I. ESPÈCE D'EUROPE
9, LOUP COMMUN. CANIS LUPUS Linné,
Type du genre Lupus. I. Smith.
CaracrÈREes sréciriques. — Tête grosse, oblongue, terminée par un museau effilé; plus semblable, pour la taille et les formes du corps, au Mätin qu’à aucune autre race de Chiens domestiques, mais ayant le corps un peu plus gros et les jambes plus courtes, le crâne plus large, le front moins élevé, le museau un peu plus court et plus gros, les yeux plus petits et plus éloignés l’un de l'autre, avec l'ouverture des paupières plus oblique; les oreilles plus courtes et droites; la queue grosse, touffue, droite, pendante derrière le corps; pelage d’un gris fauve, composé de poils ‘ont les plus longs sont blanes à la racine, noirs un peu au-dessus, ensuite fauves, puis blancs et noirs à l'extrémité, ceux de la
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tête, au devant de l'ouverture des oreilles, ceux du con et de la partie antérieure du dos, des fesses et de la queue étant les plus longs et ayant jusqu'à 0",14, les autres beancoup plus courts, principalement sur le museau et sur les oreilles : tous ces poils étant fermes et durs, et recouvrant un feutre plus doux et de couleur cendrée; une bande oblique noire sur le poignet des jambes de devant dans les individus adultes; museau noir. Quelquefois, par albinisme ou par vieillesse, certains individus sont presque entièrement blanes, ainsi que cela a également lieu pour quelques-uns de ceux qui habitent les régions septentrionales. Longueur totale, mesurée depuis le bout du museau jusqu'à l'origine de la queue : 4,16; hauteur au train de devant : 0",80; à celui de derrière : 0",75; toutefois la taille varie beaucoup, et il paraïtrait que les individus qui habitent les contrées septentrionales sont plus grands que ceux qu'on trouve dans les régions méridionales.
Buffon nous à tracé un tableau exact en beaucoup de points des mœurs de cette espèce du genre Chien. « Le Loup, dit-il, est l’un de ces animaux dont l’appetit pour la chair est le plus véhément: et, quoiqu'avec ce goût il ait reçu de la nature les moyens de le satisfaire, qu'elle lui ait donné des armes, de la ruse, de lagilité, de la force, tout ce qui est nécessaire, en un mot, pour trouver, attaquer, vaincre, saisir et dévorer sa proie, cependant il meurt souvent de faim, parce que l'homme, lui ayant déclaré la guerre, l'ayant même proscrit en mettant sa tête à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois, où il ne trouve que quelques animaux sauvages qui lui échappent par la vitesse de leur course, et qu'il ne peut surprendre que par hasard ou par patience, en les attendant longtemps, et souvent en vain, dans les endroits où ils doivent passer. Il est naturellement grossier et poltron, mais il devient ingénieux par besoin, et hardi par nécessité; pressé par la famine, il brave le danger, vient attaquer les animaux qui sont sous la garde de l'homme, ceux surtout qu'il peut emporter aisément, comme les Agneaux, les petits Ghiens, les Ghevreaux; et, lorsque cette maraude lui réussit, il revient souvent à la charge, jusqu’à ce que, ayant été blessé ou chassé et maltraité par les hommes et les Chiens, il se recèle, pendant le jour, dans son fort, n’en sort que la nuit, parcourt la campaque, rôde autour des habitations, ravit les animaux abandonnés, vient attaquer les bergeries, gratte et creuse la terre sous les portes, entre furieux, met tout à mort avant de choisir et d'emporter sa proie. Lorsque ses courses ne lui produisent rien, il retourne au fond des bois, ‘se met en quête, cherche, suit à la piste, chasse, poursuit les animaux sauvages, dans l'espérance qu'un autre Loup pourra les arrêter, les saisir dans leur fuite, et qu'ils en partageront la dépouille. Enfin, lorsque le besoin est extrême, il s'expose à tout, attaque les femmes et les enfants, se jette même quelquefois sur les hommes, devient furieux par ses excès, qui finissent ordinairement par la rage et la mart.
