‹ Encyclopédie d'hygiène et de médecine publique (volume 2)Chapitre 11 sur 176 · ARTICLE I". - HISTORIQUE DES INSTITUTIONS SANITAIRES · texte numérisé non relu

ARTICLE I". - HISTORIQUE DES INSTITUTIONS SANITAIRES

§ Ier. — Époque antérieure à la première invasion du choléra

Rien, dans les épidémies modernes, ne peut donner une idée do la violence de celles d’autrefois. On croit rêver aujourd’hui, quand on se reporte à cette période néfaste où tous les fléaux s’abattaient à la fois sur les populations terrifiées, où les guerres, les épidémies, les famines se succédaient sans relâche, où les mesures sanitaires étaient aussi terribles, aussi redoutées que les fléaux auxquels on les opposait.

Le moyen âge tout entier s’est écoulé dans ces angoisses et sous la menace des plus formidables épidémies. La lèpre, la variole, la rougeole, et plus tard la scarlatine (1), la maladie gangreneuse des Xe, xi° et xue siècles, à laquelle la terreur populaire a successivement donné les noms de mal des ardents , de feu sacré, de feu saint Marcel , de feu d'enfer , la syphilis au xive siècle, la suette au xve et au xvie, ont tour à tour, et quelquefois simultanément, ravagé l’Europe épouvantée, pendant la période néfaste à laquelle nous nous reportons.

Toutes ces maladies intéressent la médecine au même litre ; mais il n’en est pas de même de la police sanitaire à laquelle ce chapitre est consacré. Il n’en est qu’une dans le nombre qui doive nous occuper à ce point de vue, c’est la peste, qui constitue, avec la fièvre jaune et le choléra venus longtemps après elle, le groupe de maladies exotiques qu’on désigne en langage sanitaire sous le nom de maladies pestilentielles.

La peste qui régnait en Europe au temps de Jésus-Christ, ainsi qu'il résulte d’un passage d’Oribase récemment découvert par le cardinal Angelo Mai, la peste n’avait pas cessé de décimer l’Europe depuis le vie siècle ; mais elle n’avait jamais atteint le degré de violence auquel elle s’éleva, lors de l’épidémie de 1348, celle qu'on a désignée sous le nom de peste noire ou de peste de Florence. Partie du nord de la Chine d’une contrée qui s’est appelée le Cathay, jusqu’au milieu du xvne siècle, la mort noire, la mort dense , comme on l’appelait, fit le tour du globe en quatre ans et enleva le tiers de la population du monde connu. On porte le nombre de ses victimes à 77 millions, dont 40 pour l’Europe. Les grandes villes d’Italie furent presque dépeuplées. Florence, qui a donné son nom à cette épidémie, perdit, d’après Boccace, 100.000 de ses habitants, du mois d’avril au mois de juillet 1348. Gênes eut 40.000

(1) La lèpre est connue de toute antiquité. La variole est apparue en Europe vers le vie siècle ; la rougeole s’y est montrée à la même époque, la scarlatine vers le xvi° (Anglada, Etude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles , 1869, p. 349,

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morts, Naples en compta 60.000 et Venise 70.000. Quatre-vingts familles patriciennes furent éteintes d’un seul coup dans la ville des doges, et les membres du grand collège se trouvèrent réduits de 1.250 à 380.

De pareils ravages font comprendre l’affolement des populations et expliquent, sans les justifier, les violences auxquelles elles se livraient, ainsi que la rigueur impitoyable des codes sanitaires dont les premiers remontent à cette époque néfaste.

Les habitants des grandes villes sortaient parfois de leur abattement, pour se livrer à des accès de fureur dont les médecins furent souvent les premières victimes. On s’en prit d’abord aux juifs qui étaient alors au ban de la société. On les accusait, sur les bords du Rhin, d’empoisonner les chrétiens. Les malheureux, traqués comme des bêtes fauves, n’échappaient à la férocité de la multitude que pour tomber entre les mains des juges qui les envoyaient au bûcher. Les chroniqueurs racontent qu’on en brûla 2.000 à Strasbourg dans leur cimetière, et 20.000 à Mayence (1). A la même époque et dans un pays voisin, le scandale des flagellants vint faire pendant aux massacres des juifs. Pendant qu’on menait ces malheureux au supplice, des pénitents demi-nus s’en allaient par les rues, tenant une croix de la main gauche, une discipline de la droite. Ils se déchiraient les épaules en criant Miséricorde ! Seigneur ! et en ameutant le peuple sur leur pas. Cette sorte de contagion avait pris naissance en Hongrie; mais elle se répandit bientôt dans toute l’Allemagne.

Les gouvernements laissaient faire ; ils n’intervinrent que plus tard. La première ordonnance sanitaire remonte à 1374. Elle porte la signature de Barnabo-Visconti, seigneur de Milan et vicaire impérial, l’un des princes les plus lâches et les plus cruels de cette époque. En 1361, lorsque la peste régnait à Milan, il s’enfuit à Marignano et, ne s’v trouvant pas encore en sûreté, il alla se cacher au fond d’un bois, et fit planter, sur la route qui conduisait à son refuge, une potence avec un écriteau menaçant de mort quiconque passerait outre. En 1373, à l’occasion d’une épidémie nouvelle, il prescrivit de mettre à mort les pestiférés et ceux qui leur donnaient des soins et ordonna la destruction de leurs maisons (2).

L’ordonnance de 1734, sans aller aussi loin, prescrivait au podestat de Reggio auquel elle s’adressait, de chasser de la ville les personnes suspectes, pour qu’elles errassent dans la campagne, jusqu’à la mort ou la guérison. Les prêtres des paroisses étaient chargés de visiter les malades et de les signaler aux inquisiteurs, sous peine d’être brûlés vifs.

(1) Ces atrocités n’ont pas fini avec le xiv° siècle. En 1530, comme en 1343, un grand nombre de malheureux furent torturés et brûlés à Genève, pour avoir propagé la contagion par des bardes et des chiffons. Eu 1568, dans cette même ville, on livra aux flammes un grand nombre d’individus accusés d’être des boute-peste (Mézeray, Histoire de France , t. II, p. 418).

(2) Muratori, Del governo délia peste et delle maniéré di guarderesse, trattato policito. medico et ecclesiastico, Milano, 1721.

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Les biens des victimes étaient confisqués au profit de l’église et il était défendu, sous peine de mort, de porter secours aux malades. Cette ordonnance sauvage fut en vigueur jusqu’en 1399.

A Venise, on se montra plus humain et plus sage. Cette ville était alors le centre commercial de toute la Méditerranée, le point où venaient aboutir la plupart des provenances du Levant et par conséquent le plus exposé aux importations de la peste. Pour prévenir de nouvelles invasions, on nomma trois provéditeurs de la santé auxquels on donna de pleins pouvoirs. On ne sait pas au juste comment ils en usèrent, mais, il paraît qu’on n’eut qu’à se louer de leur autorité, car on en doubla le nombre dans le cours du siècle suivant. C’est alors qu’ils fondèrent le premier lazaret qui ait été créé. 11 remonte à 1403 et fut placé sur une île voisine de la ville. Gènes en fonda un second en 1467. Celui de Marseille date de 1476, époque à laquelle les consuls convertirent la léproserie de la ville en hôpital pour les pestiférés. Il s’en éleva d’autres dans quelques grandes villes du Midi ; mais ces établissements ne s’ouvraient que pour les malades. L’idée n’était pas encore venue de s’en servir comme moyen prophylactique, pour isoler les personnes de provenance suspecte. Elle ne devait germer qu’au cours du siècle suivant, lorsque Fracastor eut exposé dans un ouvrage, demeuré célèbre (1), une doctrine de la contagion que les découvertes de la science contemporaine ont confirmée sur un grand nombre de points.

Marseille avait pourtant devancé, dans la pratique, les idées de Fracastor, en installant un port de quarantaine à l’ile de Pomègues. On y envoyait les navires de provenance suspecte, pour y subir une première période d’isolement, pendant laquelle les passagers étaient mis en observation, les marchandises exposées au grand air et soumises aux fumigations. L’admission au lazaret de la ville n’était autorisée qu’à la suite de cette première épreuve. Après la grande épidémie de lo87, la plupart des villes du littoral Méditerranéen, Gênes,- Toulon, Livourne, créèrent des établissements semblables à celui de Marseille.

Un pareil système appliqué avec rigueur, pouvait garantir le littoral contre l’importation des maladies par les navires ; mais les villes de l’intérieur n’avaient pas cette ressource. Lorsque la surveillance établie dans les ports était mise en défaut, elles étaient presque fatalement envahies, malgré tous leurs efforts pour se prémunir. Chaque Etat adoptait un système plus ou moins complet de prophylaxie contre les personnes et surtout contre les hardes des pestiférés, les vieux chiffons qu’on a de tout temps accusé de transporter la peste.

Dans les villes du Midi de la France, lorsqu’elles étaient menacées de la peste, le premier soin des autorités consistait à nommer un bureau ou conseil de santé , dont les pouvoirs étaient sans limites, tant que durait

(1) Fracastor, De contagionibus et contagiosis morbis eteorum curatio, Venetiis, 1546.

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l’épidémie. Il avait droit de vie et de mort sur les particuliers, pour tous les cas qui compromettaient la santé publique. Il avait le droit de taxe et de réquisition, en argent, en denrées ou en corvées et ses sentences étaient sans appel. Une fois nommé, le bureau de santé commençait par expulser les vagabonds, les mendiants et les étrangers. On accordait un délai de quelques heures aux habitants qui voulaient quitter la ville et, ce temps expiré, on en fermait toutes les portes à l’exception d’une seule qu’on laissait ouverte pour les communications indispensables. On installait un marché à petite distance de cette issue ; les gens de la campagne venaient y apporter leurs denrées et les acheteurs venaient les prendre ensuite, sans communiquer avec eux.

Ces précautions étaient le plus souvent inutiles et le fléau finissait presque toujours par entrer dans la ville. Alors le gouvernement la faisait entourer par un cordon de troupes, afin que personne n’en sortit. Ce cordon sanitaire avait ordre de faire feu sur les habitants ainsi que sur les animaux qui cherchaient à le franchir. Le bureau de santé divisait alors la ville en un certain nombre de quartiers, à la tête de chacun desquels il plaçait un administrateur auquel il déléguait ses pouvoirs. Ce conseil répartissait à sa guise les médecins et les chirurgiens. Il désignait ceux qui devaient s’enfermer avec les pestiférés et ceux qui devaient les visiter en ville. Il imposait à qui bon lui semblait les fonctions d’infirmier et d’infirmière. Il avait le droit de séquestrer non seulement les pestiférés, mais tous ceux qu’il supposait exposés à le devenir, de pénétrer dans les maisons et d’arracher les gens suspects à leurs familles, souvent même sans que les médecins eussent prononcé.

A Paris, on avait institué en 1531, des prévôts de santé qui parcouraient la ville vêtus d’une casaque noire marquée d’une croix rouge et suivis de leurs archers, pour maintenir l’ordre et veiller à l’exécution des arrêts des magistrats. Ils faisaient enlever par force et transporter aux hôpitaux, les pestiférés logés en garni ou dans des maisons occupées par plusieurs ménages. Les familles ayant une maison à elles avaient seules le droit d’y garder leurs parents. Au xvie siècle, c’est à l’Hôtel-Dieu qu’on recevait les malades pauvres ou isolés ; ils étaient simplement séparés des malades ordinaires. Vers 1580, ôn construisit des baraquements et des pavillons temporaires pour les recevoir. En 1611, on créa pour eux des hôpitaux spéciaux.

