‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 318 sur 364 · GEORGES BIZET · texte numérisé non relu

GEORGES BIZET

Bizet (Alexandre-Gésar-Léopold, dit Georges) naquit à Paris, le 25 octobre 1838, dans un milieu essentiellement artistique : son père, excellent professeur de chant, avait épousé une sœur de 1U°"= Delsarte, pianiste de talent, premier prix du Conservatoire. L'oncle de Bizel, A. Delsarte, un des amis d'enfance d'Antoine Mamiontel, était, au dire de celui-ci, un musicien de goùl, mais d'une érudition mal équilibrée. 11 avait iMilr(^|ii-is de relier à la science vocale des connuiss.iiiirs iiiiilli|il(^s, qui semblaient à des juges sans paili plis lii's distinctes de cette branche de l'art. « Apùlrc aident, utopiste convaincu, il voulait faire précéder les études vocales de coimaissances physiologiques, anatomiques, phrénologiques, etc.; avant les premiers essais d'émission du son, ses élèves devaient faire des études raisonnées de l'acouslique, du regard, du geste. La partie vraiment solide de l'enseignement de Delsarte avait, en revanche, un vif iiili'irl. I/i'lude du son dans ses nuances, ses variil's, l.i ^.iiiinie de son coloris, étaient le thème de driiKui^ti allons intéressantes; la lecture, la récitation à haute voix, la déclamation parlée et chantée, formaient un corps de doctrine qui ell'rayait souvent les élèves timides, mais fanatisait les tempéraments bien trempés. »

Ce fut Delsarte qui envoya à Marmontel son jeune neveu. Georges Bizet avait neuf ans et, sans être bien avancé, jouait avec goût et naturel les sonatines de Mozart, u Dès le premier jour, écrivait encore le vieux maître, je pus connaître en lui une individualité accusée et m'efforçai de la lui conserver. Il ne cherchait pas l'éclat, mais le « bien dire »; il avait ses auteurs préférés, et je prenais plaisir à connaître les causes de ses préférences. C'est ainsi, je crois, que l'on peut, en éveillant l'intelligence et le raisonnement des élèves, guider et former leur goût. »

Bizet passa successivement dans les classes de Benoist pour l'orgue et de F. Halévy pour la fugue et la composition idéale. Il conquit, lentement et sûrement, tous ses grades, sans se laisser jamais décourager par un concours moins heureux. Aussi bien a-t-on' créé très faussement la légende romantique d'un Georges Bizet victime de l'injustice des foules et martyr de la chute de Carmen (qui eut au début près de quarante représentations consécutives). En réalité, Bizet a succombé à une crise cardiaque, et sa carrière avait été fort paisible. Voici sa tiche du répertoire officiel du Conservatoire :

" Bizet (Alexandre-César-Léopold), dit Georges, né à Paris, 25 octobre 1838. Solféije: premier prix 1840 ; Piano : deuxième prix 18.t1; premier prix 1852; Orgue : premier accessit 1853; deuxième prix 1854; premier prix 1855; Contrepoint et fugue : deuxième prix 1854; Rome : deuxième grand prix 1856; premier grand prix 1857. Chevalier de la Légion d'honneur en 1875. OEuvr'es : le Dorievr Miracle (Boulfes, 18:171; les Pécheurs de Perler, trois actes (Théâtre- Lyrique, 1803); la .lolie Fille de Pn-lh, quatre actes (Théâtre-Lyrique, 1867); Djamileh (Opéra-Comique, 1872); Roma, Patrie, l'Arlésienne, Carmen, quatre actes (Opéra-Comique, 1875); mélodies, transcriptions, etc. »

On voit la progression, très régulière. Bizet conquit tous ses grades lentement, normalement, et peu s'en fallut qu'il ne se trouvât enlisé dans la pédagogie pure. Par bonheur, il avait le tempérament de l'auteur dramatique et sut se dégager à temps. Bien de plus significatif, à ce point de vue spécial, qu'une des lettres qu'il adressait de Rome à son maître Marmontel : « Chez vous, on apprend autre chose que le piano, on devient musicien. Plus je vais, et plus je comprends la grande part qui vous revient du peu que je sais. Votre mode d'enseignement me suggère bien des rétlexions que je vous développerai à mon retour. De même que vous faites jouer les premières sonates d'Haydn aux élèves de moindre force, ne pourrait-on pas employer pour le solfège les œuvres faciles des grands maîtres au lieu de l'ABC de M. X... que j'aime beaucoup... et que je serais bien désolé de voir à l'Institut. Je fais en ce moment un petit cours de musique pour un sculpteur et un peintre de -l'Académie. Je leur lais solder des fragments de Don Juan, des Nozze, etc. Je vous assure qu'ils ne s'en plaignent pas. Si j'avais le courage d'entreprendre quelque chose pour l'enseignement, je tâcherais de tirer parti de cette idée; mais je ne vaux pas assez, je suis trop égoisle. Ceci n'est ni une plaisanterie ni un paradoxe; je l'avoue à ma honte.

« J'ai peu de choses à vous dire de moi; je savoure à longs traits les délices de Rome, qui valent mieux maintenant que celles de Capoue. Quelle vie! et penser que dans deux ans ce sera fini! Cela me désole; mais je reviendrai, je le jure; nous y reviendrons peut-être ensemble...

« Je travaille beaucoup en ce moment; je termine un opéra boulfe italien, je ne suis pas trop mécontent, et j'espère que l'Académie trouvera beaucoup de progrès dans mon style. Sur des paroles italiennes, il faut faire italien. J'ai fait tous mes efforts pour être compris et distingué : espérons que j'aurai réussi.

u J'enverrai pour la deuxième année la Esniéralda, opéra de Victor Hugo, et pour la troisième une symphonie. Je n'élude point les difficultés; je veux mesurer mes forces pendant que le public n'a rien à y voir. Je ne vous cacherai pas que je m'attends à beaucoup d'ennuis à mon retour à Paris. Les prix de Rome ne sont pas gâtés, mais j'ai une petite volonté qui surmontera bien des obstacles, et c'est sur elle que je compte.

