VÉTÉRINAIRES
Les autres membres seront pris soit parmi les notables agriculteurs, commerçants ou industriels, soit parmi les hommes qui, à raison de leurs fonctions ou de leurs travaux habituels, sont appelés à s’occuper des questions d’hygiène.
Art. 3. — L’ingénieur des mines, l’ingénieur des ponts et chaussées, l’officier du génie chargé du casernement, ou, à son défaut, l’intendant ou le sous-intendant militaire, l’architecte du département, les chefs de division ou de bureau de la préfecture, dans les attributions desquels se trouveront la salubrité, la voirie et les hôpitaux, pourront, dans le cas où ils ne feraient pas partie du conseil d’hygiène publique et de salubrité de leur résidence, être appelés à assister aux délibérations de ce conseil avec voix consultative.
Art. 4. — Dans les cantons où il n’aura pas été établi de commission d’hygiène publique, des correspondants pourront être nommés par le préfet, sur la proposition du conseil d’arrondissement.
Art. 5. — Les préfets des départements sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent arrêté.
Cette composition a été modifiée :
1° par un arrêté du 1er septembre 1851, lequel a décidé que les médecins des épidémies qui n’ont pas été nommés membres des conseils d’arrondissement assisteront de droit aux séances de ces conseils avec voix consultative ;
2° par un arrêté du 5 juin 1890, lequel désigne « le médecin militaire du grade le plus élevé ou le plus ancien dans le grade le plus élevé »
HYGIENE ADMINISTRATIVE
pour faire partie des conseils aux lieu et place de l’intendant ou du sousintendant désignés par l’article 3 de l’arrêté du 15 février 1849.
Le fonctionnement des conseils a été réglé par la circulaire ministérielle du 3 avril 1849 dont voici les parties essentielles :
Veuillez, je vous prie, procéder, dans le plus bref délai possible, à l’organisation de ces conseils, et m’adresser le procès-verbal de leur installation, avec la liste des membres dont ils seront composés.
Aussitôt que les conseils seront en activité, il conviendrait de les consulter sur l’opportunité d’instituer les commissions cantonales que l’article 3 de l’arrêté du 18 décembre vous autorise à créer, et dans les cantons où l’on n’établira pas de commissions, il sera bon que les conseils aient un ou plusieurs correspondants pour les tenir au courant de l’état hygiénique du canton.
Vous ne négligerez pas, monsieur le préfet, d’user de la prérogative que vous réserve l’article 5, de présider le conseil établi au chef-lieu de préfecture. Je désire que MM. les sous-préfets profitent de la même disposition pour s’associer aux travaux des conseils de leur arrondissement.
Vous veillerez à ce que, conformément à l’article 6, les conseils se réunissent au moins une fois tous les trois mois, et je ne doute pas qu’il y ait lieu de les réunir plus fréquemment, si on a soin de les consulter, toutes les fois que l’occasion s’en présentera, sur les divers objets énumérés dans l’article 9. En ce qui me concerne, je vous recommande expressément de ne pas négliger de le faire, et j’écris à mes collègues pour leur demander de vous adresser des instructions dans le même sens à l’égard des affaires qui ressortissent à leurs départements.
Vous aurez aussi à prescrire les dispositions nécessaires pour que les conseils d’hygiène puissent accomplir la mission que leur confie l’article 10, de réunir et coordonner les documents relatifs à la mortalité et à ses causes, à la topographie et à la statistique, en ce qui touche la salubrité publique. Dès que les conseils seront installés, il conviendra d’appeler leur attention sur cet article, et de provoquer leur avis sur les mesures à prendre pour leur en faciliter l’exécution. Je désire, d’ailleurs, que chaque conseil place au premier rang de ses devoirs le soin de dresser, le plus promptement possible, un tableau fidèle de la situation hygiénique de sa circonscription, et de rechercher les moyens de combattre et de détruire les différentes causes d’insalubrité dont il aura reconnu l’existence.
Enfin, aux termes de l’article 12, c’est au conseil institué au chef-lieu de préfecture qu’il appartient de centraliser, par votre entremise, les travaux des autres conseils du département, et de les résumer, chaque année, dans un rapport général destiné à être transmis à mon ministère, et vous aurez à assurer l’accomplissement de cette disposition.
11 me reste à vous entretenir d’un point sur lequel l’arrêté du 18 décembre ne pouvait pas statuer. Je veux parler des dépenses auxquelles ces conseils donneront lieu, et des moyens d’y pourvoir. Une loi seule pouvait leur assigner des ressources particulières. Mais, d’après les informations parvenues à mon ministère, en réponse aux questions posées par la circulaire ministérielle du 4 septembre 1848, j’ai lieu de croire que presque partout les
572 HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE
conseils généraux consentiront, sans difficulté, à subvenir aux frais, d’ailleurs peu considérables, qu’entraînera le service des conseils d’hygiène, qui trouveront, soit dans les préfectures ou les sous-préfectures, soit dans les hôtels de ville et les mairies, le local nécessaire à la tenue de leurs séances.
' Un décret du 23 mars 1859 a donné aux conseils une attribution nouvelle. Aux termes de l’article 1er de ce décret, « l'inspection des officines des pharmaciens et des magasins des droguistes, précédemment exercée par les jurys médicaux, est attribuée aux conseils d’hygiène publique et de salubrité ; la visite en sera faite, au moins une fois par année, dans chaque arrondissement, par trois membres de ces conseils, désignés spécialement par arrêté du préfet ».
La circulaire ministérielle du 29 octobre 1884, qui a informé les préfets que tous les projets d’amenée d’eau dressés par les communes devaient être soumis à l’approbation du comité consultatif d’hygiène publique, a également invité les préfets à communiquer « toujours » ces projets aux conseils d’hygiène « afin que le comité consultatif, lorsqu'il aura à se prononcer sur les projets de distribution d’eaux, trouve dans le dossier un rapport circonstancié du conseil d’hygiène de l’arrondissement. »
Enfin, un arrêté ministériel du 18 janvier 1893 a décidé que « le comité départemental d’hygiène sera toujours consulté par l’inspecteur d’académie sur les conditions d’installation et sur l’étaUde salubrité des locaux affectés aux écoles primaires privées pour lesquelles il est fait une déclaration d'ouverture. »
Les documents qui précèdent démontrent que les conseils d’hygiène ont reçu une organisation sérieuse, que leurs attributions sont suffisamment étendues et qu’ils devraient contribuer efficacement à la préservation de la santé publique.
Qu’attendait-on d’eux ? Des avis motivés sur toutes les questions de salubrité qui surgissent au jour le jour, mais aussi une sorte d’enquête permanente sur l’état sanitaire de la région dont ils sont chargés. Le passage suivant de la circulaire ministérielle du 3 mai 1851 déterminait très exactement leur rôle à ce dernier point de vue :
D’une part, les conseils sont saisis par l’administration près de laquelle ils sont placés de questions spéciales et urgentes qui réclament une prompte solution et qui forment en quelque sorte les affaires courantes ; d'une autre part, ils ont, par le fait même de leur constitution, à s’occuper d’une manière continue de certains travaux déterminés d’un intérêt plus général, qu’ils doivent poursuivre sans relâche. Ces travaux ne sont pas l’œuvre d'un jour ; mais si, dès le principe, des sous-commissaires se les étaient partagés, ainsi que cela s’est fait dans plusieurs départements, et en avaient fait l’objet d’une étude suivie, on posséderait déjà des matériaux immenses sur la topographie et la statistique médicale de toute la France.
HYGIÈNE ADMINISTRATIVE
Pour savoir si les conseils d'hygiène ont rempli le rôle qui leur a été assigné, il faut consulter les rapports qui, chaque année, aux termes de l’article 12 de l’arrêté du 18 décembre 1848, doivent être dressés par les conseils d’hygiène de département.
Ces rapports ou comptes-rendus, s’ils ne sont pas imprimés, sont d’une utilité presque nulle puisqu’ils ne peuvent être consultés que par un nombre fort restreint de personnes. En général, ceux qui restent manuscrits ne sont connus que de leurs auteurs. On peut donc considérer comme n’existant pas les rapports non imprimés. Or, depuis 1849, date de leur origine, jusqu’à 1890, vingt-huit conseils sur quatre-vingt-sept n’ont jamais publié de rapports ; ce sont ceux des départements des Basses • Alpes, de l’Ardèche, de l’Ariège, de l’Aude, de l’Aveyron, du Cantal, de la Corrèze, de la Corse, des Côtes-du-Nord, de la Drôme, du Finistère, du Jura, des Landes, de Loir-et-Cher, de la Haute-Loire, du Lot, de la Lozère, de la Manche, de la Haute-Marne, de la Mayenne, de l’Orne, des Hautes-Pyrénées, de la Haute-Saône, de Saône-et-Loire, de la Savoie, de la Haute-Savoie, des Deux-Sèvres et de l’Yonne. Il faut ajouter à cette liste les départements de l’Ain, des Alpes-Maritimes et du Yar, dont chacun n’a publié qu’un rapport (1).
Ces départements représentent un peu plus du tiers du territoire français. L’absence de compte-rendu imprimé dans ces départements semble indiquer que leurs conseils d’hygiène n’ont eu à s’occuper d'aucune affaire intéressant la salubrité du département. Est-ce parce que ces départements jouissent d’un état sanitaire exceptionnellement bon ? Les départements dont les conseils d’hygiène n’ont pas publié de rapports sont, à l’exception de 10, de ceux où, de 1881 à 1890, la mortalité a excédé la natalité, ce qui indique une mauvaise situation sanitaire. Il y aurait donc beaucoup à faire, dans ces départements, pour la salubrité, et dans tous les cas il y aurait au moins lieu de rechercher à quelles causes est attribuable l’excédent de mortalité.
En dehors des 31 départements ci-dessus désignés, tous les autres ont publié, sinon depuis l’origine, au moins depuis quelques années, un compte-rendu des travaux de leurs conseils d’hygiène. C’est quelque chose sans doute ; mais quelle est la valeur de ces comptes-rendus et quelles indications contiennent-ils sur les travaux effectués?