Lorsque les prévôts de santé avaient fait enlever les malades, ils faisaient murer et cadenasser les maisons que la peste avait vidées. Celles qui renfermaient des malades étaient marquées d’un signe particulier : une botte de paille d’après l’ordonnance de 1510, une croix de bois suivant l’arrêt de 1531-1533. Cet arrêt défendait aux personnes habitant une maison de pestiférés de sortir sans avoir une baguette blanche à la main ; il interdisait l’entrée dans Paris de toute substance ou marchandise susceptible de loger la peste, spécialement les tissus lâches et mous. 11

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prescrivait de déposer les ordures des maisons dans les tombereaux à cet usage, au lieu de les jeter dans la rue : il ordonnait d’arroser la voie publique et de nettoyer, même dans le ruisseau.

Ce régime d’abus de pouvoir et de sévérité sans frein donnait lieu aux plus terribles excès. Les délations, les violences, les vengeances personnelles se donnaient carrière à l’abri d’un pareil arbitraire. Ambroise Paré raconte qu’à Paris, les magistrats ayant pris la fuite, la ville était parcourue par des bandes de malandrins qui entraient dans les maisons, les mettaient au pillage, et coupaient la gorge des malades et des bien portants, pour ne pas être dénoncés. Des misérables profitaient de la circonstance pour faire enfermer, dans les hôpitaux, les gens dont ils voulaient se débarrasser. Lorsque ceux-ci se défendaient et appelaient du secours, on les faisait passer pour fous ou démoniaques ; on les liait et on les poussait ainsi à l’Hôtel-Dieu où les infirmiers les couchaient avec les pestiférés. Alors, dit Ambroise Paré, ils ne tardaient pas à mourir, autant de déplaisir que de l’air infecté.

La condition des médecins, enfermés dans de pareils milieux, était intolérable et ceux qui étaient désignés pour soigner les malades en ville n’avaient rien à envier à leurs collègues des hôpitaux. « Lorsqu’on » apercevait seulement es rues, dit Ambroise Paré, les médecins, chirur- » giens et barbiers esleus pour panser les malades, chascun courait après » eux à coups de pierre, pour les tuer comme chiens enragés, disant « qu’il fallait qu’ils n’allassent que de nuit, de peur d’infecter les sains. » Cet état de choses ne fit qu’empirer pendant le siècle suivant. Le xviie a été l’âge de fer pour les populations par l’effrayante rigueur des mesures coercitives. L’épidémie de peste de 1606 terrifia Paris. On vit alors les gouverneurs de l’Hôtel-Dieu trembler pour leur propre compte, s’éloigner du foyer pestilentiel de ce grand établissement hospitalier et décider, dans une assemblée tenue le 8 juillet 1606, que leur bureau se tiendrait dorénavant au foyer de l’un d’eux, M. d’Aubray (1). Les chanoines de Notre-Dame ne cherchèrent pas moins à sauvegarder leur santé. Ils s’arrangèrent de manière à ce que les chapelains qui desservaient l’Hôtel-Dieu n’entrassent plus dans l’église métropolitaine. 11 y avait une porte qui faisait communiquer le Chapitre avec une courbasse de l’hôpital. Cette porte fut assurée ; il y en avait une autre qui servait de passage aux viandes de boucherie; on y mit un cadenas et la clef en fut confiée au dépensier.

En 1623, Paris eut à subir une seconde épidémie de peste qui donna lieu à des incidents semblables. En 1628, il en fut de même. Le 9 juillet le Parlement avertit la Faculté que la peste menace la ville et demande qu’on prenne des mesures en conséquence.

On va même jusqu’à soupçonner qu’un homme arrivé à Paris depuis

(li Archives de l’Assistance publique, registre des délibérations de l’Hôtel-Dieu, n° 6392.

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peu de jours, d’une province infectée, après avoir logé d’abord rue de la Parcheminerie, puis rue de la Harpe, avait été mourir de la contagion dans une maison « sur le fossé d’entre les portes Saint-Jacques et Saint- Michel (1) ». Aussitôt les magistrats se rendent à la maison suspecte, y séquestrent les pauvres gens qui avaient communiqué avec le prétendu pestiféré et pourvoient à leur nourriture (2). Bien plus, un arrêté intervient, qui, pour plus de sécurité encore, ordonne que ces même gens seront conduits, pour y faire une quarantaine , dans une maison appartenant au président Musnier, sise dans le haut de la Courtille, non loin de l’hôpital Saint-Louis (3). Les officiers du guet, commandés par le magistrat de police pour exécuter cet arrêt, prennent peur ; ils ne veulent pas s’exposer et prétendent que c’est aux prévôts de la santé qu’incombe cette fonction. On ne les écouta pas, et le Parlement les força à obéir aux ordres du lieutenant de police (4).

Pendant l’épidémie de peste de la Franche-Comté, en 1528, les autorités de Lure avaient fait construire dans chaque village des loges écartées, vider et barrer les maisons atteintes, puis on avait mandé de Lorraine, un nettoyeur très expert et réputé, Jean Pliant, lequel avait fait merveille lors de la peste précédente. Maître Jean ne faisait pas un mystère de ses procédés ; il expliquait au prévôt de Lure comment il aérait ses appartements, comment, il disposait ses réchauds, comment il employait ses parfums, en commençant par les plus fétides et en finissant par les plus doux ; sur l’excellente réputation dont il jouissait, ce nettoyeur traita depuis avec le Parlement pour le soulagement des villages de Bourgogne infectés de contagion, il se disait bien médecin, mais, suivant une lettre du magistrat de Vesoul, c’était un homme qui avait plus d’expérience que de science, estant illettré et néantmoinys qui avait de très bons secrets et remèdes. La célébrité de cet empirique ne dura qu'un moment.

Généralement, ailleurs qu’en Franche-Comté, ces nettoyeurs de bas aloi étaient à la solde d’un entrepreneur intelligent qui contractait avec la ville infectée et qui remplissait son mandat, sous la surveillance des officiers ou commis de la santé.

En Franche-Comté on traitait directement avec eux, on les y appelait presque indifféremment parfumeurs, aèrieurs , dèsinfecteurs , nettoyeurs , ou bosserands (5) et on les confondait tous, maîtres et valets, sous la même dénomination. Ils pénétraient dans les maisons préalablement ouvertes, balayées et bien aérées ; ils s’avançaient avec gravité, tenant

(1) Arch. de l’Ass. publ., reg. des délibérations, 6546.

(2) Delamare, liv. IV, tit. XIII, ch. VIII.

(3) Voir cet arrêt, Delamare, liv. IV, tit. XIII, ch. VIII.

(4) Voir cet arrêt, Delamare, liv. IV. tit. XIII, ch. VIII.

(5) La bosse ou la glande était un symptôme de la peste.

Encyclopédie d’hygiène. — VIII.

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à la main une pomme de senteur et un peu de racine d’angélique à la bouche puis ils disposaient leurs réchauds allumés et les substances, genévrier, soufre ou encens, destinées à la désinfection. Quand l’aération et les fumigations étaient bien faites, on livrait la maison aux essayeurs ou espreuves , autres mercenaires qui, comme leur nom l’indique assez, demeuraient un certain laps de temps pour en éprouver le bon nettoiement.

En 1628, un pauvre homme qui avait pris femme à Bard et qui s’était fixé à Braus fut expulsé de ce dernier village sous prétexte qu’il pouvait y fomenter la peste. C était en réalité parce qu' il était dans une extrême indigence et à la charge de la commune. Il vint gîter avec sa femme dans une masure abandonnée sur le territoire de Pesmes, mais on les en délogea à coups d’arquebuses. Ils furent contraints de se détourner vers Brésilley ; là encore d’impitoyables gardes les attendaient ; il faisait froid et nuit, c’était en décembre, ces malheureux prièrent à mains jointes qu’on leur donnât un peu de pain et du feu , disant qu’ils enrageaient de froid et de besoin. On leur présenta ce qu’ils demandaient à V extrémité d'une longue perche ; depuis lors cet homme ne reparut plus. La femme seule vint encore la nuit suivante redemander du feu et du pain. Elle n’osa pas dire toutefois que son mari fût déjà mort de peur d’ètre éconduite brutalement par les gardes comme suspecte de contagion. Le cadavre du pauvre homme fut trouvé deux jours après dans le fond d’un petit vallon plein de broussailles, et un procureur d'office n’hésita pas à déclarer que cet homme avait dû mourir de famine et de froid. Cependant il fut ordonné que son cadavre serait enfoui sur place, qu’il ne serait inhumé qu’avec de longs crocs et que ceux qui auraient fait l’inhumation se tiendraient resserrés et ne converseraient avec personne de cinq ou six jours.

On barrait un pays comme on barrait un particulier. La barre était simple ou serrée. Dans la barre simple , on posait des gardes à l’entrée des lieux voisins et sur les avenues du pays malade et séquestré. Dans la barre serrée , on élevait en vue de ce pays des corps de garde plus ou moins nombreux bien armés et approvisionnés. On barrait un particulier, soit en l’enfermant dans sa maison au moyen d’un levier, d’une barre ou de bons crampons et ferrements, soit en faisant exercer, sur lui et à ses frais, telle surveillance qu’on jugeait nécessaire.

Une vieille femme, ayant visité durant sa maladie un jeune garçon qui avait succombé à une fièvre, étant morte subitement le dimanche des Rameaux, cet accident donna l’éveil au magistrat qui invita les médecins à visiter le corps de la défunte. L’enquête médicale n’apprit rien ; toutefois, comme le cadavre était couvert de tanclures et d’exanthèmes, on voulut éclaircir le fait et on mit deux femmes en la maison où ledict

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garçon estoit mort ; mais elles n'y heur eut pas demeuré huict jours, que la plus jeune tomba malade de peste bien recogn ue si bien que les ayant envoyées toutes deux aux loges, la plus vieille mourut deux jours après, ayant la peste aux deux aisnes (15 juin 1629). C’est-à-dire que peu satisfait des doutes exprimés par des hommes de l'art qui n’osaient affirmer la contagion, le magistrat, pour s’éclairer, fit appel à l'épreuve directe, en essayant de contaminer deux pauvres femmes.

Les officiers du baillage de la ville de Baume craignaient que la maladie ne se glissât dans une prison et n’en fit un centre de pestilence ; ils demandaient qu’on transférât les prisonniers sans délai au château de Châtillon-sous-Maiche ; et voilà le motif qu’ils donnaient de ce transfert : « Était-il raisonnable de laisser ainsi mourir à leur aise, par manière de dire, tant de scélérats qui doivent par leurs peines exemplaires de terrer et espouvanter les méchants leurs semblables de cy-après les imiter. »

Souvent, pour échapper aux rigueurs de la quarantaine, des malheureux dissimulaient leur infection ; c’était le cas d’un nommé Jacquot qui fut réduit de la façon suivante (1) :

« Nous passâmes auprès de la dite loge avec un arquebusier, où, ayant fait dépouiller le dit Jacquot, nous reconnûmes qu’il était atteint d’un charbon. . . . Sur ce qu’on nous fit entendre qu’il était homme dangereux et volontaire, nous fîmes venir de Poligny des fers pour les pieds avec un marteau que nous lui fîmes jeter et avec lequel nous lui fîmes abattre et river les clavettes à soi-même, ce qu’il fit en notre présence (août 1629).

Vers la fin de 1629, depuis environ deux mois il n’était survenu à Lons-le-Saunier aucun incident de peste mais on avait attendu, comme à l’ordinaire, pour lever la barre , que la nouvellelune eût fait connaître ses dispositions.

A une époque où l’on consultait les almanachs pour se couper les ongles, où les médecins n’osaient, à cause du préjugé, traiter leurs malades pendant les jours caniculaires (2) où l’on croyait encore qu’une épidémie pestilentielle résultait des conjonctions ou oppositions malignes des hautes et supérieures planètes, on comprend si l’influence d’un astre aussi voisin du nôtre, devait être considérable et considérée.

En 1630, à l’arrière-saison, le mal contagieux qui régnait à Gray devint moins violent. On pût faire l’élection d’un nouveau magistrat en

(1) Rapport du D1 2' Masson, de Poligny.

