‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 321 sur 364 · AUGUSTA HOLMES · texte numérisé non relu

AUGUSTA HOLMES

Si dans la musique contemporaine les femmes n'ont pas été inférieures aux hommes au point de vue de l'interprétation (ou a pu compter parmi elles de nombreuses virtuoses ou artistes du chant et de la déclamation), par contre l'invention leur a -beaucoup moins réussi. Le nombre des femmes compositeurs demeure très restreint. Dans ce petit groupe, Augusta Holmes a tenu incontestablement le premier rang, et l'on a pu dire que dans toutes ses œuvres elle avait révélé une nature d'artiste ardente et enthousiaste, pleine de foi, de conviction et de sincérité.

Son histoire même eut un début féerique. Comme l'écrivait, au lendemain de sa mort, M. Henri Barbusse, pieux biographe, « le 16 décembre 1847 naquit à Versailles une entant dont les ancêtres avaient été rois en Irlande. Cette enfant était, comme celles des contes de fées, merveilleusement belle, et, lorsqu'elle grandit, on put contempler en elle le chef-d'œuvre de la race, la plus géniale image du type national.

Sur sa figure régnait la blancheur un peu céleste, et ses cheveux élaienl de la couleur du soleil; elle était vraiment belle comme le jour. De cette royale famille des U'Iirien dont elle avait le sang, la petite fille gardait dans ses pestes une hauteur radieuse, une grâce souveraine, lùicore tout enfant, ayant rencontré l'impératrice dans les allées du parc de Versailles, elle lui donna sa main à baiser.

H Mais elle était plus précieuse et plus importante encore qu'elle ne le semblait aux regards. Elle avait dans son âme de la poésie et de la musique. Le don divin de penser des harmonies et de les parler se révéla en elle à un âge où, d'ordinaire, les amants ne sont que des enfants, et s'épanouit malgré l'opposition à demi effarée des siens. Ses intimes connaissent le petit poignard avec lequel elle se blessa, à neuf ans, parce qu'on ne voulait pas la laisser exhaler sa musique. »

Si violente que fût la vocation, elle ne laissa pas d'être dirigée. Augusta Holmes eut pour maîtres l'organiste Henri Lambert, le chef de musique KIosé, mais c'est bien au groupe de César Franck qu'elle appartient; c'est après avoir subi la domination intellectuelle de l'auteur des Béatitudes qu'elle prit une part active et quasi virile aux concours de la Ville de Paris : en 1878 avec la symphonie Lutèce, qui la fit classer en seconde ligne, après Théodore Dubois et Benjamin Godard; en 1881 avec les Arcjonautes, auxquels le jury préféra la TcnipHc de M. Alphonse Duvernoy, mais qui obtinrent un succès triomphal au Cirque d'hiver, sous la direction du bon Pasdeloup, chef d'orchestre si médiocre, novateur et convaincu.

L'élève de Franck était sortie de la foule. Le poème symphonique Irlande, exécuté en 1882, les Sept Ivrenses, le Ludus pro patria, commentaire musical de la grande composition de Puvis de Chavannes avec récits en vers dits par Mounet-Sully (1888), la mirent en évidence et marquèrent en même temps l'apogée de sa réputation. Le public et les dilettantes étaient d'accord pour constater la saveur bien personnelle de cette musique d'une sensualité pénétrante, d'une écriture robuste, d'une remarquable tenue harmonique. L'Ode du Triomphe de la République en l'hoinieur du centenaire de 1789 fut exécutée au Palais de l'Industrie par 300 musiciens et 500 choristes, mais le succès ne fut pas en rapport avec ce déploiement instrumental et vocal.

