‹ Encyclopédie d'histoire naturelle; ou, Traité complet de cette science d'après les travaux des naturalistes les plus éminents de tous les pays et de toutes les époques: Buffon, Daubenton, Lacépède, G. Cuvier, F. Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Latreille, De Jussieu, Brongniart, etc. etc (volume 4)Chapitre 127 sur 129 · DEUXIÈME TRIBU · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TRIBU

TRICHÉCHIDÉS. TRICHECHIDÆ. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire,

Pieds empétrés.

Molaires cylindriques et non comprimées, comme dans les Phocidés. Deux grosses défenses à la mâchoire supérieure.

Pas d'incisives ni de canines à la mâchoire inférieure.

D'une manière générale, les Trichéchidés ressemblent aux Phocidés, ont le même aspect qu'eux, mais s’en distinguent très-facilement et au premier aspect par les deux énormes défenses que les adultes portent à la mâchoire supérieure, qui ne sont autre chose que des canines très-développees et ayant quelque analogie avec les défenses des Éléphants.

Les mœurs des Trichéchidés sont les mêmes que celles des autres Amphibies; ce sont également des animaux qui peuvent vivre à la fois et dans l’eau de la mer et sur la terre; leur nourriture semble aussi se composer de Poissons, d'animaux marins et même de plantes marines: du reste, sous ce point de vue comme sous beaucoup d’autres, ils se rapprochent des Phoques et ont un estomac semblablement disposé. Ils habitent les régions les plus septentrionales du globe, et principalement le Spitzberg et le Groënland.

GENRE UNIQUE. — MORSE. T'RICHECHUS. Linné, 173.

Systema nature.

OpË, rat795, poil; szw, je posstde,

CARACTÈRES GÉNÉRIQUES

Système dentaire : incisives, #; canines, {{; molaires, = ; en totalité, vingt-deux dents. Les incrsives ne se trouvent que dans le jeune âge, et ayant presque la forme des molaires. Les canines forment des défenses énormes, plus longues que lu tête, ovales, comprimées latéralement, arquées en bas, obluses à l'extrémité, ayant l'ivoire in'érieur granuleux, très-dur et non formé de lignes courbes, entrecroisées comme l'ivoire de l'Eléphant. Molaires supérieures assez petites, à peu près cylin driques, à couronne simple, et tronquées obliquement, dont les trois premières sont plus internes que les autres, la troisième étant la plus grande et la dernière la plus petite : deux de ces dents manquant quelque temps après la naissance de l'animal. Les molaires inférieures de même form. que celles d'en haut, en diminuant de grosseur depuis l'antérieure jusqu'à la dernière.

Corps allongé, conique, de même forme que celui des Phocidés.

Tête ronde.

Museau très-renflé.

Pas d'oreilles externes.

Pieds antérieurs disposés comme ceux des Ph°cülés, à cinq doigts armés d'ongles falculaires trèscourts; pieds postérieurs tout à fait dans la direction du corps, horizontaux, à cinq doigts réunis par la peau, et dont les deux externes sont les plus longs.

Queue très-courte.

Les Morses, souvent réunis par les auteurs anciens, et même par Linné, avec les Lamantins, les Dugongs et les Stellères, pour former un genre unique, où bien joints seulement à un ou deux de ces animaux pour en composer d’autres groupes génériques, diffèrent notablement des uns et des

autres, et composent un des genres les plus naturels de la série zoologique. C’est Linné qui en 1735, en à formé un genre distinct sous la dénomination latine de Trichechus, qui a été généralement adoptée, tandis que celles d'Odobenus, Brisson, Rosmarus, Scopoli, et Manati, Boddaërt, qui avaient été proposées, ont définitivement été rejetées.

Les animaux de ce genre ont beaucoup d’analogie avec les Phocidés, mais ils Sen distinguent facilement par leur mâchoire inférieure manquant de canines et d'incisives, et par les canines supérieures formant d'énormes défenses dirigées inférieurement. Ils ont les pieds si courts et tellement enveloppés dans la peau, que sur la terre ils ne peuvent leur servir qu'à ramper : mais, comme les intervalles des doigts y sont remplis par des membranes, ce sont d'excellentes nageoires ; aussi les Morses passent-ils la plus grande partie de leur vie dans la mer, et ne viennent-ils à terre que pour dormir au soleil et allaiter leurs petits. Leur corps allongé, quoique moins que celui des Phocidés, leur colonne vertébrale assez mobile et pourvue de muscles puissants qui la fléchissent avec force, le bassin étroit, leurs poils ras et serrés contre la peau, et beaucoup d’autres points de leur anatomie intérieure, concourent à en faire d'excellents nageurs.

Les mœurs de ces animaux ressemblent à celles des Phocidés, ainsi que nous le verrons en donnant la description de l'espèce unique qui entre dans ce groupe générique; nous allons maintenant donner seulement quelques détails sur leur organisation interne et externe, ainsi que sur les caractères distinctifs qu'on peut en tirer.

Le système dentaire du Morse est assez particulier, et, quoiqu'il ait donné lieu à plusieurs travaux importants, parmi lesquels nous devons principalement citer ceux de Fr. Cuvier et de De Blainville, l’on n’est pas encore d'accord sur le nombre des dents de ces animaux.

Le premier des auteurs que nous avons nommé, dans son ouvrage intitulé des Dents des Mammifères considérées comme caractères xoologiques, 1825, rapporte les détails qui suivent et que nous croyons devoir reproduire en entier, quoique nous ne soyons pas du même avis que lui sur la place qu'il assigne au Morse dans la série des Mammifères. « Nous avons vu, dit-il, que les Phoques, sous le rapport de leur système de dentition, se rattachaient d’une part aux Carnassiers, et de l'autre aux Cétacés. Les Morses, très-voisins des Phoques par les organes du mouvement, s’en éloignent beaucoup par les dents. [ls semblent à cet égard présenter un système tout particulier, qui ne paraît pas plus convenir pour broyer des matières végétales que pour couper des substances animales On dirait que les dents de ces Amphibies sont spécialement destinées à briser, à rompre des matières dures: car elles semblent, par leur structure et leur rapport, agir sur les unes et sur les autres comme le pilon agit sur le mortier. Ils forment un de ces groupes isolés qui rompent la série nécessairement continue des classifications, et qu'on peut rapprocher presque indifféremment, suivant le point de vue sous lequel ou les considère, de l’une ou de l'autre des branches du système général que l’on admet. Nous aurions pu les placer à la suite des Phoques, qui laissent un large vide entre eux et les Marsupiaux frugivores; mais, entrainés par des analogies qui avaient aussi quelques fondements, nous sommes amenés à n'en parle” qu'après les Ruminants. Au surplus, nous devons faire remarquer que nous commençons, chez ces animaux, à voir le nombre des dents varier avec les individus par celles qui sont rudimentaires et qui disparaissent plus ou moins promptement. On dirait que ces organes tendent à perdre de leur importance, et qu'ils ne doivent plus être autant considérés par leur nombre que par leur forme et leur structure.