Chaque année le comité consultatif d’hygiène publique de France entend la lecture d’un rapport d’ensemble sur les travaux des conseils d’hygiène, et chaque année le rapporteur est obligé de constater l’insignifiance, à quelques exceptions près, des comptes-rendus publiés.
MM. Pouchet et Thoinot, rapporteurs pour l’année 1886, disaient :
Il est peu de conseils d’hygiène et de salubrité «;ui aient jamais rempli, croyons-nous, le vaste cadre tracé par l’arrêté de 1848 ; soit défaut de règle,
(1) Le premier en 1888, le deuxième en 1890, le troisième en 1894.
HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE
soit qu’ils aient été tenus dans l’ombre et peu ou point consultés par l’administration départementale, la plupart d'entre eux n’ont joué jusqu’ici qu’un rôle peu actif. . .
L’examen des affaires industrielles, les demandes en autorisation, translation ou révocation des établissements dangereux, insalubres ou incommodes, tel est aujourd’hui, à peu de chose près, l’unique rôle de la plupart des conseils d’hygiène, et nous ajouterons même de conseils qui, par l’importance du département, leur composition, l’autorité de leurs membres, pourraient rendre bien d’autres services et donner des avis éclairés s’ils étaient consultés sur les diverses matières énumérées par le décret de 1848.
Les rapporteurs citent, comme exemple, le compte-rendu du conseil de la Gironde, volume de 284 pages où il n’est guère question que des établissements classés, celui des Bouches-du-Rhône et celui de l’Hérault, qui sont dans le même cas. Ce sont là trois départements considérables, dont deux ont pour chef-lieu des villes qui comptent parmi les plus importantes de la France.
Ainsi, continuent les rapporteurs, compulsant 25 rapports imprimés qui sont entre nos mains et envisageant seulement les conseils centraux, nous voyons qu’il n’est pas fait mention de la question épidémies dans huit de ces fascicules ; la question épizooties n’est pas traitée dans 18 conseils ; il n’est pas parlé de la vaccine dans 17 comptes-rendus ; la médecine des indigents a fait bien rarement, en 1886, l’objet des délibérations des conseils ; l’amélioration des conditions sanitaires des populations industrielles et agricoles, les questions relatives aux enfants assistés sont des sujets presque introuvables dans les rapports. Dix conseils ont inséré quelques travaux statistiques et de démographie ; il est plus que rare que les conseils aient eu à se prononcer sur les conditions hygiéniques des grands établissements (écoles, hôpitaux, maisons d’aliénés, établissements de bienfaisance, casernes, arsenaux, prisons, dépôts de mendicité, asiles); encore plus rare, car nous n’en pourrions citer un seul exemple, qu’ils aient eu à se prononcer sur de grands travaux publics au point de vue de l’hygiène.
Ainsi donc, nous le répétons encore une fois, et le fait a été établi à satiété dans les précédents rapports similaires au comité, les conseils sont aujourd’hui surtout, avant tout, et quelques-uns presque exclusivement des comités consultatifs pour établissements insalubres, et la chose serait encore plus frappante si nous pouvions montrer plus en détail ce qu’ont été en immense majorité les délibérations des conseils départementaux qui, moins importants que ceux dont nous parlons ci-dessus, ne tiennent que quelques séances et ne font pas imprimer leurs travaux : leurs trop rares réunions sont presque exclusivement consacrées à l’examen d’affaires industrielles (1).
M. le Dr Yaillard, rapporteur de 1890 sur les travaux des conseils d’hygiène, insiste sur la rareté des séances de ces conseils ;
Cette rareté des réunions est un fait invariablement constaté par nos
(1) Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique, t. XIX, p 521 et s.
prédécesseurs ; toutes les doléances à ce sujet sont restées sans ellet et on ne peut qu’enregistrer à regret cette nouvelle preuve de l’indifférence du plus grand nombre. Encore si la rareté des séances était compensée par l’importance, l’ampleur ou la nouveauté des questions traitées, mais il n’en est rien. On a peine à croire, d’autre part, que les conseils dont les séances ont été nulles ou si peu fréquentes appartiennent à des régions qui ne laissent rien à désirer en matière d’hygiène publique ; celle-ci est loin d’être parfaite dans la plupart d’entre eux et il en est même dont la notoriété est bien établie en matière d’insalubrité. N’est-il pas regrettable qu’à une époque où le souci de l’hygiène entre à un si haut degré dans les préoccupations des pouvoirs publics et de la population elle-même, les corps constitués pour en diriger le mouvement, en surveiller les applications, fassent preuve de défaillances si décourageantes. L’apathie de la plupart de ces conseils est d’autant plus regrettable qu’elle se produit souvent au détriment des régions où la prophylaxie de graves fléaux ouvrirait un champ fructueux aux efforts de chacun (1).
Cette dernière considération est des plus importantes. Les conseils d’hygiène devraient exercer leur action surtout lorsque éclate quelqu’une de ces épidémies locales qui sont la conséquence d’un mauvais état sanitaire. Presque toujours on trouve les causes d’une épidémie de fièvre typhoïde, de typhus, de dysenterie, c’est-à-dire les facilités de propagation de ces maladies, dans le régime défectueux des évacuations quotidiennes ayant pour conséquence la contamination des eaux de boisson. Ce ne sont pas là des causes fatales, invincibles. Mais, pour les faire disparaître, il faut d’abord les connaître. C’est à quoi les conseils d’hygiène, grâce à leur pérennité, pourraient s’employer très salutairement. Leur intervention, en établissant les faits d’insalubrité, inciterait les communes aux travaux indispensables, et, en coordonnant les documents relatifs à la mortalité et à ses causes, ils dresseraient peu à peu, comme le demandait l’arrêté de leur fondation, la topographie et la statistique sanitaires de la France. Ce ne sont pas les mêmes maladies qui ravagent les différentes portions du territoire : ici la fièvre typhoïde est rare, ailleurs elle est très fréquente : pourquoi? La dysenterie et le typhus ne se rencontrent que dans certaines régions, et dans ces régions même cette dernière maladie ne fait guère de victimes — en dehors du personnel des hôpitaux — que parmi les personnes des classes indigentes : pourquoi ? Cela n’est pas très malaisé à établir, et l’administration aurait bien plus d’autorité pour recommander les dépenses d’assainissement là où la nécessité de ces dépenses résulterait, non pas des vues théoriques émanées d’un corps scientifique, si compétent qu’il soit, fonctionnant au centre, mais d’enquêtes spéciales, poursuivies sur place par des conseils locaux. Combien précieuses seraient ces enquêtes ! Sans doute elles ne donneraient pas à l’administration centrale les pouvoirs qui lui manquent pour triompher,
(1) Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène , t. XXII, p. 280.
HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE
dans l’intérêt général, de la résistance des départements ou des communes, mais elles fourniraient un argument de plus, très puissant, pour déterminer le législateur à munir l’administration de tels pouvoirs.
Un petit nombre de conseils d’hygiène ont compris l’intérêt de ces questions, et les travaux de ces rares conseils, par la lumière qu’ils projettent sur quelques coins du pays, font vivement regretter que la préoccupation ne soit pas générale.
En 1890, une épidémie de fièvre typhoïde a sévi dans la vallée de l’Aveyron, en amont de Rodez, et dans cette ville même. Le conseil d’hygiène de l’Aveyron, jusqu’en 1890, n’avait jamais publié de rapport. En 1890, il en a adressé un, manuscrit, au ministre de l’intérieur. Grâce à ce compte-rendu nous avons un précieux croquis du pays, villes et villages. A Millau, l’apparition de l’épidémie a coïncidé avec un changement dans l’alimentation en eau potable. Par suite de travaux effectués à la source de la Mère-Dieu, qui alimente d’habitude la ville, l’eau du Tarn a été exclusivement distribuée aux habitants pendant environ trois semaines, ür, cette rivière traverse plusieurs villages situés en amont et dans lesquels on observait de nombreux cas de fièvre typhoïde. Le conseil central d’hygiène de l’Aveyron estime que :
La malpropreté des gens, des habitations et de l’eau a propagé le germe typhique. A ces causes viennent s’ajouter celles qui résultent des fumiers, cloaques, porcheries et autres établissements insalubres que les municipalités tolèrent à proximité et même à l’intérieur des agglomérations urbaines. . . .
Les mêmes critiques s’appliquent à la ville de Rodez. La malpropreté des rues, où beaucoup d’habitants envoient le contenu des vases de nuit, leurs déjections, leurs eaux ménagères, etc., les lieux d’aisances publics dont l’installation pourrait être améliorée, les égouts où les matières putrides s’accumulent faute d’eau et dont l’orifice de sortie est trop rapproché des maisons, les porcs dont les loges sont d’une malpropreté repoussante et qui, éloignés pendant quelques années, ont de nouveau repris possession des abords et même de l’intérieur de la ville, constituent autant de foyers d’infection, très dangereux pour la santé publique. (1).
La situation de la ville de Rodez a de quoi surprendre. Il semblait que ce n’était que dans l’extrême-midi qu’on avait conservé cette façon de se débarrasser des déjections en les jetant à la rue. Quant aux villages qui environnent la ville, voici en quels termes en parle le D1' Séguret :
11 est un fait qui frappe tout d’abord et dont on doit tenir grand compte dans l’appréciation des causes de l’épidémie : c’est que la maladie s’est localisée dans la vallée de l’Aveyron et principalement dans les villages construits au bord de la rivière. De plus, l’épidémie, comme c’est la règle, a eu lieu en automne, à un moment où, par suite de la sécheresse, les eaux se trouvaient très basses. On comprend comment se déclarent les
(1) Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique , t. XXII, p. 282.
HYGIÈNE ADMINISTRATIVE. 5:7
premiers cas si l'on songe que les linges sont lavés dans la rivière et que l'eau de cette même rivière est utilisée pour les usages domestiques. Si les eaux de l’Aveyron sont infectées, la faute en est aux riverains. En effet, tous les animaux morts, toutes les déjections qu’on n’utilise pas comme engrais, les bouches d’égouts, quand les égouts rudimentaires existent, les linges souillés par les déjections des typhiques, tout cela est jeté à l’eau, malgré les recommandations expresses. . . .