« Le Loup, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, ressemble si fort au Chien, qu’il paraît être modelé sur la même forme, cependant, il n'offre tout au plus que le revers de l'empreinte, et ne présente les mêmes caractères que sous une forme entièrement opposée; si la forme est semblable, ce qui en résulte est bien contraire; le naturel est si différent, que non-seulement ils sont incompatibles, mais antipathiques par nature, ennemis par instinct. Un jeune Chien frissonne au premier aspect du Loup, il fuit à l'odeur seule, qui, quoique nouvelle, inconnue, lui répugne si fort, qu'il vient en tremblant se ranger entre les jambes de son maître : un Mâtin qui connait ses forces se hérisse, s'indigne, l'atlaque avec courage, tâche de le mettre en fuite, et fait tous ses efforts pour se délivrer d'une présence qui lui est odieuse; jamais ils ne se rencontrent sans se fuir'ou sans combattre, et combattre à outrance, jusqu'à ce que la mort suive. Si le Loup est le plus fort, il déchire, il dévore sa proie; le Chien, au contraire, plus généreux, se contente de la victoire, et ne trouve pas que le corps d'un cent mort sente bon; il F'abandonne pour servir de pâture aux Corbeaux, et même aux autres Loups; car ils s'entre-dévorent, et, lorsqu'un Loup est grièvement blessé, les autres le suivent au sang, et S'attroupent pour Fachever.
«Le Chien, même sauvage, n'est pas d’un naturel farouche; il s’apprivoise aisément, S'attache et demeure fidèle à son maître. Le Loup, pris jeune, se prive, mais ne s'attache point, la nature est plus forte que l'éducation; il reprend avec l'âge son caractère féroce, et retourne, dès qu'il le peut, à son état sauvage. Les Chiens, même les plus grossiers, cherchent la compagnie des autres animaux, ils sont naturellement portés à les suivre, à les accompagner, et c’est par instinct seul, et non par éducation, qu'ils savent conduire et garder les troupeaux. Le Loup est, au contraire, l'ennemi de toute société, il ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce; lorsqu'on les voit plusieurs en semble, ce n'est point une société de paix, &'est un attroupement de guerre, qui se fait à grand bruit,
Chat Lynx.
Protèle de Delalande,
avec des hurlements affreux, et qui dénote un projet d'attaquer quelque gros animal, comme un Cerf, uu Bœuf, ou se défaire de quelque redoutable Mätin. Dès que leur expédition militaire est consommée, ils se séparent, et retournent en silence à leur solitude. Il n’y a pas même une grande habitude entre le mâle et la femelle; ils ne se cherchent qu'une fois par an, et ne demeurent que peu de temps ensemble. C'est en hiver que les Louves deviennent en chaleur : plusieurs mâles suivent la même femelle, et cet attroupement est encore plus sanguinaire que le premier, car ils se la disputent cruellement; ils grondent, ils frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive souvent qu'ils mettent en pièces celui d’entre eux qu'elle a préféré. Ordinairement, elle fuit longtemps, lasse tous ses aspirants, et se dérobe, pendant qu'ils dorment, avec le plus alerte ou le mieux aimé... Le temps de la gestation est d'environ trois mois et demi (1), et l'on trouve des Louveteaux nouveau-nés depuis la fin d’avril jusqu’au mois de juillet. Lorsque les Louves sont prêtes à mettre bas, elles cherchent, au fond du bois, un fort, un endroit bien fourré, au milieu duquel elles aplanissent un espace assez considérable en coupant, en arrachant les épines avec les dents; elles y apportent ensuite une grande quantité de mousse, et préparent un lit commode pour leurs petits; elles en font ordinaire ment cinq ou six, quelquefois sept, huit, et même neuf, et jamais moins de trois; ils naissent les yenx fermés comme les Chiens; la mère les allaite pendant quelques semaines, et leur apprend bientôt à manger de la chair, qu’elle leur prépare en la mâchant. Quelque temps après, elle leur apporte des Mulots, des Levrauts, des Perdrix, des volailles vivantes; les Louveteaux commencent par Jouer avec elles, et finissent par les étrangler; la Louve, ensuite, les déplume, les écorche, les déchire, et en donne une part à chacun. Ils ne sortent du fort où ils ont pris naissance qu'au bout de six semaines ou deux mois; ils suivent alors leur mère, qui les mène boire dans quelque trone d'arbre ou à quelque source voisine; elle les ramène au gite, ou les oblige à se recéler ailleurs lorsqu'elle craint quelque danger. Ils la suivent ainsi pendant plusieurs mois. Quand on les attaque, elle les défend de toutes ses forces, et même avec fureur; quoique dans les autres temps elle soit, comme toutes les femelles, plus timide que le mâle, lorsqu'elle a des petits, elle devient intrépide, semble ne rien craindre pour elle, et s'expose à tout pour les sauver : aussi ne l’abandonnent-ils que quand leur éducation est faite, quand ils se sentent assez forts pour n'avoir plus besoin de secours; c’est ordinairement à dix mois ou un an, lorsqu'ils ont refait leurs premières dents, et lorsqu'ils ont acquis de la force, des armes, et des talents pour la rapine.. Les mâles et les femelles sont en état d'engendrer à l'âge d'environ deux ans.