(2) Sous vous prions de ne pas faire comme les médecins (écrivait-on d’Ürmay au sieur de Chauvirey) qui attendent la fin des jours caniculaires pour donner des remèdes aux patients, nous prendrons à toute heure ce qu’il vous plaira nous ordonner pour notre salut (10 août 1634).

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décembre, mais on employa un procédé différent. En temps ordinaire, on convoquait le peuple dans la grande salle des Cordeliers où le maïeur et l’avocat de la ville l’exhortaient dans une harangue à faire choix des citoyens vertueux et capables ; puis on appelait à tour de rôle des dize' niers, chaque habitant dixième à déposer son vote. En 1630, par exception, chaque votant fut tiré hors de sa rue, et conduit séparément par trois députés du conseil dûment assermentés, sur la place publique où des feux étaient dressés sur différents points. Chaque habitant fut reconduit à son domicile avec de grandes précautions. Pendant ce temps-là, les gardes de la patrouille municipale empêchaient le mélange de ceux qui stationnaient.

En 1631, les échevins de Champlitte annoncent le 26 mai au Parlement qu’il y est mort, dans les 13 premiers jours, 40 personnes de la peste.

L’épidémie faisait d’étranges progrès ; les médecins ayant méconnu le mal au début, il arriva de Dole un bon ermite sur lequel on comptait beaucoup ; mais l’épidémie étant dans sa période d’ascension, elle continua de s’étendre et de faire d’épouvantables ravages. La réputation du bon ermite n’y tint guère.

Dans les expertises sur la peste, le médecin devait observer à bonne distance et au-dessus du vent ce qui faisait l’objet de son rapport à messieurs les magistrats.

Une femme qui s’était particulièrement distinguée lors de la peste de Fresnes fut louée pour combattre la peste de Chenevrey. Elle communie, et parmi plusieurs nettoyeurs de sa connaissance, elle en voit un qu’elle signale comme un homme très dangereux ; elle dit qu’au lieu de travailler à éteindre le mal, il travaillait à l’empirer : ce scélérat recueillait le pus des pestiférés et il en graissait les verrous des portes.

Je laisse à penser si le châtiment de ce personnage se fit attendre.

Quand la police d’une ville avait été impuissante à la préserver de la contagion on faisait la part du feu. Non seulement la ville était barrée dans la province, mais encore le quartier l’était dans la cité. Les infectés et ceux qui les avaient fréquentés étaient mis à l’écart et leurs maisons, évacuées et fermées par ordre de police, n’étaient plus ouvertes qu’aux empiriques qui les nettoyaient, les lavaient et les parfumaient puis aux pauvres gens qui s'y aventuraient pour les essayer et prouver que les opérations du nettoyage avait réussi.

Dans certains pays, on prohibait en temps d’épidémie, les danses, les assemblées et les fêtes.

A Berne, au contraire, on donnait des fêtes pour ragaillardir le peuple.

A Metz (1508), on avait établi, à toutes les portes, des jeux de quille pour amuser la jeunesse et chasser la mélancolie des habitants.

A Milan, on célébrait avec fureur les divertissements du carnaval et, dit Alibert, (1) « la plupart des Milanais se livraient encore à des saturnales sur le bord de la tombe ».

Chirac voulait qu’on payât aux Marseillais des violons et des tambours pour divertir le peuple.

Dans certains pays on séquestrait les prostituées, mais en Franche- Comté elles n’y étaient point tolérées et on les condamnait par voie de police et expédient « à être menées hors la cité par un sergent , tambour battant, et un chapeau de paille sur la teste avec deffer.se à elles faicte d’y jamais rentrer à peine d'être pendues et étranglées » ; dans les campagnes, on dépêchait contre elle les archers.

On allumait dans les rues des feux de genévrier, de pin, de genêt ; on brûlait des plantes odorantes et bien desséchées : menthe, sauge, mélisse, lavande, marjolaine, pouliot, origan, fenouil, calament, hysope, etc. ; dans quelque pays on tirait du canon dans les rues.

Les médecins qui se rendaient aux loges ne manquaient jamais de communier et de faire leur testament. Ils avaient à peine par mois 30 ou 40 écus de gages.

Au rapport de Guy Patin, les médecins n’osaient aller soigner les malades non tant par crainte de gagner le mal que de peur de perdre leur clientèle en l’exposant à recevoir la contagion.

Quand un docteur était requis de visiter soit un malade, soit un défunt, et d’éclairer les chefs de la police sur la nature d’accidents réputés suspects, il ne procédait qu’avec une extrême circonspection, n’examinant les corps qu’à bon vent, si possible, les faisant manier et palper par des mercenaires ou des parents , et tout cela naturellement parce qu’ainsi le voulaient l’autorité elle-même et les idées du temps.

« Nous, François de l’Hospital, seigneur du Hallier, etc., sur l’avis qu’avons heu que la maladie contagieuse pullule dans divers endroits du comté de Bourgogne et que nonobstant)ce les habitants d’icelle ne laissent de venir et trafficquer en ces provinces.

« Nous, pour obvier aux inconvénients qui pourraient arriver, avons fait et faisons inhibitions à tous les subjects du roy de trafcquer, vendre , achepter ni commercer en façon quelle qu’elle soit de ladicte comté jusques autrement par nous en ayt esté cogneu, à peine de la vie et confiscation de tous biens. A ces fins deffendons sous les mesmes peines

(1) Phys, des Pass., t. II, p. 165.

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aux habitants de Dortans, Arbans et aultres beux frontières de ces provinces permettre ladicte entrée ny accès auxdicts du comté dont ils demeureront comptables ».

Le passage de la peste en Franche-Comté laissa des traces profondes dans l’esprit des peuples et des gouvernements, et, quand un siècle après, cette maladie fut signalée en Provence, elle suscita une émotion considérable dans toute l’Europe.

Les autorités provinciales édictèrent de nouveau les vieilles prohibitions. Chaque municipalité fit expulser de sa communauté les gueux, mendiants, vagabonds, gens inconnus et sans aveu, et exigea pour y recevoir les voyageurs et les marchandises des formalités très sévères.

Il ne fallait pas moins qu’un arrêt du Conseil d’Etat (14 septembre 1720) pour empêcher cette barre universelle.

L’épidémie de Marseille terrifia tout le Midi. Le Parlement d’Aix, par un arrêté en date du 31 juillet 1720, fit défense à tous habitants de la province de communiquer avec la ville pestiférée sous peine de mort. Toutes les localités environnantes fermèrent leurs portes, tous les passages furent gardés et la grande cité provençale se vit abandonnée du monde entier. Pendant six mois elle fut en proie à la peste et à la famine.

La mortalité alla croissant jusqu’à la fin d’août. A cette époque, il mourait en moyenne mille personnes par jour. Les rues, les quais étaient encombrés de cadavres qu’on ne pouvait plus enlever faute de bras et de tombereaux. Les corbeaux , c’est ainsi qu’on appelait alors les employés des pompes funèbres, étaient morts ou avaient pris la fuite. Les balayeurs des rues, les gueux qu’on cherchait à leur substituer se cachaient pour se dérober à la corvée. Les échevins s’adressèrent alors à MM. du corps des galères pour obtenir des forçats. On en envoya 455 en trois corvées. Ils moururent tous. Ces misérables, qu’on ne pouvait ni alimenter ni vêtir et qui se savaient voués à une mort certaine, pillaient les maisons et s’acquittaient fort mal de leur tâche.

Il arriva bientôt un momentjoù les inhumations devinrent impossibles. Les rues étaient tellement remplies de cadavres que la circulation y était supprimée. Le cours, les quais en étaient jonchés. Ils étaient là morts et vivants étendus pêle-mêle avec les matelas, les paillasses, les couvertures et les haillons des pestiférés qu’on jetait par les fenêtres et, sous Tardent soleil d’août, l’infection était arrivée à dépasser toute limite. C’est alors que l’évêque Belzunce, le chevalier Roze, le marquis de Pille et les échevins donnèrent à la population la dernière preuve de leur dévouement et de leur mépris de la mort, en se chargeant eux-mêmes de la débarrasser de tous ces morts. Les médecins venus de Montpellier, Chycoineau, Verny, Didier, furent également admirables pendant les six mois que dura ce terrible drame. Au bout de ce temps, Marseille avait perdu cinquante mille de ses habitants. Tous les gardes de police, tous

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les capitaines, sauf un, tous les sergents de patrouille étaient morts et, quand ceux des échevins qui avaient survécu se réunirent à l’Hôtel-de- Yille, ils n’y trouvèrent pas un gardien, pas un serviteur pour exécuter leurs ordres.

Si nous avons insisté sur ces détails lugubres, c’est que cette lamentable histoire porte avec elle son enseignement. Elle démontre l’inutilité et le danger des mesures violentes auxquelles conduisent l’affolement et l’épouvante. La séquestration des populations et toutes les tentatives d’isolement partiel n’ont jamais servi qu’à renforcer les épidémies. Les cordons sanitaires ont toujours été franchis ou tournés par les fléaux qu’ils étaient destinés à arrêter et leur ont plus d’une fois servi d’aliment. Ils peuvent réussir dans les pays presque déserts, comme les steppes de la Russie ; mais ils sont radicalement impuissants dans les contrées à population dense comme celles de l’Europe occidentale.

En sacrifiant Marseille, le Parlement d’Aix ne sauva pas la Provence, dont toutes les grandes villes, et notamment Toulon, furent ravagées par le fléau. Cette expérience aurait dû être la dernière, mais il n’en fut rien. Les séquestrations et les cordons sanitaires continuèrent à être en honneur et, en 1815, lors de la peste de Noya, on commit exactement les mêmes fautes. Le chef de la commission sanitaire, Morea, fit creuser, autour de la ville, deux fossés de six pieds de large et 1200 soldats vinrent s’établir au-delà du dernier cercle. Ils faisaient feu sur tous ceux qui voulaient le franchir pour sortir de la ville, ou pour y entrer. Trois personnes furent fusillées de cette façon et personne ne chercha plus à forcer la consigne.

L’hôpital des pestiférés était au centre de la ville. Les médecins circulaient vêtus de toile cirée, portant un masque, des gants et des sandales de bois. Pour soulever les couvertures des malades, on se servait de longues perches et on ne touchait aucun objet dans leurs salles qu’avec des pinces (1). La mortalité fut considérable. Le dernier décès fut suivi d’une triple quarantaine, à la fin de laquelle on procéda à la désinfection de la ville, en brûlant 92 pauvres maisons et en tirant 150 coups de canon (2).

Les mesures de préservation prises contre les provenances maritimes ont donné de meilleurs résultats. Les lazarets de Marseille et de Toulon ont souvent empêché la peste de se répandre en Europe et l’ont plus

(1) Dans des temps encore plus rapprochés de nous, on a revu des choses semblables. En 1841, au Caire, les moines du presbylère italien ont poussé la frayeur jusqu’à se servir de pinces pour porter l’hostie dans la bouche des mourants. Pendant l’épidémie de 1835, en Egypte, les médecins portaient encore le vêlement de toile cirée, le masque et le long bâton, tandis que nos confrères français, Rigaud et Aubert, approchaient les pestiférés et les touchaient pour les rassurer (Lettre de Ferdinand de Lesseps au ministre des affaires étrangères, 14 mars 1835).

(2) Morea, Storiu délia peste di Noja , Napoli, 1817.

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d’une fois étouffée dans leurs murs. Ces deux grands établissements se partageaient autrefois la juridiction sanitaire de tout le littoral de la Méditerranée. Les navires de l’Etat purgeaient leur quarantaine au lazaret de Toulon dont l’autorité s’exerçait depuis le Brusc jusqu’au Yar ; celui de Marseille, réservé aux galères et aux navires du commerce, rayonnait sur le reste de la côte, jusqu’aux frontières d’Espagne. Les navires venant des échelles du Levant, ou des côtes de Barbarie, ne pouvaient aborder que dans ces deux ports et, quand ils se présentaient sur un autre point du littoral, on les recevait à coups de canon.

