‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 309 sur 364 · LITOLFF · texte numérisé non relu

LITOLFF

Le 29 avril 1S97, la Gaîté donnait une matinée au bénéfice de la souscription organisée sur Tiniliative de Massenet dans le but d'élever un monument à Henry Litolff. Le programme était ainsi composé :

1" Ouverture des Girondins (Henry LitoIlT); 2'' A Uenry Lilolff, poésie dite par M. Silvain, de la Comédie française (Armand Silvestre); 3° Concerto en fa mineur, exécuté par M. Paderewski (Chopin); 4° Scherzo du concerto enré, exécuté parM. Paderewsld (Henry Lilollf) ; â" Le Roi Lear, ouverture inédile (Henry Lilollf); 6° Concerto en mi bémol, dédié à Henry Lilolff, exécuté par M. Paderewski (Liszt).

C'était un excellent choix. On avait seulement oublié l'œuvre maîtresse de Litollf : les Templiers, opéra en 5 actes de Jules Adenis, Armand Silveslre et Lionel lîonnemère.

Le poème est excellent, très lyrique et en même temps très scénique. Nous sommes à Paris, sous le roi faux monnayeur Philippe le Bel. Enguerrand de Marigny, le favori du prince, a voué une haine mortelle aux Templiers, une sorcière lui ayant prédit que son fils René serait victime de la croix rouge, insigne de l'ordre. Or ce fils unique, qui « revient de la guerre » comme le troubadour chantant de la Petite marquise, sauve la princesse Isabelle, fille de Philippe le Bel, dans une émeute populaire. Coup de foudre, échange de serments, toutes les herbes du feu de la Saint-Jean amoureuse.

René de Marigny n'a pas compté avec son redoutable futur beau-père. Au moment où il se flatte d'épouser la jeune fille arrachée à la fureur populaire, Philippe le Bel la fiance au roi d'Angleterre. Désespéré, René renonce au monde et se fait Templier, sans même prévenir son père. Mais, avant qu'il ait prononcé ses vœux, Isabelle, qui ne peut se résoudre à quitter la France sans lui dire un éternel adieu, le fait mander par une suivante. II pénètre de nuit dans le palais, un peu comme Eginhard dans le burg de ("harlemagne. Mais Philippe le Bel, instruit d'une façon moins détaillée que l'empereur d'Occident, se montre, en revanche, plus féroce. L'n Templier s'est enfui, au matin, d'une fenêtre de l'hôtel Saint-Paul. Donc les Templiers ont prémédité de faire assassiner le roi...

C'est Enguerrand de Marigny qui raconte au roi cette légende pour perdre Jacques Molay et son ordre. 11 en est la première victime, René de Marigny, en tant que novice, étant compris dans la grande fournée, c'est bien le mot, puisque tous les Templiers sont condamnés au bûcher. Cependant, grâce à Isabelle, René a pu s'évader. Mais jil refuse de profiter de celte grâce involontaire; il veut mourir avec ses compagnons; el quand Jacques Molay, passant la revue de ses compagnons au pied du bûcher, s'écrie : « Un seul manque à l'appel, » René s'écrie: <- Vous vous trompez, me voici... ■> Philippe

le Bel, apprenant que le jeune audacieux n'a pas craint de se faire aimer d'Isabelle, ordonne qu'on exécute la sentence...

Sur ce livret, Lito<IT a écrit une partition de grande allure, encore qu'un peu trop mêlée de réminiscences. Dans les parties sentimentales, le compositeur penche visiblement vers l'opéra-comique : il fait de l'Auber des bons jours et de l'Arabroise Thomas des meilleurs, mais ce n'est pas là qu'il faut chercher sa véritable originalité. Il a traité avec beaucoup plus de largeur et aussi de personnalité le chœur du début, où grondent déjà les rumeurs du mécontentement populaire, l'office des Templiers, l'anathème lancé par Enguerrand de Marigny au couvent de Jacques Molay. Nous signalerons encore l'acte du Temple, assurément le meilleur de la partition; la réception de René, son acte de foi. La marche au supplice est même une fort belle page. Quant au ballet, il vaut surtout par de curieuses recherches d'instrumentation.

Il convient d'ajouter ce correctif que le musicien, souvent inspiré, parait toujours un peu gêné par la mise en œuvre et la mise au point de l'inspiration. Au demeurant, les Templiers prouvent qu'il y avait en Lilolff l'élolTe d'un compositeur de grand opéra.

LitollT a abordé presque tous les genres de composition. 11 a écrit pour la scène une assez grande quantité d'opéras ou d'opéretles, parmi lesquels il faut citer Héloise et Abélard (opéra-bouffe, Paris, 1872) et les Templiers (gr. opéra, Bruxelles, 1886). On lui doit, en outre, Huth et Booz, petit oratorio, un trio avec piano, des ouvertures d'orchestre dont celle des Guelfes, citée, une Marche funèbre h la mémoire de Meyerbeer, un concerto de violon, les cinq concertos-symphonies (ou symphoniques) pour piano et orchestre, des mélodies vocales en grand nombre, et son (ruvre pour piano seul.

