AIMÉ MAILLART
Le 9 novembre 1849, le Moulin des Tilleuls obtenait un vif succès salle Favart. La mode était aux titres fleuris; on se souvenait des roses et des tilleuls au lendemain de la guerre civile, en celte année qu'avait encore secouée le bruit des émeutes, dans cette ville où venait de sévir un tléau terrible, le choléra. Mais c'est presque une loi que le temps a consacrée : aux époques de troubles et de révolutions correspondent les œuvres aimables et douces, marquées au coin de la boulfonnerie ou simplement toucbantes; 1793 a vu jouer les Plaisirs de l' hospitalité , l'Erreur d'un bon Père, la Pieté filiale; de même 1848 et 1849 devaient produire des pasquinades comme Gilles ravisseur, le Caid et le Toréador, des sentimentalités comme le Val d'Andorre, ou des bergeries comme le Moulin des Tilleuls. Ce petit acte, qui obtint en trois années quarante -sept représentations, avait pour auteurs, d'une part, Maillan et Cormon, de l'autre Maillart.
Ces derniers débutaient à la salle Tavart, tous deux ayant fait jouer Gastibeiza à l'Opéra national, tous deux destinés à tenir une place importante à rOpéra-Comique. Eugène Cormon, qui, jusque-là, avait dirigé un moment l'Ambigu et, comme auteur, avait écrit seul ou en collaboration des drames et des vaudevilles à succès, abordait un genre nouveau où il passa maître, puisqu'il signa, entre autres livrets, deux pièces célèbres, les Dragons de Villars et le Premier Jour de bonheur. Maillart, lui aussi, devait asseoir sa réputation avec ces mêmes Dragons de Villars, et peut-être même se serait-il élevé plus haut sans l'incroyable mollesse qui l'èloignait du travail et le faisait hésiter à traduire ses pensées sur le papier à musique. L'un de ses collaborateurs nous a raconté qu'il lui était arrivé de l'inviter par surprise à la campagne, et de le mettre sous clef, pour ainsi dire, de se refuser à le laisser partir avant qu'il n'eût achevé telle ou telle besogne désignée. Maillart, alors confus et résigné, se laissait enfermer, et, comme il était doué d'une grande facilité d'écriture
et d'improvisation, il avait vite fuit de noircir les pages pour reconquérir sa liberté.
Mentionnons encore la Croix de Marie, opéra comique en trois actes, paroles de Lockroy et Deiinery, représentée le 19 juillet. On ne savait trop comment baptiser l'œuvre, puisqu'on l'appela tour à tour, aux répétitions, le Baiser de la Vierge et la Vierge de Kerno; on ne sut jamais mieux en définir le caractère littéraire et musical; le poème semblait empreint d'un mysticisme assez sombre, qui seyait mal au cadre de l'Opéra-Comique; la musique rellétait des influences diverses qui en compromettaient l'ordonnance générale et en faisaient paraître le style « tourmenté », nous apprend un contemporain. Dans le doute, le public s'abstint, et son indifférence ne permit pas aux représentations de dépasser le chiffre de 28.
Une des meilleures œuvres de Maillart est Lara (Lara-Tatouille, comme l'annonçait Berlioz, avec son obligeance habituelle). Sous ce même titre on avait donné à Naples, en 183d, un opéra du comte de Kuolz, noble amateur qui menait de front la découverte de l'argenture et la confection de la musique, un homme étrange qui parvint à faire jouer sa Vendetta à l'Opéra en 1839, et dont la plume amie de M. Alfred Prost a retracé la carrière artistique. En ce qui concerne l'œuvre de Maillart, les librettistes Eugène Cormon et Michel Carré s'étaient heureusement inspirés de Byron et avaient adroitement mis en œuvre, combiné et complété ses deux célèbres poèmes le Corsaire et Lara. Le héros revient après dix ans d'absence au château de ses pères, fidèlement gardé par un vieux serviteur. Kaled, une jeune esclave qu'il ramenait avec lui, le trahit par jalousie et confie à un rival le terrible secret de sa vie passée. Insulté dans sa demeure et accusé de voler un nom qui ne lui appartient pas, Lara n'a plus qu'a défendre son honneur les armes à la main. Mais dans la nuit qui précède le combat, il se revoit en rêve tel qu'il était naguère, Conrad le forban. Il rougit en lisant le testament de son père, qui lui léguait son épée à condition de la briser plutôt que de la tirer pour une cause injuste ou pour soutenir un mensonge. Alors, au lieu de se battre il renonce à sa fortune, cède la place à son rival, se désigne volontairement comme un usurpateur, et, appuyé sur l'épaule de Kaled, dont il a reçu l'aveu et pardonné la faute, il reprend tristement le chemin de l'exil. La scène ne manquait pas de grandeur, et Maillart l'avait traitée avec une réelle noblesse. L'ouvrage contient, en somme, un grand nombre de pages remarquables, et l'on peut s'étonner que depuis la première soirée du 21 mars 1864, jamais la pensée d'une reprise ne soit venue à l'esprit des directeurs de la salle Favart. Quelques retouches seraient peut-être nécessaires; on pourrait changer le dialogue parlé en récitatifs musicaux, on pourrait surtout faire mieux comprendre le tableau du rêve en recourant à des trucs mieux perfectionnés, en usant, par exemple, des toiles métalliques qui, de nos jours, contribuent tant à l'illusion scénique, et la pièce, à peine modifiée, et qui d'ailleurs est demeurée au répertoire des théâtres de province, produirait sans doute une impression favorable.
