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LITRE IX

HYGIÈNE INFANTILE

Par MM. Bf.rgeron et d’Heilly.

CONSIDERATIONS GÉNÉRALES

L’enfance est l’àge où la santé est le plus fragile, où la vie est le plus menacée, c’est aussi celui pendant lequel l'hygiène a le plus de puissance pour les protéger. A une époque.- où -chez toutes les nations de l’Europe comme aux Etats-Unis d’Amétrjque, la natalité décroit d’une manière sensible, l’existence des enfants dévient de plus en plus précieuse. Ils étaient sauvegardés déjà par. les- tendresses de leurs parents, ils doivent l’être aujourd’hui^par la vigilance de l’Etat. Cette double sollicitude suffit à peine pour les préserver des dangers qui les menacent dans l’ordre physique, comme dans l’ordre moral.

L’enfant offre assurément le même intérêt dans toutes les classes de la société; mais si les droits sont égaux à tous les degrés de la hiérarchie sociale, les besoins ne sont pas les mêmes. Dans les .sphères élevées, la famille suffit a tout; elle n’a besoin que d’être éclairée pour remplir sa tâche ; dans les classes laborieuses, au contraire, la tendresse et le dévouement des parents sont souvent impuissants et stériles. 11 faut que

Encyclopédie d’Hygiène. — VIII. I

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l’Etat, que les communes, que les sociétés philantrophiques leur viennent en aide. Il faut un ensemble de mesures concordant vers un même but, un système de protection entourant l’enfant, depuis l’instant où il vient au monde jusqu’au moment où il peut se suffire à lui-même.

S Ier. — Protection de l’enfant

L’enfant a besoin d’appui même avant sa naissance. Il doit être protégé dans la personne de sa mère. Les femmes des classes élevées de la société sont, pendant leur grossesse, entourées de soins, de précautions qui rendent leur tâche facile. Elles ont à leur disposition tous les éléments de bien-être. Il suffit de leur signaler les précautions qu’elles doivent prendre et surtout d’indiquer aux femmes le danger de ce fatal voyage de noces qui rend tant de ménages stériles et tant de femmes valétudinaires. Les femmes du peuple, au contraire, ne peuvent pas même prendre de repos. Il leur faut continuer leur métier toujours pénible, parfois insalubre; elles doivent continuer à s’occuper des soins du ménage et des enfants, dans un logement étroit et malsain et n’ont, pour soutenir leurs forces-, qu’une alimentation grossière et parfois insuffisante. Aussi n’arrivent-ejles au •terme fie hutr 'épreuve qu'à grand’peine et souvent dans un état d’n faiblesse qui les dispose mal à en affronter le dénouement. Nous parlons ici de k population des villes et de la femme de l’ouvrier. A la campagne, les conditions sont meilleures, les constitutions plus robustes, l’air est plus pur, et le travail n’est pas aussi énervant. Aussi les enfants y naissent-ils plus vigoureux et le nombre des mort-nés y est-il moins considérable. '

I. Assistance maternelle. — La nécessité de venir en aide aux femmes en couches, quand elles sont dans l’indigence, est admise aujourd’hui par tout le monde ; elle est même en voie de trouver place dans notre législation.

On s’est d’abord préoccupé de leur assurer des asiles où elles pourraient venir accoucher sans être obligées de se faire connaître, dans les cas de grossesse irrégulière. Des établissements remplissant ces conditions existent en Autriche et en Russie. 11 y a depuis plus d’un siècle, à Moscou, une maison dans laquelle les femmes sont reçues au moment d’accoucher et sortent ensuite, sans que leur nom soit connu. Leurs enfants sont gardés et nourris au sein pendant deux mois puis dirigés sur les provinces. La Maternité secrète de Prague, annexe de l’hospice des Enfants-Trouvés, a été créée par Joseph II, le 17 août 1789 (I). La

(1) Léon Lf.FOUT, Discours à l’Académie de médecine, séance dn 7 avril 1891.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Maternité de Paris est régie par un code spécial qui porte la date du 7 mars 1802 et qui assure le secret de l’accouchement aux femmes qui en font la demande (1) ; mais ce sont là des faits isolés et, de nos jours, on a entrepris de généraliser la mesure.

