‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 279 sur 364 · ara t · texte numérisé non relu

ara t

Garât est né le 2,ï avril 1764 à Ustaritz, dans les Basses-Pyrénées. Kils d'un avocat, neveu d'un littérateur qui fut ministre de la justice sous la Convention et membre de l'Institut sous l'Empire, il était destiné à entrer au barreau ; son instinct, auquel il se soumit malgré les violentes oppositions de sa famille, le poussa à se faire chanteur et compositeur de romances.

Envoyé à Bordeaux pour faire son droit, il fut peu à peu entraîné, en suivant les représentations du Grand-Théâtre, particulièrement celles de l'Orphée de Gluck, à cultiver son goût pour le chant, que sa mère, qui était douée d'une jolie voix, lui avait inculqué dès l'enfance. Sur le conseil du chef d'orchestre du Grand-Théâtre, François Beck, à qui il avait demandé quelques leçons, il se décida bientôt à abandonner Bordeaux et l'étude du droit, malgré les menaces de son père, et à venir à Paris, où il arriva en 1786 presque sans argent et certain de n'avoir plus à compter désormais sur l'appui des siens.

En ce temps-là, la grande allée du Palais-Royal était le rendez-vous de la société élégante; pendant les belles soirées d'été, elle y venait en foule. Avec l'insouciance de son âge, la gaieté de son caractère, sa hardiesse de Méridional, Garât y improvisa des concerts où, à la grande admiration des promeneurs, il imitait, à s'y tromper, les voix des acteurs et des actrices alors en vogue, les instruments de l'orchestre, exécutant à lui seul un opéra entier. Son merveilleux organe, l'extraoïdinaire étendue de sa voix, la pureté de sa diction, la beauté de son style, ne lardèrent pas à exciter un enthousiasme qui parvint jusqu'aux musiciens. Ne pouvant croire à un tel prodige, les maîtres Piccinni, Sacchini, Grétry, Philidor, vinrent au Palais-Royal pour se convaincre, et furent émerveillés.

La réputation de Garât devint assez grande pour qu'on en parlât à la cour. La reine Marie-Antoinette voulut entendre le triomphateur, et il fut invité à se rendre au palais de Versailles. La reine, le comte d'Artois, frère du roi, des seigneurs et des dames l'y attendaient. D'abord interdit devant l'assemblée

imposante, mais rassuré par un accueil rempli de bonté, Garât chanta avec ufi succès si grand et reçut tant de compliments, qu'il ne put s'empt'cher de s'écrier : « Ah ! si mon père me voyait ici, qu'esl-ce qu'il dirait? » El il lui écrivit la réception flatteuse qui lui avait été faite. Son père, inflexible dans son mécontentement de l'abandon du droit, lui répondit brutalement : « Je n'ignorais pas, mon fils, que dans Rome dégénérée des baladins et des histrions avaient été les favoris des empereurs. »

La carrière s'annonçait Irop belle à Garât pour qu'il se laissât aller au découragement. Sa jeune gloire l'avait fait l'idole des belles dames et le roi des salons; la fortune elle-même lui vint.

Le comte d'Artois le nomma son secrétaire, pour avoir un prétexte de lui servir des appointements, et la reine Marie-Antoinette lui fit tenir une pension de 6.000 livres.

La Révolution renversa ses protecteurs. Il leur demeura fidèle et faillit payer de sa vie les succès populaires qu'il obtenait en chantant sa romance le Ménestrel exilé, pour implorer la pitié en faveur des émigrés, et sa complainte Vous qui portez un cœur sensible, qui évoquait les malheurs et la fin tragique de Marie-Antoinette.

Après avoir voyagé en Allemagne et en .Angleterre, il vint en Espagne; il y était appelé par l'e-x-ambassadrice à Paris, dont il n'avait pu oublier le compliment audacieux adressé, avec de tendres œillades, lors de ses débuts à la cour, en présence de jeunes seigneurs qui louaient ses belles épaules et sa gorge séduisante : « Ma foi, avait-elle dit en faisant allusion à sa gorge, je changerais bien, si cela était possible, pour celle qui vient de nous faire entendre de si douces et de si belles choses... »

Garât revint à Paris pour triompher aux soirées données au Luxembourg par Barras, le président du Directoire, et aux concerts de la rue de Cléry et de la rue Feydeau, rendez-vous des muscadins et des élégantes qui venaient à ces concerts, comme ils se rendaient au u bal des victimes » pour porter le deuil de leurs amis ou de leurs parents guillotinés, en se réjouissant bruyamment de la chute de leurs bourreaux.

