‹ Encyclopédie d'hygiène et de médecine publiqueChapitre 155 sur 177 · ARTICLE I. — ASSISTANCE DES AVEUGLES · texte numérisé non relu

ARTICLE I. — ASSISTANCE DES AVEUGLES

Il s’est trouvé de tout temps des aveugles qui ont acquis par eux-mêmes, en suppléant par le toucher à la vue absente, mais .sans être guidés par une méthode déterminée de l’enseignement, des connaissances plus ou moins étendues.

L’histoire a conservé le nom d’un grand nombre d’entre eux, et d’un si grand nombre même que leur énumération complète serait trop longue pour qu’il nous soit possible de la tenter ici. Nous en signalerons pourtant quelques-uns.

Un grand nombre de philosophes anciens se privèrent, dit-on, volontairement de la vue afin de méditer plus à leur aise. On pensait en effet autrefois que la privation d'un sens donnait à l'intelligence plus de finesse et d’acuité, ne voulant pas comprendre que c’est précisément par l’intermédiaire des sens que les idées se forment dans notre cerveau et qu’elles ne sont que la conséquence et l’effet secondaire des impressions qu’ils nous fournissent. Cette opinion avait cours encore au XVIIIe siècle et il s’est trouvé, jusque dans notre XIXe siècle des gens pour la soutenir.

Quoi qu’il en soit, parmi les philosophes anciens qui s’aveuglèrent volontairement on cite, d’après le témoignage de Cicéron, le joyeux Démocrite lui-même. L’idée peut paraître étrange d’un homme qui faisait profession de gaieté à moins que Démocrite n’ait voulu prouver ainsi que notre humanité peut encore prêter à rire, alors même qu’on n’assiste plus par la vue à ses folies et à ses sottises.

Diodote, Aufidius (Cneus), Eusèbe l’Asiatique, étaient aveugles ; — , saint Jérôme avait eu pour maître Didyme d’Alexandrie, qui était privé de la vue depuis Tàge de cinq ans; — Aboulolu Ahmed-ben-Soliman, surnommé Al-Tenouhki-al-Maari, fameux poète arabe, était aveugle; — un des plus anciens auteurs qui aient écrit en anglais : le chevalier John Grôwer, qui mourut à la fin xive siècle, était aussi aveugle ; — un prédicateur célèbre du xve siècle, Nicaise de Malines, avait perdu la vue à l’âge de 3 ans ; et c’est au même âge que Pierre Pontanus de Bruges avait été frappé de cécité, ce qui ne l’empêcha pas de devenir un des plus fameux grammairiens de son temps. — Bourchenu de Valbonais, né à

(1) La cécité paraît une infirmité commune chez les poètes d’autrefois : chacun sait que Milton, le chantre dn Paradis perdu , était devenu aveugle, comme le vieil Homère et comme le barde Ossian, fils de Eingal.

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Grenoble en 1651, quoique devenu aveugle très jeune, publia une histoire du Dauphiné en deux volumes in-folio, etc., etc. C’est par centaines que nous pourrions compter les aveugles savants ou érudits enregistrés par l’histoire ; mais si nous connaissons les particularités de leur vie, leurs travaux, leurs écrits, nous ne savons rien le plus souvent des procédés dont ils firent usage pour parvenir au degré d’instruction où ils étaient arrivés.

En voici quelques autres dont on connaît, au moins en partie, la méthode.

Le plus illustre, celui dont il convient de citer d’abord le nom, est Saunderson, aveugle anglais, qui excella dans les sciences et dont la lettre de Diderot sur les aveugles a consacré la renommée dans notre pays. Saunderson (Nicolas) naquit en 1682, dans la province d’York ; malgré son infirmité il parvint à faire de bonnes études, surtout dans les sciences mathématiques ; il discutait sur la géométrie, sur les lois de la lumière, sur les couleurs, avec une telle facilité et une telle netteté que les leçons publiques qu’il avait été obligé de faire à cause de la modicité de sa fortune, attiraient un nombreux auditoire, et que sa renommée et son savoir le désignèrent au choix de l’Université de Cambridge, quand, en 1711, il fallut pourvoir à la chaire de mathématiques laissée vacante par la démission de Withen.