La proposition en a d’abord été faite par les médecins. M. Drouineau, en 1878 et en 1889, a insisté sur la nécessité de créer, dans toutes les villes, des asiles où les femmes pourraient accoucher secrètement (2). Un vœu semblable a été émis, en 1883, par le Congrès international de la protection de l’enfance, ainsi que Lunier l'a rappelé le 2 février 1885 à l’Académie de médecine, et il a été soumis à la discussion au congrès de 1890 (3). La proposition d'instituer des maternités secrètes a été faite, la môme année, devant la Chambre des députés (le 11 novembre 1890). Lorsque M. de la Ferronays demanda le rétablissement des tours, plusieurs députés émirent l’avis qu’il serait préférable d’instituer des maternités aveugles et muettes où les femmes seraient admises quelques jours avant leur délivrance, sans qu’elles fussent obligées de faire savoir leur nom ni leur origine (4). L’année suivante, sur la proposition de M. le Directeur de l’assistance et de l’hygiène publiques, la question fut soumise par le Ministre de l’Intérieur au Conseil supérieur de l’assistance publique; mais il ne s’agissait plus seulement d’assurer le secret des accouchements, l’administration soumettait au Conseil un projet complet d’assistance aux femmes enceintes, dénuées de ressources, et qui devait s’appliquer à tout le pays. Après avoir entendu le rapport très intéressant de M. Drouineau, inspecteur général des établissements de bienfaisance, le Conseil, dans sa session de juin 1892, approuva le projet de loi en 36 articles qui avait été élaboré dans ses deux premières sessions. Nous ne pouvons reproduire en entier ce document qui renferme beaucoup de dispositions étrangères à l’hygiène (5) ; nous nous bornerons à indiquer celles qui la concernent.

Le projet de loi assimile les femmes enceintes à des malades et décide qu’il sera créé, dans chaque département, sous l'autorité du préfet, un service d 'assistance maternelle pour celles qui sont dénuées de res sources. L’assistance leur sera donnée à domicile lorsqu’elles pourront y être utilement secourues ou, à défaut, dans un établissement hospitalier. Chaque département sera tenu de pourvoir à leur hospitalisation soit

(1) Bulletin de l’Académie de médecine , t. XXV, p. 605.

(2) Drouineau, De l’assistance aux filles mères et aux enfants abandonnés , 1818, p. 91; — De l’assistance de l’enfant avant la naissance ( Congrès international d'assistance, t. II, p. 142).

(3) Congrès international de la protection de l'enfance, p. 27, 3e question, 3e réunion, Paris, '1880.

(4) Discours de M. Rivet (Journal officiel du II novembre 1890).

(5) Pour le texte de ce projet de loi, voir les comptes-rendus des séances du Conseil supérieur de l’Assistance publique, session de juin 1892, fascicule n° 39.

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dans los maternités hospitalières, soit dans les asiles-ouvroirs, soit dans les maternités secrètes.

Les maternités hospitalières sont les services de femmes en couches, que tous les hôpitaux sont tenus d’avoir, avec un nombre de lits en rapport avec les besoins de la population.

Les asiles-ouvroirs peuvent être une dépendance d’un établissement hospitalier, mais ils peuvent exister isolément et alors ils sont administrés par une directrice nommée par le préfet et assistée d’une commission de surveillance. Le travail est obligatoire dans les asiles-ouvroirs, dans les limites jugées, par le médecin de l’établissement, compatibles avec la santé des femmes. Au moment présumé de l’accouchement, les femmes sont transférées dans une maternité par les soins de l’établissement.