A Lavernhe, où les cas de lièvre typhoïde ont été particulièrement nombreux et graves, il existe une petite rivière qui traverse tout le village ; c’est là où on lavait tout le linge des'malades.
A Ernéjouls, outre ces causes, je dois signaler la malpropreté des rues et des habitations. Dans ce village, les habitants ont une habitude déplorable. Comme ils ont tous ou presque tous un coin de terre cultivable et qu’ils n’ont pas de fumier, ils ne trouvent rien de mieux pour s’en procurer que d’étendre dans les rues des monceaux de paille ou de mauvais fourrage et d’attendre que l’humidité, les pieds des passants et les déjections des animaux aient transformé les matières en fumier. Les rues du village ne sont donc qu’un vaste fumier. Ce qui se passe là se passe souvent ailleurs. Les habitations sont en général construites sur une écurie, dont les émanations arrivent dans les chambres à travers un mauvais plancher ; quelquefois même il faut passer par la loge du cochon pour prendre l’escalier qui conduit à la chambre du malade. Je ne prétends pas que cela soit la cause de l’épidémie actuelle, mais cela en a facilité la propagation.
Enfin, dans presque toutes les fontaines les matières organiques abondent. Il est certain qu’elles sont toutes souillées par des infiltrations (1).
En vérité, voilà un pays qui n’est pas propre. Il n’est pas surprenant que l’Aveyron figure au nombre des départements où le taux de la mortalité est supérieur à celui de la natalité : mais il est extraordinaire que le conseil d’hygiène n’y trouve pas matière à d’énergiques interventions. Comment le préfet, comment les sous-préfets permettent-ils que des maires s’v montrent assez oublieux de leurs devoirs pour souffrir que les rues soient transformées en fosses à fumier? Cela dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir en fait de malpropreté, et l’on reste consterné de l’inertie des autorités locales.
Nous pourrions extraire des compte-rendus des conseils d’hygiène d’autres tableaux presque aussi affligeants ; nous pourrions étaler le caractère, infectieux d’une manière permanente, de certaines localités, urbaines et rurales, livrées à la fièvre typhoïde.. Le département du Morbihan est un des plus atteints. En 1890, cette maladie aurait, suivant les données officielles, frappé 39 communes, 1.112 personnes et occasionné 251 décès. Il est certain que ces chiffres sont très inférieurs à la réalité et que beaucoup de cas de fièvre typhoïde ne sont pas déclarés. Une autre maladie fait dans le Morbihan plus de victimes encore que la fièvre typhoïde : c’est la dysenterie. 11 y a un demi-siècle,
(1) Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique, t. XXII, p. 282.
Encyclopédie d’hygiène, — VIII. 37
HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE
les épidémies de dysenterie étaient fréquentes dans beaucoup de régions de la France ; d’année en année elles sont devenues plus rares ; aujourd’hui on n’en signale guère plus qu’en Bretagne, un des derniers refuges de l’excessive malpropreté. En 1856-57, la dysenterie frappa, dans le Morbihan, 25.000 personnes et en tua 4.640. Depuis, il n’y a plus eu d’épidémie aussi meurtrière; toutefois, chaque année la dysenterie emporte trois ou quatre cents personnes. En 1890, on a compté 1.800 cas et 429 décès dus à cette maladie. L’infection par les eaux de boisson, la malpropreté des rues et des habitations sont les principaux agents de propagation. La misère, une alimentation insuffisante, défectueuse, préparent mal les pauvres bretons à la résistance. Voici un exemple cité par le docteur Fouquet, membre du conseil départemental d’hygiène du Morbihan ;
La ferme de Kerbanché, située à 4 kilomètres au nord du bourg cantonal d’Elven, est habitée par les époux Launay qui la tiennent à bail depuis un an. Pour payer leur fermage et nourrir leurs onze enfants, six garçons et cinq filles, ils ont dû s’imposer les plus dures privations, travaillant beaucoup et ne mangeant que du pain, du lait aigre, de la bouillie de sarrazin et de grossiers légumes, jamais de viande depuis plus de deux mois, ni de vin, ni de cidre ; en revanche, de mauvaises poires et des pommes à peine mûres, à foison pour les enfants. A ce régime, le plus jeune des enfants prend la dysenterie, puis un garçon de huit ans, une fille de douze ans, enfin le père, la mère et le reste de la maisonnée, en tout treize personnes ; la mère et deux enfants succombent (1).
Ce n’est pas là un cas exceptionnel. Ajoutez l’encombrement dans les misérables huttes et, par suite, l’extrême facilité de la contagion d’individu à individu.
Dans nos habitations rurales, dit le Dr Fouquet, la partie réservée aux maîtres et aux domestiques étant très exiguë, le nombre des lits est réduit au plus strict nécessaire, et, le nombre des enfants étant souvent très grand, chaque lit est commun à deux personnes, et quelquefois à trois enfants du même sexe. Quand la dysenterie n’en est encore qu’à la diarrhée prémonitoire ou à son début, cette promiscuité devient une cause puissante de contagion, surtout pour les enfants, car ceux-ci, durement élevés, ne se plaignent guère que quand ils n’en peuvent plus, et les parents, trop peu attentifs et trop peu soucieux de leur santé, ne s’aperçoivent non plus de leur maladie que lorsque leurs traits sont plus profondément altérés. Il est évident que si, dans ces conditions, un cas de dysenterie est importé, ou naît dans la maison, tous les habitants sont à un très haut degré exposés à l’infection. Ce danger semble croître en raison directe du nombre des cas et proportionnellement aussi à l’activité de la graine. Aussi, la plupart des membres de la famille, quelquefois tous, tombent malades ; ceux qui viennent leur donner des soins, résider près d’eux, partager leur repas, sont fréquemment atteints et vont créer ailleurs de nouveaux foyers.
(1) Recueil des travaux du comité considtatif d'hygiène publique, t. XXII, p. 300.
HYGIÈNE ADMINISTRATIVE
La contagion, constante, et qui semble, dans les circonstances actuelles, inévitable parmi les pauvres, c’est-à-dire parmi l’énorme masse de la population, est exceptionnelle chez les gens aisés et même chez les ouvriers des villes.
La dysenterie, dit le Dr Fouquet, fréquente bien peu les villes, alors qu’elle ravage la partie rurale du territoire. Si dans les cités quelques cas sont importés par des ouvriers qui ont séjourné dans des maisons infectes, ces cas ne se propagent pas en dehors de la famille, ne sortent pas de ia maison, restent à l’état de cas sporadiques et ne créent presque jamais d’épidémie. Il est bien remarquable aussi, et tous mes confrères, sur ma demande, l’ont affirmé, que jamais, même pendant les plus terribles épidé mies, la dysenterie ne pénètre dans les châteaux, ni dans les maisons bourgeoises situées en plein territoire envahi ; ou bien, si elle y pénètre, elle ne dépasse jamais l’office et la domesticité et ne s’attaque ni aux maîtres, ni à leurs enfants (1).
Cela prouve bien que la misère, la surhabitation et la malpropreté sonl les auxiliaires les plus actifs de la contagion. Une enquête, bien conduite par le conseil départemental d’hygiène du Morbihan, mettrait sans doute ce fait en pleine lumière et le conseil rechercherait alors, d’accord avec le préfet, les moyens d’apporter quelque remède à ces grands maux.
Le conseil du département du Nord devrait veiller aussi à faire disparaître une cause du développement de la tuberculose qui lui a été signalée par un de ses membres, le Dr Pollet.
Il m’a été certifié, dit le Dr Pollet, que les bouchers de certaines communes sont fort accommodants avec les fermiers. Ils acceptent toutes les bêtes qu’on leur conduit. Ils les paient au prix du jour. Seulement, si l’une d’elles porte des lanterneaux, c’est-à-dire la tuberculose, ils appellent le propriétaire qui a livré la vache, lui font constater la maladie et lui réclament 50 francs de dépréciation. Pour le boucher, c’est un supplément de gain. Quant au cultivateur, on comprend qu’il s’en retourne encore bien content de ne perdre que 50 francs au lieu d’être complètement dépouillé, ainsi qu’il lui serait arrivé si la bête avait été abattue dans un abattoir inspecté. 11 parait qu’on ne se cache pas le moins du monde dans l’exercice de ce petit commerce si préjudiciable à l’hygiène publique (2).
Si nous possédions pour tous les départements des études locales analogues à celles que je viens d’analyser, on pourrait faire le tour de la France et indiquer quelles sont, sur chaque point, les maladies à combattre, les causes d’insalubrité à faire disparaître. L’attention des autorités étant tenue en éveil par l’activité des conseils départementaux d’hygiène, de grandes améliorations pourraient être obtenues. Malheureusement ces études sont rares : il faut fouiller bien des rapports pour en découvrir une qui mérite d’être citée.
(1) Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique, t. XXII, p. 302.
(2) Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique, t. XXI, p. 559.
380 HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE
L’on aura une idée du plus ou moins d’inertie des conseils départementaux d’hygiène par le nombre de leurs séances, pendant les années 1886, 1888, 1889, 1890, dernières années pour lesquelles la statistique en ait été dressée.
Nombre de séances tenues par les Conseils d’hygiène centraux.
DÉPARTEMENTS
Ain
Aisne
Allier
Alpes (Basses-) . .
Alpes (Hautes-)
Alpes-Maritimes
Ardèche
Ardennes
Ariège
Aube
Aude
Aveyron
Bouches-du-Rhône
Calvados
Cantal
Charente
Charente-Inférieure
Cher
Corrèze
Corse
Côte-d’Or
Côtes-du-Nord ....
Creuse
Dordogne
Doubs
Drôme
Eure
1 Eure-et-Loir
Finistère '
Gard
Garonne (Haute-)
Gers
Gironde
Hérault
Ille-et-Vilaine
Indre
Indre-et-Loire
Isère
Jura
Landes
| Loir-et-Cher
Loire
Loire (Haute-)
1 oire-Inférieure
Loiret
Lot
Lot-et-Garonne
Lozère
Maine et-Loire
Manche
Marne
Marne (Haute-)
HYGIÈNE ADMINISTRATIVE
DÉPARTEMENTS
Meurlhe et-Moselle
Meuse
Morbihan
Nièvre
Nord
Oise
Orne
Pas-de-Calais
Puy-de-Dôme
Pyrénées (Basses-)
Pyrénées (Hautes-)
Pyrénées Orientales
Rhin (Haut-) (partie française) ....