Saunderson avait imaginé une arithmétique palpable au moyen d’une planchette percée de trous , dans lesquels il piquait des épingles de diverses grosseurs qui prenaient, selon leur place et leur arrangement, des valeurs différentes. Cette planchette a été décrite par son disciple William Inehlif ; il s’en trouve aussi une description dans la lettre de Diderot. Elle lui servait aussi à résoudre des problèmes de géométrie, soit qu’il fit ses figures en alignant ses épingles, soit qu’il marquât seulement avec ses épingles le sommet des angles figurés par des fils.

Après Saunderson, citons Weissenbourg de Manheim qui devint aveugle à l’âge de sept ans. — Il écrivait et lisait au moyen de caractères de convention qu’il avait imaginés lui-même ; il se servait pour calculer d’une planchette qui différait peu de celle de Saunderson. Ses connaissances en géographie étaient assez étendues, et il avait imaginé pour cette étude des cartes spéciales où les limites des États étaient indiquées par des chenilles de soie, les villes par des perles plus ou moins grosses suivant leur importance, les mers et les lacs par un vernis très poli, les continents et les îles par du grès pilé. — - Ce fut Weissenbourg qui instruisit Mlle Paradis, de Vienne en Autriche, qui vint à Paris en 1783 et excita, comme pianiste, autant d’admiration que de curiosité. Cette demoiselle avait inventé, pour son usage, une notation musicale particulière; elle se servait d’épingles qu’elle piquait sur de larges pelotes format in-quarto ; la disposition de ces épingles, la grosseur de leur tête, étaient autant d’indications qu’elle n’oubliait pas, et quand elle avait écrit par ce pro-

cédé une sonate ou un morceau quelconque qu’on lui dictait, elle l’apprenait par cœur avec ses doigts et le jouait ensuite très facilement.

L’aveugle du Puiseaux, dont Diderot a longuement parlé, n’avait pas été pour les gens de son temps un moindre objet de curiosité, que cette demoiselle Paradis. Il avait fait faire des caractères en relief dont il se servait pour faire lire son fils, et il avait en toutes choses, paraît-il, une sagacité surprenante. « L’aveugle du Puiseaux, dit Diderot, estime la » proximité du feu au degré de la chaleur; la plénitude des vaisseaux au » bruit que font en tombant les liqueurs qu’il transvase ; et le voisi- » nage des corps à l’action de l’air sur son visage. Il est si sensible aux » moindres vicissitudes qui arrivent dans l’atmosphère qu’il peut dis- » tinguer une rue d’un cul-de-sac. Il apprécie à merveille les poids des » corps et les capacités des vaisseaux, et il s’est fait de ses bras des » balances si justes et de ses doigts des compas si expérimentés, que » dans les occasions ou cette espèce de statique a lieu , je gagerais » toujours pour notre aveugle contre vingt personnes qui voient » .

Mais la curiosité qu’excitaient dans le public Saunderson,Weissenbourg, l’aveugle du Puiseaux, MIle Paradis, etc., prouve précisément combien c’était chose rare et exceptionnelle qu’un malheureux, atteint de cécité depuis son enfance, eût quelques connaissances et fût pourvu de quelque instruction. — Rien n’avait encore été tenté dans ce sens quand, tout à coup, dans ce xvme siècle, qui avait vu déjà se fonder la méthode d’instruction des sourds-muets, un homme parut qui créa de toutes pièces la méthode d’instruction des aveugles ;

Et dans ce siècle ingénieux Où l’homme enfante des merveilles,

Les yeux i’emplacent les oreilles,

Le toucher remplace les yeux (1).

Valentin Haüy naquit en 1745, dans un petit, bourg de Picardie appelé Saint-Just-lès-Marais. — Nature naïve et douce, plus contemplative que positive, plus ingénieuse dans la théorie qu’habile dans la pratique, il devait avoir l’honneur de créer la méthode pour l’instruction des aveugles et de fonder la première institution où cette instruction fut donnée collectivement à un grand nombre.

Si ses qualités administratives laissaient à désirer et s’il ne sut jamais diriger convenablement l’établissement qu'il avait créé, son nom a été toutefois et à juste titre conservé par l’histoire comme celui d’un des bienfaiteurs de l’humanité, et hâtons-nous d’ajouter qu’il ne travailla pas seul à l’illustration de ce nom de Haüy, et que son frère René a mérité aussi d’être placé au rang des plus grands hommes de notre France par ses recherches sur les cristaux dont il découvrit les lois de formation.