« Le Loup a beaucoup de force, surtout dans les parties antérieures du corps, dans les muscles du cou et de la mâchoire. Il porte avec sa gueule un Mouton, sans le laisser toucher à terre; et court en même temps plus vite que les bergers, en sorte qu'il n’y a que les Chiens qui puissent l'atteindre et lui faire lâcher prise. Il mord cruellement, et toujours avec d’autant plus d'acharnement qu'on lui résiste moins, car il prend des précautions avee les animaux qui peuvent se défendre. Il craint pour lui, et ne se bat que par nécessité, et jamais par un mouvement de courage. Lorsqu'on le tire, etque la balle lui casse quelque membre, il crie, et cependant, lorsqu'on l'achève à coups de bâton, il ne se plaint pas comme le Chien; il est plus dur, moins sensible, plus robuste; il marche, court, rùde des jours entiers et des nuits; il est infatigable, et c’est peut-être de tous les animaux le plus difficile à forcer à la course. Le -Chien est doux et courageux; le Loup, quoique féroce, est timide. Lorsqu'il tombe dans un piège, il est si fort et si longtemps épouvanté, qu'on peut le tuer sans qu'il se défende, ou le prendre vivant sans qu'il résiste: on peut lui mettre un collier, enchainer, le museler, le conduire ensuite partout où l’on veut sans qu’il ose donner le moindre signe de colère ou même de mécontentement. Le Loup a les sens très-bons, l'œil, l'oreille, et surtout l'odorat; il sent souvent de plus loin qu'il ne voit; l'odeur du carnage l'attire de plus d’une lieue, il sent aussi de loin les animaux vivants; il les chasse même assez longtemps en les suivant aux portées. Il préfère la chair vivante à la chair morte, et cependant il dévore les voiries les plus infectes : il aime la chair humaine. On a vu des Loups suivre les armées, arriver en nombre à des champs de bataille où l'on n'avait enterré que négligemment les corps, les découvrir, les dévorer avec une insatiable avidité.…. Gn est obligé quelquefois d’armer tout un pays pour se défendre des Loups. Dans les campagnes, on fait
(1) I parait, malgré ce qu’en dit Buffon et d’après des expériences récentes, que la gestation, de même que pour les Chiens, ne serait que de soixante-trois jours.
des battues à force d'hommes et de Mâtins, on tendedes piéges, on présente des appâts, on fait des fosses, on répand des boulettes empoisonnées; et tout cela n'empêche pas que ces animaux ne soient toujours en même nombre, surtout dans les pays où il y a beaucoup de bois. Les Anglais prétendent, toutefois, en avoir purgé leur île... Les princes ont des équipages pour la chasse du Loup, et cette chasse, qui n’est point désagréable, est utile, et même nécessaire.