Q A la mâchoire supérieure, la première incisive, séparée par un espace vide assez grand de sa congénère dans une espèce, tandis qu’elle en est très-rapprochée dans une autre, est une très-petite dent conique et crochue lorsqu'elle sort de l'alvéole, mais qui s'use et disparaît bientôt tout à fait; c'est une dent rudimentaire. La seconde, beaucoup plus grosse que la première, est cylindrique et coupée obliquement du dehors au dedans de la mâchoire. La canine est une défense très-grande qui se dirige en bas en se recourbant du côté du corps; elle est arrondie à sa face externe et marquée d'un sillon longitudinal à sa face interne, est sans racine, et prend naissance dans le maxillaire à la hâuteur des narines. La première màchelière, séparée par un vide de la seconde incisive, et beaucoup plus grosse qu’elle, est coupée obliquement comme celle-ci, mais cette surface oblique est un peu creusée. La seconde, du double plus grande que celle qui la précède, est coupée de même, mais elle a dans cette partie deux dépressions, deux creux, l'un antérieur et l’autre postérieur, séparés

par une colline obtuse et étroite à son sommet. La troisième a beaucoup de ressemblance avec la

seconde, et la quatrième n'est qu'une petite dent rudimentaire qui tombe avec l'âge. Toutes ces dents n'ont qu'une racine conique très-courte, et elles sont entièrement formées d'une seule substance trèsdure, très-compacte, qui est analogue à celle des défenses.

«A la mâchoire inférieure, il paraît que, dans le premier âge, la première dent est une incisive rudimentaire qui ne tarde pas à s’oblitérer et à disparaître; c’est pourquoi nous ne l'avons pas fait entrer en compte avec les autres. Les quatre mâchelières paraissent avoir la même forme, elles sont plus étendues de devant en arrière que de droite à gauche, et la surface de leur couronne est légèrement convexe. La dernière est un peu plus petite que les autres, qui sont d’égale grandeur. Ces dents sont de la même nature que celles de la mâchoire supérieure. »

On a vu que nous n'adoptons pas l'opinion de Fr. Cuvier relativement à la position des Morses auprès des Cétacés; nous les rapprochons, au contraire, des Phocidés, mais nous n’en faisons pas une simple espèce du genre Phoque, comme l'ont fait plusieurs auteurs.

En effet, selon De Blainville, « le Morse offre, outre l'anomalie qui le caractérise, le maximum dans la simplicité du système dentaire chez les Phoques. D'abord, il n’y a qu'une paire d’incisives, et encore à la mâchoire supérieure seulement; de plus, cette incisive, rentrée par suite du développement anomal de la canine, est presque molaire, aussi bien par sa position que par sa forme. Il n’y a aussi dans le Morse qu'une seule paire de canines, et également à la mâchoire supérieure; mais cette canine est remarquable par sa forme plus où moins arquée, comprimée, cannelée dans sa longueur, assez pointue, verticale, et surtont par son très-grand développement, qui fait qu'elle est toujours exserte. Quant aux dents molaires, au nombre de trois seulement en haut et de quatre en bas, toutes trèsespacées, ce ne sont plus avant leur usure que des cônes obtus, opposés base à base, et dont le supérieur, formant la couronne, s'use d’une manière très-irrégulière dans toutes les espèces qui n’ont plus que de ? incisives; ainsi que dans les Morses, les molaires, comme les incisives et les canines, n'ont plus qu'une seule racine plus ou moins conique. La disposition alvéolaire chez les Morses est si particulière, qu'il est impossible de la confondre avec celle d'aucune autre espèce de Phoque : cinq alvéoles à la mâchoire supérieure, dont la seconde infiniment plus grande en dehors et en arrière de la première, et trois postérieures plus rapprochées, et quatre correspondantes à la mâchoire inférieure, décroissant de la première à la dernière. Suivant l’âge, il me semble d'abord que tous les Phoques sans oreilles n'ont pas de système dentaire de jeune âge; du moins je n'ai trouvé aucun individu de l'espèce commune dans nos mers, quoique assez jeune quelquefois, qui n'ait offert plus ou moins de neuf dents en baut et de huit en bas; et dans le Morse, dont M. Gaimard nous a rapporté des mâchoires d'individus très-jeunes, c’est le même nombre et la même forme que dans l'adulte; seulement la canine est évidemment plus grêle et plus droite, ce qui porte à penser qu’elle appartient à un premier système dentaire. »

Daubenton entre dans quelques détails sur la structure des grandes canines ou défenses. « Ces dents, dit-il, ont à l'extérieurune couleur jaunâtre, elles sont composées d'une écorce et de deux autres substances; sous l'écorce, qui n'a qu'une ligne d'épaisseur, il ya une substance compacte, épaisse d'environ quatre lignes; elle est d'un blanc terne; j'ai remarqué qu'elle est chatoyante à certains aspects, et que par cet effet elle a quelque rapport avec les parties grises blanchâtres de la pierre chatoyante que lon appelle œil de Chat; la partie compacte des défenses du Morse prend un bon poli, de même que l'écorce, dont la couleur diffère peu de celle de la substance compacte; le reste des défenses est composé de filets longitudinaux et de tubercules adhérents les uns aux autres; ils paraissent dans leur entier au fond de la cavité, qui est à la racine de ces défenses. Lorsque cette substance tuberculeuse est sciée et polie, elle à une couleur faunâtre et un poli fort inégal. » Nous ajouterons que ces grosses dents du Morse sont très-recherchées, paree qu'elles ont une assez grande valeur dans le commerce de la tabletterie.