C'est à cette époque qu'il composa la plus grande partie de ses romances. 11 les chantait lui-même. Le genre, oublié pendant la Révolution, retrouva toute sa vogue. Avec Garât, qui ne dédaignait pas d'interpréter les œuvres de ses émules, Boieldieu et Pradher devinrent les auteurs favoris du public.

Nommé professeur de chant au Conservatoire par Napoléon, subventionné de 6.000 fr. par an par son oncle pour ne plus se faire entendre au concert. Garât renonça à ses succès retentissants pour se consacrer à ses élèves. L'un d'eux, M. Miel, a laissé d'intéressantes notes sur sa façon d'enseigner :

« Lorsqu'il voulait régler un air, il ne jetait jamais les yeux sur la musique, ne la lisant que difficilement. 11 faisait chanter le morceau par son disciple, qu'il écoutait avec une attention profonde; il le faisait redire une seconde fois, sans y placer la moindre observation, mais en redoublant, pour ainsi dire, de surveillance; puis, imposant silence du geste, il parlait tout à coup, la figure animée, l'œil étincelant, et chantait le morceau à sa manière, avec la verve la plus véhémente et la chaleur la plus expressive, en corrigeant les fautes de prosodie, en accentuant le style, en improvisant les traits les plus convenables, les points d'orgue les plus hardis et les plus élégants,

enfin en donnant de la vie à cet air dont on venait de lui faire entendre la lettre morte. »

Par cette méthode, qui montre qu'il était chanteur avant d'être musicien, il forma des élèves comme Nourrit, Derivis, Ponchard, Levasscur, M">°' Branchu, Saint-Aubin, Boulanger...

La préoccupation de plaire aux femmes avait tenu toujours une très grande place dans la vie de Garât. Pour soutenir ses succès auprès d'elles, il n'avait pas reculé devant le renom de fatuité, en aspirant .1 régenter la mode, en devenant le type même des « Incroyables », en lançant des habits, des badines, des lorgnons, des bottes à la Garât, en affectant, par l'élision de tous les r, une manière de s'exprimer précieuse dont se moquaient même ses amis, qui rendirent fameuse la «paole d'honneu de Gaa». Cette préoccupation ne le quitta pas après que la cinquantaine eut sonné.

Le « ci-devant jeune homme », comme on disait, devint éperdument amoureux d'une de ses élèves, M'i" Ducharap. Mais il n'était plus aux beaux jours où il pouvait chanter avec assurance le couplet du rondeau des Visitandines, l'un de ses morceaux favoris i

Enfant chéri des dames.

Je fus, en tous pays, Fort bien avec les femmes, Mal avec les maris...

M"' Duchamp lui fit connaître les affres de lai jalousie, puis le délaissa. Il devait en mourir. Rencontrant, vers la fin du mois de février 1823, un ami qui partait vers le Midi, vers son pays :

« Moi aussi, lui dit-il mélancoliquement, je vais partir pour un voyage, mais long, bien long... »

Quelques jours plus tard, le l'"' mars, il était mort

En pensant à Garât, on peut avoir quelque indulgence envers les « ténors » qui continuent parmi nous la fâcheuse tradition du chanteur fat, puisqueleur maître, le créateur de notre école nationale dechant, leur donna l'exemple.

Ils doivent se souvenir cependant que Garât eut l'excuse d'être un très grand artiste, un chanteurextraordinaire par la souplesse d'un organe capabled'interpréter tour à tour des airs écrits pour basse, ténor, contralto ou soprano, et qu'enfin il prit soin, en composant de charmantes romances, que sagloire, si répandue parmi les femmes d'autrefois, ne fût pas tout â fait indifférente aux femmes d'aujourd'hui.

