol. Chem., t. XII, p. 227, 1888.
(2) Rubner, Maly's Jahresb., t. XX, p. 104, 1890.
(3) Weltzel, Md., t. XIX, p. 109, 1889.
<4) Kunkel, Maly’s Jahresb., t. XVIII, p. 66, 1888.
60 ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE. — LAMBLING.
d’ammonium et l’acide acétique (1), le chlorure cuivreux ammoniacal (2), etc., fournissent des réactions analogues. Ces réactions laissent en général, en défaut, lorsque la proportion d’hémoglobine oxycarbonée est inférieure à 1/5' ou à 1/6'.
Les réactions spectroscopiques et spectrophotométriques sont peut-être moins sensibles que les précédentes, mais elles ont un caractère de précision scientifique et offrent une sécurité qui fait, à certains égards, défaut aux réactions empiriques que l’on vient d’énumérer. La recherche, au moyen du spectroscopc, est fondée sur la réaction de Stukes (voy. p. 57). Le sang dilué à 1/40', mieux encore à 1/50' ou 1/60', est additionné d’un réducteur et observé au spectroscope sous une épaisseur de l'“ environ. Le sulfure d’ammonium généralement employé est, d’après L.-G. de Saint-Martin (3), d’un usage incommode et peu sûr. Si on l’emploie trop concentré, on décompose l’hémoglobine (apparition d’une raie dans le rouge); s’il est trop étendu, la réduction est très lente et ne devient complète qu’à la condition de soustraire entièrement le mélange au contact de l’air. L’Jiydrosulfite de sonde est le seul réactif qui mette absolument à l’abri de ces causes d’erreur (4). La réduction est instantanée et ne s’accompagne d’aucune altération de l'hémoglobine. Dans ces conditions, et pour une proportion de 20 p. 100 environ de sang oxycarboné, on voit la bande unique produite par la réduction de l’oxyhémoglobine, un peu éclaircie en son milieu, four 30 p. 100 de sang oxycarboné, l’espace clair central devient très manifeste.
On a essayé de donner plus de sensibilité à cette réaction en concentrant dans un petit échantillon de sang tout l’oxyde de carbone contenu dans un volume cent fois plus grand de ce liquide. Une tentative de ce genre a été faite par Berlin-Sans et Moitessier (5). Elle est basée sur ce fait que l’hémoglobine oxycarbonée est transformée par le ferrocyanure de potassium en méthémoglobine, tandis que l’oxyde de carbone mis en liberté reste dissous dans le liquide. Ce gaz peut être extrait ensuite par l’action du vide et condensé à l’aide d’un appareil très simple dans un petit volume de dissolution sanguine. On peut reconnaître ainsi avec certitude la présence de l’oxyde de carbone dans un sang qui ne renferme que 1/15° de son volume de sang oxycarboné.
Plus récemment enfin, L.-G. de Saint-Martin est arrivé à des résultats plus précis encore, puisqu’il caractérise l’hémoglobine oxycarbonée contenue dans
• (1) K. Katayaraa, Maly’s Jahresb., t. XIX, p. 108, 1889.
(2) St. Zaleski, Zeitsch. physiol. Chem., t. IX, p. 225, 1885.
(3) L.-G. de Saint-Martin, Recherches expérimentales sur la respiration, Paris, 1893, p. 227.
(4) Voici comment L.-G. de Saint-Mai-tin prépare ce réactif ; on mélange dans un flacon de 250”', 50”' de bisulfite de soude à 30' Baumé, 200”' d’eau et 5 à 6”' de gris de zinc. On agite en refroidissant et on filtre au bout d’une demi-heure. On ajoute 35”' d’un lait de chaux au cinquième (chaux vive 100”', eau 500”'), on agite deux minutes et on filtre. Le liquide filtré est additionné de 13" d’une solution de carbonate de soude au dixième, mis au frais et filtré une dernière fois. On le partage en plusieurs petits flacons que l’on remplit entièrement, qu’on bouche hermétiquement et que l’on conserve dans une glacière. — Le réactif s’altère malheureusement assez vite, mais sa préparation est très rapide. (L.-G. de Saint-Martin, loc. cit
(5) Bertin-Sans et Moitessier, Compt. rend, de l’Acad, des sciences, 1891, et Bull Soc chim. (3), t. VI, p. 663, 1891.
HÉMOGLOBINE OXYAZOTIQUE. 61
10“ de sang, alors môme que ce liquide n’en renferme, sous cette forme, que 1/100“ de sa quantité totale. Le sang qui peut être obtenu en quantité suffisante, au moyen d’une ventouse, est introduit dans un appareil spécialement construit par l’auteur pour le dosage de petites quantités d’oxyde de carbone. Le sang est décomposé par l’acide tartrique, et l’oxyde de carbone qui se dégage, débarrassé de l’acide carbonique et de l’oxygène, est finalement mis en contact avec une dilution sanguine qui a été soigneusement réduite par l’action du vide, à 38°, et d’un courant d’hydrogène. Dans ces conditions, elle présente un pouvoir absorbant maximum pour l’oxyde de carbone. Le liquide ainsi obtenu est examiné au spectroscope, comme il a été dit plus haut. En outre, on peut, au spectrophotomètre, doser côte à côte l’hémoglobine oxycarbonée et l’oxyhémoglobine, après avoir convenablement dilué avec de l’eau.