« Faust va bientôt passer. Dites-moi ce que vous pensez et ce qui est. Ce sera un chef-d'œuvre, j'en suis certain. Sera-ce un succès?... »

« ... Je vois avec regret s'approcher le terme de mon séjour en Italie. Aurai-je fait en ces trois aimées

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FRANCE iTrn

assez de propi'ès pour prendre dans l'arl musical la place que Je voudrais y tenir? C'est ce que je n'ose tiucore espérer...

« Il y a louf^teraps que je désirais dcrire une symphonie sur la Lnsiitdc de Camoëns; j'avais fait le plan de l'ouvrage, il me restait à trouver un poète. J'ai mis la main sur un certain D..., Français, très savant, mais dépourvu de goût. Je suis obligé de refaire une partie de ses vers, ce qui ne m'amuse pas, d'autant plus que je m'aperçois avec (erreur que ma poésie est inliniment supérieure à la sienne...

" J'attends Guiraud de jour en jour; j'aurai d'autant plus de plaisir à le voir qu'il y a deu.\ ans que je n'ai causé avec un musicien intelligent. Mon collègue Z... est prétentieux et ennuyeux... S'os conversations musicales finissent toujours par m'irriter. 11 me parle Donizetli, Fesca, et je lui réponds Mozart, Mendeissohn, (iounod... »

«26 juillet 1S60.

« Je vais donc quitter Rome: quand la reverrai-je"? C'est la vraie patrie des artistes...

« La classe se dislingue; et vous avez parmi vos petits de la bonne graine de prix de Home, Fissot, Uiemer, l.avii^nac, etc. J'ai appris avec peine la mort de ce pauvre (loria... Quoi de nouveau dans Parismusique? Pas de chefs-d'œuvre, n'est-ce pas? Des reprises, et quelles reprises? Des vieux vaudevilles ridicules, adaptés à une musique plus ridicule encore. J'ai horreur de celle petite musiquette ; au diable tous ces gens qui n'ont vu dans notre art sublime qu'un innocent divertissement pour l'oreille. La sottise aura toujours de nombreux adorateurs; après tout, je ne m'en plains pas, et je vous assuie que j'aurais grand plaisir à n'être apprécié que par de pures intelligences. Je ne fais pas ijrand cas de cette popularité à laquelle on sacrilie aujourd'hui honneur, génie et fortune... »

D'autres lettres récemment publiées témoignent de la même bonne humeur. Suivant la remarque de M. Camille Bellaigue, Bizet entre dans l'avenir avec assurance, avec une allègre et généreuse bravoure. C'est bien un ]ieu quelquefois aux dépens du passé. (( Quant ù Haydn, il y a longtemps qu'il m'endorl, ainsi que le vieux Grétry. Je ne parle pas de Boielrlieu, de ,Nicolo, qui n'existent plus pour moi. » Dès à présent, il honore Beethoven et Mozart, Rossini et Meyerbeer. Il trouve chez Verdi, celui d'alors, plus de passion que de style. Mais Gounod, au sens magique du mot, l'a tout de. suite et pour jamais enchanté. « Il m'a toujours élé impossible de le juger. Dominé par le fluide sympathique de cet homme si supérieur à moi par l'âge et le degré de développement actuel, j'ai subi son influence complète... C'est le musicien le plus extraordinaire que nous ayons maintenant (excepté Uossini et Meyerbeer). i>

Dès lors, Ilizet saura rendre justice à Wagner. Apn-s 1X70 il écrira : « Wagner, le grand, l'immense musicien que vous adoreriez si vous connaissiez sa musique, est tellement en dehors et au-dessus de tous les vivants qu'il n'y a pas à s'en préoccuper... »

11 reviendra souvent sur Fart puissant du maître de Bayreuth, il plaidera pour Wagner contre ceux qui le comprenaient encore mal; il déclarera :<> Je ne prononcerai pas le nom de Beethoven à côté de celui de Wagner. Beethoven n'est pas un homme, c'est un dieu ! — comme Shakespeare, comme Homère, comme Michel-Ange! — Eh bien, prenez le Copyriçiht by Cli. Delarjrave, 1914.

public le plus intelligent, faites-lui entendre la plus grande page que possède notre art, la Syniiihiniic avrr rhivurs, il n'y comprendra rien, absolument rien. L'expérience a été faite, on la refait tous les ans avec le mémo résultat. Seulement, Beethoven est mort depuis cinquante ans, et la mode est de trouver cela beau. )> Dans la dernière de ses lettres, il y revenait : « L'artiste n'est à. son plan que cent ans après sa mort! Est-ce triste? Non! Ce n'est que bête. Au fond, allez, nous sommes presque d'accord, et si vous connaissiez bien Wagner, nous le serions tout à fait. »

Revenons aux lendemains de la Villa Médicis. Le regretté Pierre Berton, qui avait beaucoup fréquenté Bizet à cette date, en a laissé ce portrait suggestif :