Cb.>H. Plantadr.

Charles-Henri Plantade est né à Paris le 19 octobre 1764. Il commença son éducation musicale à Ist» cour de Louis XV, où, dès l'âge de sept ans, il fut page de la musique de la chambre du roi.

En ce temps-là, il n'y avait point de Conservatoireles maîtrises donnaient au clergé le monopole de renseignement, et pour assurer le service de la musiquek la cour, il existait une organisation dont le duc de Luynes nous a laissé le détail dans ses Mémoires :

« Deux surintendants de la musique servent, c'est- .i-dire battent la mesure, au concert de la reine chacun pendant six mois. Outre cela, il y a deux maîtres de musique chargés, l'un des pages de la musique (le la chambre, l'autre des pages de la musique de lai chapelle; ils nourrissent les pages, les instruisent ou, les font instruire, et font prendre soin d'eux moyennant environ 40 sols par jour, que le roi donne. Leroi leur fournit l'habit, et les parents les entretiennentde linge.

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

« Ces pages de la musique de la chambre, ainsi que ceux de la chapelle, sont ordinairement des enfants de musiciens ou qui ont de la disposition à chanter; il n'est point question de noblesse, mais de voix. »

Par sa jolie voix, et aussi par son intelligence, Plantade se distingua des autres pages. On le choisit pour interpréter les soli dans les messes chantées à la chapelle du château de Versailles, et il dut à Gluck de pouvoir se signaler davantage.

Appelé en France par la reine Marie-Antoinette, dont il avait été le professeur à Vienne, le maître présidait souvent les concerts de la cour, où il avait d'abord prêté à rire en répondant à l'accueil empressé de la reine, qui n'était plus une frêle jeune fille lors de la première entrevue :

i< Ah ! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître! » par ce compliment barbare :

« Oh! Madame, que Votre Majesté est donc devenue grossière depuis que je ne l'ai vue! »

Mais bientôt, avant que Gluck fût complètement familiarisé avec la langue française, son génie s'était imposé au respect et à l'admiration de tous.

11 remarqua le talent du page Plantade et le convia à l'honneur de chanter des duos avec la reine.

A sa sortie de la musique des pages, Plantade vint à Paris et y termina son éducation musicale en étudiant la composition avec Langlé, le violoncelle avec Dupont, le piano avec Hullmandel, la harpe avec Piétrini.

Devenu habile claveciniste et accompagnateur expérimenté, il vit tous les salons s'ouvrir devant lui, et sa renommée y devenir très grande lorsqu'il se mit à cultiver le genre favori, la romance, dont il conlribua à accentuer la vogue par sa recherche d'elfets dramatiques dans les accompagnements, qui contrastait avec les platitudes habituelles. Sa romance, Te bien aimer, parue en 1791, obtint un succès colossal; elle se répandit par 20.000 exemplaires, ce qui ne s'était jamais vu.

La gloire mondaine ne lui apportant pas d'argent, Plantade devint contrebasse à l'orchestre de l'Opéra- Comique, puis professeur de chant et accompagnateur de Garât. Le patronage du célèbre chanteur le fît nommer, en 1797, maître de chant à l'aristocratique institution de jeunes filles de M"» Campan. Il y eut comme élève Morlense de Beauharnais, dont il commença l'éducation musicale alors qu'elle n'était encore que la belle-lille du général Bonaparte, par le mariage de sa mère Joséphine avec le premier consul, et à laquelle il continua ses leçons quand elle fut devenue la belle-sœur de Napoléon par son mariage avec Louis Bonaparte, l'un des quatre frères de l'empereur.

Après avoir tenté presque vainement le succès au théâtre par huit opéras-comiques représentés de 1794 à 1800, Plantade revint à la romance et y trouva de nouveaux triomphes, qui lui valurent d'être nommé, en 1799, avec Garât, professeur au Conservatoire, fondé depuis 1793. 11 démissionna en 1806 pour suivre en Hollande, avec le titre de maître de chapelle et directeur de la musique, la reine Hortense, qui accompagnait sans grand enthousiasme son mari, devenu roi par la volonté de son frère.