On peut enfin extraire Voxyde de carbone en nature. Pour cela, le sang est soumis à l’action du vide de la pompe à mercure et traité à la température de 63° environ par son volume d’une solution saturée à froid d’acide tartrique (L.-G. de Saint-Martin), ou par de l’acide pyroligneux à 8° (Gréhant). Le dispositif opératoire peut varier |1). Celui qu’a adopté récemment L.-G. de Saint- Martin paraît donner des résultats d’une très grande précision. L’oxyde de carbone recueilli, débarrassé de l’acide carbonique et de l’oxyde de carbone, peut être absorbé par le chlorure cuivreux acide qui ne laisse plus qu’un résidu d’azote ou condensé au contraire dans un peu d’une dilution sanguine, et caractérisée au spectroscope.
HÉMOGLOBINE OXYAZOTIQUE.
Hoppe-Seyler (2) a observé, dès 1866, que lorsqu’on fait passer un courant de bioxyde d’azote à travers une solution d’oxyhémoglobine maintenue à l’abri du contact de l’oxygène, les deux bandes d’absorption entre D et E conservent la même position, mais deviennent un peu plus pâles. 11 en avait conclu que le gaz oxyazotique n’agit pas sur l'oxygène faiblement combiné à la matière colorante. Mais, Hermann (3) fit voir peu apres que le bioxyde d’azote se combine au contraire facilement à l’hémoglobine, en déplaçant l’oxygène de sa combinaison, que même l’hémoglobine oxycarbonée est facilement dédoublée avec substitution du bioxyde d’azote à l’oxyde de carbone.
Préparation. — Du sang saturé par du bioxyde d’azote, puis traité comme il a été dit pour la préparation de l'oxyhémoglobine ou de l’hémoglobine oxycarbonée, fournit l’hémoglobine oxyazotique à l’état cristaUisé.
Propriétés. — Cette combinaison se présente, d’après Hermann, en cristaux
(1) On peut employer l’appareil classique de Gréhant ou celui d’Ogier (Brouardel et Ogier, Le Laboratoire de toxicologie, Paris, tSQl, p. 26), ou enfin celui de L.-G. Saint-Martin {toc. cit., p. 252).
(2) Hoppe-Seyler, Med. chem. Unters. Berlin, 1866, p. 20i.
(3) L. Hermann, Med. Centralbl., 1864, p. 819.
isomorphes avec ceux de l’oxyhémoglobine et de l’hémoglobine oxycarbonée correspondantes. La solution aqueuse a la même couleur rouge clair que celle de l’hémoglobine oxycarbonée, mais sans présenter le même ton bleuâtre. Cette différence s’observe plus nettement encore entre les sangs oxycarboné et oxyazotique. Au speclroscope, les phénomènes sont à peu près ceux que présente l’oxyhémoglobine, mais, à égale concentration, les deux bandes d’absorption entre D et E sont sensiblement plus pâles pour l’hémoglobine oxyazotique. 11 résulte de là qu’en diluant progressivement du sang oxygéné et du sang oxj'azotique, on saisit, dans la façon dont les deux spectres vont en s’éclaircissant, des différences très manifestes (1).
Les réducteurs, tels que le sulfure d’ammonium, ne modifient pas ce spectre. Les gaz indifférents (l’hydrogène, l’azote, etc.), déplacent très difficilement le bioxyde d’azote (voy. p. 57).
HÉMOGLOBINE C.4RB0N1QUE.
La combinaison de l’hémoglobine avec l’acide carbonique {carbo-hémoglobine de Chr. Bohr), a été étudiée d'abord par S. Torup (2), puis par Chr. Bohr (3), qui a décrit diverses variétés p, y. S, de carbohêmoglobine.
Si l’on agite avec de l’acide carbonique une solution d’hémoglobine soigneusement débarrassée d’oxygène par l’action du vide, on observe qu’il se produit toujours un précipité blanchâtre, floconneux, qui ne se redissout plus par le départ de l’acide carbonique et qui est l’indice d’une décomposition partielle de l’hémoglobine. Le spectre du liquide séparé de ce précipité ressemble beaucoup à celui de l’hémoglobine réduite, mais une étude spectrophotométrique attentive permet de saisir néanmoins des différences notables. L’hémoglobine carbonique absorbe plus fortement les rayons verts et vert-bleu ; il résulte de là que la bande unique entre D et E est un peu déplacée vers le violet. S. Torup a tro.uvé le centre de la bande de l’hémoglobine à X = 559,2 et celui de la bande l’hémoglobine carbonique à X = 553,3.
Si l’on, insiste avec l’action de l’acide carbonique, le précipité signalé plus haut va en augmentant, jusqu’à ce que, finalement, le liquide devienne complètement incolore, en même temps qu’il se dépose un précipité coloré ayant à peu près les réactions spectroscopiques de la parahémoglobine de Nencki. Hammarsten (4) se demande, à ce propos, si la combinaison produite par l’acide carbonique n’est pas plutôt de V hémochromogène carbonique.
Quoiqu’il en soit, Chr. Bohr a décrit trois variétés de carbohémoglobines, obtenues en faisant agir le gaz carbonique sur des dissolutions absolument
(1) Hoppc-Seyler, loc. cü., p. 207.
(2) S. Torup, Maly's Jahresb., t. XVII, p. 119, 1887.
(3) Chr. Bohr, Études sur les combinaisons du sang avec l'acide carbonique, Academie royale danoise, 9 mai 1890, et Physiol. Centralb., t. IV, p. 249, 1890.
(4) Hammarsten, Lehrbuch d. physiol. Chem., Wiesbaden, 1891, p. 61.