« Large d'épaules, un peu replet, il avait l'apparence de la vigueur physique. Sous un casque épais de cheveux fortement ondulés, son front large et bien développé, son nez long et droit, ses petits yeux bleus, au regard perçant et sincère, toujours abrités sous le lorgnon inamovible, s'encadraient d'une barbe frisée d'un blond plus clair que la chevelure. Il avait l'air habituellement sérieux, et un détail de toilette ajoutait de la gravité à son extérieur en le vieillissant un peu. A une époque où nos chemisiers nous laissaient, de par la mode, le cou très découvert, il porta de bonne heure, par mesure d'hygiène et pour pi-éserver sa gorge délicate, des cols montants et de hautes cravates à la façon des vieux messieurs de la génération précédente. Mais il était gai de nature, riait volontiers, et s'amusait d'enfantillages comme tous les grands travailleurs. Dans la gaieté, ses yeux brillaient de malice; son sourire était aimable et charmant. »

La gaieté, voire même la gaminerie, restaient alors son caractère distinctif. Ne lui a-t-on pas attribué le brusqua réveil du pauvre Clàpisson par une nuit d'été? L'auteur de la Ftinchonnettc ayant donné à l'Ktat sa collection d'instruments anciens, noyau du musée actuel, avait été logé dans les bâtiments de l'Ecole pour veiller de plus près sur les rebecs et les violes d'amour. Une nuit, entre deux et trois heures, des cris effrayants déchirent le silence, un chœur de voix stridentes appelle désespérément : « Clàpisson! Clàpisson! » Celui-ci se réveille en sursaut, et, croyant à un incendie qui menace les « bois » précieux dont il a la garde,' saute à bas du lit et se précipite à la fenêtre, où apparaît bientôt sa tète effarée émergeant d'une chemise de nuit. Alors, au milieu d'un profond silence, une voix s'élève et lui crie : « Tu fais de la fichue musique! » Puis, dans un grand éclat de rire, la bande s'envole, laissant Clàpisson ahuri.

11 n'est pas impossible que Bizet ait eu sa petite part de responsabilité dans cette plaisanterie un peu cruelle. 11 était jeune, et cet âge est sans pitié. Cependant il convient d'observer que le musicien n'avait pas beaucoup de temps à perdre. Il travaillait à la Guzia de l'émir, reçue d'avance à l'Opéra-Comique. A peine fut-elle entrée en répétitions que Carvalho, alors directeur du Lyrique, commandait à Bizet la partition des Pécheurs de perles, — trois actes! Sans hésiter, le jeune compositeur restituait son livret en un acte aux librettistes (c'est la GuzIa représentée dix ans plus tard, avec la musique de M. Théodore Dubois), et les Pécheurs étaient joués en septembre 1873. Bizet écrivait ensuite un .fean le Terrible (cinq actes de Louis Gallet et Edouard Blau), qui ne fut jamais exécuté et dont le manuscrit même a disparu. 11 passait à la Jolie Fille de Penh, apportée cette fois

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encore par Carvallio, finie en 1876, représentée en 1877, à la suite de retards uniquement imputables au remplacement de M"^ Jane Devriès (substituée à la Nellson tardivement récalcitrante) par M™= Carvalho, procédé peu élégant et qui d'ailleurs ne sauva pas la pièce.

Malgré tout, les commandes continuaient à pleuvoir, — car, si Bizet eut à se plaindre du public ou de la critique, il fut Tenfant gâté des directeurs. On lui offrait un poème pour 1 Opéra, on lui confiait le soin de terminer le Noé d'Halévy, il s'attachait à Irois partitions pour l'Opéra-Comique : Calcnchû de M. Paul Ferrier, Clariusc llaiiuwe de Philippe Gille, Gi-isélidis de Sardou; il concourait pour la Coupe du hui de Thulé à l'Opéra, pour le Floienlin à l'Opéra- Comique; il rendait à Bagier, le directeur des Italiens, un poème qui ne l'inspirait pas, il commençait avec Halévy cinq actes sur les Tciiiplicrs. u Si l'on veut bien remarquer, observe spirituellement M. Henry Gauthier-Villars, que ce fut précisément dans cette courte période, déjà si bien remplie, que se place la composition et l'exécution de deux opérettes, Solsi-ré-pif'-pan aux Menus-Plaisirs et Malbroughs'en vat-en guerre (en collaboration avec Delibes, Jonas et Legouix); si l'on note le ton du jeune auteur parlant des directeurs qui implorent ses partitions ; " J'ai ic envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus « pleurer chez moi, et je leur ai bâclé le premier acte! » (6» lettre à Lacombe), on pourra difficilement s'apitoyer sur le sort des prix de Rome de cette époque et sur la tristesse des fameux « cartons » oij dorment leurs chefs-d'œuvre dédaignés. »

Après l'insuccès de la fantaisie syraphonique les Souvenirs de Home aux concerts Pasdeloup (28 février 1869), le compositeur revenait au théâtre avec Djamileh (Opéra-Comique, 1872), qui ne dépassa pas onze représentations. Carvalho, devenu directeur du Vaudeville, commandait à Bizet la partition de musique de scène de V Artésienne . La pièce ne se maintenait pas sur l'affiche, mais la musique passait aux concerts Pasdeloup et y remportait un tel triomphe que Colonne l'inscrivait dés l'année suivante au programme du Chàtelel, et qu'en 1873 elle était réclamée par la Société du Conservatoire.

D'ailleurs Bizet, dont les insuccès mêmes semblaient consolider la situation musicale et à qui son mariage avec la seconde fille d'Halévy avait-assuré des collaborations précieuses, n'avait pas eu le temps de « se frapper » de la rapide disparition de Djamilch. 11 travaillait à Carmen commandée par la direction de l'Opéra-Comique avant que Djamileh eût quitté l'affiche. Et quand Carmen eut été représentée, avant même qu'on pût être fixé sur le sort de l'œuvre, la mort sournoise, la mort, survenue comme un voleur, suivant la parole de l'Ecriture, frappait Bizet, à Bougival, le 3 juin 1873, le soir de la trente-troisième représentation de son opéra- comique et pendant qu'il travaillait à une nouvelle commande de du Loclel

D'après l'excellent catalogue dressé par M. Henri de Curzon, les œuvres lyriques de Bizet comprendraient plus de vingt numéros. Mais il en est qui sont restés inédits, et tout d'abord les cantates du 2" prix de Rome (1836), David, et du grand prix (1837), Chvis et Clotilde. De même, c'est grâce à l'initiative de M. Raoul Gunzbourg qu'on a pu représenter en 1906, à Monte-Carlo, Don Procopio, qui date de 1839.