L'ostéologie du Morse à été donnée par plusieurs auteurs, mais De Blainville, dans son Ostéographie, s'en est surtout occupé. Comparativement avec les Phocidés, et principalement avec le Caocephalus vitulinus, les différences ne sont pas très-considérables, et peut-être même pas plus fortes qu'avec des espèces de la même tribu, si ce n’est, toutefois, pour la tête, qui est, en effet, modifiée par lanomalie singulière que présente le système dentaire. Gette tête est, en outre, trèspetite, proportionnellement avec le reste du trone, et formée d'os très-épais; c’est avec celle du Stemmatopus cristatus qu'elle semble avoir le plus de rapports; mais elle est cependant assez singulière

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Fig. 2. — lémygale zébréc.

par la largeur et la brièveté du frontal joignant la face au crâne, et par l'éloignement presque égal de ces deux parties. La vertèbre occipitale, épaisse dans son corps presque caréné comme dans son are, est fortement aplatie, et relevée verticalement à la partie postérieure, avee une crête médiane. La pariétale est courte dans son sphénoïde, et très-large, échancrée, dans chacun de ses pariétaux. Le frontal l'est encore davantage dans son corps; mais ses frontaux, de forme parallélogrammique, sont très-étendus, peu rétrécis dans l'orbite, et s'élargissant beaucoup à la partie antérieure de cette cavité. Le vomer est nécessairement court, comme la face, et cependant les os du nez, en quadrilatère régulier, à bords droits, sont plus grands que dans aucune autre espèce d’Amphibie. Le ptérysoïdien interne forme une apophyse épaisse, en crochet recourbé en dedans, se joignant intimement à un palatin assez large, et à bord droit postérieurement. Le lacrymal est toujours indistinet, mais le zygomatique, très-court, produit à lui seul une apophyse orbitaire externe assez élevée et obtuse. Le maxillaire est également très-court, très-renflé, très-convexe, surtout par la grande saillie en dehors de l’alvéole de la canine; et le prémaxillaire, épais, remonte jusque entre le nasal et le maxillaire, de manière à circonscrire, avec le premier, l'orifice nasal, qui est assez petit et presque rond, à bords très-épais, et sans traces de trous incisifs. La série des os dont se compose l'appendice maxillaire inférieur commence par un mastoïdien énorme, soudé à un rocher médiocre, à une caisse petite, plate et non renflée, à un temporal dont la partie squameuse est arrondie et médiocre, et dont l'apophyse zygomatique est courte et très-épaisse; quant au mandibulaire, ses deux branches sont dans la même ligne; le condyle est épais et terminal; le coronoïde oblique et très-arrondi, et, enfin, l'angulaire est obtus, à peine sensible; l’apophyse géni est, du reste, assez marquée, et la symphyse est considérable. Les différentes cavités et loges de la tête sont en général moins grandes que dans les Phocidés; ainsi, l'orbite est petit, et il en est de même de la cavité nasale; le palais est assez étendu et excavé, sans trous palatins ni incisifs.

Les vertèbres cervicales sont encore plus courtes que dans le Pelagins monachus; les apophyses épineuses plus élevées, et les transverses plus obliques et plus épaisses : celle de la sixième vertèbre même assez étroite. Les vertèbres dorsales et lombaires conservent aussi bien plus de brièveté, plus de rondeur dans leur corps, et leurs apophyses sont aussi généralement plus courtes. Les vertèbres sacrées, également plus courtes, sont aussi plus serrées et soudées par leur apophyse épineuse.

La série sternale est de neuf pièces, dont la première est à peine prolongée en avant.

Les côtes n’offrent guère de différence qu'en ce qu'elles sont beaucoup plus robustes que dans le Calocephalus vitulinus; mais elles sont toujours peu arquées, et même courtes, proportionnellement aux cornes sternales.

Les membres, en général, sont bien plus courts que dans les Phocidés.

Aux membres antérieurs, l'omoplate rentre assez bien dans la forme normale, plus allongée que large; le bord postérieur, le plus long, est tout à fait droit, la crête en occupant toute la longueur, et se terminant en un acromion qui atteint et descend presque jusqu'à l'angle glénoïdien. L'humérus, quoique très-robuste, est plus long proportionnellement que dans les autres Amphibies : la grosse tubérosité, assez fortement comprimée, dépasse la tête; et la petite tubérosité, qui l'est moins, est plus basse; du reste, la crête deltoïdale descend très-bas; il n’y a pas de trou au condyle interne, comme dans le Pelagius monachus. Les deux os de l'avant-bras sont assez bien comme dans cette espèce : seulement, le cubitus, dont l'olécrane est plus épais, moins arqué, descend moins bas que le radius. Le carpe est court, mais très-large, et surtout le seaphoïde, qui est énorme; le triquètre allonge le eubitus, et le pisiforme prend un peu la forme allongée de celui des Carnivores; le trapézoide est en coin à côté du trapèze, et non presque au-dessus de lui comme dans le Calocéphale commun. Les doigts sont presque égaux; aussi la proportion des métacarpiens est-elle plus normale que dans ce dernier; celui du pouce le plus long et le plus fort, puis le second, le cinquième, le troisième, et le quatrième le plus petit de tous. Les premières phalanges décroissent assez régulièrement de la première à la cinquième, du moins en longueur, car celle-ci est plus robuste que les intermédiaires; les secondes phalanges sont courtes, surtout la dernière, qui est presque cubique; enfin, les onguéales, en houlette peu dilatée, sont très-courtes, presque égales, sauf la première, un peu plus longue que les autres.

Aux membres postérieurs, le bassin est assez bien comme dans le Pelage moine, ainsi que le fémi à et les os de la jambe; mais les os du tarse deviennent presque normaux; seulement, l'astragale

a sa poulie très-oblique en dedans, et la tubérosité du ca'cinéum est courir, Les métatarsiens sont toujours anomaux de proportion, les extrêmes étant plus longs et plus forts que les internes : mais ceux-ci, presque égaux, approchent plus de la dimension des extrêmes. [l'en est de même des phalanges; seulement, le doigt externe est un peu plus fort que l’interne; et les phalanges onguéales sont courtes et presque égales, avec des pointes très-courtes.