A dire vrai, il faudrait encore un brillant ténor comme Montaubry pour lancer au second acte la phrase énergique : « Quand un Lara partait en guerre; >■ il faudrait un excellent baryton pour enlever, comme Gourdin, les couplets du vieil intendant;
ENCYCLOPÈniE DE LA MUSIQUE ET DICTIOXNAFRE DU cnNSERVATOinE
il faudrait surlout une interprète hors liyne comme M"»" fialli-Marié pour porter le travesti, clianter la célèbre chanson arahe et jouer tout son rôle avec ce mélange do grâce féline et d'énergie farouclie. Quel éclair brillait en ses yeux lorsque, se trahissant elle-même, sous ses vêtements masculins, elle regardait la comtesse, sa rivale, de telle sorte que celle-ci s'écriait : << C'est une femme! >> La création de Kaled est égale en elfet à celle de Mignon, presque supérieure à celle de Carmen; et ces trois figures, évoquées d'un passé déjà lointain, disent assez haut quelle grande et belle place a tenue dans l'histoire du théâtre M""" Galli- Marié, cette véritable artiste dont la succession n'a jamais été recueillie qu'en partie. .
Au demeurant, ce qui subsistera le plus longtemps de l'œuvre de Maillart, ce sont les Dragons de Villars, dont la première représentation eut lieu au Lyrique du Châtelet le 19 septembre 1856 et dont la vogue n'a pas été épuisée par de nombreuses reprises. Ils n'ont pas encore trop vieilli. Evidemment le livret de Lockroy et de Cormon contient de véritables rébus, par exemple la célèbre romance :
Ne parle pas, Rose, je t'en supplie, Car me trahir serait un grand péché!
Nul ne connaît le devoir qui me lie.
Ni le scon'l en num ;ime caché.
Mais.|i]„ii.i , lu. ;, luM.iU le nid fragile (•?), Chassi I . i . i"intains climats,
Si toi. Il ,: i . , ; malheur qui s'exile (sic).
Ne paiir i'--. i; , h- parle pas!.,.
t)iéu nous a dit : Dans ton humble demeure Garde une place au pauvre, i l'orpheUn; Donne au vieillard, h la veuve qui pleure. Avec auniui ".' b in.ilié de ton pain. Si tu l'a : !, ' : 1 ' cloche tinte, Al'Aiij - ' ' ".'/ iniu bus.
El si tu ' i-i- ■! la ]i.ii"l.' mainte, Ne parle pas, Uuse, ur parle pus ?
Cette excellente Rose, suppliée de ne pas parler pendant que sa voix répondra" tout bas ■. à l'Angélus est la cousine du soldat de Michel et Christine, résigné à se taire sans murmurer. Mais les paroliers nous en ont fait entendre bien d'autres depuis un demi-siècle. Quant à la partition d'Aimé Maillart, elle ne paraît ni plus ni moins précieuse, ou pour mieux dire, préciosée, niignardisante, caressante, susurrante, qu'au début. Elle a toujours été à prendre ou à laisser, avec ses réminiscences des albums d'Henrion et son abus des cuivres. On la prend, et, somme toute, on ne se repent guère d'avoir cédé à ses séductions.
Sans rappeler tant de morceaux devenus promptement célèbres, tels que la romance fameuse : « Ne parle pas, » et le grand air de la lin, le " Moi jolie » du deuxième acte, si délicat, si candidement ingénu, avec son rayon de poésie douce et vraie, suffirait seul pour désigner l'auteur comme un musicien de mérite. Détail plaisant : Maillart, installé à Bougival, et pressé par Carvalho d'envoyer sou orchestration qu'il ne se hâtait pas de tinir, en confiait les fragments à un de ses amis, chasseur d'Afrique, dont l'arrivée à cheval au théâtre faisait régulièrement sensation. On sait, d'autre part, que la pièce avait été refusée à l'Opéra-Gomique parce que le sujet avait paru » trop noir ».
.Maillart conçut un vif chagrin de la chute de Lara et mourut sept années plus tard sans avoir pu représenter un nouvel ouvrage. Il laissait la réputation d'un original, mais d'un ami très sur et serviable. Il redoutait les importuns et n'aimait pas que le monde
abusât de son talent. M. Albert Soubies rapporte à ce sujet une anecdote assez plaisante. Maillart est un jour invité à passer la soirée chez un fabricant de poêles qu'il connaissait à peine et qui n'avait pas manqué de mettre au bas de sa lettre d'invitation : « On fera de la musique. » 11 arrive à l'heure indiquée, se montre très aimable, occupe le piano pendant de longs instants et laisse son hûle enchanté do lui. Quelque temps après, celui-ci recevait à son tour une invitation de l'auteur de Lara avec cette simple indication de l'emploi de la soirée : « On fera des poêles. »