‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 278 sur 364 · ceLeterriloi · texte numérisé non relu

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Par lalivogue du Réieil du Peuple, qui dura cinq années, Pierre Gaveaux acquit une célébrité tapageuse, contrastant singulièrement avec l'amabilité de ses talents de compositeur et d'acteur et avec la douceur de son caractère. Il devint un personnage séditieux. Dés le mois de mars 1793, les rapports de police se préoccupèrent de lui.

Ensuite vint l'arrêté du Directoire exécutif du 4 janvier 1796, concernant les spectacles :

ce Touslesdirecteurs, entrepreneurs et propriétaires de spectacles de Paris sont tenus de faire jouer,

chaque jour, par leur orchestre avant la levée de la loile, les airs chéris des républicains, tels que la Marseillaise, Ça ira, Veillons au salut de l'Empire, le Chant du Départ. Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réveil du Peuple. »

Alors le public commença à devenir agressif contre Pierre Gaveaux. Lorsqu'il se présenta sur la scène du théâtre Feydeau, pour chanter la Marseillaise, des voix s'élevèrent du parterre, criant : « A bas le Chouan! » Ce fut un scandale, dont la police prit pré-

HISTOinE PE LÀ MVSIQVl

texte pour le conipronicltre ilélinilivement, en iiiteiprétant défavorableineiit ses moindres intentions, et qui valut au musicien d'ôtre traité... en homme politique par le ri5dacteur de l'Ami des Lois...

« L'auteur de cet air homicide est, comme tout le monde le sait à présent, le chanteur Gaveaux. Considéré sous ce seul rajiport, il ne paraîtrait pas autant criminel... Mais qui ne sait pas aussi que ce même Gaveaux, après avoir prêté sa verve musicale à des paroles qui ne respirent et qui ne provoquent que le meurtre et le carnage, qui ne sait, dis-je, que cet imprudentGaveaux a été, jusqu'à l'organisation complète des massacres du Midi, non pas seulement le chanteur, mais le vocil'érateur par excellence de son air homicide, chéri de toute la horde des Chouans et des royalistes de toutes couleurs".'... »

Ainsi traqué par le public, la police et la presse, Pierre Gaveaux vit l'agitation révolutionnaire pénétrer son existence, auparavant paisiblement remplie par ses travaux d'acteur et d'auteur, par la lecture des ouvrages composant sa bibliothèque choisie, par la fréquentation d'amis sincères que séduisaient ses mœurs de parfait honnête homme et l'agrément de •sa conversation, par les soins de la maison de commerce de musique qu'il avait fondée, en 1793, avec son frère Simon, attaché comme lui au théâtre Feydeau, où il remplissait les fonctions de répétiteur et de souffleur.

En 1*99, dans les derniers mois du Directoire, il encombre encore les rapports de police, qui parlent, comme en 1796, de la « bouche impure de Gaveaux profanant l'hymne de la Liberté », qui signalent les « tumultes considérables » causés au théâtre Feydeau par « celui que les patriotes appellent le chantre des égorgeurs ». Mais le ministre de l'intérieur, las des cabales organisées contre le musicien du néveil du peuple, qu'on ne chante déjà plus, donne des instructions précises à la police des théâtres, et achève le drame en comédie :

« ... Il y a deux moyens de mettre fin au conflit; ■c'est, en premier lieu, d'interdire au sieur Gaveaux de chanter l'hymne de la Liberté.

« En second lieu, c'est de le lui laisser chanter et — les patriotes étant en force dans la salle — de le contraindre par tous les moyens possibles, hors l'elfusion du sang, de se retirer honteusement, et, s'il persiste, de le couvrir d'une grêle de pommes. Cet expédient est aussi simple qu'immanquable... »

Peu à peu, l'apaisement se fit, et, après le 18 bru- .maire, la politique se détourna complètement de •Pierre Gaveaux, qui poursuivit sans grand éclat sa ■carrière de musicien, auteur et acteur, jusqu'en 1812.

A cette époque, il dut renoncer à la composition, qui lui avait donné un seul grand succès au théâtre, <ivec le Bouffe et le Tailleur, représenté en 1804, et beaucoup dans les salons, avec ses romances. Il dut ■renoncer également à sa place de chanteur de la chapelle impériale, qu'il occupait depuis 1804, et h rOpéra-Comique,où, depuislongtenips, sa réputation première était tombée, mais où, ne jouant plus que les utilités, il était cependant toujours content de paraître, « endossant l'éternel frac vert-pomme, à boutonnières dorées, du seigneur de ISlai^e et Baliet, avec autant de zèle qu'il avait eu jadis de plaisir à faire jouer sur sa tête la toque élégante de Roméo».

Au mois d'avril 1812, une maladie longue et cruelle, -contre-coup des secousses morales qui l'avaient si brutalement agité pendant la llévolution, attaqua sa raison. Il ne conserva de lucidité que pour le souvenir

(le sa jeunesse dévote et pour le remords de souffrances où il voyait c le doigt de Dieu » qui le punissait d'avoir déserté les saints concerts.

Après quelques années, dessoins dévoués rendirent la paix à son esprit. Il put se remettre à la composition et écrivit la musique de la scène lyrique de Rousseau, Pj/r/inalion, restée inédite, puis un opéra-comique. Une nuit au Bois ou le Muet de circonstance, représenté en 1818.

En 1819, la folie le reprit. On le plaça dans une maison de santé à Passy. Il y mourut,' tout à fait oublié, le 7 février 1824 ou le o février 182ii, car les rares notes de dictionnaire concernant Pierre Gaveaux ne s'accordent pas plus pour la date de sa mort que pour la date de sa naissance, fixée par les plus dignes de foi à 1761, par d'autres à 1760 ou à 1764.

Dans le temps où Pierre Gaveaux mourait oublié, Rouget de Liste végétait misérablement. Moins de trente ans après le Directoire, républicains déçus et royalistes triomphants se retrouvaient unis pour oublier, avec un égal dédain, le musicien de la Marseillaise et celui du Réveil du Peuple, dont ils s'étaient emparés jadis et qu'ils avaient opposés l'un à l'autre avec tant de bruit.

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