Les maternités secrètes peuvent aussi dépendre d’un établissement hospitalier ou en être indépendantes. Dans le second cas, elles sont administrées comme les asiles-ouvroirs. L’admission a lieu après constatation, dans l’établissement même, de l’état apparent de grossesse de la femme qui s’y présente. Aucune enquête n’est faite. La femme est avertie seulement qu’elle peut déposer un pli cacheté permettant d’établir son identité en cas de décès et que ce pli lui sera remis intact à sa sortie. Le travail est obligatoire dans les maternités secrètes, aux mêmes conditions que dans les asiles-ouvroirs. Les femmes y sont rigoureusement isolées et ne peuvent avoir que des communications épistolaires avec les personnes du dehors. Aucun enseignement clinique n’est donné dans les maternités secrètes. Aucune visite n’y est faite qu’avec l’autorisation du préfet. Les magistrats, les inspecteurs généraux des établissements de bienfaisance, les administrateurs de ces établissements ne peuvent pénétrer dans les maternités secrètes qu’après avertissement préalable donné aux femmes qui s’y trouvent.

Les formalités pour être admises dans les établissements dont il s’agit, leur gestion, ainsi que la répartition des dépenses qu'ils entraînent sont minutieusement prévus dans le projet, mais ne nous intéressent pas. 11 n’a pas encore été soumis du reste à la discussion des Chambres.

IL Mortinatalité. — Les mesures que nous venons d’indiquer ont été sans nul doute adoptées en laveur des femmes indigentes et dans l’intérêt de leur santé : mais elles ont aussi pour but de sauver la vie de leurs enfants très souvent compromise à la fin de la grossesse et surtout au moment de l'accouchement.

Dans le chapitre 'consacré à la démographie, M. J. Bertillon a signalé la proportion considérable des mort-nés que nous constatons en France, surtout dans les villes et parmi les enfants illégitimes (1). Dans ce

(I) Encyclopédie d.’ hygiène, t. I, p. 222.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

chiffre considérable, le crime entre pour la plus forte part. Bertillon père avait déjà signalé ce fait il y a longtemps. « La plupart des mort- » nés illégitimes, disait-il au Congrès de Paris en 1878, sont des infan- » ticides déguisés. Le crime se fait de plus en plus habile et profite de » la répugnance que les médecins éprouvent à faire tomber de malheu- » reuses femmes sous le coup de nos sévères lois. Le taux formidable et » progressif de la mortalité illégitime est indéniable, il suffit d’ouvrir » les volumes de la statistique de la France et de savoir prendre un » rapport pour le constater. Sur 70.000 naissances illégitimes annuelles, « qui constituent notre taux moyen, il y a 205 infanticides dénoncés par » la statistique judiciaire ; mais on peut y ajouter 1.500 infanticides » prétendus mort-nés et 1.400 petits enfants morts d’inanition volontaire : » en tout plus de 3.100 (1) ».

Les sévères lois dont parlait Bertillon n’épouvantent plus personne, parce que tout le monde sait qu'on ne les applique pas. Le jury, qui est si indulgent pour tous les coupables, a des trésors de pitié pour les mères qui tuent leurs enfants. Nous venons de voir que la justice poursuivait à peine le sixième des infanticides et ceux qui défilent devant les tribunaux s’en tirent à bien peu de frais. M. le conseiller Berryat de Saint-Prix a fait le relevé des condamnations prononcées pour ce fait par les cours d'assises de 1833 à 1802 et il a trouvé que, sur 5.301 infanticides poursuivis de 1833 à 1802, il y avait eu 1.998 acquittements, 954 condamnations à deux ans au plus de prison, 2.854 aux travaux forcés, 55 condamnations à mort dont 40 ont été commuées (2).

De 1840 à 1802, il n’v a eu que trois exécutions capitales pour crime d’infanticide et depuis je ne crois pas qu’il y en ait eu une seule. Nous ne le regrettons pas; en pareille matière, il vaut mieux prévenir le mal que de le punir. 11 faut que la femme coupable puisse cacher sa faute sans être forcée d’en détruire le produit. Nous avons vu que les maternités secrètes seront appelées à leur servir de refuge, lorsque le projet de loi que nous avons exposé aura été voté par les Chambres : mais, en attendant, il faut qu'elle puisse se débarrasser de son enfant sans le tuer. 11 est évident que, s'il lui est possible de le déposer, sans se faire connaître, dans un lieu sûr où on aura soin de lui, elle préférera l’y porter que de le jeter dans les fosses d’aisances.