Daubenton, dans l'Histoire naturelle de Buffon, a donné la description d'une peau desséchée de Morse conservée au Muséum; puis il à fait connaître, principalement sous le point de vue anatomique, un fœtus de cet animal.

Le genre Morse semble ne renfermer qu'une seule espèce propre à la mer Glaciale : cependant quelques auteurs, principalement Shaw, paraissent croire qu'il ÿ en aurait deux : l’une des mers glaciales, Fautre des mers équatoriales; mais ces deux espèces n'ont jamais été décrites comparativement, de sorte qu'on ne peut indiquer de caractères qui soient propres à chacune d'elles; toutefois, l'une serait plus grande que l'autre, et aurait de plus fortes défenses, et toutes deux seraient revêtues d'un pelage court, serré, tout à fait analogue à celui des Phocidés. Au sujet de ces deux prétendues espèces, qu'il nous soit permis de citer ce qu’en pensent plusieurs auteurs.

€ J'ai vu à Jakutsk, dit Gmelin, quelques dents de Morse qui avaient cinq quarts d’aune de Russie, et d’autres une aune et demie de longueur, communément, elles ont quelques pouces de largeur à la base. Je n'ai pas entendu dire qu'auprès d'Anadirskoï l’on ait jamais chassé ou pêché ce Morse pour en avoir les dents, qui, néanmoins, en viennent en si grande quantité; on m'a assuré, au contraire, que les habitants trouvent ces dents, détachées de l'animal, sur la basse côte de la mer, et que, par conséquent, on n'a pas besoin de tuer auparavant les Morses. Plusieurs personnes m'ont demandé si les Morses d'Anadirskoï étaient une espèce différente de ceux qui se trouvent dans la mer du Nord et à l'entrée occidentale de la mer Glaciale, parce que les dents qui viennent de ce côté oriental sont beaucoup plus grosses que celles qui viennent de l'Occident, ete. » Gmelin ne résout pas cette question, et Buffon en donne une solution qui ne semble pas exacte. « On n'apporte d'Anadirskoï, dit-il, que des dents de ces animaux morts de mort naturelle; ainsi, il n'est pas surprenant que ces dents. qui ont pris tout leur accroissement, soient plus grandes que celles du Morse du Groënland, que l'on tue souvent en bas âge. »

À cela, M. Boitard ajoute : « Certes cette hypothèse ne peut ètre admise, car il faudrait admettre aussi que jamais, dans le Groënland, les Morses n'atteignent toute leur grandeur, et que tous ceux que l'on tue, sans aucune exception, sont jeunes, puisque leurs dents sont, aussi sans aucune exception, beaucoup plus petites que celles qui viennent d'Anadirskoï; cette proposition n’est pas soutenable. D'un autre côté, on a dit, il y a quelques années, qu'il existait une autre espèce de Morse, dont la taille atteignait quelquefois jusqu'à vingt pieds de longueur, ce qui fait supposer des dimensions plus grandes dans les défenses : serait-ce cette espèce qui a laissé ses dépouilles à Anadirskoï? Mais cette prétendue seconde espèce serait propre seulement aux mers équatoriales, si on s’en rapportait aux voyageurs qui l'ont indiquée, et ne se trouverait pas dans celle du Nord. D'ailleurs, il est plus que probable qu'ils auront pris pour des Morses des Lamantins ou des Dugongs. Voici une autre difficulté : il est certain qu'on ne trouve presque plus de Morses aux environs d’Anadirskoï, et que ceux qui s’y montrent de loin en loin ne dépassent pas douze pieds de longueur. Or, un Morse qui aurait des canines longues d'une aune et demie russe devrait avoir le corps long au moins de trente-cinq pieds, ce qui ne s’est jamais vu; les plus grands qui aient été observés par des naturalistes et par des voyageurs dignes de foi ne dépassent pas treize à quatoiz? pieds.

€ Quant à moi, ajoute M. Boitard, je pense que l'ivoire trouvé sur les bords de la mer, aux environs d'Anadirskoï, n'est rien autre chose que les dents fossiles d’un grand Morse dont l'espèce ne se trouve plus vivante, et que l'on doit par conséquent classer avec les autres animaux paléontologiques. Ce qui me fait croire à cela, c'est que, dans le même pays, on rencontre des collines entières composées, presque en totalité, d'ossements de Mammouths, de Rhinocéros et autres animaux perdus, et que l'on possède au cabinet de Saint-Pétersbourg des défenses de Mammouths dont livoire est aussi parfaitement conservé que S'il avait été pris sur les animaux vivants. »

La science possède quelques renseignements, malheureusement incomplets, sur des fragments de Morse qui ont été trouvés à l'état fossile; et de même que les fossiles de Phocidés, ces débris proviennent tous de terrains tertiaires.

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G. Cuvier, le premier, parait en avoir eu un fragment de côte et un corps de vertèbre, trouvés, auprès d'Angers, dans le versant de l'Océan, avec les fragments qu'il avait cru devoir rapporter à des Phoques. De Blainville rapporte que cette côte et cette vertèbre, qui existent dans la collection paléortologique du Muséum, ont tous les caractères d'une côte et d'une vertèbre de Morse, ct entre autres la taille et l'amincissement de la partie supérieure pour la côte. G. Cuvier a également signalé un fragment de dents de Trichechus, qui provient de Dax, dans les Landes.

M. Jœger parle, dans une lettre adressée, en 4850, à M. Hermann De Meyer, de fragments fossiles de Morse, comme découverts dans la molasse de Wartemberg, c’est-à-dire à un grand éloignement du versant de la mer Noire.

M. Gcorges, dans son Histoire naturelle de Russie, indique aussi quelques ossements fossiles de Morse.

M. Mitchiil parle également de débris de eràne et de dents ayant appartenu au Morse, et qui ont été trouvés, dans un terrain tertiaire, en Virginie, dans le comté d'Accomas; mais il ne donne aucun détail sur ce fossile.