« En Orient, et surtout en Perse, on fait servir les Loups à des spectacles pour le peuple; on les exerce de jeunesse à la danse, ou plutôt à une espèce de lutte contre un grand nombre d'hommes. On achète jusqu'à cinq cents écus, dit Chardin, un Loup bien dressé à la danse. Ce fait prouve au moins qu'à force de temps et de contrainte ces animaux sont susceptibles de quelque espèce d'éducation. J'en ai fait élever et nourrir quelques-uns chez moi : tant qu'ils sont jeunes, c’est-à-dire dans la première et la seconde année, ils sont assez dociles, ils sont même caressants, et, s'ils sont bien nourris, ils ne se jettent ni sur la volaille, ni sur les autres animaux; mais, à dix-huit mois ou deux ans, ils reviennent à leur naturel; on est forcé de les enchainer pour les empêcher de s'enfuir et de faire du mal... Il n’y a rien de bon dans cet animal que sa peau; on en fait des fourrures grossières, qui sont chaudes et durables. Sa chair est si mauvaise, qu’elle répugne à tous les animaux, et il n'y a que le Loup qui mange volontiers du Loup. Il exhale une odeur infecte par la gueule : comme pour assouvir la faim il avale indistinctement tout ce qu’il trouve, des chairs corrompues, des os, du poil, des peaux à demi tannées et encore toutes couvertes de chaux, il vomit fréquemment, et se vide encore plus souvent qu'il ne se remplit. Enfin, désagréable en tout, la mine basse, l'aspect sauvage, la voix effrayante, l'odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces; il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort. »
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Fig. 42. — Aguara de Falkland.
Le long passage que nous venons de transerire fait bien connaître les mœurs Au Loup, cependant Buffon a exagéré quelques points de son histoire, et a cherché à montrer des différences trop
considérables entre le Chien et le Loup. Toutefois, il est très-probable que le premier ne descend pas du second, ainsi qu'on l’a pensé pendant longtemps, ou qu'on le pense même encore; une preuve que Buffon en donne, c’est que la Louve et le Chien, ou le Loup et la Chienne, n’ont jamais pu produire ensemble; mais ce fait ne peut cependant plus être admis aujourd'hui, et les naturalistes rapportent que ces animaux peuvent se rapprocher, et qu'il en résulte des métis, qui pourraient eux-mêmes se reproduire. Les Loups ont plus de courage que ne leur en à accordé notre illustre naturaliste; ils sont, entre eux, plus sociables qu'il ne l'a dit, et ils peuvent se familiariser plus qu’on ne l’a prétendu.
Fig. 45. — Chacal de Nubie.
A ce sujet, qu'il nous soit permis de rapporter ce qu'en dit Fr. Cuvier. « Le Loup, pris jeune, S’apprivoise aisément; il s'attache à celui qui le soigne, au point de le reconnaitre après plus d’une année d'absence. C’est un fait dont j'ai été le témoin, et le Loup qui l'a présenté avait été doué d'un caractère assez heureux pour que l'âge n’eût apporté aucun changement dans sa confiance et sa familiarité. On ne saurait trop le répéter, il ne faut point juger les dispositions naturelles des animaux d'après quelques individus seulement, et il faut toujours avoir égard aux circonstances dans lesquelles leur race se trouve. Au reste, on doit admettre qu’en général aucun animal n’est privé de la faculté de S’'apprivoiser, et n'a un caractère absolument intraitable. Tous les animaux, ainsi que nous, aiment le bien et fuient le mal, et ils n’apprennent à connaître positivement l'un et l’autre que par