Lorsque la Hollande fut annexée à l'Empire français, en 1810, Plantade quitta sans regret un pays où les distractions ne manquaient cependant pas, si l'on s'en rapporte à ce passage d'un volume consacré à l'histoire du séjour du roi Louis à la Haye, par l'un

des officiers français, M. de Smet, envoyé en Hollande :

i< Le commissaire de police a été obligé, au théâtre français d'Amsterdam, de rappeler à de jeunes fiancés hollandais qu'ils étaient au spectacle (au balcon), et que le public ne devait pas être témoin de leurs doux emhrassemenls... »

Plantade revint à Paris avec la reine Hortense, qui lui donna la direction de sa musique et lui confia le soin d'écrire l'accompagnement des romances qu'elle composai!, pour la plus grande joie des habitués de son salon, à (|ui elle les chantait en s'accompagnant sur le clavecin de la reine Marie-Antoinette, arraché par sa piété à une maison où la Carmagnole avait letenti, pour être rendu, comme au temps du page Plantade, aux tendres harmonies et aux caresses d'une jolie main.

Afin de se rappeler au souvenir des musiciens, Plantade fil exécuter, dès son retour de Hollande, en Î810, une .Ucsse avec orchestre à l'église Saiut-Eustache, puis il fit paraître de nouvelles romances. Toute la noblesse impériale lui fit fête. Nommé, en 1812, chef du chant à l'Opéra, il essaya deux fois, et sans plus de succès qu'auparavant, de triompher au théâtre de l'Opéra-Comique ; cet échec l'éloigna pour toujours de la scène.

Une Cantate, Ossian, exécutée en 1814 avec un grand succès, lui mérita la croix de la Légion d'honneur et sa réintégration au Conservatoire comme professeur de chant; mais il dut quitter au bout d'une année.

Héinlégré de nouveau en 1818 par Louis XVIII, il prit sa retraite en 1828, laissant d'excellents élèves comme Dabadie, M"^ Cinti-Damoreau, et se consacra tout entier à ses fonctions de maître de la chapelle royale, qu'il occupait depuis 1810 et auxquelles il dut de renoncer à la romance pour devenir l'émule de Lesueur et de Cherubini dans la composition de la musique religieuse.

La révolution de 1830 lui enleva ses deux places, celle de chef de chant à l'Opéra et celle de maître de la chapelle royale. Comprenant que sa carrière était désormais terminée, il se retira aux Balignolles, el, pendant neuf ans, il y attendit la mort. Elle l'emporta le 18 décembre 1839, après une courte maladie dont les soulfrances avaient été apaisées par les soins affectueux de ses deux fils, dont l'un, Charles- François, devait se faire un renom de compositeur aimable en écrivant des romances et surtout des chansonnettes.

Charles-Henri Plantade, qui vécut soixante-quinze années, avait voué sa vie à des œuvres menues, dont la douce inspiration n'avait point varié au milieu des plus tragiques bouleversements de la Royauté, de la Révolution, de l'Empire, de la Restauration; aussi élait-il presque oublié lorsqu'il mourut. Il eut cependant des funérailles pompeuses, dignes d'un musicien très glorieux. L'église Nolre-Dame-de-Lolette ne fut pas assez vaste pour contenir la foule de ceux dont il avait été l'ami, le camarade, le professeur. L'orchestre de l'Opéra, où il avait été chef de chant, et celui du Conservatoire, où il avait enseigné, placés sous la direction de Habeneck.se firent entendre pendant la cérémonie; on y chanta ses plus célèbres romances, auxquelles on avait adapté des paroles liturgiques, entre autres la fameuse romance de ses débuts, Te bien aimer, devenue un Pic Jesu...

En entendant, ainsi transfigurée par des paroles de deuil, cette romance qui chantait souriante dans

leur mémoire, les plus vieux parmi les assistants durent éprouver qu'ils n'étaient pas réunis là pour rendre un suprême hommage seulement au compositeur que cette simple mélodie avait fait célèbre, mais à la génération entière des musiciens du xvHi^ siècle, dont Cliarles-Henri Plantade, en s'attardant dans le xix«, avait continué parmi eux la sentimentalité naïve et la grâce fragile.

Page 1