Enfin M. Duvernoy, dans un premier aperçu publié dans les Mémoires de la Société d'Histoire naturelle de Strasbourg, en 1837, a annoncé que des dents fossiles, trouvées, en Algérie, province d'Oran, dans une roche blanche crétacée de la partie supérieure du second terrain tertiaire, étaient celles d'un Mammifère marin, selon toute apparence, de la famille des Morses; et, depuis, revenant sur ce sujet dans une note présentée à l’Académie des sciences, il a présumé que ces dents devaient être plus raporochées de celles des Phoques ou des Morses que d'aucun autre Mammifère récent ou fossile.

MORSE. TRICHECHUS ROSMARUS. Linné.

CARAGTÈRES SPÉGIFIQUES. — Tête moyenne, relativement à la grosseur du corps, arrondie, obtuse; lèvres très-renflées; narines en croissant; os maxillaires et partie antérieure de la tête très-renflés: soies des moustaches aplaties, sortant de trous qui se remarquent sur la lèvre supérieure, très-rapprochées les unes des autres; bouche assez petite, armée de défenses recourbées en dessous, qui ont, dans quelques individus, jusqu'à 0,66 de longueur, et qui convergent un peu entre elles par leur pointe; yeux petits, brillants; orifices des oreilles très en arrière; corps plus épais à la poitrine qu'ailleurs et diminuant jusqu'à la queue, qui, comparativement, a plus de longueur que celle des Phoques; cou court et épais; peau très-épaisse, muqueuse, noirâtre, avec quelques poils très-rares, courts, rudes, roussâtres où bruns, se remarquant plutôt sur les jambes qu'ailleurs; pieds postérieurs très-larges; quatre mamelles ventrales. Longueur moyenne, depuis le haut du museau jusqu'à l'origine de la queue. 3,60; de celle-ci, 0",19; mais certains individus pouvant, dit-on, atteindre jusqu'à 6% de longueur, et de 3,50 à 4" de circonférence. On en a trouvé du poids de mille kilogrammes.

Cette espèce a été vulgairement appelée Vacne MARINE, CHEvaL MARIN, BÈTE À GRANDES DENTS par les voyageurs; c’est le Morse de Buffon et de Cook: le Trichechus rosmarus, Linné, Erxleben, Gmelin; l'Odobenus, Brisson, l'Æquus marinus, Rai; Artie Wolrus, Shaw, et le Mana trichechus, Boddaert. Les peuples germaniques l'indiquent sons le nom de Wallross et de Rossmar; et, dans les catalogues méthodiques, elle est souvent désignée sous celui de Æosmarus.

Les Morses se trouvent abondamment dans l'Océan atlantique septentrional et dans les régions polaires de l'Océan Pacifique. Ils sont communs au Spitzberg, plus rares au Groënland; on en trouve aussi à la baie d'Hudson et près de l'Islande, de la Nouvelle-Zemble et même au pays des Tschaktchis. Mais ces animaux, qui étaient autrefois trés-abondants, deviennent chaque jour de plus en plus rares par suite de la chasse acharnée qui leur a été faite, reculent leur habitat dans les régions polaires les plus inaccessibles à l'homme, et, lorsqu'on aura pu y pénétrer, on finira probablement par en détruire l'espèce. Nous avons dit qu'on a prétendu en avoir observé une espèce dans l'Océan austral, mais que ce fait est loin d’être démontré.

Les habitudes naturelles des Morses sont absolument semblables à celles des grands Phocidés. Gomme eux, ils paraissent vivre de proie, telle que de Poissons, de Mollusques, de Crustacés, ete.

mais la forme de leurs dents semble indiquer qu'ils peuvent se nourrir aussi de substances végétales et probablement de fucus. Ils vivent en troupes composées de plus de cent individus; les femelles mettent bas en hiver sur la terre ou sur la glace, et ne produisent ordinairement qu'un seul petit, qui est, en naissant, déjà long des deux tiers d’un mètre, qu'elles soignent avec tendresse et défendent avec fureur. Ils sont moins susceptibles d'éducation que les Phocides.

Des détails de mœurs du plus haut intérêt ont été donnés relativement au Morse par Buffon et surtout par les voyageurs, tels que Zorgdrager, Cook, Girard de Veer, M. Xavier Marmier, ete., qui ont étudié ces animaux dans leur pays natal; nous donnerons quelques extraits des ouvrages de plusieurs des auteurs que nous venons de nommer.

Fig. 132. — Morse.

Buffon s'est longuement étendu sur Phistorre du Morse. « Le nom de Vache marine, ditl, sous lequel le Morse est le plus généralement connu, à été très-mal appliqué, puisque l'animal qu'il désigne ne ressemble en rien à la Vache terrestre; le nom d'Eléphant de mer, que d'autres lui ont donné, est mieux imaginé, parce qu'il est fondé sur un rapport unique et sur un caractère très-apparent. Le Morse a, comme l'Éléphant, deux grandes défenses d'ivoire qui sortent de la mächoire supérieure, et il a la tête conformée ou plutôt déformée de la même manière que l'Éléphant, auquel il ressemblerait en entier par cette partie capitale, s'il avait une trompe; mais le Morse est non-seulement privé de cet instrument, qui sert de bras et de main à l'Éléphant, il l'est encore de l'usage des vrais bras et des jambes; ces membres sont, comme dans les Phoques, enfermés sous sa peau; il ne sort en dehors que les deux mains et les deux pieds; son corps est allongé, renflé par la parte de l'avant, étroit vers celle de l'arrière, partout couvert d'un poil court; les doigts des pieds et des mains sont enveloppes dans une membrane et terminés par des ongles courts et pointus; de grosses

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Fig. 1. — Paradoxure Bondar.

Fig. 2. — Chien loup d'Alsace.

soies en forme de moustaches environnent la gueule; la langue est échanerée; il n’y a point de conque aux oreilles, etc., en sorte que, à l'exception des deux grandes défenses qui lui changent la forme de la tête et des dents incisives qui lui manquent en haut et en bas, le Morse ressemble pour tout le reste au Phoque; il est seulement beaucoup plus grand, plus gros et plus fort; les plus grands Phoques n’ont tout au plus que sept ou huit pieds; le Morse en a communément douze, et il s’en trouve de seize pieds de longueur et de huit ou neuf de tour. Il a encore de commun avec les Phoques d'habiter les mêmes lieux, et on les trouve presque toujours ensemble; ils ont beaucoup d'habitudes communes, ils se tiennent également dans l’eau, ils vont également à terre; ils montent de même sur les glaçons; ils allaitent et élèvent de même leurs petits; ils se nourrissent des mêmes aliments; ils vivent de même en société et voyagent en grand nombre; mais l'espèce du Morse ne varie pas autant que celle du Phoque; il parait qu'il ne va pas si loin, qu'il est plus attaché à son climat et que l’on en trouve très-rarement ailleurs que dans les mers du Nord; aussi le Phoque était connu des anciens, et le Morse ne l'était pas.