Rhône
Saône (Haute-)
Saône-et-Loire
Sarthe
Savoie
Savoie (Haute-)
Seine-Inférieure
Seine et-Marne
Seine-et-Oise
Sèvres (Deux-)
Somme
Tarn
Tarn-et-Garonne
Var
Vaucluse
Vendée
Vienne
Vienne (Haute-)
Vosges
Yonne
Le nombre minimum des séances que doivent tenir les conseils d’hygiène d’après l’arrêté constitutif du 18 décembre 1848 est de quatre par an. Vingt-quatre départements sur 87 se sont conformés à la loi.
Une occasion s’est présentée pour les conseils d’hygiène départementaux de prouver leur vitalité et de faire connaître leurs idées. Le 30 avril 1884, étant préfet du Calvados, et revenant d’une visite à l’exposition internationale d’hygiène du Havre, je soumis à l’examen du conseil d’hygiène du Calvados un mémoire intitulé : De V administration de l'hygiène 'publique à V étranger et en France. Je serai amené à parler de nouveau de ce travail lorsque j’examinerai les faits qui ont abouti à l’organisation actuelle, à la création de la direction de l’assistance et de l’hygiène. Ce mémoire, sur la demande du conseil d’hygiène du Calvados, fut communiqué pour avis à tous les conseils départementaux d’hygiène. Le 13 octobre 1890, M. le Dr A. -J. Martin a rendu compte au comité consultatif d’hygiène publique de France des réponses faites par les comités départementaux.
On pouvait penser, dit M. le Dr A. -J. Martin dans son rapport, que le
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conseils d’hygiène saisiraient avec empressement cette occasion de faire connaître leurs doléances et tenteraient d’indiquer de quelles réformes leur organisation et leur fonctionnement leur paraissent susceptibles. La plupart malheureusement n’ont pas cru devoir le faire, soit parce qu’ils n’auraient eu qu’à reproduire des plaintes déjà maintes fois reproduites, soit parce que, comme le diseit l'un d’eux, l’opinion publique ne s’est pas encore prononcée avec assez de force à cet égard pour qu’il y ait lieu de s’en préoccuper actuellement.
Malgré de nombreuses lettres de rappel, il ne s’est trouvé que quarante-cinq conseils départementaux pour émettre une opinion quelconque sur des questions qui les touchaient tous de si près.
Le dossier de ces quarante-cinq délibérations, dit le Dr A. -J. Martin, renferme des documents de valeur très inégale. Sauf six, les conseils se sont bornés, la plupart du temps, à une approbation générale et banale en quelques lignes ; dans un certain nombre, les rapporteurs ont analysé le mémoire et terminé leur analyse par une approbation également générale et banale de conclusions ; il en est très peu, six tout au plus, qui se soient livrés à une étude vraiment sérieuse (Charente-Inférieure, Gironde, Bouchesdu-Rhône, Puy-de-Dôme, Loire-Inférieure, Nord, Morbihan).
Si je rappelle ce fait, c’est pour démontrer que ce n’est pas des conseils départementaux d’hygiène, tels qu’ils fonctionnent actuellement, que l’on peut attendre une coopération sérieuse pour les réformes nécessaires. Non que ces conseils ne soient composés de bons éléments ; mais ils sont sans initiative, sans budget, en réalité sans pouvoirs. Ils ne rendront les services que l’on est en droit d’espérer d’eux que lorsqu’ils seront associés d’une manière vraiment effective à l’administration sanitaire.
Ce n’est pas toujours la faute des conseils s’ils ne sont pas réunis plus souvent, si des questions d’un plus haut intérêt que celles concernant les établissements insalubres ne leur sont pas soumises. C’est aux préfets que revient le soin de convoquer les conseils, de leur donner communication de tous les documents intéressant l’hygiène publique, de provoquer l’étude et la discussion de ces documents. Quelques conseils, de ceux même qui passent pour négligents, se plaignent de la situation diminuée qui leur est faite ; ils ne demanderaient pas mieux, disent-ils, que de travailler ; mais on ne leur en fournit pas l’occasion.
Le département du Puy-de-Dôme est un de ceux dont le conseil d’hvgiène a un rôle bien effacé. Or, voici comment s’exprime le Dr Gauttrez, secrétaire général de ce conseil, après avoir énuméré les matières qui, d’après l’arrêté de 1848, devraient être examinées par le conseil :
N’y a-t-il pas là un vaste champ d’études, trop vaste peut-être, et n’avaisje pas raison de vous dire au début que nous y trouverions ample matière à exercer notre activité, si grande fût-elle? Mais est-il bien nécessaire pour s’en préoccuper d’y être conviés par l’administration et, quand elle veut bien.
comme ici, tenir compte de nos vœux et de nos observations, favoriser nos efforts, ne sommes-nous pas fondés à user largement du droit d’initiative qui nous a été concédé.? Il serait à souhaiter que les conseils d’hygiène se réunissent de leur plein gré et le plus souvent possible..
Votre premier soin a été de décider que vous vous réuniriez autant que possible chaque mois, pour vous entretenir des mesures de salubrité concernant la ville et ses environs, en même temps que vous chercheriez la solution des questions qui pourraient vous être posées par l’administration.
Mais, en raison même de cette bonne volonté et de cet esprit de recherches qui nous anime, ne devons-nous pas regretter que rien de tous les problèmes intéressants que le décret de 1848 fait rentrer dans nos attributions ne nous soit soumis, en dehors des établissements classés et de la salubrité des casernes, des écoles, etc. ? Le conseil n’a eu qu’à de rares intervalles à se préoccuper des moyens d’améliorer les conditions sanitaires des populations industrielles et agricoles. Les questions relatives aux enfants assistés, à la distribution des secours médicaux aux indigents, qui par exemple ne se font pas dans notre ville, les documents sur les épizooties, sur les épidémies, ne lui sont jamais communiqués. Il n’est jamais fait mention dans nos séances des comptes-rendus des opérations vaccinales. . . .
Ai-je besoin de vous dire combien il serait profitable pour le conseil que les rapports des médecins des épidémies lui fussent toujours communiqués ? A l’heure actuelle, les mesures urgentes sont prises sur la simple proposition des médecins des épidémies; ce qui est du reste indispensable pour la rapidité et la sûreté de leur exécution. Quant aux mesures éloignées et consécutives, souvent il n’eu est plus question lorsque l’épidémie est passée et, si parfois le mal a pu être enrayé à temps, on peut bien dire que rarement on a fait le nécessaire pour en prévenir le retour (1).
Ces doléances sont parfaitement légitimes. Elles indiquent le mal et aussi le remède. La négligence dont les conseils d’hygiène sont accusés provient surtout de ce qu’on ne les consulte pas, de l’indifférence, peutêtre même de la méfiance, que l’on nourrit à leur égard. Il est de la plus haute importance que les préfets prennent l’habitude de consulter les conseils sur toutes les matières qui font partie de [leur programme : dans le cas où certains s’obstineraient dans la vieille indifférence de l’administration française pour la salubrité publique, il serait bon que, comme celui du Puy-de-Dôme, les conseils d’hygiène prissent l’initiative de réunions fréquentes et régulières. Ils ne tarderaient pas à obtenir tous les documents et toutes les communications pour l’étude desquels ils sont compétents, et ils rendraient à leurs concitoyens, à la santé publique les services en vue desquels ils ont été institués.
L’initiative que certains conseils regrettent de ne pas posséder, ils devaient l’avoir dans le projet de leur création. D’après ce projet, préparé en 1848 par le comité consultatif d’hygiène publique , les conseils
(t) Compte-rendu des travaux des conseils d’hygiène et de salubrité publiques du département du Puy-de-Dôme, 1893, p. 39 et suîy-
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d’hygiène avaient la faculté de se réunir aussi souvent qu’ils le jugeraient utile. Le projet fut soumis au conseil d’Etat et en revint dépouillé de toutes les propositions ayant un caractère libéral. Le ministre de l’agriculture et du commerce le présenta néanmoins ainsi mutilé à la signature du chef du pouvoir exécutif, à raison de la nécessité urgente de pourvoir aux soins de l’hygiène publique par suite des ravages que lè choléra exerçait alors en France. Mais, en le présentant à M. Cavaignac, le ministre lui disait :
Je regrette vivement que, malgré l’insistance de mon ministère, le conseil d’Etat n’ait pas cru pouvoir admettre le système d’organisation adopté par le comité consultatif. Je crains qu’en supprimant le principe de l’élection, on ait enlevé à l’institution des conseils d’hygiène publique et de salubrité publique un de ses principaux éléments de force et de vitalité, et je crois aussi que, pour qu’ils pussent produire tous les bons résultats qu’on était en droit d’en attendre, il aurait fallu leur laisser la faculté de se réunir de leur propre mouvement, et de prendre l’initiative auprès de l’administration dans toutes les questions qui intéressent la santé publique.
Les prévisions du ministre ne se sont que trop réalisées. Le manque de vitalité des conseils d’hygiène, la rareté de leurs réunions, l’insignifiance des questions dont ils s’occupent proviennent surtout de ce que toute autonomie leur manque.
Quoi qu’il en soit, les conseils départementaux d’hygiène sont institués par la loi, et il est certain que l’on n’en a pâs jusqu’ici tiré le profit qu’ils pourraient rendre. L’instrument du progrès existe; il faut savoir s’en servir. C’est aux préfets à acquérir cette science, qui est celle même de l’administration. L’administrateur, en effet, n’est pas tenu de tout connaître ; son œuvre propre, c’est de discerner les compétences spéciales, de régler leur action, de la limiter (car elle deviendrait facilement envahissante) à ce qui est démontré utile et nécessaire, et à l’employer, ainsi disciplinée, à la sauvegarde des intérêts généraux du pays.