Le lazaret de Marseille avait servi de modèle à ceux des puissances étrangères, et la peste de 1720 augmenta encore son importance. La fureur avec laquelle le fléau levantin qu’on commençait à oublier se déchaîna sur la Provence, dans cette année néfaste, rappela sur lui l’attention et fit redoubler de rigueur dans l’application des mesures sanitaires. A partir de ce moment, le lazaret de Marseille acquit une prépondérance qu’il a conservée pendant plus d’un siècle. Son intendance était consultée sur toutes les questions sanitaires intéressant l’Europe entière.

L’araisonnement des navires, leur purification, celle des marchandises et des passagers s’y accomplissaient d’après des règlements précis, basés sur l’expérience, avec un soin et une méthode qu’on ne rencontrait pas ailleurs. Aussi, les administrations étrangères envoyaient-elles souvent, à Marseille, pour s’y faire purifier, leurs navires pestiférés ou suspects. Cette supériorité reconnue par toutes les marines avait créé, en faveur de ce port favorisé du reste par sa situation, un monopole commercial qui a puissamment contribué à son développement et à sa prospérité.

Cette prépondérance ne fit que s’accroître à la suite des évènements politiques qui signalèrent la fin du siècle dernier et l’expédition d’Egypte vint augmenter encore l’importance sanitaire de Marseille. On redoutait le retour des armées anglaise et française et on s’apprêtait à leur infliger des quarantaines sérieuses, lorsqu’on l’an vu Bonaparte débarqua à Fréjus et ne voulut en subir aucune. L’intendance sanitaire était alors à l’apogée de sa puissance et il y fut question de juger et de fusiller le général en chef de l’armée d’Egypte. Heureusement pour lui qu’il ne s’était pas mis entre les mains de cette redoutable intendance devant laquelle toutes les autorités s’inclinaient. 11 leur était prescrit de la consulter en toute circonstance et il était interdit aux corps municipaux et administratifs des ports de la Méditerranée de s’immiscer dans ses actes et d’entraver ses opérations. Les hygiénistes de cette époque partageaient la confiance du gouvernement. Fodéré ne voyait rien de plus parfait que les règlements quarantenaires adoptés par le bureau de Marseille. Ils étaient en effet l’expression la plus rationnelle de la prophylaxie telle qu’on la comprenait alors, et ils ont rendu des services très réels, pendant les

trois siècles au cours desquels ils ont été appliqués sans subir de changements. Ils n’ont été modifiés qu’à partir de l’époque contemporaine, lorsque les progrès de l’hygiène ont permis d’en atténuer les rigueurs et d’en simplifier les pratiques. Nous avons vu qu’en 1815 à Noya, on était retombé dans les errements du passé.

La peste n’est pas une maladie éteinte. C’est un volcan, a dit Pariset, qui, allumé au temps de Justinien, jette des étincelles et menace de faire explosion. Depuis les petites épidémies du commencement du siècle (1), il ne s’est pas écoulé dix ans sans qu’elle se montrât quelque part, dans l’Inde, ou en Perse, en Mésopotamie, en Arabie, ou dans le Nord de l’Afrique. Enfin, en 1878, elle a reparu en Europe et a ravagé quelques villages de pêcheurs, dans le district d’Astrakan, sur les bords du Volga. Toutefois, ces manifestations localisées sur des points isolés et se produisant à de grands intervalles, avaient cessé de préoccuper les populations, lorsque de nouveaux fléaux apparurent sur la scène et vinrent démontrer de nouveau l’utilité des mesures sanitaires.

La fièvre jaune , la plus franchement exotique des maladies pestilentielles, s’était déjà montrée en Espagne, dans le cours du xvnie siècle. Elle était apparue à Cadix en 1730, 1734 et 1740 ; mais elle s’était éteinte sur place et ses apparitions n’avaient pas semé la terreur. Il en fut de même des petites épidémies qui se succédèrent sur les côtes d’Espagne et d’Italie de 1800 à 1821 (2), mais à cette dernière date, elle éclata à Barcelone, avec une telle violence, qu’elle épouvanta l’Europe. L’importation était tellement évidente que toute hésitation était impossible et qu’il fallut employer, contre la fièvre jaune d’Amérique, les moyens qu’on avait opposés jusqu’alors à la peste d’Orient.

Ce nouveau péril, survenant après un siècle de sécurité à peu près complète, réveilla les terreurs des anciens jours et les Chambres françaises, sous la pression de l’opinion publique, votèrent la loi du 3 mars 1822. Cette loi draconienne, dont l’ordonnance royale du 7 avril suivant ne fit qu’aggraver les rigueurs, rappelait les édits des anciens parlements du Midi de la France. La peine de mort, celle des travaux forcés à perpétuité ou à temps revenaient à la fin de presque tous les articles. Inapplicable par l’excès même de sa sévérité, la loi de 1822 n’en constitue pas moins, à l’heure actuelle, la base de notre législation sanitaire. En renonçant à ses sévérités, on est encore heureux d’en invoquer les principes. Le fléau contre lequel on l’avait dirigée ne justifia pas du reste les appréhensions qu’elle avait fait naître. Depuis cette époque, elle a fait de nombreuses apparitions sur le littoral Européen. Elle s’est montrée à Port de Passage, en 1823, à Gibraltar, en 1828 : on l’a vue

(1) Malte (1813), Noya (1815), Baléares (1819).

(2) En 1800, elle reparut à Cadix et dans les provinces voisines ; en 1803, elle se montra à Malaga ; en 1804 à Gibraltar et à Livourne ; en 1811 à Carlhagène et à Murcie ; en 1814 à Gibraltar ; en 1819 à Cadix.

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en 1830 à Brest, à Southampton en 1850, à Lisbonne en 1857. (Elle y causa 10.000 décès); à Saint-Nazaire en 1861, à Falmouth en 1864, à Swansea en 1865 ; mais elle s’y est éteinte sur place. Il n’en a pas été de même à Barcelone, où elle a reparu sous forme épidémique en 1870, elle a fait 2.658 victimes en moins de quatre mois.

Son domaine géographique va s’élargissant de jour en jour, avec la facilité des communications, dans toute la zone intertropicale ; elle en franchit souvent les limites et l’Europe aura peut-être un jour sérieusement à compter avec elle : mais les mesures sanitaires à lui opposer se confondent aujourd’hui avec celles que réclame le choléra qui a remplacé les deux autres fléaux exotiques dans les préoccupations de l’Europe.

§ II. — Première invasion du choléra

Le choléra a vraisemblablement existé de tout temps dans l’Inde ; il a très probablement aussi parcouru l’Europe à diverses reprises. Il est du moins difficile de ne pas le reconnaître dans l’épidémie de 1600 au cours de laquelle on lui donna le nom pittoresque de Trousse-galant ; mais, au point de vue de la prophylaxie sanitaire, son règne ne date que de la grande épidémie qui a ravagé l’Europe il y a soixante ans. Née dans l’Inde en 1812, elle gagna lentement et de proche en proche, la Perse, l’Arabie, l’Arménie, la Mésopotamie et, après un repos de six années, elle franchit les frontières de la Russie, en traversant la mer Caspienne et apparut à Astrakan en 1829. A partir de ce moment, sa marche fut rapide et régulière ; elle parcourut successivement la Russie, la Pologne et l’Allemagne : de là elle passa en Angleterre et au mois de février 1832 elle apparut brusquement à Paris. La mortalité y fut considérable. En quelques semaines, elle s’éleva à 19.402 décès pour une population de 945.698 habitants, ce qui donne une proportion de 20,51 p. 1.000. Le reste de la France subit des pertes proportionnelles.

Depuis cette épidémie, le choléra a parcouru quatre fois l’Europe; mais ses ravages ont toujours été en s’atténuant, grâce aux progrès de l’hygiène et de l’assainissement des villes. Aussi la terreur que fit naître sa première explosion s’est-elle notablement atténuée. Elle s’explique par la soudaineté de son apparition et par la bizarrerie de sa marche. Son allure désordonnée déroutait complètement les idées que le cours régulier de la peste avait introduites dans la police sanitaire. Il semblait se jouer de toutes les entraves qu’on chc-rchail à lui opposer, il franchissait les cordons sanitaires ; il revenait brusquement sur ses pas. On l’avait vu s’élancer en trois bonds de Londres à Paris et s’y montrer, au même instant, dans plusieurs quartiers à la fois.

L’impossibilité de lui barrer la route apparut en Allemagne dans toute

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son évidence. La Prusse orientale essaya de préserver son territoire, en établissant partout des cordons sanitaires et des lazarets. On mit sous le séquestre les hôpitaux, les quartiers envahis et la mortalité y fut plus grande qu’en Russie où ces précautions n’avaient pas été prises. Dantzig, où on avait mis en jeu toutes les mesures d’isolement, subit des pertes effrayantes, et le cordon sanitaire dont on entoura Berlin n’empêcha pas le fléau d’y entrer.

En France, on ne donna pas dans ces exagérations. Les ordonnances royales des 25 août et 15 septembre 1831 se bornèrent à créer des intendances sanitaires dans les chefs-lieux des vingt départements les plus rapprochés de la frontière, des commissions de même espèce dans les sous-préfectures de ces départements et des lazarets provisoires pour recevoir les marchandises provenant d’outre-Rhin ; encore reconnut-on bientôt l’inutilité de ces mesures qui furent supprimées par la circulaire du 1er mai 1832.

On ne peut assurément pas blâmer les autorités d’alors de n’avoir pas eu recours à des moyens reconnus illusoires pour arrêter l’épidémie ; mais on ne peut pas les excuser de n’avoir rien fait pour la combattre. On n’avait pris aucune disposition à Paris pour recueillir, isoler et soigner les malades ; on ne s’était même pas préoccupé de la nécessité d’enterrer les morts. Le service des pompes funèbres fut immédiatement débordé et les enterrements réguliers ne furent plus possibles. Paris présenta alors l’aspect le plus lugubre. Les nuits surtout étaient sinistres. De grands feux allumés dans les carrefours projetaient des lueurs d’incendie sur les maisons voisines. Dans les rues complètement désertes, on voyait passer des tapissières, des tombereaux, des fourgons d’artillerie. Au bruit qu’ils faisaient en roulant sur le pavé, les habitants des maisons en sortaient avec leurs morts, pour les déposer dans ces voitures qui les emportaient aux différents cimetières. On y avait creusé de profondes tranchées, où les cadavres étaient couchés côte à côte, à peine recouverts d’une légère couche de chaux vive, sur laquelle on amoncelait la terre préalablement rejetée sur les côtés.

On aurait pu épargner à la population ce supplément d’épouvante et atténuer la mortalité à l’aide de précautions très simples, mais à cette époque les idées contagionistes étaient battues en brèches de toutes parts. La doctrine de Broussais était à l’apogée de sa faveur ; elle avait sapé les bases traditionnelles de la médecine et supprimé la spécifilité des maladies comme la contagion. Cette doctrine décevante trouvait un appui dans les expériences aussi courageuses que peu concluantes de Clot-Bey, de Bulard et de Chervin. Sous l’influence de ce courant d’opinion, le scepticisme médical pénétra dans l’administration ; les règlements sanitaires tombèrent en désuétude ; les ordonnances relatives au choléra furent abrogées et on attendit l’épidémie avec une résignation et une inertie orientales qui contribuèrent certainement à augmenter ses ravages.