QE paraît que l'espèce en était autrefois beaucoup plus répandue qu'elle ne l’est aujourd'hui, on la trouvait dans les mers des zones tempérées, dans le golfe du Canada, sur les côtes de l'Acadie, ete.; mais elle est maintenant confinée dans les mers arctiques : on ne trouve des Morses que dans cette zone froide, et même il y en a peu dans les endroits fréquentés; peu dans la mer glaciale d'Europe, et encore assez dans celle du Groënland, du détroit de Davis et des autres parties du nord de l'Amérique, parte qu'à l’occasion de la pêche de la Baleine on les a depuis longtemps inquiétés et chassés. Dès la fin du seizième siècle, les habitants de Saint-Malo allaient aux îles Ramées prendre des Morses, qui, dans ce temps, s’y trouvaient en grand nombre; il n’y a pas cent ans (c’est en 1765 que Buffon écrivait ceci) que ceux du Port-Royal au Canada envoyaient des barques au cap de Sable et au cap Fourchu, à la chasse de ces animaux, qui, depuis, se sont éloignés de ces parages…

« Le Morse peut vivre au moins quelque temps dans un climat tempéré; Évrard Worst dit avoir vu, en Angleterre, un de ces animaux vivant et âgé de trois mois, que l’on ne mettait dans l'eau que pendant un petit espace de temps chaque jour, et qui se trainait et rampait sur la terre: il ne dit pas qu'il fût incommodé de la chaleur de l'air, il dit au contraire que lorsqu'on le touchait il avait la mine d'un animal furieux et robuste, et qu'il respirait assez fortement par les narines. Ce jeune Morse était de la grandeur d’un Veau, et assez ressemblant à un Phoque; il avait la tête ronde, les yeux gros, les narines plates et noires, qu'il ouvrait et fermait à volonté; il n'avait point d'oreilles, mais seulement deux trous pour entendre; l’ouverture de la gueule était garnie d’une moustache en poils cartilagineux, gros et rudes; la mâchoire inférieure était triangulaire; la langue épaisse, courte, et le dedans de la gueule muni de côté et d'autre de dents plates; les pieds de devant et ceux de derrière étaient larges, et l'arrière du corps ressemblait en entier à celui d'un Phoque; cette partie rampait plutôt qu'elle ne marchait; les pieds de devant étaient tournés en avant, et ceux de derrière en arrière, ils étaient tous divisés en cinq doigts recouverts d’une forte membrane; la peau était épaisse, dure et couverte d’un poil court et délié, de couleur cendrée. Cet animal grondait comme un Sanglier et quelquefois criait d'une voix grosse et forte; on l'avait apporté de la Nouvelle- Lemble; il n'avait point encore les grandes dents ou défenses, mais on voyait à la mâchoire supérieure les bosses d’où elles devaient sortir; on le nourrissait avec de la bouillie d'avoine ou de mil, il suçait lentement plutôt qu'il ne mangeait; il approchait de son maitre avec grand effort et en grondant; cependant il le suivait lorsqu'on lui présentait à manger.

« La femelle met bas en hiver sur la terre ou sur la glace, etne produit ordinairement qu'un petit, qui est en naissant déjà gros comme un Cochon d’un an; nous ignorons la durée de la gestation, mais, à en juger par celle de l'accroissement et aussi par la grandeur de l'animal, elle doit être de plus de neuf mois. Les Morses ne peuvent pas toujours rester dans l'eau, ils sont obligés d'aller à terre, soit pour allaiter leurs petits, soit pour d'autres besoins; lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de grimper sur des rivages quelquefois escarpés et sur des glaçons, ils se servent de leurs défenses pour s’accrocher et de leurs mains pour faire avancer la lourde masse de leur corps. On prétend qu'ils se nourrissent de coquillages qui sont attachés au fond de la mer, et qu'ils se servent aussi de leurs défenses pour les arracher; d’autres disent qu'ils ne vivent que d’une certaine herbe à larges feuilles qui croît dans la mer, et qu'ils ne mangent ni chair ni Poisson; mais je crois ces opinions mal fondées, et il y a apparence que Le Morse vit de proie comme le Phoque, et surtout de Ha-

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rengs et d'autres petits Poissons, car il ne mange pas lorsqu'il est sur la terre, et c'est le besoin de nourriture qui le contraint de retourner à la mer. »