En ce temps-là, Bizet était à Rome le pensionnaire de la Villa Médicis, oii il écrivait à sa mère : « Tu sais ou tu ne sais pas que l'académie, outre son rapport imprimé, fait un rapport écrit qui nous est adressé. Ce rapport contient ordinairement des conseils et des critiques qui ne sont pas dans l'autre. !\'ous venons de recevoir ce manuscrit. L'article me concernant est encore plus flatteur que ce que tu connais, mais il est précédé d'un petit Si/if ainsi conçu : " IN'ous devons blâmer M. Bizet d'avoir fait un opéra- « bouffe quand le règlement demandait une messe- « Nous lui rappellerons que les natures les plus « enjouées trouvent dans la méditation et l'interpré- « tation des choses sublimes un style indispensable " même dans les productions « légères, et sans lequel « une œuvre ne saurait être durable. )>

Etouffé sous les fieurs et sous le suif (auteur Ambroise Thomas), Don Procopio resta dans le poussiéreux amas des paperasses du Conservatoire jusqu'au jour où la famille Bizet chargea notre regretté confrère Charles Malherbe de mettre la partition au point scénique en y intercalant des récitatifs. De leur côté, MM. Paul Collin et Paul Bérel (pseudonyme de l'éditeur Choudens) ont adroitement remanié le livret de Gamhiaggio, depuis longtemps dans le domaine public quand Bizet s'en élait emparé et que l'auteur lui-même avait emprunté au vieux fonds de la Commedia deW arte du xvu^ siècle.

La donnée rappelle Don Pasquale. C'est la tradilionnelle histoire du barbon épris d'une forte dot. L'Harpagon italien, don Piocopio, s'est entendu avec son compère Andronico, le tuteur de donna Bettina, pour épouser l'ingénue et surtout son héritage. Mais une petite conspiration se forme contre le malgracieux prétendant entre Eufeniia, la femme d'Andronico, personne sentimentale, ayant, comme nous dirions aujourd'hui, du vague à l'âme, Bettina, sou frère Ernesto et son amant, le bel officier Odoardo. Il s'agit déjouer au vieil avare un tour deScapin. Ernesto raconte mystérieusement à Procopio que sa sœur est pauvre et qu'on fait miroiter son prétendu héritage pour s'en débarrasser au compte d'un naïf pieneur. De son coté, la jeune fille affole le soupirant cacochyme en lui exprimant avec une fausse élourderie la joie qu'elle éprouvera à faire sauter ses écus. Procopio prend alors le parti de se dénigrer lui-même :

Il s'accuse encore d'être jaloux jusqu'à la frénésie et d'avoir la main leste. « Tant mieux, répond Bettina, je sais moi-même fort bien manier le bâton... » Procopio ne songe plus qu'à se dérober. Pour sauver sa précieuse sacoche, il se fait chasser comme un ladre, comme un fesse-mathieu, et Andronico est trop heureux de fiancer à Odoardo une jeune fille irrémédiablement compromise.

Cette anecdote sans fraîcheur, mais qui conserve quelque agrément au point de vue de l'imbroglio vaudevillesque, rappelle directement Don Pasquale, comme nous le disions tout à l'heure. C'est aussi, un peu, la donnée du Barbier de Séville. C'est surtout, d'une façon générale, le genre exquis et désuet de l'opéra-bouffe. Bizet, d'un naturel éclectique, plus assimilateur que personnel, n'y répugnait pas. (Il avait débuté aux Bouffes-Parisiens, en 1837, avec le Docteur Miracle, un poème de Ludovic Halévy, couronné en même temps que la partition de Charles Lecocq par le jury du concours Offenbach.i Don Pro-

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copio regorge d'italianismes dès le chœur d'entrce du premier acte :

Mais quanil C'est

ni5n!i{;o ■ un vieux,

Traduction d'ailleurs moins savoureuse que le texte italien : Gmn placer songli sponsali — quando i sposi sono itguali; — ma un vecchiaccio a una raijazza — marilarc c crudeltà !

Italianismes également le trio de Bettina, d'OdoarJo et d'Erneslo, la cavatine, la sérénade... Mais, sous cet habit d'emprunt, l'inspiration du futur auteur de Carmen a déjà sa grâce personnelle, son intime originalité.

Après Vasco de Gama, ode symphonique, deuxième envoi de Rome, et la Gic/arfe /'^mir (1862), quatrième envoi, resté inédit, se placent les Pêcheurs de perles.

La première représentation eut lieu au Théâtre- Lyrique le 23 septembre 1863, avec Léontine de Maësen, le baryton Ismaël et le ténor Morini. L'opéra quitta l'affiche après dix-huit soirées. Il devait s'inscrire au répertoire italien et reparaître sur l'affiche de la Gaité (/ Pcscalorl dl perle, 19 avril 1889), puis M. Carvalho le reprenait.

Le livret est une mauvaise contrefaçon. L'histoire de la rivalité amoureuse de Nadir, chasseur de tigres, €t de Zurga, roi des pêcheurs de perles, tous deux épris de Léila, la prêtresse immaculée, la vestale de race jaune, la classique intervention du grand prêtre Nourabad, le dévouement de Zurga, autant de poncifs sans action sur le public. Quant à la partition, il y aurait injustice à reprocher au jeune ■compositeur de 1863 d'avoir subi la triple influence de Félicien David, de Gounod, de Berlioz; les Pécheurs de perles ont, par malheur, un défaut plus grave : la disproportion ou plutôt la diminution d'intérêt, de l'exposition au dénouement.