expérience. Si les hommes leur font du bien, ils s’y attachent, autant qu'il est en eux de s'attacher: dans le cas contraire ils les fuient; et, si quelques individus refusent longtemps de s'apprivoiser, c'est que le sentiment de la défiance, qui est naturel à tous les animaux, et qui est un des dons les plus precieux que la nature leur ait accordés, est trop fort pour que le bien qu'on leur fait puisse être facilement senti par eux; mais jamais leur férocité n’est absolue. Lorsqu'on a voulu établir ce fait pour quelques espèces, et même pour celle qui nous occupe, on n’a pas senti qu'un animal qui serait dans
cette disposition périrait imfailliblement,; lhomme n’est pour lui qu'un être, comme tous les autres êtres de la nature; l'impossibilité absolue de s’habituer avec lui entrainerait celle de s'habituer avec les autres. Et comment un animal qui serait perpétuellement dans un état de défiance absolue pour tout ce qui l'environnerait pourrait-il exister? »
Ajoutons que Fr. Cuvier, à propos de la familiarité de quelques Loups, à donné l'histoire de deux de ces animaux, qui vivaient à la ménagerie du Muséum, et qui ont montré pour leur maitre un attachement aussi grand, aussi passionné qu'aucun Chien ait pu l'éprouver. L'un d'eux, le seul dont nous voulions parler, ayant été pris fort jeune, fut élevé de la même manière qu'un Chien, et devint familier avec toutes les personnes de la maison: mais il ne s’attacha d'une affection très-vive qu'à son maitre : il lui montrait la soumission la plus entière, le caressait avec tendresse, obéissait à sa voix, et le suivait en tous lieux. Celui-ci, obligé de s’absenter, en fit présent à la ménagerie du Muséum, et l'animal souffrit de cette absence, au point qu’on craignit de le voir mourir de chagrin. Pourtant, après plusieurs semaines passées dans la tristesse, et presque sans prendre de nourriture, il reprit son appétit ordinaire, et lon crut qu'il avait oublié son ancienne affection. Au bout de dixhuit mois, son maître revint au Muséum, et, perdu dans la foule des spectateurs, il s’avisa d'appeler l'animal. Le Loup ne pouvait le voir, mais il le reconnut à la voix, et aussitôt ses cris et ses mouvements désordonnés annoncèrent sa joie. On ouvrit sa loge; il se jeta sur son ancien ami, et le couvrit de caresses, comme aurait pu le faire le Chien le plus fidèle et le plus attaché. Malheureusement il fallut encore se séparer, et il en résulta pour ce pauvre animal une maladie de langueur plus longue que la première. Trois ans s’écoulèrent; le Loup, redevenu gai, vivait en très-bonne intelligence avec un Chien, son compagnon, et caressait ses gardiens. Son ancien maitre revint encore; c'était le soir, et la ménagerie était fermée. Il l'entend, le reconnaît, lui répond par ses hurlements, et fait un tel tapage, qu'on est obligé d'ouvrir. Aussitôt l'animal redouble ses cris, se précipite vers son ami, lui pose les pattes sur les épaules, le caresse, lui lèche la figure, et menace de ses formidables dents ses propres gardiens, qui veulent s’interposer. Enfin, il fallut bien se quitter. Le Loup, triste, immobile, refusa toute nourriture; une profonde mélancolie le fit tomber malade; il maigrit, ses poils se hérissèrent, se ternirent; au bout de huit jours, il était méconnaissable, et l’on ne douta pas qu'il mourût. Cependant, à force de bons traitements et de soins, on parvint à lui conserver la vie; mais il n'a jamais voulu, depuis, ni caresser ni souffrir les caresses de personne.