Lorgdrager, dans son ouvrage intitulé Description de la prise de la Baleine et de la pêche du Groënland, ete., a donné des détails sur les Morses, et nous rapporterons quelques passages de son ouvrage d'après la traduction que M. le marquis de Montmiral en a donnée à Buffon. « On trouvait autrefois dans la baie d'Horisart et dans celle de Klock beaucoup de Morses et de Phoques, mais aujourd'hui il en reste fort peu; les uns et les autres se rendent, dans les grandes chaleurs de l'été, dans les plaines qui en sont voisines, et on en voit quelquefois des troupeaux de quatre-vingts, cent et jusqu'à deux cents, particulièrement des Morses, qui peuvent y rester quelques jours de suite, et jusqu'à ce que la faim les ramène à la mer. La mâchoire supérieure du Morse est armée de deux dents d'une demi-aune ou d'une aune de longueur; ces défenses, qui sont creuses à la racine, deviennent encore plus grandes à mesure que l'animal vieillit; on en voit quelquefois qui n’en ont qu'une, parce qu'ils ont perdu l’autre en se battant, ou seulement en vieillissant; cet ivoire est ordinairement plus estimé que celui de F'Éléphant, parce qu'il est plus compacte et plus dur. On voit beaucoup de Morses vers le Spitzberg; on les tue sur terre avee des lances; on les chasse pour le profit qu'on a de leurs dents et de leur graisse; l'huile en est presque aussi estimée que celle de la Baleine; leurs deux dents valent autant que toute leur graisse; l’intérieur de ces dents a plus de valeur que l'ivoire, surtout dans les grosses dents, qui sont d’une substance plus compacte et plus dure que les petites. Si l'on vend un florin la livre l'ivoire des petites dents, celui des grosses se vend trois ou quatre et souvent cinq florins; une dent médiocre pèse trois livres, et un Morse ordinaire fournit une demi-tonne d'huile; ainsi l'animal entier produit trente-six florins, savoir, dix-huit pour ses dents, à trois florins la livre, et autant pour la graisse. Autrefois on trouvait de grands troupeaux de ces animaux sur terre, mais nos vaisseaux, qui vont tous les ans dans ce pays pour la pêche de la Baleine, les ont tellement épouvantés, qu'ils se sont retirés dans des lieux écartés, et ceux qui y restent ne vont plus sur la terre en troupes, mais demeurent dans l'eau ou dispersées çà et là sur les glaces, Lorsqu'on à joint un de ces animaux sur la glace où dans l’eau, on lui jette un harpon fort et fait exprès, et souvent ce harpon glisse sur sa peau dure et épaisse; mais, lorsqu'il a pénétré, on tire l'animal avee un câble vers Le timon de la chaloupe, et on le tue en le perçant avec une forte lance faite exprès; on l'amène ensuite sur la terre la plus voisine ou sur un glaçon plat; il est ordinairement plus pesant qu'un Bœuf. On commence par l'écorcher et on jette sa peau, parce qu'elle n'est bonne à rien (1); on sépare de la tête avec une hache les deux dents, ou l’on coupe la tête pour ne pas endommager les dents, et on la fait bouillir dans une chaudière, après cela on coupe la graisse en longues tranches et on la porte au vaisseau.

« Les Morses sont aussi difficiles à suivre à force de rames que les Baleines, et on lance souvent en vain le harpon, parce que, outre que la Baleine est plus aisée à toucher, le harpon ne glisse pas aussi facilement dessus que sur le Morse. On l’atteint souvent par trois fois avee une lance forte et bien aiguisée avant de pouvoir percer sa peau dure et épaisse; c'est pourquoi il est nécessaire de chercher à frapper sur un endroit où la peau soit bien tendue, parce que, partout où elle prête, on la percerait difficilement; en conséquence, on vise ayee la lance les yeux de l'animal, qui, forcé par ce mouvement de tourner la tête, fait tendre la peau vers la poitrine et aux environs; alors on porte le coup dans cette partie et on retire la lance au plus vite, pour empêcher qu'il ne la prenne dans sa gueule et qu'il ne blesse celui qui l'attaque, soit avec l'extrémité de ses dents, soit avec la lance même, comme cela est arrivé quelquefois. Cependant, cette attaque sur un petit glaçon ne dure jamais longtemps, parce que Le Morse, blessé où non, se jette aussitôt dans l'eau, et par conséquent on préfère de Pattaquer sur terre.

«Quand ces animaux sont blessés, ils deviennent furieux, frappent de côté et d'autre avec leurs dents;‘ils brisent les armes et les font tomber des mains de ceux qui les attaquent, et, à la fin, enragés de colère, ils mettent leurs têtes entre leurs pattes de nageoires et se laissent ainsi rouler dans l'eau. Quand ils sont en grand nombre, ils deviennent si audacieux, que, pour se secourir les uns les autres, ils entourent les chaloupes, cherchent à les percer avec leurs dents, ou à les renverser en

D : - à : : < : : ; (1) C’est avec raison que Buffon fait observer que Zorgdrager ignorait qu'on fait un très-bon cuir de cette peau; et il cite, comme ayant été fait avec lui, des soupentes de carrosse, des sangles et des cordes de bateau,

frappant contre le bord. Au reste, cet Éléphant de mer, avant de connaitre les hommes, ne craignait aucun ennemi, parce qu'il avait pu dompter les Ours cruels qui se tiennent dans le Groënland, qu'on peut mettre au nombre des voleurs de mer.

« On ne trouve ces animaux que dans des endroits peu fréquentés, comme dans l'ile de Masser, derrière le Worland, dans les bois qui environnent les terres d'Horisout et de Klock, et d’ailleurs dans des plaines fort écartées et sur des banes de sable dont les vaisseaux n'approchent que rarement; ceux même qu'on y rencontre, instruits par les persécutions qu'ils ont essuyées, sont tellement sur leurs gardes, qu'ils se tiennent tous assez près de l'eau pour pouvoir s'y précipiter promptement. J'en ai fait moi-même l'expérience sur le grand bane de sable de Rif, derrière le Worland, où je rencontrai une troupe de trente ou quarante de ces animaux. Les uns étaient tout au bord de l'eau, les autres n’en étaient que peu éloignés; nous nous arrêtâmes quelques heures avant de mettre pied à terre, dans l'espérance qu'ils s'engageraient un peu plus avant dans la plaine, et comptant nous en approcher; mais, comme cela ne réussit pas, les Morses s'étant toujours tenus sur leurs gardes, nous abordämes avec deux chaloupes en les dépassant à droite et à gauche; ils furent presque tous dans l’eau au moment où nous arrivions à terre, de sorte que notre chasse se réduisit à en blesser quelquesuns qui se jetèrent dans la mer de même que ceux qui n'avaient pas été touchés, et nous n’eûmes que ceux que nous tirämes de nouveau dans l’eau. Anciennement et avant d'avoir été persécutés, les Morses s'avançaient fort avant dans les terres, de sorte que dans les hautes marées ils étaient assez loin de l'eau, et que dans le temps de la basse mer la distance était encore beaucoup plus grande, on les abordait aisément. On marchait de front vers ces animaux pour leur couper la retraite du côté de la mer; ils voyaient tous ces préparatifs sans aucune crainte, et sonvent chaque chasseur en tuait un avant qu'il pût regagner l’eau. On faisait une barrière de leurs cadavres et on laissait quelques gens à l'affût pour assommer ceux qui restaient. On en tuait quelquefois trois ou quatre cents. On voit, par la prodigieuse quantité d'ossements de ces animaux dont la terre est jonchée qu'ils ont été autrefois très-nombreux. »