(t) Impromptu de Théveneau, cité dans les Mémoires secrets de Bachaumout.

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TU

Tout le monde sait comment Valentin Haüy fut amené à s’occuper de l’éducation des aveugles ; il a lui-même raconté, et tous les biographes ont dit après lui, à quelle circonstance fortuite il dut cette pensée généreuse : c’était en 1784 ; il assistait par hasard à un concert en plein vent où une dizaine d’aveugles, le nez chaussé de lunettes, un cahier de musique devant leurs yeux obscurs, écorchaient des airs sur divers instruments, à la grande joie d’un public qui riait aux éclats de la gaucherie comique des pauvres instrumentistes. 11 songea que c’était là un triste spectacle, une chose honteuse pour l’humanité, que des malheureux, parce qu’ils étaient privés d’un sens, n’eussent pour vivre d’autre ressource que de se livrer à de tels actes de saltimbanques. Il entrevit quelque chose de mieux à faire pour ces pauvres gens : il se dit que s’ils avaient, en effet, du goût pour la musique, on pourrait la leur apprendre. - Mais-, comment la leur faire lire? -—Là était la difficulté. Il se rappela qu’un jour, venant de faire l’aumône à un honnête aveugle, celui-ci lui avait fait remarquer qu’au lieu d’un sou, qu’il croyait sans doute lui avoir donné, il lui avait mis dans la main un petit écu. C’était un trait de lumière ! Ce toucher si délicat ne pouvait-il pas remplacer la vue? Et s’il s’agissait de lire des lettres ou des notes de musique, ne pouvait-on pas substituer à la lettre imprimée en noir, sans valeur ni signification pour l’aveugle, la lettre en relief, la lettre gaufrée formant saillie? Peut-être se rappela-t-il (sans en avoir pour ainsi dire conscience) certains passages de la fameuse lettre de Diderot. Quoi qu’il en soit, ces idées, aussi simples qu’ingénieuses, se présentèrent d’un seul coup à la pensée de Valentin Haüy, et l’obsédèrent si bien qu’il résolut de contrôler par la pratique ce que la théorie lui faisait apparaître comme indiscutable vérité. — Il alla chercher sur le seuil des églises quelque aveugle mendiant, dont l’intelligence fût assez vive, pour qu’il put profiter un peu vite des leçons qu’on lui donnerait, et ce fut sur les marches de Saint-Germain-des-Prés qu’il trouva François Lesueur, son premier élève, alors âgé de seize ans, et aveugle depuis l’âge de dix-huit mois.

Six mois après, Lesueur lisait, calculait, et savait un peu de musique.

Haüy allait perfectionnant ses procédés, en enseignant son élève; grâce à quelques philanthropes, il put ouvrir, rue Coquillière, une école, où une vingtaine d’enfants étaient élevés à la fois. On leur apprenait, outre la lecture, la grammaire, la géographie, la musique et quelques métiers faciles : le tricot, le filet, la corderie, la sparterie, l’empaillage des chaises, etc.

Haüy avait adopté pour la lecture un caractère particulier, qu’il avait jugé plus commode à saisir par le toucher, et pour en abréger la lecture courante, il avait imaginé des abréviations assez ingénieuses.

Mais ce système d’écriture, quelque curieux qu’il soit, n'a plus d’intérêt

aujourd’hui, depuis que Louis Braille, aveugle lui-même, imagina son système si simple, et partout usité aujourd’hui (1).

L’alphabet de Braille est, on peut le dire aujourd’hui, connu de tout le monde. Il se compose de signes formés par des points en relief, disposés diversement et de telle sorte, qu’il suffit d’apprendre les dix premiers signes constituant la première série , pour savoir très facilement les autres. On sait aussi qu’il sert à la notation musicale des aveugles, et qu’il a contribué ainsi à rendre plus facile l’étude de la musique pour ces déshérités.

Nombre des aveugles. — Nombre des écoles et institutions. —

Il résulte de la statistique faite en 1883, d’après les ordres de M. le Ministre de l’Intérieur, qu’il y a en France et en Algérie 38,632 aveugles qui se décomposent de la manière suivante :

Aü- DESSOUS DE 21 ANS.

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