Situation sociale des iiinsicieiis
C'est en vain qu'au début de la Hévolution on aurait proclamé l'utilité de la musique et défini le rôle social de cet art, si les musiciens n'avaient pas été préparés à tenir dignement la place qu'on leur réservait dans la vie nationale.
Antérieurement, considérés comme artistes, mais méprisés comme hommes, ils avaient peu à peu conquis, sous le règne de Louis XVL droit au respect de tous. Grétry a laissé sur ce sujet de précieux renseignements, qu'on trouve dans plusieurs chapitres de son ouvrage de la Vériti: , écrit pendant la Hévolution. Peu d'années avant 1789, les musiciens étaient tenus b. distance, même par leurs collaborateurs gens de lettres :
<< ... Depuis François I'"' jusqu'à Louis XVI, les savants, et surtout les gens de lettres, ne purent voir les prérogatives biillantes de la noblesse sans vouloir y participer; ils voulurent être les premiers, les plus nobles entre les gens à talents; et l'artiste, plus simple, plus ingénu, plus rapproché de la nature
qu'il imile sans cesse, leur semblait d'une classe inférieure. Ils ne le disaient point, mais ils le faisaient sentir... Les lettrés n'oubliaient jamais le monsieur de ... en nommant l'homme de lettres, et l'artiste était simplement désigné par son nom. Ils disaient : « Monsieur de Poinsinet et Philidor vont donner un « opéra. » Cependant, le premier était un pygniée, et le second un homme d'une vigueur de tête extraordinaire. Ils le savaient, ils le disaient, mais ils suivaient l'usage, qu'ils ne combattaient point et qu'ils favorisaient, au contraire. Tel auteur dramatique alTectait de ne travailler uniquement que pour obliger son musicien et pour l'avantage de l'art; mais il courait toujours le premier chez le caissier du théâtre... J'ai toujours aimé les gens de lettres, avec lesquels j'ai vécu longtemps, et qui m'ont appris à réfléchir; mais la ligne de démarcation qu'ils mettaient entre eux et les artistes les plus distingués me faisait pitié... Je ne crains pas d'être démenti sur ces faits, la moitié de la France encore existante en fut le témoin... »
Une autre page de Grétry montre le relèvement social des musiciens exécutants, aux approches de l'heure où leur art va collaborer au relèvement social de la nation entière : « ... J'ai vu naître et s'elTectuer une révolution parmi les artistes musiciens, qui a précédé de peu la grande révolution politique. Oui, je m'en souviens, les musiciens, que l'opinion maltraitait, se sont levés tout à coup et ont repoussé l'Iiumiliation dont on les accablait. C'est par la force que se font toules les révolutions, il n'est pas d'autres moyens de les opérer. En déracinant petit à petit les abus déjà trop multipliés, mille autres s'établissent chemin faisant. C'est comme une pièce de terre couverte de mauvaises herbes; ôtez-en seulement quelques-unes chaque jour, bientôt la terre en sera jonchée. Dans ce cas, le plus court est de la retourner.
« Sous l'ancien régime, les musiciens n'étaient guère regardés que comme des instruments de musique, bons à déposer dans le même étui, après qu'ils avaient joué. Cependant, ils lisaient, s'instruisaient comme le reste des hommes. Lu amateur musicien, très distingué, doué de la force d'Hercule, et le premier homme de son siècle dans la pratique des armes, rougissait de l'humiliante position des musiciens ses amis, avec lesquels il passait sa vie dans les concerts. Saint-Georges sut profiter de leurs conseils en musique, et les musiciens s'enflammèrent à son mâle courage. Bientôt chaque chef d'orchestre fut un homme intrépide qui soutint l'honneur de son coips. Le public assemblé dans les spectacles, ou plutôt les roquets qui faisaient partie du public, insultaient souvent les artistes des orchestres; ils virent des hommes qui osèrent leur dire : « Venez tous nous parler l'un après « l'autre, vous verrez que nous ne sommes pas des •< gens que l'on insulte impunément. » Les braves du parterre disaient que les musiciens avaient raison et criaient bravo! Une autre fois, un ci-devant grand seigneur, assis au parquet, derrière les musiciens, dit à l'un d'eux de plier bagage au plus tôt, parce qu'il l'empêchait de voir; le musicien sourit, et le monsieur continua de le plaisanter sur sa taille et et sur ses larges épaules. Le lendemain matin, notre brave fut le trouver chez lui, lui représenta très poliment qu'il ne serait plus reçu parmi ses confrères, si M. le marquis n'avait la bonté de lui faire raison des insultes de la veille. M. le marquis lui dit que sa noblesse ne lui permettait pas de se battre avec un
ENCYCLOPÈniE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAIRE DU CONSERVATOIRE
homme comme lui. c< II serait bien plus dégradant « pour votre noblesse, lui dit le musicien, si vous m'o- "bligiez, monsieur le marquis, à vous donner une cor- « rection roturière. » Ils l'ureut au bois de Boulogne; le musicien perça le bras à l'insolent marquis, après lui avoir dit: « Je n'ai pas voulu vous tuer, mais seu- « lement vous donner une petite leçon d'harmonie « sociale, dont vous aviez grand besoin. » Quelques scènes de ce genre eurent lieu dans différents endroits et relevèrent considérablement le crédit des musiciens... »
Au début de la Révolution, les musiciens n'étaient pas seulement victorieux des préjugés qui les avaient asservis si longtemps. Sur eux, la gloire de Gluck rayonnait. Pour une question de musique, Paris s'était divisé en gluckistes et piccinnistes. Partout, en France, leur art avait pénétré. Dans la philosophie, c'est le souvenir de Jean-Jacques Rousseau, musicien ; dans les lettres, c'est l'agitation persistante entre les anciens combattants de la fameuse querelle; dans les sciences, c'est Lacépède, le continuateur de Ruffon, qui a commencé par être le disciple de Gluck et a publié une Poclique de la musique; dans la peinture, c'est David, qui donne à la pratique du violon ses loisirs; dans l'armée, ce sont de jeunes officiers que la musique passionne et qu'une place attend dans l'histoire musicale : Rouget de Lisie, Bernard Barrette.
Lorsque l'heure vint, les musiciens étaient donc prêts et les circonstances étaient favorables à un glorieux développement de leur art.