De réelles beautés marquent le premier acte : l'introduction, le chœur dansé, le duo de la rencontre de Nadir et de Zurga et son motif principal souvent ramené à travers la partition, la romance de Nadir, le finale lui-même, d'une solide écriture, malgré son rythme peu nouveau; mais le deuxième acte ne contient plus que deux morceaux, d'ailleurs célèljres, la sérénade et l'air : c Me voilà seule dans la nuit. « Au troisième acte, il n'y a plus rien... rien qu'un adroit emploi des réminiscences et la pleine possession de toutes les ressources orchestrales, ce qui est déjà quelque chose.

Au demeurant, les Pécheurs de perles sont à conserver en marge du répertoire et à essayer de temps en' temps quand on a sous la main un tempérament de cantatrice original et vibrant.

Malbrough s'en ra-t-en guerre (Siraudin et Busnach, 4 actes, 1867, à l'Athénée; premier acte seul; les autres par Legouix, Jouas et Delihesi s'encadre entre les Pécheurs de perles et la Jolie Fille de Perth. Celleci fut jouée pour la première fois au Théâtre-Lyrique le 26 décembre 1867. L'œuvre avait pour interprètes Lutz, Barré, Massy, Wartel, M""'' Devriés et Ducasse. Le succès fut médiocre. Et, en effet, ni le « poète » ni le musicien n'avaient été extraordinaiiTement inspirés. On connaît la doimée du roman de Walter Scott d'où sortit le livret de la Jolie Fille de Per(/i. 11 s'agit d'une combinaison dramatique contenant peu ou point d'inédit pour le spectateur d'au-

jouid'hui, car elle lui rappelle à la fois iMademuiselle de Belte-lsle el le Pardon de Ploérmel. Catherine, la fille du gantier Simon Gloverc (c'est en personne naturelle, teint rose et tresses blondes, la plus- jolie fille de Penh), est fiancée à l'armurier Henri Smith, son voisin; mais elle se laisse compromettre par le gouverneur de la ville, le duc de Uothsay, grand détrousseur de vertus bourgeoises. On l'accuse même de s'être laissé enlever dans la classique litière à porteurs en manteaux couleur de muraille, et d'avoir passé toute une nuit chez le gouverneur. Son père la maudit, son fiancé l'outrage; elle devient folle. Mais tout s'arrange grâce à la bohémienne Mab, qui s'était substituée, pour les meilleurs motifs du monde, â la fille du gantier dans le rendez-vous suspect et qui avoue ingénument le subterfuge. On se pardonne, on s'embrasse, on s'épouse.

Sur ce thème vieux jeu, Georges Bizet avait écrit une partition point du tout nouvelle école, quelque chose comme une bonne cantate de prix de IJome, confectionnée avec des réminiscences, des formules courantes, la desserte delà table d'Auber et d'Hérold (sans parler d'une orchestration insignifiante et dont la correction prudente confine trop souvent à la platitude). Il faut cependant repêcher dans cette œuvre longuette quelques morceaux d'agréable facture, sinon d'inspiration très personnelle : le chœur des Forgerons, le duo des Fiançailles, la chanson à boire de l'ouvrier Ralph, le trio des Marteau.\-.

De « Djamileii « à « (aiiuen ».

Lorsqu'on relit les jugements portés alors par la presse, on ne peut s'empêcher de sourire en voyant surgir la critique qui atteindra désormais toute œuvre nouvelle, en entendant accuser de wagnérismedes auteurs et des ouvrages qui sont si peu wagnériens! X Presque tous nos musiciens, écrivait Paul Bernard, ambitionnent le baiser de la muse germanique moderne, et cette rause-là me semble bien peu fille d'Apollon, et beaucoup trop parente de MM. Wagner et consorts. Il en résulte ce que j'appellerai l'école du Labyrinthe musical. .. Aujourd'hui, nous nous demandons quels étaient ces i. consorts », mais le critique ne s'attardait pas à nous l'expliquer et préférait offrir à sa victime une gerbe de conseils (gerbe est le mot, car ces conseils sont tout enguirlandés de Heurs de rhétorique), et naïvement il s'écriait : >■ Pourquoi briser la pensée dans son germe plutôt que de la laisser s'élancer, fieurir et fructifier? etc. >.

Les mêmes questions s'agitèrent le 22 mai 1872, à propos de la bjainilch de Bizet, jouée salle Favart, et le compositeur était représenté comme « voulant étonner le public plutôt que passer inaperçu, se posant en novateur et rêvant dans son sommeil fiévreux d'arracher quelques rayons à la couronne du prophète Richard Wagner. M. Georges Bizet s'est lancé à corps perdu dans ce Maelstrom sonore {?!), au risque d'y laisser ses ailes de néophyte, et surtout les oreilles de ses auditeurs. » Et, pour appuyer son dire, le même chroniqueur signalait à l'indignation du lecteur les mesures 11 et 12 de la page 20, et beaucoup d'autres du même genre, qui lui paraissaient, « bien qu'il eût, disait-il, progressé dans l'art d'écouter des dissonances et de manger du piment sans sourciller », l'abomination de la désolation. M. Louis Gallet a raconté lui-même l'histoire de cet acte, qui marquait son second début sur la scène de rOpéra-Comique. Par lui, nous savons que la pièce,

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appelée alors Xamoana, avait été primitivement conliée à M. Duprato et qu'elle lui avait été retirée parce que le paresseux ne se décidait pas à terminer sa partition. Défendue par une jolie femme, M°"= Prelly, et par un solide ténor, Ducliesne, Djamitch, malgré les qualités qui aujourd'hui nous apparaissent incontestables, ne vécut que onze soirées.