B. Service des épidémies. — Il existe dans les départements un autre service dont les cadres sont permanents, mais qui ne fonctionne qu’en temps d’épidémies. Il se compose de « médecins des épidémies », un par arrondissement, sauf dans les arrondissements de quelques chefslieux de départements où l’on en compte plusieurs. Ces médecins n’agissent que lorsqu’ils sont informés de l’existence d’une épidémie dans leur arrondissement.
Les médecins des épidémies ont été institués par une décision du ministre de l’intérieur en date du 12 floréal an XIII, décision importante qu’on a trop perdue de vue et que l’administration préfectorale, dans la plupart des départements, semble considérer comme lettre-morte. J’en reproduis ici les parties essentielles.
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Le ministre de l’intérieur aux préfets.
Je vais vous tracer la marche générale que vous devrez adopter à l’avenir dans les cas d’épidémies.
Votre premier soin doit être de nommer, au reçu de la présente, un médecin dans chaque arrondissement de sous-préfecture, pour y suivre le traitement des maladies épidémiques et se transporter dans les communes où elles éclateront, à la première invitation qu’il en recevra du sous-préfet. Cette mission est assez honorable pour que les médecins les plus habiles et qui jouissent de plus de considération désirent qu’elle leur soit confiée ; je ne doute point, d’après cela, que vous n’ayez la facilité de choisir parmi les plus instruits et les plus expérimentés. Lorsque vos choix seront arrêtés, vous voudrez bien les soumettre à ma confirmation. Les inspecteurs des eaux minérales recevant déjà un traitement et ayant été pris, en général, parmi les médecins les plus distingués par leurs lumières et leur moralité, vous examinerez si, dans les arrondissements où il s’en trouve de domiciliés, ce ne serait pas le cas de leur confier les fonctions de médecins des épidémies, en prenant toutefois les précautions convenables pour que le service des eaux n’en souffre point.
Aussitôt que les malades d’une commune excéderont le nombre ordinaire, et qu'il y aura apparence d’épidémie, le maire sera tenu d’en informer sans délai le sous-préfet, qui y enverra sur le champ le médecin de l’arrondissement.
Lorsque le médecin sera arrivé dans la commune affectée de la maladie, il prendra, dans les diverses maisons où elle règne, des renseignements positifs sur sa nature et sur les moyens employés jusqu’alors pour la combattre ; s’il reconnaît que cette maladie n’est point épidémique, et que sa présence ne soit pas nécessaire sur les lieux, il pourra borner là sa mission, après avoir prescrit aux malades un plan de conduite et leur avoir indiqué les moyens que la médecine oppose à leurs maux, spécialement ceux qui tiennent à l’hygiène privée, beaucoup trop négligée dans les campagnes. S’il se trouve un officier de santé dans cette commune ou dans le canton, il lui laissera les instructions convenables pour la direction des malades. Lorsqu’il sera de retour à la sous-préfecture, il fera son rapport au sous-préfet, qui vous l'adressera pour me le transmettre, et vous me proposerez, en même temps, l’indemnité à lui accorder, à raison de son déplacement, sur les fonds des dépenses imprévues de votre département.
Si la maladie s’annonce avec un caractère grave, et que ses symptômes soient alarmants, alors, sans quitter la commune, le médecin instruira le sous-préfet de l’état des choses et des mesures qu’il aura prises pour leur amélioration. Il ne négligera aucune des mesures qui lui paraîtront propres à arrêter les progrès du mal et à empêcher sa propagation dans les communes voisines. Lorsque l’épidémie sera entièrement terminée, et qu’il sera de retour à la sous-préfecture, il en rendra compte ; et, en m’adressant son rapport, vous me proposerez également l’indemnité qu’il vous paraîtra juste de lui allouer sur les fonds des dépenses imprévues du département.
L’ancien gouvernement avait attaché un traitement fixe aux places de médecins des épidémies, et ce traitement leur était payé dans les années où ils n’avaient été que rarement employés, comme dans celles où ils l’avaient
été fréquemment. Cette méthode devait nécessairement entraîner des inconvénients, en ce que le médecin, qui avait dans tous les cas la certitude de recevoir son traitement, pouvait mettre moins d’activité dans ses fonctions, et éviter quelquefois des déplacements qui l’auraient constitué en dépense. Il me parait préférable d’exciter le zèle en ne récompensant que le travail ; et je pense, en conséquence, que les médecins des épidémies ne devront être payés que lorsqu’ils auront été employés, et que leurs rétributions devront être proportionnées aux distances qu’ils auront parcourues, aux frais qu’ils auront faits et aux peines qu’ils auront prises. Quand ils auront la certitude de recevoir une indemnité suffisante, ils ne craindront pas de se déplacer, et ils resteront volontiers dans les communes affligées d’épidémie aussi longtemps que leur présence y sera nécessaire.
Après avoir tracé les précautions générales à prendre dans les cas d’épidémies, il me reste à vous entretenir des mesures propres à en prévenir, autant que possible, le renouvellement, ou du moins à en diminuer les ravages : ces mesures consistent dans la connaissance et la publication des causes qui les ont occasionnées, et des moyens par lesquels on les a extirpées. Vous voudrez bien, en conséquence, recommander aux médecins des épidémies de présenter, dans le compte-rendu des maladies qu’ils auront traitées, le tableau fidèle de ces maladies et de leur nature, des symptômes qui les auront accompagnées, du traitement employé pour les combattre, du nombre des personnes qui en auront été atteintes et de celles qui auront succombé.
On connaît les causes générales qui développent les épidémies ; elles résultent ordinairement de l’altération de l’air, de l’influence des eaux, des travaux durs et pénibles auxquels les habitants de la campagne sont occupés dans toutes les saisons, d’une nourriture grossière et malsaine, et quelquefois insuffisante, de l’extrême malpropreté, suite nécessaire de l’insouciance et de l’indigence. On doit aussi ranger au nombre des causes générales des épidémies, les habitations humides, souterraines, étouffées, et où le jour peut à peine pénétrer ; les mares, les fumiers, les eaux stagnantes qui se trouvent dans les rues et autour des maisons, etc.
Mais, outre ces causes générales, il y en a de propres à chaque pays, qui dépendent ou de sa posilion géographique, ou des usages et de la manière de vivre des habitants. Ce sont ces causes locales, qui se compliquent avec les causes générales, qu’il est surtout intéressant de connaître, afin de pouvoir parvenir à la découverte des véritables moyens préservatifs et curatifs des épidémies. Je vous engage donc à inviter les médecins à n’omettre aucun de ces détails dans leurs rapports ; et, pour exciter leur émulation, vous leur annoncerez que je me propose de communiquer ces rapports à l’école de médecine de Paris, chargée de recueillir toutes les observations relatives à la topographie médicale de la France, à l’histoire et au traitement des maladies épidémiques et contagieuses. Cette école aidera d’ailleurs de ses conseils les médecins des épidémies dans les cas inconnus ou difficiles, lorsque vous m’en témoignerez le désir ; et je pourrais même, si les circonstances l’exigeaient, envoyer un ou deux de ses membres dans les lieux où leur présence serait jugée nécessaire . . .
Je termine cette lettre en vous recommandant de faire exécuter avec la plus grande sévérité, dans toute l’étendue de votre département, les règle-
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ments de police concernant la propreté et la salubrité des villes et des communes rurales. Vous prendrez en conséquence toutes les mesures qui sont en votre pouvoir pour éloigner des habitations les foyers de contagion, tels que les mares, les eaux stagnantes, les voiries, les salles de dissection et certaines fabriques dont les exnalaisons insalubres favorisent l’essor des épidémies. . .
Cette circulaire fait grand honneur à celui dont elle porte la signature et qui était M. de Champagny, ministre de l’intérieur. Elle contient, non seulement la création d’un service des plus utiles, mais aussi un programme complet et détaillé du fonctionnement de ce service, avec l’indication des résultats qu’on en attend pour l’amélioration de la santé publique. Ce programme, avec de légères modifications, est aujourd’hui encore le nôtre ; mais il n’est guère plus appliqué en 1896 qu’il ne le fut en 1805.
Les préfets, en effet, occupés sans doute de plus pressants intérêts dans cette période agitée, se préoccupèrent peu de la nouvelle institution, et huit ans plus tard, le 30 septembre 1813, un autre ministre de l’intérieur, M. le comte de Montalivet, leur écrivit :
« Il doit exister, dans chaque arrondissement, sous le titre de médecins des épidémies, un médecin chargé spécialement de suivre le traitement des maladies épidémiques... Je me suis réservé la nomination de ces médecins... »
Puis le ministre reproduisait, mot pour mot, la circulaire de son prédécesseur, en supprimant les parties devenues hors d'usage. Il ajoutait cette précision : « Vous fixerez, dans les cas ordinaires, les indemnités dues aux médecins chargés du traitement des épidémies à six ou neuf francs par journée, en sus du remboursement de leurs frais de voyage. »
Les termes du début de cette circulaire : il doit exister , le soin que prend le ministre de reproduire le texte même de la circulaire de son prédécesseur, comme si elle s’était égarée, indiquent bien que les préfets avaient négligé de la mettre à exécution. Depuis, ils paraissent y avoir mieux tenu la main, du moins quant à la désignation des médecins. D’après la circulaire du 30 septembre 1813, c’est le ministre de l’intérieur qui nommait les médecins des épidémies, sur la présentation des préfets. Le décret du 13 avril 1861 sur la décentralisation administrative a attribué définitivement cette nomination aux préfets, sans l’intervention du gouvernement. Aujourd’hui chaque arrondissement a son médecin des épidémies.
Mais comment fonctionne le service ?
Nous avons vu que la circulaire du 12 floréal an XIII prescrit aux médecins des épidémies, dès qu’une épidémie est terminée, d’en dresser un rapport au préfet qui le transmettra au ministre en lui proposant l’allocation d’une indemnité.