Augusta Holmes rêvait une revanche, et il y eut un petit frémissement d'attente tout à fait flatteur quand on apprit que la vaillante artiste allait faire exécuter à l'Académie nationale de musique un opéra en quatre actes : la Montagne Noire. Dégagée de la symphonie, de ses pompes lentes et de ses œuvres majestueusement traînées en longueur, aux prises directes avec un livret sorti tout entier de son cerveau, enfin elle pourrait donner sa mesure. Vainement faisait-on observer que la partition datait de 1883 et qu'en douze ans la formule avait pu vieillir. On continuait à tabler sur une révélation lyricodramatique.

La partition — poème et musique de M"» Augusta Holmes — fut exécutée le 5 février 189S sur la scène de l'Opéra. Le livret parut une réminiscence un peu trop marquée du scénario de l'Africaine. Quant à la musique, voici le jugement très détaillé et nullement suspect de Jonciéres, qui, loin d'être hostile au féminisme musical, témoigna toujours les plus vives sympathies à l'auteur des Arijo)iaules :

HISTOIRE DE LA MUSinv

PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE 180

« On ne peut nier que la conception du drame imaginé par M"» Holmes n'ait une certaine grandeur. I-a lutte entre le devoir et le plaisir, entre l'honneur et la volupté, pouvait donner lieu à de belles situations, bien que le thème d'un semblable conllit m; soit pas très nouveau. Malheureusement M"" Holmes, dans son inexpérience du théâtre, a sans cesse recommencé la même scène, où ce malheureux Mirko, tiraillé d'un côté par son amitié pour Aslar, de l'autie par son amour pour Yamina, va de l'un à l'autre, indécis, pour ne se décider franchement qu'au IV" acte, où nous le retrouvons tout à coup menant la vie de pacha, en Turquie. »

« Il y a un singulier mélange d'héroïsme et d'érotisme dans l'œuvre de M"° Holmes. Après les accents patriotiques, les hymnes guerrières, les giands mots d'honneur et de liberté, voici les exaltations do la passion la plus sensuelle, la plus perversement raffinée. C'est cette singulière dualité qui caractérise la nature très curieuse de l'auteur de l'Ode triomphale et des Gri/fcs d'or. C'est par là aussi qu'en dépit de ses viriles aspirations, elle reste femme, n'en déplaise à ceux qui faussent ses véritables aptitudes, en lui répétant sans cesse qu'elle a le tempérament d'un homme.

« Quelles sont d'ailleurs les parties les mieux venues de son opéra? Ne sont-ce pas celles où le charme et la volupté dominent? Je les préfère de beaucoup aux bruyants chieurs orphéoniques qui encombrent l'ouvrage, au début, et à la solennelle et emphatique scène où le pope consacre la fraternité de Mirko et d'Aslar.

« La vérité, — et j'ai trop d'estime et de sympathie pour M"= Holmes pour la lui cacher, — la vérité, c'est que depuis douze ans il s'est opéré une transformation dans le goût du public, qui ne lui permet plus de goûler un ouvrage conçu dans la forme de celui de la Montauiic yoirc. Bien que l'afllche qualilie cet ouvrage de h drame lyrique », c'est un « opéra » suivant l'ancienne formule.

« Je sais bien que certains motifs reviennent, quand la situation le commande; mais je ne saurais voir, dans ces simples rappels, le système wagnérien du leitmotiv, se développant parallèlement avec le drame, formant, par ses multiples combinaisons, la trame même de l'harmonie, servant constamment de commentaire à l'action.

« Il y a certainement une grande distance entre l'œuvre rêvée par M"» Holmes et celle qu'elle a réalisée; mais c'est déjà beaucoup que de l'avoir conçue et d'avoir souvent atteint à l'idéal entrevu. »

Augusla Holmes devait survivre quelques années à peine à cette déconvenue, dont elle devait souffrir cruellement. En 1903 elle s'éleignait, jeune encore, «blanche et blonde, comme l'a dit encore M. Henri Barbusse, les mains diaphanes croisées sur sa poitrine, posée légèrement comme un oiseau au milieu des palmes et des Heurs, — si belle qu'elle rendait la mort plus belle ».

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