En 1872 était exécutée au Vaudeville VAi-lésicnnc, musique de scène pour le drame d'Alphonse Daudet. On sait que la pièce tomba; quant à la partition, — qui devait prendre une si belle revanche et même commuMiquer au drame une sorte d'immortalité, — M. Henry Gauthier- Villars rappelle qu'elle passa presque inaperçue : la Gazette musicale, alors importante, constata que le musicien s'était volontairement << ellacé derrière le poète ». Par convenance pour le compositeur, on imprima des appréciations de ce genre : « M. Bizet a écrit pour cette pièce une ouverture et des enlr'actes qui m'ont paru mériter d'être écoutés avec plus d'attention qu'on ne leur eu a donné. Les chœurs, où je n'ai rien distingué de très saillant, ralentissent encore la marche d'une œuvre si languissante par elle-même. » Ce fut le ton adopté par tous les critiques à la Vitu. Seul, Reyer dans son article des Débats rendit pleine justice à l'effort du musicien et loua pertinemment u les fines harmonies, les phrases au contour élégant et les jolis détails d'orchestre •> de cette <■ gracieuse » partition où lui, du moins, avait su découvrir autre chose que le traditionnel « trémolo à l'orchestre » avec lequel les spectateurs du Vaudeville ne furent pas éloignés de la confondre.

Arrivons à Carmen et à sa légende. On a raconté que la « chute » de la pièce avait causé la mort de Bizet. Or Bizet succomba à une crise cardiaque trois mois, jour pour jour, après la représentation de son opéra-comique. Et il n'y avait pas eu de chute proprement dite. Ce qu'il faut rappeler, c'est que l'ouvrage fut présenté salle Favart dans des conditions assez fâcheuses. Aussi bien, les époques de transition sont-elles rarement favorables aux intérêts matériels de ceux qui dirigent le mouvement ou qui s'y trouvent engagés. Du Locle traversait alors une de ces heures critiques, et voyait de jour en jour s'aflîrmer dans son théâtre la lutte entre l'ancien et le nouveau répertoire. Associé avec de Leuven, il avait dû subir l'ancien; resté seul, il préconisait le nouveau; mais, comme l'écrivait .Arnold Mortier, « le directeur propose et le public dispose », et, traitant alors ce sujet dans ses Soirées parisiennes, le spirituel « Monsieur de l'orchestre « ajoutait : « Aussitôt que M. du Locle monte quelque chose d'inédit, les vieux habitués paraissent indignés, les vieux huissiers de l'orchestre haussent les épaules, les vieu.x choristes murmurent, et le vieux Nathan s'écrie : « C'est scan- « daleux! » Le vieux souflleur devient mélancolique, le vieux régisseur perd la tète, et les vieux machinistes n'enlèvent qu'en rechignant les vieux décors qu'il faut faire rafistoler. Cependant, l'œuvre nouvelle est présentée au public. Eh bien, le public reste froid, quand il s'agit de musique un peu sérieuse, et dit : « Ce n'est pas le genre de FOpéra-Comique! » Au contraire, si l'on a affaire à de vraies ariettes et à de bonnes et franches mélodies, ce qui est bien rare, on s'écrie : « Mon Dieu, que ce genre de l'opéracomique a donc vieilli I »

De ces deux opinions, la première est celle qui se

lit jour dans la presse et dans le monde, le soir mémorable où parut Carmen. On fut un peu surpris^ légèrement déconcerté et presque scandalisé. On n'admira pas comme il convenait le tact et la mesure avec lesquels Meilhac et Ludovic Halévy avaient adapté aux nécessités du théâtre la nouvelle sombre et macabre de Mérimée (en y ajoutant d'ailleurs un élément ridicule, le rôle de Micaëlai; on se déclara choqué d'un réalisme que les librettistes auraient volontiers atténué, mais que le compositeur avait <( férocement » maintenu; on trouva l'action bien noire, les couleurs de la posada bien crues au second acte, et les amours de la Carmencita bien vulgaires pour le temple classique des entrevues matrimoniales. On n'apprécia guère davantage la partition, dont un seul numéro, la chanson du Toréador, obtint les honneurs du bis; les plus indulgents et les mieux disposés qualifièrent cette première audition de « laborieuse » et, tout en concédant au musicien qu'il savait son métier, jugèrent la mélodie <■ brumeuse », la coupe des morceaux « peu claire », les chœurs « tourmentés et ambitieux », l'ouvrage en. somme « long et diffus ».

En revanche, on distingua les costumes qu'avaient dessinés Détaille pour les dragons espagnols, etClairin pour l'héroïne de la pièce; on approuva la mise en scène et les décors; surtout on applaudit lesinterprètes, Bouy et M'" Chapuy, parfaits tous deux comme toréador et Micaëla, Lhérie, un José dont la voix laissait à désirer, mais qui jouait avec chaleur; enfin M"^ Galli-Marié, à laquelle les auteurs n'avaient pas songé tout d'abord (car ils avaient eu un moment l'idée de faire engager M™= Zulma Boulfarl, et qui, par son allure, ses mines, sa grâce féline, sa hardiesse provocante et ses inflexions de voix, réalisant le type de Carmen, fit du rôle une des créations les plus complètes de sa carrière dramatique. Mais, il faut bien le reconnaître, nul parmi les spectateurs n'eut alors la sensation qu'il venait d'assister à l'audition d'une œuvre de premier ordre, et que cette soirée du 3 mars 1875 marquerait dans les annales du théâtre et de la musique, puisque Carmen est, avec Mignon, le succès le plus grand, le plus universel et le plus durable auquel la seconde salle Favart ait donné naissance. Ou sortait du théâtre avec moins d'illusions qu'en y entrant, et l'on n'était pas éloigné d'approuver cette boutade d'un spectateur, qui apprenant la nomination de Georges Bizet comme chevalier de la Légion d'honneur, le jour même de la première représentation, disait avec aplomb : .< On l'a décoré le malin parce qu'on savait qu'on ne pourrait plus le décorer le soir! »