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La doctrine qui niait la transmissibilité des maladies ne pouvait pas se borner au choléra. Il n’y avait pas de raison pour qu’on ne l’appliquât pas à la peste et cela ne tarda pas à arriver. Les médecins que nous avons cités plus haut et qui avaient acquis en Egypte une compétence que personne ne pouvait leur contester, entreprirent, contre les quarantaines, une campagne qu’ils poursuivirent d’abord dans la presse médicale, puis à l’Académie de médecine.

La longue discussion qui en fut la conséquence montra l’insuffisance radicale des notions qu’on possédait alors sur les maladies pestilentielles.

Prus, dans son rapport sur X&pesteel les quarantaines , qui est demeuré célèbre, étudia la question à fond et sans s’associer aux idées anticontagionistes. Il fit la part des exagérations dans un sens comme dans l’autre, et conclut en indiquant les réformes qu’il y avait lieu d’introduire dans notre système de prophylaxie sanitaire. Au cours de la discussion, l’insuffisance des documents produits avait frappé les yeux de tout le monde. On avait compris qu’il fallait avant tout s’éclairer sur ce qui se passait dans le Levant, et, comme il était impossible pour cela de s’en rapporter aux autorités locales, Bégin, se faisant l’interprète d’une pensée qui était dans l’esprit de tous ses collègues, proposa d'attacher des médecins sanitaires français aux principales stations de la Méditerranée. L’Académie adopta cette proposition ; Prus la traduisit dans son rapport ; elle fut soumise au ministre et l’institution des médecins sanitaires fut créée par l’ordonnance royale de 1847. Six postes furent d’abord fondés (1) ; plus tard on en éleva le nombre à huit. Leur mission consistait à s’enquérir de l’état sanitaire de leur résidence et à en informer les consuls. Des instructions très détaillées leur prescrivaient de recueillir tous les renseignements possibles sur la marche de la peste, sur les mesures que lui opposaient les autorités du pays et sur les résultats qu’ils en obtenaient. Ils devaient se livrer à toutes les recherches scientifiques susceptibles d’éclairer la question et consigner les renseignements de tout genre qu’ils pouvaient se procurer sur des registres sanitaires et dans leur correspondance officielle (2).

Les médecins sanitaires français ont rendu à l’hygiène autant de services qu’au commerce. Ils ont fait évanouir le fantôme de la peste qui obsédait encore les esprits, en prouvant, par une enquête sérieuse et prolongée, qu’elle n’était endémique ni en Turquie ni en Egypte, où elle ne s’était pas montrée depuis 1844. Ils ont élucidé la plupart des problèmes relatifs au mode de transmission de la maladie. Ils ont en un mot rempli, avec une vigilance sans égale, leur rôle de sentinelle avancée de la France en Orient, pour tout ce qui concerne la santé publique, qu’il s’agisse de la

(1) Les titulaires de ces premiers emplois furent Eauvel à Constantinople, Burguières à Smyrne, Prus à Alexandrie, Willemin au Caire, Suquet à Beyrouth, Amstein à Damas.

(2) Instructions pour les médecins sanitaires européens dans le Levant (Recueil des travaux du Comité consultatif d’hygiène publique de France , t. I, p. 1, 1872),

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peste ou du choléra. Grâce à cette institution, il a été possible d’atténuer la rigueur des mesures préventives qui frappaient les provenances du Levant dans les ports de la Méditerranée et de réformer le régime sanitaire que le passé nous avait légué. Le décret du 24 décembre 1850 a consacré cette transformation.

Sa promulgation fut hâtée par la seconde invasion du choléra. On avait, comme nous l’avons dit, supprimé les mesures sanitaires prises contre lui en 1831 et les populations de notre littoral méditerranéen, en voyant les précautions dont on s’entourait dans les ports d’Italie, réclamaient énergiquement des moyens de préservation analogues. Le décret du 24 décembre 1850 leur donna satisfaction, tout en atténuant, dans une proportion considérable, les sévérités de l’ancien système et en diminuant les entraves apportées au commerce. Il dispensait de la patente et des formalités administratives, les bateaux de pêche, les bateaux-pilotes, les caboteurs qui ne font qu’entrer et sortir des ports. Il n’imposait à ces derniers qu’un droit de reconnaissance à l’arrivée. Il consacrait l’adoption d’un minimum et d’un maximum pour la durée des quarantaines, principe qui devait entrer désormais dans la pratique et supprimait un grand nombre d’abus.

Le décret de 1850 modifiait complètement le personnel et les attributions des autorités sanitaires dans les ports (1). Quant à l’intendance sanitaire de Marseille qui avait voulu maintenir, envers et contre tous, ses privilèges, elle avait été supprimée quelque temps auparavant par le décret du 10 août 1850. Ce décret répondait tellement bien aux aspirations et aux besoins de l’époque qu’il fut confirmé, en presque tous les points, par la conférence internationale qui allait inaugurer la période nouvelle dans laquelle entraient les institutions sanitaires.

§ III. — Ère des congrès internationaux

Pendant que la France introduisait dans son système sanitaire les modifications profondes que nous venons d’indiquer, les autres États de l’Europe laissaient peu à peu tomber leurs règlements en désuétude et mettaient la plus grande négligence dans leur application. Chaque pays avait son régime particulier. On admettait librement, dans certains ports, des provenances qu’on repoussait ailleurs ; les quarantaines n’avaient d’autres limites que celles que leur imposait le bon plaisir des autorités locales à peu près indépendantes du pouvoir central. Les taxes sanitaires variaient d’un pays à l’autre, et cette diversité dans les règlements pro-

(1) Pour les détails et l'application du décret de 1830, voyez Léon Colin, article Quarantaine du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales , 3e série, t. I, p. 57.

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voquait. partout des plaintes d’autant plus vives que les communications s’étaient considérablement multipliées depuis la création des lignes de paquebots à vapeur qui sillonnaient la Méditerranée dans tous les sens.

L’Angleterre avait pris un parti plus radical. Elle avait aboli toute entrave imposée au commerce du Levant. Elle mettait en pratique les idées de John Howard, de Mac-Lean, de Chervin, d’Aubert-Roche, et elle y est toujours restée fidèle. L’Autriche, au contraire, avait maintenu des règlements d’une sévérité excessive ; mais ils étaient le plus souvent éludés pour les provenances de Turquie par voie directe et pour les paquebots de la ligne de Trieste, à laquelle on voulait assurer l’avantage des communications rapides avec Alexandrie et Constantinople. En Russie, il n’y avait dans les règlements ni unité ni applications régulières.

A côté de ces hésitations, nous ferons remarquer la constance avec laquelle les Etats-Unis d’Amérique persistaient dans la voie où ils étaient entrés en 1821 et appliquaient avec persistance les règlements qui, depuis cette époque, les avaient débarrassés de la fièvre jaune.

I. Conférences de Paris (1851 et 1859). — Au milieu de ces incohérences, une idée nouvelle commençait à germer dans les esprits. On comprenait à la fin que toutes les nations sont solidaires pour ce qui concerne la santé publique et qu’elles ne peuvent arriver à aucun résultat sérieux, en matière de prophylaxie sanitaire, qu’en se concertant pour une action commune. L’adoption d’un code sanitaire international s’imposait comme une nécessité inévitable. Le gouvernement français prit l’initiative et provoqua la réunion, à Paris, d’une conférence destinée à jeter les bases d’un système sanitaire uniforme. Elle s’assembla en 1851. Mélier, pour diriger la discussion, rédigea un programme qui fut agréé par les gouvernements intéressés. Douze puissances y furent représentées (1). Leurs délégués convinrent de prime abord d’écarter toutes les discussions d’ordre purement scientifique ; on s’en tint aux faits généralement acceptés. L’entente s’établit facilement sur ces bases ; mais, lorsqu’il s’agit de passer à la ratification de la convention, le Portugal et le Piémont furent les seuls à s’unir à la France pour donner leur adhésion au projet. Celui-ci, ainsi que le règlement international qui y était annexé, furent mis en vigueur en France par le décret impérial du 4 juin 1853 (2) qui, jusqu’en 1876, a été la base de notre système sanitaire.

Ce décret, qui ne comprenait pas moins de 137 articles, constituait un progrès considérable sur la réglementation du passé. La Conférence de

(1) Autriche, Deux-Siciles, Espagne, Etats Romains, France, Grande-Bretagne, Grèce, Portugal, Russie, Sardaigne, Toscane et Turquie.

(2) Décret impérial portant promulgation de la convention sanitaire internationale conclue entre la Sardaigne et diverses autres puissances maritimes le 27 mai 1833.

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1851, bien qu’elle n’eût pas abouti, avait eu l’avantage de provoquer une étude bien complète des institutions sanitaires et l’élan était donné pour la réunion de Conférences nouvelles qui ne tardèrent pas à s’assembler. A cette époque, en effet, l’opinion publique, éclairée par les épidémies qui se succédaient à de courts intervalles, revenait peu à peu aux idées contagionistes et les quarantaines reprenaient faveur.

La principale cause de l’insuccès de la Conférence de 1851 avait été le règlement annexé qui assujettissait les états contractants à un système administratif uniforme ayant pour inconvénient grave de contrarier les habitudes propres à chaque pays.

On essaya de remédier à ce défaut en 1859, par une nouvelle réunion convoquée également à Paris, composée exclusivement de diplomates et qui eut pour mission de reviser l’œuvre de 1851. Le résultat fut un nouveau projet de convention donnant une plus large part à la liberté d’action de chaque état. Le règlement international était supprimé, mais on avait eu soin d’en introduire les points fondamentaux dans la convention.

La Conférence de 1859 n’avait donc d’autre but que de reviser, en les simplifiant, les résolutions votées en 1851. Mais la guerre d’Italie survint, la Conférence se sépara sans aboutir à l’entente espérée, et même dès 1865, la convention de 1851 fut dénoncée par le gouvernement italien et par le Portugal qui reprirent chacun leur liberté d’action.

IL Conférence de Constantinople (1866). — Depuis cette époque, il n’y avait plus aucun traité pour aucun des gouvernements européens, lorsque en 1885, éclata, avec une rapidité foudroyante, une grave épidémie de choléra. Les populations du Midi furent terrifiées ; l’Europe comprit qu’elle ne pouvait rester chaque année à la merçi du pèlerinage de la Mecque ; le gouvernement français prit l’initiative d’une Conférence internationale, convoquée à Constantinople, ce centre stratégique de toute action contre le choléra.

Cette Conférence, réunie en 1886, avait uniquement pour objet le choléra considéré au point de vue étiologique et prophylactique. Elle devait proposer les mesures les plus aptes à prévenir de nouvelles invasions de cette maladie en Europe.

Tous les Etats de l’Europe et la Perse furent convoqués. Ce fut la troisième Conférence internationale. C’est à partir de ce moment que les quarantaines furent établies sur des bases réellement scientifiques. Tout en acceptant en effet que les quarantaines avaient été souvent mal employées, la Conférence a proclamé les heureux effets du système protecteur, et elle a établi en principe que les mesures restrictives, connues d’avance et appliquées préalablement, sont beaucoup moins préjudiciables au commerce et aux relations internationales que la perturbation qui frappe l’industrie et les transactions commerciales à la

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suite d’une invasion de choléra. Elle a montré que les quarantaines ont une efficacité d’autant plus grande qu’elles sont appliquées plus près du foyer d’origine de la maladie ; elle a précisé les endroits voisins de la mer Rouge où les postes sanitaires devaient être placés, et moi-même, dans une mission qui m’a été confiée à ce sujet, j’ai essayé de déterminer les points d’observation de la frontière russo-persane qui devaient protéger l’Europe contre le choléra (1).

Cette mission avait un second but ; je devais insister auprès du gouvernement persan pour qu’il s’associât sérieusement à nos efforts contre le choléra et en particulier pour qu’il donnât une suite convenable au fonctionnement régulier du Conseil de santé de Téhéran institué sans résultat depuis 1869. Le vote des délégués étrangers devait surtout être demandé.