La circulaire du 30 septembre 1813 n’ayant rien changé à celle de
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l’an XIII, et aucune décision n’ayant modifié la décision primitive, sauf en ce qui concerne la nomination des médecins, il ne devrait pas s’être produit d’épidémie en France sans que le rapport en ait été dressé. Il résulte, en effet, des termes de la circulaire de l’an XIII que l’allocation d’une indemnité au médecin doit suivre le dépôt du rapport. Afin d’être payés de leurs frais et de leurs honoraires, tous les médecins auraient rédigé et adressé leurs rapports en temps utile aux préfets, si l’on avait strictement observé cette prescription. En ne l’observant pas, l’on a rendu inévitables des irrégularités qui sont devenues habituelles dans beaucoup de départements. Mais comment l’eût-on observée, puisque les frais de ce service ne devaient être payés que sur le chapitre des « dépenses imprévues », fort mal doté, lorsque même il existe ?
La circulaire de l’an XIII indiquait encore que les rapports des médecins des épidémies seraient transmis par le ministre à « l’école de médecine de Paris ». Depuis 1820, date de la fondation de l’Académie de médecine, c’est à cette dernière que le ministre communique les rapports des médecins et des préfets. L’Académie de médecine désigne chaque année un de ses membres pour en faire l’examen et lui en présenter un compte-rendu.
Pour savoir de quelle façon a fonctionné le service, il importe donc de parcourir la collection des rapports présentés à l’Académie de médecine sur ce sujet.
Or, depuis un demi-siècle, il n’y a pas un seul de ces rapports qui ne débute par les mêmes doléances sur le mauvais fonctionnement du service. Parmi ces rapports je citerai celui du Dr Trousseau. Il met bien en lumière les lacunes qui existaient en 1858, et qui ne sont guère moindres en 1896 :
Deux fois déjà nous avons pris à tâche de montrer comment l’indifférence d'un certain nombre de départements rendait à peu près stérile cette grande enquête, à laquelle d’autres localités avaient voué tant de zèle et d’intelligence. Nous ne demandions ni une organisation nouvelle, ni les réformes d’un avenir incertain ; l’organisation existe, elle n’attend plus le contrôle de l’expérience, et partout où on a voulu qu’elle -fonctionnât, elle a rendu à l’humanité et à la science de signalés services. Vous avez vu des départements, placés dans des conditions bien diverses de climat, de configuration géographique, d’instruction, de richesse et d’hygiène publique, réussir à surmonter toutes les difficultés et mériter vos meilleurs encouragememts. .
Malheureusement, le vœu que vous avez exprimé de voir enfin l’exemple de ces départements, où le service épidémique laisse à peine à désirer, trouver de plus nombreux imitateurs, ne parait pas avoir été entendu. Quelques départements croient avoir payé leur dette en envoyant un relevé statistique, sans pièces à l’appui, et probablement sans contrôle. D’autres n’adressent que des monographies transmises par l’intermédiaire des préfets, et trop souvent consacrées à des questions étrangères à l’épidémiologie. D’autres, enfin, toujours les mêmes, persistent à garder un silence qu’ils ne cherchent même pas à excuser.
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Votre commission n’ose espérer que son appel aurait, cette fois, plus d’autorité, et elle se borne à exprimer, de nouveau, un regret profondément senti.
En persévérant dans une négligence que l’Académie ne peut que déplorer, les départements qui refusent leur concours, non seulement laissent les populations dépourvues des bienfaits d’une organisation toute favorable, mais ils enlèvent à l’enquête sur les maladies régnantes l’unité qui fait son intérêt. Au lieu d’une vue d’ensemble où chaque localité tient sa place, on en est réduit à dresser des tableaux partiels. Avec ces lacunes qu’on ne peut remplir, il est impossible de suivre la propagation d’une maladie, et les épidémies dont la marche progressive eût été la plus évidente, paraissent toujours prendre naissance dans une série de foyers isolés.
Est-ce la faute des médecins, est-ce la faute de l’administration si les documents font défaut dans un grand nombre de localités, s’ils sont inexacts dans d’autres ou insuffisants ? Le rapport de 1887, du Dr Ollivier, contient quelques indications à cet égard :
. . . Dans d’autres départements le rapport du préfet est en contradiction formelle avec les renseignements parvenus en même temps que ce rapport. Le préfet du Var, à la date du 4 avril 1888, déclarait qu’il n’y avait eu aucune épidémie dans le département pendant le cours de l’année. A cet égard, l’Académie était beaucoup mieux renseignée que l’administration locale, car elle avait reçu, avant la communication du préfet, un rapport du Dr Bertrand sur une épidémie de dysenterie qui avait régné à Toulon du mois de mai au mois de novembre.
Le préfet de la Haute-Marne déclare qu’il n’y a eu d’épidémie, ni dans l’arrondissement de Chaumont, ni dans celui de Langres. Et une courte note du Dr Cerday, médecin des hôpitaux de Langres, montre au contraire que la fièvre typhoïde a régné épidémiquement dans deux petites communes aux portes de cette ville. . .
L’administration comprend-elle toujours son rôle ? Déploie-t-elle toute l’initiative qu’elle pourrait déployer pour avoir des renseignements précis? J’aime à le croire, mais je n’en ai pas la certitude. La variole a régné dans presque tout le département des Côtes-du-Nord. Le médecin des épidémies d’un des arrondissements déclare qu’il y a des cas nombreux dans presque toutes les communes, mais que faute de renseignements il lui est impossible d’en dire le nombre. La statistique de l’arrondissement voisin est au contraire précise, nette, claire; c’est une des meilleures et des plus complètes que j’aie eues. Son auteur, le Dr Ollivier, de Dinan, remercie vivement le souspréfet du concours qu’il lui a prêté, et déclare que s’il a pu avoir les renseignements, c’est grâce à l’intervention du sous-préfet et à ses appels réitérés aux maires. Je crois que les deux sous-préfets avaient compris différemment leur rôle.
Contre ce niai, il n’y a qu’un remède : faire comprendre aux autorités l’intérêt de l’hygiène publique, et dans tous les cas les rappeler sans cesse au respect de la loi et des circulaires qu’ils sont chargés de faire exécuter.
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L’administration n’est pas seule coupable. Les médecins des épidémies ne mettent pas tous beaucoup d’empressement à s’acquitter, non point de leurs fonctions proprement dites de médecins, mais de celles de rapporteurs. Ls préfet de la Côte-d’Or, notamment, en transmettant le 13 février 1894 le dossier des épidémies de 1892, s’excuse de ce retard en faisant valoir que le dossier n’a pu être constitué plus tôt, les médecins de son département ne lui ayant pas envoyé en temps opportun leurs rapports malgré des réclamations réitérées.
Il semble que contre cette négligence des médecins des épidémies il y aurait un remède qui serait d’un effet certain et que j’ai déjà signalé : ce serait que, conformément à la circulaire de l’an XIII, les frais et honoraires ne fussent ordonnancés qu’après la remise du rapport. Ce serait d’autant plus juste que la lecture seule du rapport peut permettre au préfet d’apprécier le travail effectué et de le rétribuer équitablement.
L’Académie de médecine se plaint également de l’absence d’uniformité dans les rapports présentés ; des renseignements indispensables manquent dans beaucoup d’entre eux et ceux que l’on fournit ne rentrent pas dans le cadre généralement adopté ni dans les statistiques habituelles, ce qui rend les rapprochements impossibles. Pour prévenir cet inconvénient, l’Académie a depuis longtemps dressé un rapport-modèle qui fut adressé aux préfets par une circulaire en date du 13 avril 1835, renouvelée avec envoi de nouveaux exemplaires du rapport-modèle le 24 mai 1836. Peutêtre conviendrait-il, soit de dresser un nouveau modèle de rapport, soit de faire réimprimer celui de 1835 et d’en approvisionner de nouveau les préfectures.
Pour conclure, nous ne saurions mieux faire que de citer l’opinion du Dr Klesch, le dernier rapporteur de l’Académie de médecine pour les épidémies de 1893 :
L’organisation du service des épidémies est plutôt nulle que mauvaise ; il est impuissant à protéger la santé publique. Les règlements sont insuffisants et l’exécution de ceux qui sont édictés par la législation actuelle est à la merci des évènements ou de l’initiative individuelle. Les lacunes et l'incohérence des documents produits n’attestent que trop la nécessité d’adopter pour ce service des règles fixes et de lui imprimer une impulsion commune.
C. Vaccination et revaccination. — En 1798, Jenner publiait, en Angleterre, son premier mémoire sur l’inoculation de la vaccine pour la préservation de la petite vérole (1).
Deux ans après, le 7 février 1801,. un hospice spécial était fondé à Paris, où fonctionnait le comité central chargé de propager en France la vaccination.
(1) Recherches sur les causes et les effets de la variole du vaccin , maladie découverte dans l’ouest de l'Angleterre , principalement dans le comté de Glocester, et connue sous le nom de cowpox. Londres, 1798.
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Le gouvernement s’était intéressé très vivement à cette découverte et il la recommanda aux préfets par la circulaire du ministre de l’intérieur en date du 6 prairial an XI. C’est cette circulaire qui a inauguré le service de la vaccination, tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Après avoir exposé les avantages de la vaccination, établis par un rapport des hommes de l’art, le ministre disait :
Je m’empresse, en conséquence, de vous recommander de faire jouir le département qui vous est confié, du bienfait de ce nouveau système qui est déjà adopté avec succès dans tous les Etats de l’Europe. Je vous aJresse ci-joints deux exemplaires du rapport du comité, auquel l’Institut national a donné ses suffrages dans sa séance du 28 ventôse dernier. Ce rapport ne laisse plus de doute sur l’utilité réelle de la vaccine, et indique en même temps les moyens de la propager.
Vous introduirez d’abord cette pratique dans les hospices d’enfants et dans les autres établissements publics placés sous votre surveillance.
Vous ferez ensuite disposer dans un des hospices de chaque chef-lieu de sous-préfecture et de- chaque ville qui vous en paraîtra susceptible, une salle particulière et séparée de celles qui sont affectées au service ordinaire, où les familles pauvres pourront faire vacciner gratuitement leurs enfants. Vous pourvoirez au remboursement des dépenses extraordinaires qui en résulteront pour les hospices sur les fonds affectés aux dépenses variables, si ceux des hospices ou de la commune sont insuffisants.