En revanche, il n'y eut ni accueil brutal ni flagrante injustice. Ainsi qu'en a témoigné Galli-Marié dans une interview publiée un peu avant sa mort : « Carmen n'est pas tombée au bout de quelques représentations, mais on la joua une quarantaine de fois, et le public fut toujours clialeureux, bien que partiellement choqué de voir l'action se dénouer d'une façon si tragique dans un théâtre où, de tradilion immémoriale, le ténor et la première chanteuse se mariaient obligatoirement au dernier acle... Or, nous savons combien, depuis, il s'est commis des meurtres passionnels sur noire deuxième scène lyrique subventionnée. »

La première série de payants, espacée pendant un peu plus de trois mois, n'alla jamais jusqu'à l'enthousiasme, et cela pour des raisons tout à fait étrangères au musicien, sinon aux librettistes. Le poème,.

JlISTOIItE DE LA MrSIQVE

PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE

malgré ses mérilcs littéraires, futloiif^tenips un poids mort traîné par la partition, et rien tle plus naturel si l'on se reporte à la chronologie. Les auditeurs do 187d avaient un état d'âme — pour employer la locution prctriitiinisc que lancèrent dix ans plus tard nos rrini.incii'is psychologues — commun à tous les snrvivnnis de lAniiée terrible, une esthétique grave et qui conlinait à la morosité, par réaction contre la fameuse « note gaie » de la fin du second Empire; ils témoignaient un malaise instinctif et persistant devant toute mise en scène tapageuse. On peut sourire aujourd'hui des naïfs scrupules de celte période intermédiaire, qui nous semble un point dans l'espace après tant de chemin parcouru. Il n'en est pas moins certain qu'il ces dilettantes ingénus la Garmen- <-ita, avec son exubérance passionnelle de gitane, ses allures provocantes de fille à soldats, son entourage de contrebandiers, de déserteurs et de toreros, parut inquiétante et déplacée dans la maison de la Dame blanche.

Cette disposition spéciale au premier public français de Carmen se trouvait forcément localisée, et ïe public cosmopolite n'en subit aucune contagion. L'œuvre de liizet triompha dans l'Europe entière après -civoir connu en France les langueurs, je ne dirai pas du succès d'estime, mais du succès d'attente. Quand elle nous revint, en aoùH883,la génération nouvelle se dégageait du souvenir de nos désastres; le puritanisme des salles d'anlan n'était plus qu'un souvenir; les détails les plus troublants, le corps de garde, le patio d'auberge suspecte, le campement de bohémiens, furent délibérément rangés sous la rubrique innocente de « mise en scène pittoresque )>. Rien n'empêchait plus la partition de s'épanouir librement au feu de la rampe, et, à défaut du musicien si prématurément disparu, sa principale interprèle put goûter l'ivresse d'une glorieuse revanche. Carmen et <ialli-Marié allèrent aux étoiles.

En nous reportant à VAlnianarh des spcclacks. nous voyons qu'exactement Carmen fut jouée Irente- ■cinqfois de suite dans sa premièi-e nouveaulé, chitfre très honorable pour l'époque. Bizet n'éprouva aucune amertume; il était habitué à ces demi-succès et, bien doué, bien rente, bien apparenté surtout, il se sentait de taille à prendre sa revanche. Bizet n'est pas mort de Carmen, et Carmen est mieux portante que jamais. Depuis son retour de l'éti'anger, elle a réalisé plus de deux millions de receltes. C'est un beau chiffre. On la jouera encore trente, quarante ans (salle Eavart et aussi dans le monument Carnier, où elle «migrera tût ou tard, après remplacement du dialogue par des récitatifs), comme on a joué pendant plus d'un demi-siècle les œuvres de Meyerbeer; puis quand le public aura adopté une œuvre du même genre et 'l'aura popularisée, elle disparaîtra, laissant le sou- ■venir sinon d'un chef-d'œuvre, au sens absolu du mot, du moins d'une composition théâtrale vraiment franiaise par ses défauts comme par ses qualités.

Los (riivirs Ivriquos île Bizet contiennent encore, rtou|(iiii> d';ipi r,-, le calalogue dressi' par M. deCurzon : Sai'nle liriirnrrr ,lr l'arls (L. Gallet), oratorio, 187S (inachevé et inédit). — Feuillca d'Album (6 mélodies : Heugeli. — Vingt mélodies irecneW factice, t. I : Choudem}. — Seize mélodies (recueil, t. II). —/)i<os (quatre: Choudens). — Saint .Jean de Palhmos (chœur d'orphéon : Choudens). — Arjnus Dei. — Ave Maria. — Hei/ina cœli; — L'Esprit Saint (motets et hymnes : Choudens).