III. Tours et bureaux ouverts — La pensée de sauver les enfants condamnés à la mort par la misère ou par le crime, a fait naître, au commencement du siècle, l’institution des tours. Ils ont été créés par le décret impérial du 19 janvier 1811. L’empereur, en les instituant, avait

(1) Bertillon, Rapport sur la mortalité (les enfants nouveau-ncs dans les différents pays (Comptes-rendus du Congrès intcrnatimnl d'hygiène, tenu à Paris dti 1er au 10 août 187S, t. I, p. 144).

(2) Gazette des tribunaux , 19 février 1864,

HYGIENE INFANTILE

pour but d’assurer l’existence et l’éducation d’une multitude d’enfants que l’abandon vouait à une mort certaine et de conserver, à la patrie, une partie de ses défenseurs (1). Il fut. établi dans ce but 273 hospices dépositaires dont 250 avec tours ; mais, bien qu’il n’ait jamais été abrogé, le décret de 1811 est tombé en désuétude. En 1862, il n’existait plus que six tours, et le dernier a été fermé à Marseille en 1866 (2).

Depuis ce temps, les médecins n’ont pas cessé d’en réclamer le rétablissement. Les docteurs Marjolin, Brochard, Bertillon, Coudreau, Guignard, etc., ont fait tour à tour campagne dans ce sens et, lors de la dernière enquête faite sous le ministère de M. de Marcère, la majorité des conseils généraux se prononça en faveur de la mesure proposée.

La question a été traitée dans tous les congrès d’hygiène ; elle a été portée à la tribune du Sénat à la suite d’une pétition du Dr Brochard et a été l’objet d’un rapport lu par M. Bérenger le 23 février 1877. Une proposition semblable a été faite à la Chambre des députés, le 11 novembre 1890, par M. de la Ferronays. Dans les sociétés savantes, comme dans les assemblées politiques, la discussion a été ardente et passionnée ; mais il est à remarquer que partout ce sont les médecins qui réclament le rétablissement des tours et les économistes qui le repoussent. Cela s’explique. Les médecins sont mêlés aux questions qu’ils discutent ; ils touchent aux maux de la société, tandis que les économistes les aperçoivent du fond de leur cabinet. De là la divergence d’opinion. Nous n’envisageons pas les choses au même point de vue. Les économistes parlent au nom de la morale, de la justice, des finances de l’Etat, les médecins ne voient que des existences à sauver.

La France n’a plus assez d’enfants, il faut lui conserver ceux qui lui restent. Qu’importe la provenance de ces petits abandonnés ? Qu'importe que leurs mères ne puissent pas où ne veuillent pas les nourrir? Ce n’en sont pas moins des enfants voués à une mort certaine. Le tour est pour eux un lieu d’asile et mieux vaut les trouver vivants dans le tour que morts dans le ruisseau. Un ne comprend pas l’acharnement avec lequel de bons esprits, des philantropes éclairés ont combattu cette institution. M. Jules Simon a appelé le tour machine barbares t inhumainé, Villermé machine à dépopulation, et M. Théophile Roussel s’est montré tout aussi sévère. Le Dr Marjolin, dans un rapport des plus remarquables qu'il a lu le 2 août 1878 au Congrès d’hygiène (3), a réfuté victorieusement les arguments qu’on opposait au rétablissement des tours. Nous ne reproduirons pas ici son raisonnement parce que la question a été résolue

(1) Bérenger, Rapport au Sénat sur la pétition du docteur Brochard tendant au rétablissement des tours, 23 février 1877.

( 2 * Louis Pénard (de Versailles), Du rétablissement îles tours ( Annalei d’hygiène publique , 1879, t. I, p. 506).

(3) Marjolin, Rapport sur la mortalité des enfants nouveau-nés (Comptes-rendus du Congrès international d'hygiène de Paris, t. I, p. 1 52; .

COIS SI DÉRATIONS GENERALES

par une sorte de compromis à laquelle beaucoup de médecins se sont ralliés, et qui consiste à remplacer les tours par des bureaux ouverts avec obligation du secret absolu.