11 n'importe pas seulement que la vaccine soit adoptée dans les classes aisées de la société; il faut surtout qu’elle devienne une pratique générale parmi le peuple, où la petite vérole est plus à craindre et plus dangereuse pour diverses raisons. C’est donc le peuple qu’il faut principalement en garantir, parce que c’est là qu’est toujours le foyer de cette contagion. . .
Vous engagerez, pour le perfectionnement de la nouvelle méthode, les comités de vaccine, les sociétés savantes de votre département, et tous les médecins et chirurgiens qui s’en sont occupés, à entretenir une correspondance suivie avec le comité de Paris, et à lui faire connaître les résultats des vaccinations qu’ils auront pratiquées.
Enfin, vous recommanderez aux ministres du culte, aux comités de bienfaisance et aux membres des autorités publiques, d’user de toute l’influence que leur donnent leurs fonctions, pour faire connaître dans le sein des familles les avantages de la vaccine, et éclairer les incertitudes de ceux qui balancent encore à l’adopter
Moins d’un an plus tard, le 14 germinal an XII, le ministre de l’intérieur adressait une nouvelle circulaire aux préfets afin de préciser les moyens à employer pour propager la vaccine.
Le but sera atteint, en établissant dans chaque département un comité de vaccine, en le composant de gens de l’art les plus instruits, et en leur associant des citoyens distingués par leurs places, leur fortune et leur crédit.
Les ministres des cultes seront utiles, dans ces associations, par leur influence ; déjà plusieurs exemples nous ont appris quels services ils peuvent rendre sous ce rapport.
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On mettra à la disposition de chaque comité, dans les villes où ils seront formés, une des salles de l’hospice le plus fréquenté, avec tous les moyens propres à y entretenir constamment la vaccine.
Dans les villes de sous-préfecture, des comités d’arrondissement pourront être établis pour correspondre avec le comité du département ; ou l’on suppléerait à cette mesure en désignant dans ces villes un ou deux médecins des plus instruits, qui seraient associés au comité.
Pour répandre la vaccine jusque dans les campagnes, un ou deux officiers de santé par canton seraient chargés par le préfet de vacciner gratuitement les pauvres ; ou, si les circonstances l’exigeaient, il pourrait être désigné par le préfet des gens de l’art, particulièrement chargés de parcourir les campagnes à des époques déterminées.
C’est d’après les localités et les ressources qu’elles présenteront que ces ressources peuvent être combinées. Celles-là devront être préférées qui promettront les plus grands biens.
Les instructions, les avis qui seront jugés nécessaires, ainsi que les envois de fluide vaccin, seront procurés par le comité de la société, qui répondra à toutes les demandes avec empressement.
Les préfets m’adresseront tous les trois mois les résultats des mesures qu’ils auront adoptées ; et ils me feront connaître les gens de l’art, les officiers de santé, les citoyens zélés qui se seront distingués par des succès ou un dévouement plus remarquable; enfin, ils feront parvenir à la société les observations qu’ils auront recueillies.
Afin que les départements ne manquassent point de vaccin, un décret du 10 mars 1809 ordonna que des dépôts de conservation seraient fondés dans vingt-cinq des principales villes de France ; mais la plupart de ces dépôts ne furent point établis ou n’eurent qu’une existence éphémère.
Bien d’autres circulaires suivirent celles que nous venons de citer. Le 31 octobre 1814, les préfets sont informés qu’ils doivent adresser au ministre, « dans le cours du premier trimestre de chaque année, le tableau des vaccinations pratiquées pendant l’année précédente ».
Cette prescription n’étant pas observée, une circulaire du 24 janvier 1822 la rappelle aux préfets.
Le 12 novembre 1833, M. Thiers, ministre du commerce et des travaux publics, se plaint de « la diminution progressive du nombre des vaccinations régulièrement constatées », qui ne peut provenir que d’une « indifférence blâmable de la part de l’administration ou de l’insuffisance des mesures prises pour l’organisation d’un service qui importe si essentiellement à la santé publique. » Le ministre termine ainsi sa circulaire :
L’institution de médecins cantonaux, sur un plan analogue à celui qui est réalisé depuis 23 ans, avec le plus grand succès, dans le département du Bas-Rhin, pourrait, si elle était généralisée, non seulement assurer le triomphe de la vaccine, mais encore fournir à l’administration et à la science de riches et nombreux matériaux soit pour l’hygiène publique, soit pour la topographie médicale de la France. Toutefois, comme la création de médecins cantonaux pourra trouver sa place dans la réorganisation médicale, sur
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laquelle l’Académie royale de médecine et d’autres corps savants viennent d’être consultés de nouveau par le gouvernement, je me bornerai à appeler d’avance votre attention sur la possibilité de naturaliser cette institution dans votre département, sous une forme appropriée aux ressources, aux besoins, aux usages du pays.
Bien entendu, il ne fut pas donné suite à l’institution de médecins cantonaux pour le service de la vaccination. La topographie médicale de la France, dont M. Tliiers avait entrevu la nécessité, reste toujours à faire.
Le G février 1835, circulaire de M. Ducliâtel, ministre du commerce, qui décide que les états de vaccination devront lui être adressés, non plus dans les trois mois, mais dans les quatre mois qui suivront l’année à laquelle ils se rapportent. Les médecins vaccinateurs dont les états n’auraient pas été remis avant cette époque ne pourraient pas avoir part aux prix ou aux médailles décernés par le gouvernement. « 11 faut, ajoute le ministre, tenir la main à ce qu’aucun enfant ne soit admis dans les écoles ou dans les autres établissements publics sans avoir été vacciné. » Ainsi, cette prescription, qui a été renouvelée récemment et qui peut-être n’est pas encore appliquée partout, date de plus de soixante ans !
Le 7 juin 1837, circulaire de M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, de l’agriculture et du commerce, qui signale « la découverte du cow-pox ou vaccin primitif à Passy, près Paris, » qui doit être substitué, comme plus efficace, au vaccin importé en 1800.
Le 19 février 1839, circulaire du même ministre destinée à dissiper les doutes semés dans l’opinion sur l’efficacité d’une pratique « dont l’immense utilité ne peut pas être contestée ».
L’existence de cette circulaire indique qu’un parti s’était formé, même parmi les médecins, pour nier l’influence de la vaccination contre la petite vérole. Il faut certainement attribuer à ces dissidents une part des difficultés qu'éprouve alors le service à se constituer et à fonctionner.
Le 26 février 1841, circulaire du ministre de l’agriculture et du commerce. Celle-ci soulève une question nouvelle, celle des revaccinations, et annonce l’envoi d’un mémoire sur la question.
Quelque réserve, dit le ministre, que l’Académie royale de médecine ait elle-même apportée dans l’expression de son opinion sur les revaccinations, l’administration doit encore plus s’abstenir de prendre parti en pareille matière ; son devoir se borne à encourager les recherches, et à faire recueillir avec soin toutes les observations qui peuvent tendre à éclairer la question qu’il s’agit de résoudre.
Le 25 septembre 1843, circulaire du ministre de l’agriculture et du commerce qui se fait l’écho « des plaintes formulées par beaucoup de vaccinateurs sur le peu d’appui qu’ils obtiennent de la part des maires Encyclopédie d’hygiène. — VIII. 38
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des communes rurales ; trop souvent, disent-ils, leur arrivée n’est pas annoncée aux habitants ; ils ne trouvent pas les enfants réunis à la maison commune, un reproche même à quelques maires d’avoir été jusqu’à conseiller aux familles de leurs administrés de ne pas répondre à l’appel des vaccinateurs. » Ces résistances existent encore aujourd’hui. Le ministre regrette que « plusieurs conseils généraux aient refusé de voter les allocations demandées pour encourager la pratique de la vaccine », et à ce propos il s’inquiète de savoir si les fonds, là où il en est voté, sont bien employés :
Dans plusieurs départements, les vaccinateurs ont un traitement fixe ; dans d’autres, les vaccinateurs nommés d’avance reçoivent des indemnités proportionnelles au nombre des vaccinations qu’ils opèrent ; ailleurs, tous les médecins sont appelés à concourir, sur la production de leurs états de vaccination, aux primes décernées par le préfet. Chacun de ces systèmes a ses avantages et ses inconvénients ; mais il importe de bien se rendre compte des effets que produit celui qui est adopté dans chaque département, et d’examiner s’il est susceptible de quelque modification.
Le 28 juin 1859, M. Rouher, ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publies se plaint de l’irrégularité du service. Depuis deux ans le ministre n’a reçu aucun renseignement sur les vaccinations. Il rappelle les préfets à la stricte observation des prescriptions de la circulaire du 6 février 1835, citée plus haut.
Enfin, le 25 novembre 1876, M. Teisserenc de Bort, ministre de l’agriculture et du commerce, appelle l’attention des préfets sur les plaintes de l’ Académie de médecine relatives à la vaccination « Le service de la vaccine est un de ceux qui s’imposent à la sollicitude des administrations départementales. Comme le fait remarquer avec raison l’Académie, toute négligence à cet égard, sur un point quelconque de la France, peut devenir pour le reste du pays une cause d’infection générale. »
Cette circulaire est la dernière sur le service de la vaccination. Désormais, convaincus de l’inutilité des circulaires, les ministres se sont contentés d’adresser aux préfets les rapports de l’Académie de médecine qui contiennent des plaintes motivées sur l’irrégularité et les défaillances de ce service. Et la variole continue à faire, en France, chaque année, des milliers de victimes, alors qu’en Allemagne, où la vaccination et la revaccination sont obligatoires, la variole a disparu de la liste des causes de décès.
Dans tout cet exposé j’ai employé l'expression, en usage dans les circulaires, de « service de la vaccination ». En réalité, ce service n’existe pas. Les médecins qui, dans un certain nombre de départements, propagent et pratiquent la vaccine, soit par conviction, soit pour mériter les prix et médailles décernés par le gouvernement aux vaccinateurs les plus actifs, ces médecins ne font pas partie d’une organisation administrative : ce sont des missionnaires. Ils vaccinent plus ou moins, suivant
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leur zèle, beaucoup sur un point, très peu sur un autre, sans la méthode et la rigueur que comporte l’existence d’un service proprement dit. Combien de gens passent entre les mailles du filet! Combien de non vaccinés, même là où l’on vaccine le plus !