La Conférence de Constantinople ne fut suivie d’aucune convention diplomatique, mais composée de tous les Etats de l’Europe, d’un délégué d’Egypte et d’un délégué de Perse, ayant mis huit mois à l’accomplissement de sa tâche, ayant étudié d’une façon très complète les solutions pratiques demandées, elle eut une grande influence sur le régime sanitaire de chaque Etat, régime qui fut plus ou moins modifié suivant les principes qu’elle avait posés.

Nous ajouterons même que la Turquie dans la Méditerranée et la mer Rouge, l’Angleterre dans l’Inde, exécutèrent une partie des mesures que la Conférence avait recommandées.

III. Conférence de Vienne (1874). — La quatrième Conférence internationale réunie à Vienne (2) au mois de juillet 1874, sous les auspices du gouvernement austro-hongrois, avait pour objet de re viser l’œuvre de la Conférence de Constantinople. Elle devait reprendre à nouveau les questions relatives à l’étiologie du choléra et rechercher s’il n’était pas possible d’arriver à une entente internationale sur les mesures prophylactiques à mettre en vigueur contre cette maladie. On espérait que les difficultés pratiques qui avaient été l’écueil des conférences antérieures pourraient être facilement tranchées et donner lieu à une convention sanitaire.

Les questions scientifiques furent résolues à Vienne dans le même sens qu’à Constantinople. Les questions relatives aux procédés de désinfection ont été à peine effleurées malgré leur importance.

Lorsqu’un navire arrivait dans un port, on en faisait la Révision , on débarquait les malades dans un lazaret et on donnait libre pratique aux personnes restées saines en apparence, après leur avoir fait prendre un bain d’eau de chaux.

(1) La partie historique de ce chapitre est l’œuvre personnelle de M. Proust (Note de la Direction).

(2) Je représentais la France avec Fauvel et M. de Ring à la Conférence de Vienne.

Il YGIÈNE I NTEKNATIüN A LE.

La Conférence avait un second but, et c’était là son côté le plus original ; le gouvernement austro-hongrois proposait l’institution d 'une commission internationale permanente ayant pour but l’étude et la prophylaxie des maladies épidémiques.

Il y avait donc déux projets de convention internationale ; l’un relatif aux mesures prophylactiques contre le choléra : l’autre, concernant la création d’une commission permanente des épidémies. Ces deux projets, que devaient sanctionner les résolutions de la Conférence, furent suivis de négociations diplomatiques qui n’ont pas abouti.

Dans l’impossibilité de s’entendre, on laissa à chaque Etat la liberté de se conduire à sa guise. Chaque puissance prit les mesures qui lui convinrent. La France en profita pour reviser de nouveau son organisation sanitaire et pour réunir, en un seul document, les anciens règlements enchevêtrés les uns dans les autres et devenus d’une application difficile. Ce travail de révision fut confié à une commission mixte présidée par Tardieu. Elle élabora le Règlement de police sanitaire maritime du 2 février 1876, qui a été en vigueur jusqu’en 1896. Ce règlement, qui fut l’œuvre de Fauvel, qui porte l’empreinte de son esprit lucide et de son expérience approfondie, prévoyait, dans ses 130 articles, tous les cas qui pouvaient se présenter. Tout en maintenant les garanties indispensables à la santé publique, il faisait disparaître, sans retour, les mesures vexatoires et inutiles contre lesquelles le commerce protestait sans cesse ; il substituait une législation claire et complète à la confusion des règlements antérieurs (1).

IV. Conférence de Washington (1881). — Je ne parlerai que pour mémoire de la cinquième Conférence qui se tint en 1881 à Washington, et qui eut exclusivement pour but la prophylaxie de la fièvre jaune. On semble croire aux États-Unis que la fièvre jaune y est toujours importée, principalement de Cuba. Une commission, envoyée en 1879 à la Havane, a énuméré les améliorations indispensables pour supprimer à Cuba cette maladie. Elle estime à 20 millions de dollars la dépense nécessaire pour assurer l’approvisionnement en eau potable, la construction d’égouts, le pavage des rues, etc.

La génération actuelle n’est pas destinée à voir ces améliorations, dit le rapport. Aussi, la commission américaine fut-elle d’avis que les États- Unis ne pourront éviter l’invasion de la fièvre jaune qu’en prohibant l’entrée dans leurs ports pendant la saison dangereuse de tous les navires infectés.

Les résolutions de la Conférence pouvaient être ultérieurement consacrées par une convention internationale, mais l’entente ne s’établit pas.

(1) Le règlement du 2 février 1876 a été publié in extenso, avec le rapport qui le précède, dans le tome V du Recueil des travaux du Comité consultatif d'hygiène publique de France , Paris, 1876.

Encyclopédie d’hygiène. — VIII

HYv’.IÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE.

Y. Conférence de Rome (1835). — La sixième Conférence se . réunit à Rome le 20 mai 1885 (1) ; elle était composée des représentants des divers États de l’Europe, des États-Unis de l’Amérique du Nord, du Mexique, des divers États de l’Amérique du Sud, de l’Inde, de la Chine et du Japon. Elle ne fut suivie d’aucune convention diplomatique.

Plus tard, le 12 août 1890, le gouvernement italien communiqua aux puissances une note verbale demandant la réunion d’une nouvelle Conférence sur la prophylaxie internationale contre les épidémies d’origine asiatique. Le gouvernement français accepta la proposition italienne qui, non agréée par d’autres puissances, n’eut pas de suites.

De cet insuccès des six Conférences, il serait néanmoins injuste de conclure que leur réunion n’a pas eu d’influence sur la pratique sanitaire des divers États. Ces réunions, en effet, ont contribué à faire disparaître, un peu trop lentement peut-être, les mesures excessives, absurdes, et même barbares, usitées jusqu'alors. Les Conférences, par les discussions auxquelles elles donnent lieu, par les échanges d’idées entre les représentants sanitaires des divers pays, par les raisons données des décisions prises, ont une tendance à rendre les mesures plus rationnelles, moins rigoureuses, plus uniformes, de sorte que, même en l’absence d’une convention, il est impossible de ne pas reconnaître qu’elles ont été le point de départ d’améliorations successives.

VI. Préliminaires de la Conférence de Venise. — A Rome, il était interdit de s’occuper des questions sanitaires touchant l’Egypte, la mer Rouge et le canal de Suez. Cependant, quel que soit le programme adopté par une Conférence internationale convoquée pour chercher les moyens qui protégeront le plus sûrement l’Europe contre une épidémie de choléra, que ce programme embrasse tout un ensemble de vues ou soit limité à certains points particuliers, une des questions les plus importantes et d’où dépend surtout la préservation de l’Europe est la défense de la mer Rouge et l’installation d’un système de protection sur cette mer.

Il faut absolument, ainsi que l’a dit Fauvel, empêcher la communication directe des navires provenant des régions contaminées de l’Inde et de l’Extrême-Orient avec l’Egypte, la Méditerranée et l’Europe. Aussi cette question a-t-elle été la première qui ait été examinée à la Confèrence cle Venise, en 1892.

Avant de se rendre à Venise, il était nécessaire d’aller étudier surplace diverses questions qui devaient être traitées à la Conférence. C’est dans ce but que je fus chargé d’une mission en Egypte. Il fallait d’abord préciser la réglementation des navires venant de l’Extrême-Orient, voir le canal de Suez, rechercher si un navire pouvait toujours le traverser

(1) A Rome, la France était représentée par MM. Decrais, Brouardel, Proust et Rochard.

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dans l’isolement, quelles précautions on devait prescrire pour assurer le passage en quarantaine, constater si les mesures actuellement ordonnées étaient régulièrement appliquées, à quelles irrégularités, à quels abus la réglementation pouvait donner lieu. Je voulais également constater l’état dans lequel se trouvaient les lazarets de l’Egypte, choisir le point où doit être établie la visite sanitaire des navires qui, venant de l’Extrême- Orient, traversent la mer Rouge et le canal de Suez pour gagner l’Egypte, la Méditerranée et l’Europe. Où devait-on établir l’hôpital et l’établissement d’assainissement et de désinfection pour l’équipage et les passagers des navires suspects ou contaminés ? Enfin il était intéressant de connaître l’opinion des autorités égyptiennes et anglaises de l’Egypte sur la conférence qui devait se réunir.

Le récit de quelques incidents survenus sur le canal donnera une idée de la façon dont la surveillance sanitaire était alors exercée.

Le fait du Gomno, qui s’est passé en 1883 à Suez, montre comment l’arraisonnement s’v faisait à cette époque. Le 18 juillet 1883, arrivait sur la rade de Suez le navire anglais Govino, venant de Bombay. L’agent sanitaire qui avait procédé à l’arraisonnement en rade allait s’en retourner, en donnant libre pratique au bâtiment, quand il apprit d’un chauffeur égyptien qu’il y avait à bord un individu mort depuis deux heures. Le capitaine avait dissimulé le fait. Prévenu, le Dr Frede, attaché au poste sanitaire de Suez, se rendit lui-même sur le Govino. 11 trouva également embarrassés et le capitaine qui n’avait rien dit et le chauffeur qui avait déclaré la présence du mort et se disait son parent. On finit toutefois par faire voir au médecin le cadavre entouré de liens et prêt à être immergé à l’arrière du bâtiment où on l’avait caché. Malgré les regards et les intimidations du capitaine, le chauffeur avoua enfin que son camarade ou parent venait de mourir deux heures seulement avant l’arrivée du navire. 11 ajoutait qu’il avait été trouvé malade cinq à six jours après le départ de Bombay et qu’il avait succombé à une maladie dont il ignorait la nature. L’examen du cadavre donna au J)r Frede tout lieu de penser que la mort du chauffeur égyptien avait été causée par le choléra. Il eut l’idée de procéder à l’autopsie. Mais le président du conseil d’Alexandrie envoya le navire à Djeb-el-Tor et le cadavre fut inhumé aux Sources de Moïse. On garda le silence sur cette affaire ; il y eut plus, car il parait que le médecin de Suez fut accusé de zèle intempestif.

En 1891, bien qu’il y ait déjà eu amélioration, la surveillance en rade de Suez n’était pas suffisante, le personnel quarantenaire était défectueux. Avant le pèlerinage, on enrôlait des Barbarins et des Soudaniens se trouvant sans travail et on en faisait des gardiens sanitaires. Le nombre des officiers sanitaires qui accompagnent les navires était insuffisant. En 1891, un photographe italien avait été chargé de ces fonctions.

Pendant que les navires en quarantaine, en rade de Suez, y font leur

308 HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE

charbon, leur eau, leurs provisions, il y a toujours des rapports entre les passagers des navires suspects et les nombreux bateaux arabes d’approvisionnement. ou de contrebande, rapports que ne saurait empêcher le nègre affublé d'une écharpe jaune que l’on place dans ces embarcations. Je citerai l’exemple suivant : Une barque citerne s’approche du Sahel, bateau de pèlerins en quarantaine. Comme l’opération se faisait lentement à l’aide d’une pompe à bras, des pèlerins descendirent dans la barque pour puiser dans la citerne avec leurs outres, leurs cruches, etc., ce qui n’empêcha pas la même citerne d’aller, aussitôt après, porter de l’eau à d’autres navires, aux paquebots qui n’étaient point en quarantaine et qui allaient partir pour le nord ou le sud.

Je signalerai également l’absence de précautions à l’égard des aliments et de l’eau destinés aux pèlerins. Les hadjis rapportent presque tous de l’eau du puits sacré de Zem-zem qu’ils ont puisée à la Mecque. Ils en remplissent des outres et des bonbonnes soigneusement ficelées qui échappent à toute surveillance. Je dois faire remarquer toutefois qu’ayant prié M. Netter, en 181)1, d’examiner cette eau au point de vue microbiologique, il n’y trouva point le microbe de Koch, bien qu’elle ait été puisée à la Mecque en 1891, au moment où le choléra y régnait.