Armand Silvestre, également disparu, a rappelé avec émotion les éclatants débuts de Litoiff presque enfant encore, à Londres, dès 1844; le triomphe que lui valut en Allemagne l'ouverture de Catherine Howard, en 1846; la période vraiment éclatante de sa vie où, contemporain de Liszt et de Wagner, dont il était, en même temps, l'ami, il semble qu'il dût partager, avec eux, la gloire de la grande réforme attendue. « Comment il se sépara de l'un et de l'autre, au seul détriment de sa propre fortune artistique, c'est au généreux imprévu de sa vie passionnelle, aux élans de cœur qui troublèrent si continuellement sa vie, ne lui permettant pas la tranquille méthode où ses deux illustres compagnons surent discipliner leur génie, qu'il en faut surtout demander compte. Mais il fut de la grande famille, et, pour tous ceux qui sont justes, il n'en a pas déchu. Et comme, en cela seulement, la morale humaine se rapproche fort de la morale biblique, il souffrit surtout d'avoir été l'ouvrier de la première heure, toujours le plus mal payé de tous. Du lemps où il figurait dans cette trinité noblement révolutionnaire, il me fut donné de contempler comme un reffet et une évocation lointaine, quand, il y a quelques années seulement, à Bruxelles on jouait ses Templiers avec un vif succès, Litoiff se retrouva avec Lislz qu'il n'avait pas revu depuis trente ans.

" Je ne crois pas qu'entrevue fut jamais plus touchante. Listz était le vieillard superbe à cheveux blancs que l'image a popularisé, et Litoiff, dont le temps avait ravagé le visage, n'avait néanmoins rien perdu de l'aquiline énergie de ses traits et du

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l'eu de sou regard. Tous deux, pleurant à chaudes larmes, se tinrent longtemps embrassés. « Que nous sommes changés! » lit Litollf avec mélancolie. El Listz, dont l'Immeur sceptique ne désarmait jamais, lui répondit, en souriant à travers ses pleurs : « Tu as raison, nous sommes plus beaux! »

EDMOND MEMBRÉE (1820-1882)

Edmond Membrée, né à Valenciennes en 1820, mort à Paris en 1882, élève d'AJkan et de Zimmermann pour le piano, de Carafa pour la composition, était appelé l'homme des pièces reçues, car, dès qu'un théâtre ouvrait ses portes, il s'y précipitait pour faire agréer une des nombreuses œuvres qui dormaient dans ses cartons! 11 rêvait de triomphes qu'on lui décernait volontiers le jour de la répétition et qu'on lui retirait brutalement le jour de la première, ou le lendemain. François Villon à l'Opéra (1857), l'Esclave à Venladonr (1874), les Parias au Châtelet (1874), marquaient les pénibles étapes d'une carrière où le compositeur trébuchait régulièrement et laissait chaque fois un peu de cette popularité conquise par sa romance, célèbre autrefois, Page, écuyer, capitaine.

François Villon, opéra en un acte, paroles de Got, fut représenté à l'Opéra de Paris le 20 avril 18o7. Le scénario n'est pas sans rapport avec le Gringoire de Banville, bien que le dénouement dilTère. Louis XI a fait grâce de la potence à Villon. Le bohème, dans sa prison, a été consolé par une bohémienne, la petite Aïka. Elle l'aime et lui propose de partager sa vie d'aventures; mais il a cinquante ans et ne veut pas sacrifier la fillette. Partition d'un caractère pittoresque où furent surtout applaudis la ballade des neiges d'antan et le chœur de l'orgie. Interprètes : Obin, Boulo, Nich, Delisle.

L'Esclave, opéra en 4 actes et 5 tableaux, poème de Poussier et Got, fut représenté à l'Opéra le 15 juillet 1874 et chanté par Sylva, Gailhard, Bataille, Lasalle, Nich, Mauduit, M""' Gaismar. Le livret — une sombre intrigue « russo-caucasienne » — parut un peu laborieux, mais on applaudit la scène religieuse du premier acte, traitée avec ampleur par le musicien, le chœur dansé du deuxième acte ; C'est la mort des roses, la romance de Vassili au troisième acte, le duo dramatique du quatrième tableau. La critique principale adressée à l'œuvre, qui ne se maintint pas sur l'affiche, fut d'être trop exclusivement vocale.

Les Parias, opéra en 3 actes, livret d'Hippolyte Lucas, furent représentés à lOpéia-Populaire du Châtelet un vendredi 13, — 13 novembre 1874, — et cependant ne réussirent pas, malgré la superstition à rebours en honneur dans les coulisses. (Sujet tiré de la Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre.)

Membrée ne devait pas être plus heureux avec la Courte Echelle, représentée salle Favart le 10 mars 1879 (et déjà reçue au Lyrique, où Vizentini l'avait même répétée généralement avec Engel, Lepers, Grivot, etc.). Carvalho avait sans doule recueilli cette épave pour utiliser les costumes de Cinq-Mars. Le scénario était tiré d'une nouvelle parue jadis dans

un volume intitulé la Comédie de l'amour. Puisant dans son propre bien, Charles de La Rounat avait combiné trois actes avec une dextérité suffisante, avec cette expérience que lui donnaient la longue direction de l'Odéon et un bon nombre d'ouvrages représentés aux Variétés, au Palais-Royal, au Gymnase, au Vaudeville, voire même à l'Opéra-Comique, si l'on se souvient de Pâquerette, dont Duprato avait écrit la musique. On remarqua dans le finale du second acte l'effet comique qui termine le second acte des Maîtres Chanteurs; a-prés la bagarre du guet et des ravisseurs qui venait d'emplir la scène de mouvement et de bruit, le veilleur de nuil entrait tranquillement, comme un homme qui n'a rien entendu, et, par la loi du contraste, produisait un effet comique en psalmodiant son ordinaire refrain : « Il est minuit, tout est tranquille! » L'imitation s'arrêtait d'ailleurs à la musique exclusivement; Membrée n'avait rien de Wagner, et sa Courte Echelle, qui, au dire de plusieurs, ne l'était pas encore assez, n'eut de court que sa durée.

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