ERNEST CHAUSSON
Ce compositeur, né à Paris en l?o.'i, mort à Limay en 1899, à la suite d'un accident de bicyclette, fut ce qu'on peut appeler un polyuraphe musical. Il s'était essayé dans tous les genres. Ernest Chausson, rapporte M. Paul Dukas, avait fait des études de droit; quittant le barreau, pour lequel il ne sentait guère de vocation, il s'était adonné à l'étude de la musique. Son premier maître fut Massenet; il devint ensuite l'élève de César Franck, pour lequel il eut un véritable culte. Ce fut à cette époque qu'il se' lia avec Vincent d'Indy, et l'on trouve, dans sa manière de composer, ce Cl métier» impeccable, cette virtuosité, cette pondération des diverses parties d'une (fuvre qui est commune à ces trois maîtres modernes. Wagner exerça cependant sur Chausson une influence prépondérante, ef le génie du musicien allemand l'a inspiré maintes fois.
Son catalogue comprend : Hélène, drame lyrique d'après Leconle de Lisle; le Roi Arfttus (paroles et musique), drame lyrique représenté à Bruxelles en 1903 ; la Légende de sainte Cécile, musique de scène; la Tempête, id.; Viviane, poème symphonique ; . entracte symphonique pour les Caprices de Marianne: symphonie en si b! Soir de fête ; Hymne védique (avec chœurs); Poème de l'Amour et de la Mer (chant et orchestre) ; la Chanson perpétuelle, poème, pour violon et quatuor à cordes; 1 trio; 2 quatuors; des mélodies : les Heures, les Couronnes, etc.; des Lieiler dont le cycle sur les Serres chaudes de .Maeterlinck; enfin quelques pièces originales pour le piano.
Le Roi Arthus, représenté à Bruxelles, au théâtre de la Monnaie, le 3 décembre 1903, est son œuvre principale. Il en avait composé non seulement la musique, mais le poème, dont nous empruntons le résumé à M. Paul Solvay :
« Le roi Arthus, entouré de ses chevaliers, célèbre la victoire qu'il remporta sur les Saxons, grâce au vaillant Lancelot. La gloire de celui-ci porte ombrage à quelques seigneurs jaloux, qui cherchent une vengeance et la trouvent aisément : Lancelot, en effet, aime en secret la reine Guinèvre. Mordred, son rival humilié, découvre cette passion et surprend les deux
ENCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAIRE DU CONSEIU'ATOinE
amants enlacés dans n l'enivrement profond et doux « de leurs âmes confondues >.. Lancelot provoque Mordred et le frappe; par malheur pour les amoureux, celui-ci n'est que blessé; il dénonce au roi la trahison de son favori. Et le roi, tout à la mélancolie du forfait auquel il se refuse de croire, désespéré des prophéties de l'enchanteur Merlin qui lui prédit la fin prochaine de son œuvre, navré des misères terrestres qui l'entourent, s'a'baudonne au sort qui le frappe et laisse agir seul le Destin vengeur. Tandis que Lancelot, plutôt que de couronner sa félonie, périt dans la bataille que ses partisans révoltés ont livrée à Arthus, et que Guinèvre, abandonnée, s'étrangle plutôt que de se soumettre à l'humiliation du pardon, le roi s'en va vers ce quelque chose de vague et de lointain qui est l'oubli, l'espérance et l'immortalité, consolation des poètes qui souffrent. Et la pièce, commencée en pleine réalité, finit en plein symbole. On dirait d'abord l'amour de Tristan et d'Vseult, l'amour irrésistible et forcené qui animait les vieilles légendes de ce temps et exaltait l'adultère, par une curieuse transposition du sentiment et du devoir; mais cet amour-là ne respirait que la mort : et celui-ci ne respire que la vie, — la vie mauvaise, poison des cœurs loyaux. — Chez Tristan, il était le but ; chez Lancelot, il est l'obstacle. Le sentiment le domine, c'est celui de l'honneur chevaleresque , essentiellement traditionnel du caractère français : il domine les actions de Lancelot ; il rend' sublime l'indifférence d'Arthus en face de l'affront. »
Quant à la partition, M. Solvay constatait au lendemain de la première que, loin d'avoir essayé de se dérober à la fascination wagnérienne, dans sa partilion plus encore que dans son poème, Ernest Chausson semble, au contraire, s'y être livré avec tout l'enthousiasme d'un adepte convaincu , un peu inconscient. » Et cependant, — comme dans une œuvre très similaire par plus d'un point, Fci-vaal, où cette fascination n'a pas été moins dominatrice, — le caractère d'un génie bien français intervient avec force. 11 semble que les deux œuvres, sœurs, furent cornues dans la même fièvre. 11 n'y a pas jusqu'au symbolisme du dénouement qui ne les rapproche : Kervaal et Arthus disparaissent tous deux dans l'idéale lumière. Et la belle clarté française, la distinction harmonique, l'horreur de la prolixité, même au milieu des complications les plus voulues, les plus inutiles souvent, leur donnent un égal éclat. Mais déjà, d'autre part, dans le Roi Arthus, s'affirme un don précieux que Chausson, seul peut-être de son école, possédait en partage, celui d'une sensibilité charmante et profonde. »
D'autre part, pour M. Alfred Bruneau, Chausson fut un symphoniste, et c'est dans la musique de chambre que se manifesta surtout son talent. Ce talent essentiellement expressif était plein de gravité et aussi — mariage rare — de fougue. Une certaine tristesse y régnait, assombrissant les idées en apparence les plus joyeuses!
Au témoignage de ses amis, Ernest Chausson avait eu outre en portefeuille quantité de projets plus ou moins avancés: une esquisse de drame, la Vie est un iléi'C, dont le lyrisme intense aurait bien convenu à la nature de son talent; des Ouvertures pour orchestre, une Sonate pour piano et violon, et une seconde Si/mphonie, à laquelle il paraissait vouloir d'abord se consacrer. Il mettait enfin la dernière main à un Quatuor a cordes, dont les deux premiers morceaux, seuls
complètement achevés, sont extrêmement remarquables. Le troisième était même assez avancé pour que M. d'Iudy ait pu, après la catastrophe, le compléter d'après des notes retrouvées, en lui donnant l'allure d'un finale.