On m’a cité également de nombreux abus : Le règlement impose aux individus venant des Indes à Suez un séjour de quinze jours dans cette ville avant de se rendre au Hedjaz. Or, une dizaine d’indiens riches, arrivés dans ces conditions à Suez, par un paquebot anglais, ont pu partir pour Djeddab dès le lendemain, avec un certificat de séjour de quinzaine délivré à ces Indiens par un fonctionnaire de la santé de Suez. On a rapporté également le fait d’un médecin arabe de Djeb-el-Tor, ayant reçu 4.500 francs environ pour laisser partir des pèlerins avant l’achèvement de leur quarantaine. Il serait donc très utile de faire exercer la surveillance par des agents plus intelligents, plus énergiques, moins sensibles à la séduction, de choisir par exemple quelques anciens sous-officiers des armées européennes. Les croiseurs chargés de surveiller la traite pourraient aussi être utilement employés au service de la santé européenne, en obligeant les embarcations arabes traversant la mer en temps de pèlerinage à aborder dans un port sanitairement surveillé. II serait utile aussi que nos pèlerins algériens et tunisiens fussent accompagnés par un médecin dans les différentes phases du pèlerinage : qu’ils fussent divisés en un certain nombre d’escouades ayant chacune son cheik qui serait responsable des pèlerins soumis à sa direction. Cette réforme, dont m’a entretenu M. Labosse, consul de France à Djeddab, a été depuis accomplie.

Le point fondamental du système que j’avais le projet de présenter à la Conférence de Venise, consistait dans l’organisation sanitaire à établir à l’entrée du canal pour tous les navires provenant de l’Extrême-Orient. Dans ce système, il fallait prévoir la construction d’un hôpital et d’un

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établissement d’assainissement et de désinfection. 11 était impossible de songer un instant, comme cela se faisait alors, à envoyer à Djeb-el-Tor les navires ordinaires (1) suspects ou infectés. Ce dernier poste devait être réservé exclusivement aux navires à pèlerins. Plusieurs localités avaient été mises en avant pour la création de la nouvelle station sani taire et je devais, par un examen fait sur place, décider celle que je proposerais au choix de la Conférence.

Deux localités, situées dans le voisinage de Suez, à 18 ou 20 kilomètres de cette ville et à une certaine distance de l’entrée du canal, l’Attaka et les Sources de Moïse, devaient principalement fixer l’attention. On a fait valoir en faveur de l’Attaka, près des carrières Dussaud, plusieurs raisons importantes ; le mouillage est convenable ; les navires peuvent accoster près de terre et par des fonds suffisants ; la plage est pierreuse et va en s’élevant jusqu'aux montagnes qui lui forment un contrefort ; la distance qui sépare ce mouillage de Suez est d’environ 12 kilomètres ; l’eau du canal d’eau douce pourrait être amenée jusque-là, mais avec des frais assez considérables ; toutefois il y a lieu de remarquer que, pendant l’été, il n’y a absolument aucune brise et que la température y est insupportable. En outre, on peut venir directement de Suez à l’Attaka par terre sans avoir aucun obstacle à franchir, tandis que du côté de l’est, le canal maritime sépare la ville de Suez de l’autre localité dite Sources de Moïse. C’est, là, pour l’Attaka, au point de vue de l’isolement, une condition d’infériorité.

La localité dite « Sources » ou Fontaines de Moïse (Aïoun-Mouça), située vers l’est et le sud-est, est à 18 ou 20 kilomètres de Suez, au-delà du canal qui le sépare de la ville. L’isolement y est donc plus facile, car il faut traverser la mer ou tout au moins le canal maritime pour aborder en Egypte proprement dite. Le mouillage est aussi favorable qu’à l’Attaka, et déjà un grand nombre de navires ont fait quarantaine dans cette partie de la rade. L’eau qui s’y trouve sous le nom de Sources de Moïse, donnée par des puits, est saumâtre et ne sert guère qu'à l’arrosage des jardins de cette sorte d’oasis où des légumes et des productions maraîchères sont l’objet des soins de quelques Arabes. L’approvisionnement en vivres et en eau potable se fait facilement par la mer ; l’eau du canal d’eau douce est apportée par des bateaux citernes. Enfin, on pourrait à la rigueur installer des machines distillatoires comme cela a lieu dans toute cette région de la mer Rouge où il n’y a pas d’eau potable. La température extrêmement élevée pendant l’été, comme dans tout le désert, est cependant atténuée par l’existence d’une brise à peu près permanente. Il y a là un emplacement convenable pour un établissement d’isolement et de désinfection. On s’en est d’ailleurs déjà servi : on a établi une digue dans de bonnes conditions et qui facilite beaucoup les

I) Ou appelle navires ordinaires ceux qui ne portent pas de pèlerins.

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débarquements. J'ai pu aussi constater que quatre bâtiments y étaient déjà construits : 1° un pour les gardiens, servant de magasin : un pavillon renfermant 14 chambres et 2 cuisines ; 3° une construction dans laquelle se trouve une étuve à désinfection système Herscher ; mais la séparation n’est pas suffisante entre les objets à désinfecter et ceux qui ont déjà subi cette opération : 4° enfin une buanderie. Il n’y avait donc qu’à perfectionner et à étendre ce campement des Sources de Moïse auquel pour les raisons indiquées on devait donner la préférence sur celui de l’Attaka.

VII. Conférence de Venise (1892). — La conférence s’était réunie sur l’initiative du gouvernement austro-hongrois.

L’article fondamental du protocole proposé d'abord par l’Autriche et l’Angleterre était ainsi conçu :

« Les bâtiments anglais à destination d'un port du Royaume-Uni, infectés ou non, seront libres de passer le canal de Suez en quarantaine ».

Ainsi donc le protocole demandait le passage en quarantaine pour les navires anglais venant de l'Inde et de l’Extrême-Orient. Or, le passage en quarantaine formulé de cette façon nous semble présenter de graves inconvénients. Le canal de Suez est fort étroit dans quelques-unes de ses parties. Les communications sont difficiles à empêcher sur beaucoup de points et dans les endroits de garage.

En outre, un certain nombre de chauffeurs sont pris à Port-Saïd et à Ismaïlia pour les navires qui se rendent dans l’Extrême-Orient. Ils complètent l’équipage de ces navires. Au retour, ces chauffeurs débarquent de nouveau, soit à Ismaïlia, soit à Port-Saïd. Or, il est bien difficile d’empêcher ce débarquement, même quand il est dangereux.

C’est du reste ainsi que le choléra a été transmis en Egypte en 1883 par un chauffeur qui venait d’un vapeur anglais, le Timour.

Le passage en quarantaine ne peut être non plus concédé aux navires d’une seule puissance. Je rappelle qu’on l'avait demandé primitivement pour les seuls bateaux anglais. Les compagnies de navigation des autres Etats seraient fondées à réclamer contre une faveur qui les placerait au point de vue de la durée du trajet dans un état d’infériorité marquée. Il doit y avoir, à ce point de vue comme aux autres, égalité absolue entre les pavillons des différents Etats, et la même faculté doit être accordée à toutes les puissances de la Méditerranée. Mais comme la distance est très courte entre Port-Saïd et la plupart des ports que baigne cette mer, le danger se trouverait sensiblement accru. En outre, une fraude est toujours possible malgré les précautions indiquées par le protocole. En 1890, un navire anglais, le Fulford, est venu débarquer à Pauillac, bien que le capitaine, pour obtenir le passage en quarantaine, se fût engagé à aller directement en Angleterre. Or, il suffit d’une fraude pour qu’un navire sur mille apporte le choléra en Europe et y provoque une épi-

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démie qui sévira pendant plusieurs années, causant une mortalité considérable et ramenant pour la Méditerranée, l’Europe et l’Amérique les quarantaines excessives et incohérentes, les troubles et les gênes pour le commerce et la navigation.

Le passage en quarantaine, s’il est accordé en principes, ne doit l’être que pour des cas spéciaux et pour des navires qui ne peuvent compromettre la santé de l’Egypte, de la Méditerranée et de l’Europe. Je demandai à la Conférence de lui exposer comment à mon sens le programme austro-anglais devait être modifié.

La défense de l’Egypte et du canal de Suez est d’autant plus importante que, lorsque le choléra franchit ces barrières, l’Europe entière est menacée ; les diverses nations sont successivement envahies, et après son importation en Europe, le choléra,' comme cela a été constaté plusieurs fois, gagne l’Amérique. Il est donc d’un grand intérêt public d’exercer, à l’entrée du canal de Suez, une surveillance sérieuse, capable d’empêcher la communication directe entre les ports de l’Inde et de l’Extrême-Orient d’un côté, l’Egypte et la Méditerranée de l’autre.

Cette surveillance est d’autant, plus nécessaire que nous ne pouvons adopter la doctrine anglo-indienne qui donne patente nette aux navires partant d’un port de l’Inde, tant que ce port n’est pas le siège d’une grande épidémie et bien que le choléra se montre à l’état endémique.

J’ajoutais que, si nous voulons diminuer et même supprimer les quarantaines dans la Méditerranée et en Europe, il est indispensable d'exercer la surveillance la plus attentive sur le canal de Suez.

Je précisais ensuite le traitement applicable à chaque catégorie de navires. Ces navires, provenant de régions contaminées ou suspectes, devaient être divisées en trois classes : navires indemnes , navires suspects et navires infectés.

Au lieu d’apprécier l’état d’un navire par sa provenance, je proposais de le caractériser par sa situation sanitaire actuelle. Je demandais des facilités aussi grandes que possible quand le navire est reconnu sain, des mesures sérieuses mais non vexatoires contre tout navire infecté ou suspect.

En 1886, il était passé par le canal de Suez 3,100 navires.

En 1887 — 3,137 —

En 1888 - 3,440 -

En 1889 — 3,425 —

En 1890 — 3,389 ' —

Voyons maintenant comment ces chiffres peuvent se répartir dans les classes que j’avais indiquées.

De 1885 à 1891, il n’est passé que 2 navires infectés , et tous deux en 1886. C’était Y Euphrate et le Golfe-du- Mexique, venant l’un de Bombay, l’autre de Calcutta. Ils avaient eu du choléra 6 jours avant l’arrivée à Suez ; l’un avait eu 6 cas, l’autre 5.

312 HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE

Quant au nombre des navires suspects ayant passé le canal, il est le suivant :

En 188a En 1886 En 1887 En 1888

En 1889 9

En 1890 un seul.

En 1891 7

Voilà donc 50 navires seulement qui auraient été arrêtés pendant le temps nécessaire pour la désinfection aux Sources de Moïse, et encore sur ces 50 navires il en est 30 qui ont passé le canal en quarantaine, de sorte que 20 seulement se seraient trouvés dans la situation de navires suspects retenus à Suez pour y subir la désinfection.

Ainsi, au total, dans l’espace de sept ans, 20 navires suspects retenus à Suez et 2 navires infectés.

Or, y a-t-il parité entre cette gêne insignifiante pour 22 navires en sept ans sur plus de 20,000 à 24,000 navires, et le danger d’importer de nouveau le choléra en Europe, en supprimant toute mesure protectrice et en laissant passer librement le canal aux navires infectés. J’ajoutais que si l’on prenait plus de précautions dans les ports, au moment du départ des navires et pendant la traversée, on aurait encore à réduire ce chiffre déjà si minime. La tendance de la science sanitaire actuelle est de substituer aux mesures que l’on prend à l’arrivée, les mesures au point de départ et pendant la traversée. Si, en effet, dans les régions contaminées, on surveillait mieux les embarquements des passagers, si on prenait la précaution de ne laisser embarquer aucun linge sale ou contaminé sans le désinfecter, si on prescrivait des mesures d’assainissement pendant la traversée, le chiffre si minime dont nous avons parlé se trouverait encore diminué et presque annihilé.