Cette mesure parait avoir prévalu au sein des assemblées délibérantes ; elle a été acceptée par le Conseil supérieur de l’Assistance publique (1) ; enfin l’Académie de médecine, après avoir entendu le rapport de M. Jules Rochard (2) vota, le 5 mai 1891, une série de conclusions parmi lesquelles se trouvait le vœu suivant : que des tours soient établis dans tous les départements et que , dans le même local , soient réunis un tour et un bureau ouvert , et que des secours soient accordés aux femmes ne pouvant , faute de ressources suffisantes , élever leurs enfants (3).

Cette solution conciliante n’a contre elle que le chiffre élevé de la dépense qu’elle entraînera. C’est un des arguments qui plaident en faveur des tours. Ils ne coûtent presque rien à établir. Ils ont de plus l’avantage d’assurer un secret absolu. On ne parait pas s’être assez préoccupé de ces deux considérations dans les discussions qui ont eu lieu sur ce sujet, et cela parce qu’on a toujours en vue les grandes villes où les dépenses comme celle-là ne sont pas une affaire et dans lesquelles on n’a guère à redouter les indiscrétions. Dans les petites villes, au contraire, le secret est presque impossible avec un bureau ouvert. Tout le monde s’v connaît et la plupart des filles-mères ne consentiront pas à aller confier le secret de leur déshonneur à des gens dont elles redouteront à juste titre l’indiscrétion. On a appelé les tours des machines à infanticide , nous avouons ne pas comprendre pourquoi une femme tuerait son enfant avant de le mettre dans' le tour, puisqu’elle peut l’y déposer vivant. Quant à la possibilité de le réclamer un jour, le tour ne s’y oppose pas, puisqu’il suffit de déposer avec l’enfant un objet quelconque qui servira à le reconnaître. Enfin la question parait tranchée dans le sens des bureaux ouverts. Il est bien entendu que cette création ne devra pas empêcher de venir en aide aux mères pauvres qui tiennent à honneur de conserver et d’élever leurs enfants. Celles-là ont droit à toute la bienveillance de l’autorité et nous sommes partisans des secours à domicile, à la condition toutefois qu’ils ne soient pas dérisoires et que l’emploi en soit surveillé, afin que les mères ne les détournent pas de leur destination, en les appliquant à leurs propres besoins.

1) Théophile Roussel, Séance (te l’Académie de médecine du 17 mars 1891 (Bulletin de l'Académie de médecine , t. XXV, p. 454).

(2) Jules Rochard, Rapport sur le faible accroissement de la population en France ( Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXV, p. 367).

(3) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXV, p. 718.

HYGIENE INFANTILE

§ 11. — Protection des enfants du premier àg'e

Lorsque l’enfant a franchi le premier écueil qu’il rencontre en entrant dans la vie, il se trouve en présence de nouveaux dangers. Il vient au inonde dans des conditions hygiéniques bien défectueuses, s’il appartient aux classes pauvres, et, dans l’intérieur misérable où il est appelé à vivre, tout manque parfois pour l’élever, tout, jusqu’aux premiers vêtements qui doivent le couvrir. C’est alors que la charité privée et que l’assistance publique doivent lui venir en aide, la première pour fournir à ses premiers besoins, la seconde pour protéger sa vie.

I. Sociétés protectrices de l’enfance. — Ces sociétés ont pour objet d’assister les femmes pauvres à l’époque de leurs couches, de les encourager à noyrrir elles-mêmes leurs enfants, de prévenir les expositions et de préserver les enfants nouveau-nés des suites souvent fatales du dénuement (1).