Il faut que le nombre de ces animaux soit énormément diminué, et cela déja du temps de Zorgdrager, ou plutôt qu'ilsse soient presque tous retirés vers des côtes encore inconnues, puisqu'on trouve dans les relations des voyages au Nord qu'en 1704, près de l'île de Cherry, à soixante-quinze degrés quarante-cinq minutes. l'équipage d'un bâtiment anglais rencontra une prodigieuse quantité de Morses, tous couchés les uns auprès des autres; que de plus de mille qui formaient ce troupeau les Anglais n’en tuèrent que quinze; mais qu'ayant trouvé une grande quantité de dents, ils en remplirent un tonneau entier; qu'avant le 13 juillet, ils tuèrent encore cent de ces animaux, dont ils n’emportèrent que les dents; qu'en 1706 d’autres Anglais en tuèrent sept ou huit cents dans six heures; en 1708, plus de neuf cents dans sept heures; en 1710, huit cents en plusieurs jours, et qu'un seul homme en tua quarante avec une lance.

Voici maintenant le portrait que Girard de Veer, le narrateur candide des premières expéditions hollandaises au Spitzberg, trace de ces animaux. « Ge sont des monstres marins de merveilleuse force, plus grands qu'un Bœuf, et vivant en mer. Ils ont la peau semblable à celle du Robbe ou Chien de mer, ayant le poil fort court et le museau semblable à celui du Lion. Se mettant souvent assis sur la glace, à grand'peine on les peut tuer, sinon en les frappant aux tempes de la tête. Ils ont quatre pieds et nulle oreille, et engendrent à la fois un ou deux petits. [ls ont à chaque côté du museau deux dents qui sortent long environ d’une demi-aune, qu’on estime valoir comme les dents d'Éléphant en ivoire, principalement en Moscovie, en Tartarie et aux environs. »

M. Xavier Marmier, dans le tome I des Voyages de la commission scientifique du Nord, en Scandinavie, en Laponie, au Spütxberg et aux Fvroë, sous la direction de M. Paul Gaimard, rapporte ce qui suit relativement au Caruassier que nous étudions, et il donne d'intéressants détails sur d’autres animaux des régions septentrionales, et particulièrement sur l'Ours blane. «Le Morse, qui est à présent l'objet essentiel des pêches du Spitzberg, est un animal amphibie, qui ressemble tellement aux Mammifères domestiques, que beaucoup de navigateurs lui ont donné le nom de Cheval marin et de Vache marine. C'est une bête lourde, informe, de douze à quinze pieds de longueur et de huit à dix de circonférence. Sa peau épaisse est recouverte de poils épais, et sous celte peau s'étend une forte enveloppe de graisse qui préserve le Morse des rigueurs de l’hiver. Souvent les Morses gisent en grand nombre le long des banes de glace. Is sont là immobiles et

entassés pêle-méle l'un sur l'autre. Mais l'un d'eux, pendant leur repos, fait l'office de sentinelle. A la moindre apparence de périls, il se précipite dans les vagues. Tous les autres essayent aussitôt de le suivre; mais dans ce moment critique la lenteur de leurs mouvements produit parfois des scènes assez grotesques. Dans l’état de confusion où ils sont couchés, ils ont peine à se dégager des masses de chair pesantes qui les serrent de tout côté. Les uns roulent maladroitement dans l'eau; les autres s’avancent péniblement sur la glace. La pesanteur de leur corps et l'énorme disproportion de leurs membres leur rendent tout mouvement sur la glace très-difficile. Sans pouvoir traîner la partie postérieure de leur corps, ils lèvent, baissent tour à tour la tête, et serpentent comme des chenilles. Mais, lorsque ces pesants et informes animaux sont dans l’eau, ils reprennent toute leur vigueur, et, s'ils sont attaqués, ils se défendent avec un étonnant courage. Quelquefois ils engagent eux-mêmes la lutte : ils s’élancent sur les embarcations des pêcheurs, en saisissent les bords avec leurs longues dents pareilles à des crochets, et les tirent à eux avec fureur. Quelquefois ils se glissent sous la chaloupe et s'efforcent de la faire chavirer. Leur peau dure, rocailleuse, résiste aux coups de pique et de lance, et ce n’est pas sans peine et sans danger que les pauvres pécheurs se délivrent de ces redoutables adversaires. Dans ces batailles acharnées, les Morses sont ordinairement conduits par un chef, que l'on reconnait facilement à sa grande taille, à son ardeur impétueuse. Si les pêcheurs parviennent à tuer ce chef de bande, à l'instant même tous ses compagnons renoncent à la lutte, se réunissent autour de lui, le soutiennent, à l’aide de leurs dents, à la surface de l'eau, et l'entrainent en toute hâte loin des embarcations agressives et loin du péril, dans l'espoir sans doute de lui sauver encore la vie. Mais ce qu'il y a de plus dramatique et de plus touchant à voir, c'est lorsque les Morses combattent pour la sécurité de leurs petits. Ordinairement ils essayent de déposer leurs petits surun banc de glace pour lutter ensuite plus librement; s'ils n’ont pas le temps de les mettre ainsi en sûreté, ils les prennent sous leurs pattes, les serrent contre leur poitrine, et se jettent avec une audace désespérée contre les pêcheurs et contre les chaloupes. Les jeunes Morses montrent le même dévouement et la même intrépidité quand leurs parents sont en péril. On en à vu qui, ayant été déposés à l'écart, s'échappaient hardiment de l'asile que leur avait choisi une tendresse inquiète pour prendre part à la lutte dans laquelle était engagée leur mère, la soutenir dans ses efforts et partager ses périls. Les douces lois de la nature se retrouvent partout, dans les déserts brülants de l'Afrique comme dans les ondes glaciales du Nord, daus l'instinct d’un monstre sauvage comme dans les doux soupirs de l'oiseau des prés. »

En terminant ce que nous avons cru devoir dire sur le Morse, faisons observer qu'il est bien démontré aujourd'hui que les Lamantins et le Dugong, qu'on a longtemps placés dans le genre Triche chus, en sont très-distincts; en effet, ces Mammiferes ont beaucoup plus de rapports avee les Cétacés qu'avec les Amphibies, et doivent dès lors être éloignés du groupe genérique dont nous nous sommes occupé.

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