Le vaccin humain, longtemps employé, avait donné lieu à quelques accidents, et les adversaires de la vaccination avaient profité de ces accidents. Le vaccin de génisse a été substitué partout au vaccin humain, et depuis que l’Académie de médecine dispose de crédits suffisants, ce vaccin est fourni rapidement et dans les meilleures conditions à tous ceux qui le demandent.
Mais on aura beau multiplier les facilités matérielles, tant que la vaccination restera facultative, tant qu’elle dépendra du zèle et de la conviction des autorités et des médecins, il sera impossible de faire disparaître la maladie, et les adversaires de la vaccination pourront arguer de l’explosion de chaque épidémie pour proclamer l’inefficacité du remède.
Il ne saurait cependant y avoir de doute sur son efficacité. On ne peut pas en chercher la preuve indiscutable dans les pays où la vaccination n’est pas obligatoire, parce que les non vaccinés y coudoient partout les vaccinés, les mal vaccinés, ou les anciens vaccinés qui devraient être soumis à la revaccination. Or, il est certain que la vaccination n’est pas seulement utile pour le vacciné, mais surtout pour l’entourage.
J’ai cité tout à l’heure l’exemple de l’Allemagne. Voici ce qui s’y est passé.
Il y a quelques vingt-cinq ans la vaccination n’était guère plus pratiquée en Allemagne qu’en France. Elle rencontrait, là aussi, dans le monde médical, des adversaires. On lui reprochait tous les accidents auxquels elle peut donner lieu, l’inoculation de la syphilis (à laquelle on a remédié en renonçant au vaccin humain), l’inoculation de l’érysipèle, de la tuberculose, de la diphtérie, de bien d’autres maladies, sans que d’ailleurs, la plupart du temps, des preuves certaines fussent fournies de ces accidents.
Les partisans de la vaccine eux-mêmes lui en voulaient de n’être qu’une arme à courte portée, de ne pas préserver de la variole pour toute la vie, après une première inoculation. Néanmoins, après les recherches de Dornbluth, de Wolfers, de Harder, les revaccinations qui créaient une nouvelle immunité furent adoptées pour l’armée, dans le Wurtemberg en 1833, puis successivement dans tous les Etats allemands. Mais dans la population civile, malgré de légères épidémies, revaccinations et même vaccinations furent très négligées.
Cette incurie amena un désastre. La variole, portée partout en Allemagne par les soldats de la guerre de 1870, trouva un terrain admirablement préparé. Elle sévit de 1870 à 1874, avec une grande violence. Pendant ces quatre années, la mortalité moyenne par an a été de 252,72 pour 100.000 habitants. La mortalité, comme toujours, pesait lourdement
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sur les non-vaccinés ; à Chemnitz, sur les 249 décès par variole de 1871, il n’y avait que 7 décès de vaccinés (1).
En 1874, la population de l’Allemagne était de 41.983.000. A raison de 252.72 décès varioliques pour 100.000 habitants, on comptait chaque année plus de cent mille décès par variole (2). Il n’est pas surprenant que l’Allemagne se soit émue d’une situation aussi redoutable et que, malgré toutes les oppositions, une loi ait été édictée pour rendre la vaccination et la revaccination obligatoires.
Cette loi édicte, en substance que :
la vaccination est obligatoire pour tout enfant non variolé dans l’année qui suit celle de sa naissance ;
la revaccination est obligatoire pour tout enfant de 12 ans qui fréquente les écoles publiques ou privées, à moins qu’il ait eu la variole dans les dernières années ;
les pères, les tuteurs, les parents adoptifs dont les enfants se seraient soustraits aux vaccinations ou aux revaccinations sont punissables d’une amende qui ne doit pas dépasser 150 marcks, ou d’un emprisonnement de 1 à 15 jours ;
les médecins qui opèrent négligemment sont punis.
En outre la loi entre dans des détails minutieux sur la nature, la qualité du vaccin à employer, sur les modèles de certificats à établir, sur les droits et les devoirs des Etats confédérés pour l’établissement du service des vaccinations et revaccinations. .
Le projet de cette loi fut soumis au Reischtag par la société médicale de Kœnigsberg, et fut adopté. L’empereur la promulgua le 8 avril 1874 et elle devint exécutoire dans tout l’empire à dater du 1er avril 1875.
Quels ont été les résultats ?
Nous avons dit que de 1870 à 1874 le nombre moyen annuel des décès par variole avait été de plus de cent mille.
Or voici quel a été le chiffre total des décès par variole, dans toute l’Allemagne, pour les huit dernières années dont la statistique ait été publiée :
1886 197 décès.
La plupart de ces décès ont été observés dans les districts de la fron-
(1) Dr P. Jeunhomme, La vaccination et la revaccination en Allemagne. Masson, 1888, p. 5.
(2) Exactement 106.099.
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tière, surtout au voisinage de la Russie et de la Bohème. 11 a été d’ailleurs constaté qu’un grand nombre des sujets décédés n’avaient pas été vaccinés (1).
Il est permis de conclure que la variole n’existe plus en Allemagne.
Est-il possible, après une pareille expérience, de contester encore l’efficacité de la vaccination et de la revaccination ?
On peut citer d’autres exemples de l’influence décisive de la vaccination et de la revaccination sur la mortalité variolique. L’obligation existe en Angleterre, en Danemark, en Roumanie et dans quelques cantons de la Suisse.
En Angleterre, cette obligation se trouve fortement contrariée, depuis quelques années, par les anti-vaccinateurs et par les condamnations dérisoires prononcées contre ceux qui violent la loi. Néanmoins la mortalité par variole a beaucoup diminué depuis qu’existe l’obligation. Cette mortalité a été :
Avant l'obligation
De 1847 à 1853 3,26 pour 10.000 habitants.
Depuis l’obligation
De 1861 à 1870 1,62 pour 10.000 habitants.
De 1880 à 1889 0,48 —
De 1890 à 1892 0,06 —
En 1893... 0,49 —
En 1894 0,27 —
En 1895 0,06 —
Il faut remarquer le chiffre de 1893 qui constitue un recul notable. Il y a eu, en effet, cette année-là, un total de 1,445 décès varioliques, alors que dans les quatre années précédentes, additionnées, on n’en avait constaté que 519. C’est qu’en 1893 la variole est devenue épidémique, par la faute des anti-vaccinateurs.
La ville de Leicester peut être considérée comme la patrie des adversaires de la vaccination : c’est cette ville qui a donné son nom à la méthode ayant pour but avoué de lutter contre la variole sans avoir recours à la vaccine. Or il s’est produit dans cette ville 146 cas de variole. Le personnel de l’hôpital des varioleux se compose de 28 personnes. Vingt-deux, en dépit des efforts de la ligue étaient protégées par une revaccination récente ; pas une n’a été atteinte. Sur les six autres, quatre ont été prises, une est morte. Le fait a été connu, et il y a eu dans la population de Leicester une forte poussée (a rush ) vers la vaccination (2).
(1) Kubler, Statistique des décès par variole en Allemagne pendant l'année 1893. Cité par la Revue d'hygiène , 1895, p. 262.
(2) Bntish medical Journal , 18 mars 1893.
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Batley est encore un des centres de l’action anti-vaccinale. Vingt-cinq enfants y sont morts de la petite vérole, dont pas un n’était vacciné. Des enfants que leurs parents, résistant aux objurgations des anti-vaccinateurs, avaient fait vacciner, pas un n’a été pris.
La méthode dite Leicester a pour moyen de défense l’isolement, la désinfection et l’assainissement. Certes, ces moyens ne sont pas à dédaigner. Mais ils ne doivent pas, dans la lutte contre la variole, avoir pour conséquence de supprimer la vaccine. Ils sont d’ailleurs non seulement d’une efficacité immédiate douteuse, mais encore extrêmement coûteux. L’isolement, en effet, dans le système Leicester, implique de véritables quarantaines de terre. Toutes les personnes habitant une maison où s’est produit un cas de variole sont frappées d’inactivité. Il leur est interdit de se rendre à leur travail quotidien, et, en compensation, des indemnités élevées leur sont payées. « Des hôpitaux d’isolement, spécialement dans les milieux gagnés à la cause anti-vaccinale, sont construits, agrandis, multipliés ; un système coûteux d’isolement, de quarantaines, d’indemnités payées pour maintenir dans l’oisiveté les personnes qui ont pu être en contact avec les malades, tout cela est entrepris et poussé avec la prodigalité de la panique, des dépenses sans limites étant suggérées et paraissant justifiées par le zèle des anti-vaccinateurs militants. (1) » Et tout cela pour n’aboutir qu’à peu de chose, en tout cas pas à étouffer l’épidémie. On évalue les dépenses ainsi faites à plus de 25 millions de francs. Dans certaines localités, les soins donnés aux varioleux sont revenus à 2,500 francs (100 liv. st.) par tète.
L’épidémie de 1893 s’est prolongée, quoique atténuée, jusqu’en 1894, puisqu’il y a eu encore cette année-là 318 décès varioliques. Pour les deux années, c’est un total de 2,000 décès environ que la campagne des anti-vaccinateurs a valus à l’Angleterre.
Depuis cette expérience les anti-vaccinateurs semblent devenus plus sages. En 1895 le nombre des décès varioliques a été de 219.
En France, l’expérience de ce qui s’est passé dans l'armée est très concluante. Depuis une quinzaine d’années la vaccination et la revaccination y sont pratiquées méthodiquement. Le tableau qui suit (page 599) et qui s’applique à toute l’armée française (France et Algérie) indique les résultats obtenus.
Sur les 132 cas de 1893, soixante-sept (67) se sont produits dans les mois de novembre et de décembre, c’est-à-dire à l’époque de l’incorporation des recrues. Les hommes atteints venaient de régions où régnait la variole.
Dans la population civile il est impossible de dire quelle est exactement la situation, parce que les informations manquent pour les deux tiers de la population de la France, et que là même où les informations sont
(I) Dritish medical journal, 18 février 1893.
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Morbidité et mortalité varioliques dans l'armée (1875-1893)
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