Le type de ces sociétés est celle qui a été fondée il y a trente ans à Paris, sous l’inspiration du docteur Marjolin, qui a continué jusqu’à sa dernière heure à la diriger avec une inépuisable générosité et une ardeur que les ans n’avaient pas affaiblie. Modeste à ses débuts, la Société protectrice de V enfance dut proportionner ses bienfaits à ses ressources et s’adresser d’abord aux détresses les plus recommandables, aux mères nourrices, aux veuves, aux femmes ayant des jumeaux. Peu à peu, sous l’influence d’une propagande active, l’argent s’est fait un peu moins rare, et elle a pu étendre son réseau de bienfaisance sur un plus grand nombre de malheureuses. Aujourd’hui, elle soulage plus de 1.500 familles et leur distribue plus de 30.000 francs par an, sans compter les dons en nature.

Elle ne se borne pas aux secours matériels, et les dames palronesses vont à domicile donner aux mères des encouragements et des conseils. Ces femmes dévouées ne reculent ni devant les répugnances qu'il faut affronter, ni devant le danger qu’il faut courir, lorsqu’il règne des maladies contagieuses dans les familles qu’elles vont visiter. Elles ne sont pas même arrêtées par la crainte de rapporter, dans leur propre foyer, les germes de ces affections redoutables.

Dans cette association pour le bien, tout le monde paye sa dette. Les jeunes filles elles-mêmes contribuent à l’œuvre des petits enfants. Elles , se réunissent pour confectionner des vêtements aux nouveau-nés et mettent pour cela en commun leur bonne volonté, leur habileté de cou-

(1) Article 1er du modèle de statuts des sociétés de charité maternelle [Conseil supérieur de l'Assistance publique, lascicule n° 6).

CONSIDERATIONS GÉNÉRALES

tarières et le montant de leurs petites épargnes. Elles fournissent ainsi, bon an mal an, cinq à six mille objets de layette.

La Société protectrice de l’enfance a trouvé des imitateurs dans une trentaine de villes de province. Elle a la sympathie de tous les gens de cœur, parce quelle s’adresse aux souffrances les plus touchantes, aux douleurs inconscientes de ceux qui entrent dans la vie innocents et désarmés. Elle a surtout pour but de favoriser, d’encourager l’allaitement maternel. C’est en effet la question capitale dans les classes pauvres, pour lesquelles les difficultés de l’allaitement artificiel sont presque insurmontables dans les villes. Elle est aidée, dans cette partie de sa tâche, par la société fondée exclusivement dans ce but et que préside Becquet.

Les sociétés protectrices de l’enfance soulagent bien des misères ; elles sont un enseignement ; 'elles font de la propagande en faveur de la charité privée qu’on ne saurait trop encourager, parce qu’elle est le lien qui doit unir un jour toutes les classes de la société. Différente en cela de l’aumône qui se fait dans la rue, elle grandit celui qui donne sans diminuer celui qui reçoit. Toutefois il faut bien convenir que ses ressources sont trop limitées, son budget trop restreint pour qu’elle puisse peser d’un grand poids dans le soulagement des misères sociales. L’assistance publique seule peut, avec l’appui des lois, porter un secours efficace à l’enfant dans la sphère où la misère et souvent les vices mettent son existence en péril.

Nous avons parlé plus haut du chiffre véritablement effrayant de la mortalité du premier âge et pourtant il n’y a pas trente ans encore que ce fait si grave a frappé l’attention. C’est en 1865 qu’un modeste praticien du Morvan, le docteur Monotde Montsauche, la signala à l’Académie de médecine. Cette révélation produisit l’effet, qu’on devait en attendre. Les renseignements confirmatifs arrivèrent de toutes parts. On sut alors que la mortalité des enfants assistés dépassait, dans tous les départements, 60 p. 100 pendant la première année et atteignait parfois 90 p. 100. On apprit en même temps des détails d’une incroyable sauvagerie, des actes de cruauté invraisemblables commis sur ces pauvres petits êtres par les personnes auxquelles on les confiait (1) L’industrie des nourrices et des gardeuses apparut sous son véritable jour et ce fut un cri d’indignation d’un bout de la France à l’autre. Partout on réclamait une loi qui protégeât l’enfance. Les médecins se mirent à la tête du mouvement, qui aboutit à la loi Roussel, pour lui donner le nom de son inspirateur, loi qui sera pour notre éminent confrère un titre éternel à la reconnaissance du pays.