Aux œuvres instrumentales : orchestre : Scherzo cl

andanic. 18GI (S' envoi de Home). Souvenirs de Rome, fantaisie symphonique, 1809 (Koma). L'Arlésicnvc. 2 suites, réorchestrées, 1872. Petite suite d'orcliestn; (arrangement de cinq des .Icnx d'enfants), 187:!. l'a/ric, ouverture, 1894. — Piano : les Chants du Ithin. six lieder. La Chasse fantastique (Heugel). ./(■(((; d'enfants. 12 pièces pour piano 4 mains (Durand). Variations chromatiques de concert. Danse bohémienne. Venise. Cinq chansons-mélodies. Nocturne, llomauce sans paroles (Choudens). Transcriptions pour piano â deux et quatre mains : 6 transcriptions sur Mignon. 6 transcriptions sur Don .luan. 9 transcriptions sur Ilandet (Heugol). Le Pianiste-chanteur, G séries (150 morceaux de toutes les écoles). Transcriptions (l'o'uvrrs r.liLieuses de Roques (120 morceaux, :3ii iMiiliiinr- . ij transcriptions simpliTiées de l'Art du rltniii (lo Thallieri;. Transcriptions et réductions de partitions diverses de Grétry, Mozart, Rossini, (jounod, Thomas, Saint-Saëns, Massenet et de nombre de ses propres œuvres.

JONCIÈRES (FÉLIX-LUDGER ROSSIGNOL, dit VICTORIN DE), 1839-1903.

L'ensemble de ses œuvres comprend la musique d'Handct. trois opéras représentés au Théâtre-Lyrique, Sardanapale (1867), le Dernier .Jour de Pompéi (1869), Dimiiri (1876), un représenté à l'Opéra, la Reine Ber- //(('(1878). A rOpéra-Comique, le Chccalier .lean (1883). A mentionner aussi une Sijrnphonie romantique, utie ode-symphonie, la Mer. une suite d'orchestre, les Nubiennes, une marche slave, etc.

Viclorin de Joncières se destina d'abord à la peinture et fréquenta l'atelier de Picot, mais, au témoignage de M. Adolphe JuUien, son biographe et son ami, sans négliger la musique, dont il avait appris les premiers principes avec une de ses tantes. « Il écrivit alors pour s'amuser la musique d'un petit opéracomique qu'un de ses amis avait découpé dans le Sicilien de Molière, et fit exécuter cet ouvrage à la salle lyrique de la rue de la Tour-d'Auvergne par des élèves du Conservatoire, en 18:i!l. Un critique musical du temps, Eranck-Marie, lui ayant conseillé, sur cette audition, d'abandonner la peinlure pour la musique, Joncières quitta l'atelier de Picot, se mit à étudier l'harmonie avec Elwarl, puis entra an Conservatoire dans la classe de fugue et de contrepoint de Leborne; il en sortit brusquement à la suite d'unie discussion qu'il eut avec son professeur au sujet de Richard Wagner, qui venait de donner son premier concert à Paris, et compta, de ce jour, parmi les plus ardents défenseurs du novateur allemand. Joncières se livra alors avec ardeur à la composition, sans plus se soucier du Conservatoire; il fil exécuter aux concerts Musard une ouverture, une marche et différents morceaux d'orchestre, puis composa de la musique pour la traduction de lllamln de Shakespeare faite par Alexandre Dumas et M. Paul Meurice. Il fit entendre cette partition dans un concert organisé à ses frais à riiôtel du Louvre en 186.3; quatre années plus lard, il en dirigeait l'exécution à Nantes dans une représentation donnée au Grand-Théâtre avec M"'» Judith, de la Comédie française, dans le rôle principal, et l'année suivante cet Hamiet se rejouait à Paris au théâtre de la Gailé, avec la même tragédienne et toujours accompagné de la musique de Joncières. »

ENCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAIIiE DU CONSERVATOIRE

Le grand opéra Sardamipalc, écrit sur un très médiocre livret de Henri Becque qui a eu la singulière idée de le comprendre dans ses œuvres complètes, fut mal accueilli au Tliéàtre-Lyrique en 1867. Le Dcrnier Jour de Pompci ne réussit pas beaucoup mieux en 18C9.

Après un long temps d'arrêt, le compositeur parvenait à faire jouer son grand opéra de Dlmilrien mai 1877 pour l'ouverture du Lyriqne-Vizentini, à la Gaîté. Constatons encore avec M. Jullien que « cet ouvrage, sans attirer le grand public, permeltait d'apprécier chez Joncières un véritable tempérament scénique, une inspiration parfois peu originale, mais assez puissanle, et une orchestration sonore et brillante. Cette œuvre indiquait donc un notable progrès sur ses pi'oductions précédentes et faisait concevoir des espérances qui ne se sont réalisées ni avec la Rcinr Berthe (27 décembre 1878), jouée k l'Opéra seulement quatre fois, ni avec le Chevalier Jean (Opéra-Comique, 1 1 mars 1883), qui n'eut pas de succès à Paris et s e joua cependant, par la suite, en dilférentes villes d'Allemagne, ni, finalement, avec ce Lancelot où Joncières avait mis son suprême espoir et qui disparut de l'affiche de l'Académie de Musique après huit ou dix représentations : c'était en 1900. »

Joncières ne survécut pas longtemps à cette défaite et à son échec à l'Institut, où l'auteur du Florentin avait été préféré à celui de Dimitri pour occuper le fauteuil d'Ambroise Thomas. 11 mourut en 190:;, laissant une réputation au-dessous de son mérite réel, car il avait le sentiment théâtral et possédait toutes les ressources de l'harmonie et de la composition musicale. Mais, comme M. Paul Milliet l'a dit sur sa tombe, au nom de la Commission des auteurs : " De quoi dépend-il qu'une œuvre se répande au loin et contente l'ambition de son auteur? Trop souvent, pour l'artiste, la récompense n'est pas proportionnées à la probité et au mérite. Rien n'est plus capricieux que la Renommée, rien n'est plus fragde que son éclat. Et Marc-Aurèle avait cent fois raison de s'étonner qu'on attachât quelque prix à sa possession : " C'est, disait-il, comme si l'on se prenait d'amour pour les oiseaux qui passent dans le ciel en volant ! »

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