Comme on peut le voir, nous proposions de substituer à un régime spécial ne s’occupant que du passage en quarantaine d’une seule catégorie de navires, les navires anglais, un système général de protection de l’Egypte, de la Méditerranée et de l’Europe contre les provenances de l’Extrême-Orient, système applicable aux navires de toutes les nations donnant une garantie suffisante à la santé publique et beaucoup moins vexatoire pour le commerce et la navigation que le système préconisé par le protocole.

Les propositions que nous avions formulées devinrent la base des discussions de la Conférence ; elles sont seules mentionnées dans la Convention qui a été signée et dans cette Convention, le protocole austroanglais n’est même pas visé.

La seconde question qui occupa la Conférence, fut la réforme du Conseil cl' Alexandrie. A ce moment, le Conseil d’Alexandrie était eom-

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posé de quatorze membres étrangers et de neuf membres égyptiens nommés par le gouvernement. Nous proposâmes que, en dehors du président, ce chiffre tombât à trois. L’Angleterre demanda quatre membres. La proposition anglaise fut rejetée par douze voix contre 2. L’Angleterre n’eut avec elle que l’Allemagne ; l’Italie et l’Autriche votèrent avec nous.

En résumé, la Conférence qui s’est réunie à Venise, a admis la nécessité de l’organisation d’une surveillance sanitaire à Suez et de la création aux Sources de Moïse d'un hôpital et d’un établissement de désinfection. Elle a réglé la question du passage en quarantaine du canal de Suez. Elle a refusé ce passage aux navires contaminés, elle ne l’a autorisé que pour les navires suspects et en l’entourant de garanties sérieuses (médecin à bord, étuve). Les autres navires suspects doivent, avant de transiter, subir une désinfection. Elle a créé un corps de gardes sanitaires pour assurer l’isolement pendant le transit.

Elle a réorganisé le Conseil d’Alexandrie, en a diminué l’élément local, et en a fait une institution d'un caractère plus international. Dans les conférences antérieures comme à Rome, nos doctrines sanitaires avaient bien reçu l’approbation presque unanime de l’Europe, mais jamais encore l’Angleterre n’avait adhéré à nos propositions.

Les résolutions prises à Venise ont donné lieu à une Convention, la première qui ait été revêtue de la signature des plénipotentiaires. L’unanimité des puissances a depuis adhéré à cette Convention. Un décret du khédive en a prescrit l’exécution depuis le mois de novembre 1893.

VIII. Conférence de Dresde (1893). — La huitième conférence qui s’est réunie à Dresde au mois de mars 1893, n'a fait qu’appliquer à l’Europe les principes qui avaient été acceptés à Venise.

Voici comment à mon avis on peut comprendre le programme des travaux qui lui ont été soumis et l’ensemble des résolutions prises.

Deux idées principales se dégagent de ce programme :

1° Quel est le devoir d’un gouvernement quand des cas de choléra sont signalés sur son territoire?

2° Comment doit-il se protéger quand le choléra sévit dans un état voisin ?

1° 11 importe d’abord qu’un pays soit renseigné sur les cas de choléra qui peuvent se déclarer chez lui. La déclaration obligatoire des maladies contagieuses est donc .nécessaire. D’un autre côté, l’Etat contaminé doit prendre les mesures indispensables pour éteindre le choléra sur son territoire et s’opposer à sa dissémination. En outre, il doit agir en bon voisin; il avertira donc les autres Etats afin qu’ils puissent se protéger et prescrire des mesures de prophylaxie.

Au point de vue purement idéal, cette conduite parait simple, mais lorsque le choléra se montre dans un pays, la pression de l’intérêt com-

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mercial fait qu’on hésite à déclarer la maladie parce que l’on craint des mesures trop rigoureuses contre le pays contaminé. Si donc on veut obtenir des notifications sincères, un adoucissement des mesures préventives est indispensable. Il faut, en un mot, le minimum de gène pour le commerce avec le maximum de protection pour la santé publique. Aussi la Conférence a-t-elle décidé que les mesures prescrites ne seront applicables qu’à la circonscription territoriale contaminée , et non au pays tout entier d’où dépend cette circonscription.

Il est nécessaire de distinguer la surveillance de Y observation.

Jusqu’ici tous les navires en patente brute, c’est-à-dire venant d’un point contaminé, étaient soumis à une observation d’une durée variable. Il y avait toujours un isolement soit à bord, soit dans un lazaret, avant la libre pratique.

La surveillance sanitaire recommandée par la Conférence de Dresde ne prescrit pas l’isolement obligatoire. Le passager arrivé d’un pays contaminé depuis moins de cinq à sept jours, subit la visite médicale ; il indique la ville dans laquelle il se rend ; et là, il est soumis à une surveillance médicale d’une durée variable, complétant les cinq jours possibles d’incubation.

Si le choléra se déclare, le malade peut être immédiatement isolé ; on évite ainsi la formation de foyers. Quant à la question du Danube dont la Conférence avait également à se préoccuper, elle décida que les navires subiraient, à Soulina, une quarantaine d’observation de trois jours, en attendant que cette ville soit pourvue d’eau potable.

Les décisions de la Conférence de Dresde constituaient, comme on le voit, un adoucissement considérable des mesures sanitaires prescrites jusqu’ici. Cet allégement était justifié (1).

Aujourd’hui que nous possédons un outillage sanitaire plus perfectionné, nous pouvons nous contenter d’un minimum de mesures restrictives, surtout si la notification de l’existence des foyers cholériques, qu’il s’agisse d’un pays entier ou d’une région limitée, est faite d’une façon sincère.

L’acte de la Convention (2) fut signé le lo avril par les plénipotentiaires de l’Allemagne, l’Autriche Hongrie, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg, le Monténégro, les Pays-Bas, la Bussie, la Suisse. L’Angleterre donna son adhésion cinq mois plus tard, en faisant une réserve qui fut acceptée par les délégués de la France. Ceux de la Suède et du Danemark acceptèrent ad referendum : l’Espagne déclara qu’elle appliquerait les mesures prises sur terre, mais qu’elle n’était pas encore

(il La Convention de Dresde doit avoir une durée de cinq ans à partir de sa ratification, et sera renouvelée de cinq ans en cinq ans, par tacite reproduction.

(2) Le texte de la Convention de Dresde a été publié dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, numéro de mai 1893.

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en état de faire de même pour celles à prendre dans les ports. La Roumanie et la Serbie acceptèrent toutes les propositions votées par la Conférence, mais sous la réserve de ne les appliquer que lorsque la Turquie, sous la dépendance sanitaire de laquelle elles sont placées, y aurait adhéré elle-même. Le Portugal, la Grèce et la Turquie restèrent fidèles à l'ancien système quarantenaire ; mais, sous l’influence des résolutions adoptées à Dresde, ces puissances diminuèrent cette même année la durée des quarantaines, dans la proportion de deux à un (1).

Tout n’était pas encore réglé cependant par la Conférence de Dresde. 11 restait deux points à débattre : la prophylaxie du pèlerinage de la Mecque et la défense du golfe Persique. Une nouvelle Conférence sanitaire dut se réunir à Paris pour achever l’œuvre de sa devancière. Elle tint sa première séance le 7 février 1894, au ministère des affaires étrangères, sous la présidence de M. Casimir Périer. Tous les délégués des puissances étaient présents, sauf celui du Danemark retenu par une indisposition.

Après un historique et un exposé de la question faits par l’un des délégués français, la Conférence s’ajourna jusqu’au 13. Ce jour là, elle nomma deux commissions techniques pour traiter les deux questions indiquées plus haut. Celle de la défense du golfe Persique eut bientôt terminé son travail. 11 ne présentait pas de grandes difficultés. Jusqu’alors, l’attention s’était concentrée sur la mer Rouge et on ne s’était pas occupé du second diverticulum de l’Océan indien. Le golfe Persique est très peu fréquenté ; il n’y a guère que les navires anglais qui franchissent le détroit d’Ormuz, pour porter à Rassorah les produits de l’Inde ; on comprend toutefois que ces navires, venant directement des lieux où le choléra règne en permanence, peuvent Ty transporter en même temps que leurs marchandises, et de Rassorah il peut gagner la Mésopotamie, les bords de la Méditerranée, de la mer Noire et de la mer Caspienne. L’épidémie cholérique de l'Irak-Arabie, de la Mésopotamie et de la Syrie en 1889, 1890, 1891, la dernière épidémie de 1893, ont montré le danger de l’importation par cette voie, et le danger va s’accroître encore, lorsqu’un chemin de fer reliera le golfe Persique à la Méditerranée et permettra aux provenances de l’Inde de gagner rapidement Revrouth et les autres ports de la Syrie. Il y a bien un agent sanitaire musulman à Bassorah ; mais c’est le seul port qui en ait un et les navires n’y arrivent qu’âpres avoir fait escale sur d’autres points du golfe Persique. Ceux qui viennent de Bombay et de Kervatchie y arrivent après une traversée de six à dix jours et y déposent non seulement des passagers suspects, mais encore des cadavres de schiites indiens ou persans.

(1) P. Brouarüel, La défense contre le choléra. Valeur comparée du système quarantenaire adopté à la Conférence de Dresde. Communication faite à l’Académie de médecine le 20 septembre 1893.

316 HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE

La nécessité d’établir des postes sanitaires à l’entrée du golfe Persique, fut immédiatement reconnue par tous les membres de la commission. On avait d’abord pensé à Fao, qui est situé à l’entrée du Chatel-Arab, le fleuve qui mène à Bassorah (1), mais, d’après les traités récents, sa rive gauche appartient à la Perse. Une entente entre ce pays et la Turquie est donc nécessaire pour que tout navire entrant dans le fleuve soit soumis à une visite sanitaire à Fao. C’est, d’ailleurs, un mauvais mouillage. Dans l’impossibilité de trouver sur l’heure un poste plus convenable, la Conférence s’est bornée à adopter le principe d’une inspection médicale pour les navires venant de l’Inde, dans un des ports situés en dedans du détroit d’Ormuz.

La seconde commission avait une tâche plus difficile à mener à bonne fin. Toutefois, il ne se produisit, dans son sein, aucune des difficultés qui avaient signalé le cours des conférences précédentes. Les propositions des délégués français furent acceptées presque sans discussion, parce qu’elles étaient la conséquence naturelle des principes qu’ils étaient parvenus à faire prévaloir dans les réunions antérieures. Il fut convenu que les navires partant des ports de l’Extrême-Orient, où le choléra règne en permanence, avec des convois de pèlerins se rendant à la Mecque, subiraient une visite rigoureuse avant leur départ, seraient visités de nouveau après leur entrée dans la mer Rouge, au lazaret de Camaran, et qu’ils y seraient retenus lorsqu’ils auraient le choléra à leur bord, que, le pèlerinage terminé, les navires à pèlerins seraient examinés à Djebel- Tor et retenus au lazaret, en cas de choléra, jusqu’à ce que toute trace de maladie aurait disparu.

L’accord n’a pas été aussi facile sur les questions financières que sur celles d’un ordre purement médical. Les prétentions de la Turquie qui voulait disposer elle-même du montant des taxes, celles de l’Angleterre qui tenait à conserver sa prépondérance dans le conseil sanitaire d’Alexandrie, faillirent tout compromettre, mais on finit par s’entendre. La plupart des représentants des puissances contractantes, au moment de la signature, firent leurs réserves sur des points particuliers ; mais la convention sanitaire n’en fut pas moins adoptée dans son ensemble, et au mois de juin 1894, le gouvernement en publia le texte officiel. Comme c’est cet acte qui régit notre système sanitaire actuel, nous aurons l’occasion d’y revenir plus d’une fois dans l’article suivant.

(1) C’est par là qu’il est entré en Perse, pendant l’épidémie de 1 889-90, et de Rassorah il a envahi la province de Bagdad.

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