IL Loi du 23 décembre 1874 sur la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons. — Le premier

(1) Voir l’exposé des motifs de la loi du 23 décembre 1874.

HYGIENE INFANTILE

article impose à l’autorité publique l’obligation de protéger la santé et la vie de tout enfant âgé de moins de deux ans qui est placé, moyennant salaire, en sevrage ou en garde, hors du domicile de ses parents. L’article 2 confie cette surveillance aux préfets dans les départements et au préfet de police dans celui de la Seine, avec l’assistance d’un comité dont il donne la composition. Les articles suivants indiquent le mode de surveillance, le fonctionnement de l’inspection médicale et les pénalités encourues par les personnes qui chercheront à se soustraire à l’application de la loi. Un règlement d’administration publique, en date du 23 décembre 1887, a complété la loi du 23 décembre 1874 et c’est à partir de ce jour seulement qu'elle a reçu son application. Des instructions ministérielles sont venues, à diverses reprises, y ajouter leurs commentaires.

La loi Roussel n’a pas immédiatement porté tous ses fruits. Il a fallu quelque temps pour qu’on en comprit l’importance. Le bon exemple devait partir du département de la Seine, et c’est en effet ce qui est arrivé. M. Camescasse, alors préfet de police, institua sur le champ un service de surveillance dirigé par des médecins, exercé par des dames inspectrices, et en obtint les meilleurs résultats. La mortalité tomba dans la Seine de 80 p. 100 à 20 p. 100. En province, quelques départements suivirent cet exemple. Dans le Calvados notamment, M. Monod obtint un abaissement considérable du taux de la mortalité infantile ; mais les préfets qui prirent la loi au sérieux furent le très petit nombre et beaucoup d’entre eux rencontrèrent de la part des conseils généraux une résistance invincible à voter les fonds nécessaires. Quatre départements se refusèrent à exécuter la loi: d’autres se contentèrent de lui opposer la force d’inertie. En 1891, elle n’était encore exécutée que dans 32 départements et la plupart d’entre eux n’avaient voté que des crédits notoirement insuffisants pour en assurer le fonctionnement (1).

La situation toutefois s’améliore peu à peu. Quinze années de pratique ont fait reconnaître à la loi Roussel des imperfections que son auteur a signalées lui-même à la tribune de l’Académie de médecine, lors de la discussion sur la dépopulation de la France (2). Ces desiderata sont les suivants :

« Il faut que l’élevage mercenaire ne puisse plus se soustraire à la loi sous le couvert de la parenté ; il faut que la surveillance protectrice ne s’arrête qu’au seuil du foyer maternel ».

« 11 faut qu’une statistique irréprochable permette de mesurer exactement les effets de la loi, il faut que l’inspection médicale soit plus largement et plus solidement organisée partout ; il faut que la loi règne partout et qu’elle soit obligatoire pour tous les départements ».

(1) Questions d'assistance et d'hygiène traitées dans tes conseils généraux en 1890, par M. J. de Crisenoy, Pari?, 1891, p. 85.

(2) Bulletin de l’Académie de médecine , t. XXV, p. 316.

CONSIDERATIONS GÉNÉRALES

III. Protection de la seconde enfance. — L’action bienfaisante de la société s’exerce pour les petits malheureux au-delà de la première enfance. L'Etat a pris la tutelle des enfants trouvés, abandonnés et des orphelins pauvres. La loi les réunit sous la dénomination d’enfants assistés (1). C’est une lourde charge que la société s’impose. En 1891, le nombre des enfants élevés dans les hospices, à la campagne et secourus à domicile, s’élevait à 108.671, et les dépenses occasionnées par ce service ont monté à 17.159.681 francs (2).