Disons encore, et cela avec la plupart des auteurs modernes, que c’est surtout pendant la nuit que le Loup affamé oublie sa prudence ordinaire pour montrer un courage qui va jusqu'à la témérité. Rencontre-t-il un voyageur accompagné d’un Chien, il le suit, s’en approche peu à peu, se jette tout à coup sur l'animal effrayé, le saisit même auprès de son maître, l'emporte, et disparait. On en a vu souvent suivre un cavalier pendant plusieurs heures, dans l’espérance de trouver un moment propice pour étrangler le cheval et le dévorer. On sait, en outre, la poursuite que les Loups, réunis, font dans Le Nord aux traineaux qui emportent des voyageurs. Si, pendant la nuit, le Loup peut se glisser dans une bergerie sans être découvert, il commence par étrangler tous les Moutons les uns après les autres, puis il en emporte un et le mange. Il revient en chercher un second, qu'il cache dans un hallier voisin, puis un troisième, un quatrième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le jour vienne le forcer à battre en retraite. Il les cache dans des lieux différents, et les recouvre de feuilles sèches et de broussailles; mais, soit oubli, soit défiance, il ne revient que rarement les chercher. En plein jour même, lorsqu'il est pressé par la faim, il oublie toute prudence, et se livre parfois à la chasse. Alors il parcourt la campagne, s'approche d’un troupeau avec précaution pour n'être pas aperçu avant d'avoir marqué sa victime, s’élance, sans hésiter, au milieu des Chiens et des bergers, saisit un Mouton, l'enlève, l'emporte avec une légèretételle, qu'il ne peut être atteint que par les Chiens, et sans avoir la moindre crainte de la poursuite qu'on lui fait, ni des clameurs dont on l'accompagne. Quelquefois, ilemploie la ruse, et nous citerons à ce sujet des faits dont M. Boitard assure avoir été témoin. «Si un Loup, dit-il, a découvertun jeune Chien inexpérimenté dans la cour d'une grande ferme isolée, il s'en approche avec effronterie jusqu'à portée de fusil: il prend alors différentes attitudes, fait des courbettes, des gambades, se roule sur le dos, comme s'il voulait jouer; mais, quand le jeune novice se laisse aller à ces trompeuses amorces et s'approche, il est aussitôt saisi, étranglé, et entrainé dans le bois voisin pour être dévoré. Lorsqu'un Chien de basse-cour est de force à disputer sa vie, deux Loups se réunissent, et savent fort bien s'entendre pour lattirer dans un piége; Pun se met
en embuscade et attend; l'autre va rôder autour de la ferme, se fait poursuivre par le Mätin, l’attire ainsi jusqu'auprès de l’embuseade, puis tous deux se jettent à la fois sur le malheureux Chien, qui tombe victime de son courage et de la perfidie de ses ennemis. »
Le Loup existe dans toute l'Europe, excepté dans les îles Britanniques, où il a été détrüit; il habite aussi le nord de l'Asie, de l'Amérique, et il est à croire qu'il a pénétré de l'ancien dans le nouveau continent par les glaces du Kamtchatka.
Fig. 4%. — Chacal du Sénéoal.
On à donné la description d'assez nombreux ossements fossiles qui doivent être rapportés au Loup, et que l’on nomme, en général, d'après M. Goldfuss, Canis spelœus. Esper, le premier, en 1772, en à indiqué des os fossiles dans les cavernes de Franconie et dans celles de Gaylenreuth. M. Goldfuss, en 1825, ayant soumis à un examen scrupuleux une tête presque entière et parfaitement conservée, provenant des mêmes cavernes, a cru devoir l'en distinguer sous le nom de Canis spelwus, que nous avons cité, donnant comme une différence principale que la crête sagittale s'élève davantage en général, et en même temps plus vers sa partie postérieure que dans le Loup ordinaire. G. Cuvier, ayant eu à sa disposition plusieurs pièces de ce même carnassier, soit en dessin, soit en nature, a également conelu qu'une espèce de Loup a existé, non-seulement dans les cavernes, mais aussi dans les terrains diluviens avec des restes d'Ours, d'Hyènes et d'Éléphants, et, considérant la brièveté plus grande du museau, il semble la regarder comme différant du Canis lupus. M. Schmerling a positivement admis leur identité pour des débris trouvés dans les cavernes des environs de Liége, et il en est de même pour une mandibule garnie de ses dents, trouvée dans la caverne de Lunel-Viel, et étudiée par MM. Marcel de Serres, Dubreuil et Jean-Jean. Enfin, De Blainville est arrivé au même résultat d’après les pièces fossiles nombreuses de la galerie d'anatomie comparée et de paléontologie du Muséum, et qui consistaient en des ossements fossiles provenant de la caverne de Kent, près de Torquay, en Angleterre; de celles de Gayleureuth; de Sants, dans la Charente: inférieure;
de Cagliari, en Sardaigne; d’une brèche calcaire de Milhac de Nontron, département de la Dordogue; des environs d'Abbeville; de terrairs de diluvium en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en France, etc.
Quant au Canis spelæus minor de M. Wagner, il semble ne pas différer non plus du Loup ordinaire.