Une nouvelle catégorie d’enfants à secourir est venue récemment se joindre à toute cette population que l’Etat nourrit et défraie, ce sont les enfants moralement abandonnés. Ceux-là ont encore leur .père et leur mère, mais ces parents indignes les délaissent, les maltraitent ou les exploitent honteusement au profit de leurs vices. Il appartenait à l’Etat .de soustraire à ces mauvais traitements ces petits infortunés, et de ne pas les laisser devenir des recrues pour l’armée du crime. C’est ce qu’on a fait en 1880. L’assistance publique, sous l’administration de M. Charles Quentin, a procédé à l’organisation du service des enfants moralement abandonnés ; mais c’était une sorte d’abus de pouvoir; elle n’avait pas le droit légal d’enlever ces enfants à leurs familles, quelqu’indignes qu’elles fussent, et surtout, elle ne pouvait pas les retenir. L’administration, comme les œuvres privées, comme les orphelinats, après avoir retiré des enfants de la fange où leurs parents les avaient plongés, après les avoir instruits et élevés à leurs frais, se les voyait arracher par leurs ignobles parents, les garçons pour être exploités, lorsqu'ils étaient arrivés à lagc du travail, les filles pour être vendues lorsqu’elles étaient devenues nubiles.

Il fallait une loi pour empêcher ce monstrueux abus de la puissance paternelle. Elle a été préparée par les soins du Conseil supérieur de l’Assistance publique, elle a été votée par les Chambres. C’est la loi du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés , et son titre premier est consacré à la déchéance de la puissance paternelle.

La protection de l’Etat s’étend également, comme nous le verrons plus loin, sur les enfants des écoles ; elle les accompagne ensuite dans les ateliers, elle s’interpose entre eux et les patrons et empêche ceux-ci de leur imposer un travail au-dessus de leurs forces. La loi du 2 novembre 1892 et le décret du 13 mai 1893 y ont pourvu. Toute cette législation a été exposée dans le livre consacré à l’hygiène industrielle (3). Enfin

(1) Le service et l’inspection des enfanls assistés sont régis par la loi du S mars 1869, par le décret du 31 juillet 1870 réglant le cadre et les conditions d’organisation de l’inspection des enfants assistés et par le décret du 8 mars 1887 relatif au personnel de l’inspection des enfants assistés.

(2) Annuaire statistique de la France pour 1891, p. 134,

(3) Voyez t. VI, p. 724 et suivantes.

HYGIÈNE INFANTILE

1 initiative privée vient encore en aide sur ce terrain à l’assistance publique. Des écoles professionnelles, des orphelinats, des sociétés charitables donnent aux enfants des deux sexes, avec l’instruction qui leur permettra de gagner leur vie, les leçons et les exemples qui doivent en assurer la moralité.

HYGIÈNE DE LA PREMIÈRE ENFANCE

A aucune époque, on ne s’est autant occupé que de notre temps, d’améliorer l’hygiène publique, l’hygiène professionnelle et l’hygiène privée, mais à aucune époque non plus, l’urgence des mesures propres à réaliser cette amélioration, ne s’est fait sentir aussi impérieusement qu’aujourd’hui, alors que les défaillances de la natalité nous mettent plus que jamais dans la nécessité de diminuer la mortalité dans l’espoir d’arrêter l’inquiétante dépopulation dont la France est menacée, et comme c’est, la première enfance qui paie à la mort le plus lourd tribut, c’est sur cette période de la vie que l’hygiène doit surtout diriger ses

La première partie de ce travail a été consacrée, d’une part, à l’étude des statistiques qui démontrent de la manière la plus éclatante le péril qui menace le pays et, d’autre part, à l’indication des mesures d’hygiène, d’ordre législatif et administratif qui peuvent contribuer à abaisser le chif fre de la mortalité infantile. Dans le chapitre qui suit, je me propos*' d’envisager l’hygiène de l’enfant, soit dans la famille, soit chez la nourrice mercenaire.

Or, si l’hygiène s’adresse à tous, riches ou pauvres, on ne peut cependant se dissimuler que c’est précisément la classe pauvre des villes et aussi l’immense majorité de la population rurale qui auraient le plus urgent besoin de connaître et de pratiquer les règles de l’hygiène infantile et qui, de longtemps encore, n’en pourront faire que peu ou point de profit.

Multiplier les conseils sous toutes les formes, s’efforcer de vulgariser les simples notions d’hygiène, afin de les faire pénétrer dans les couches

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