XI. — L'avenir
Où se dirigeront-ils, ces chercheurs d'au-delà? H est difficile de le prophétiser. Peut-être vers le tiers ou le quart de ton. Mille ressources insoupçonnées sont là, qui attendent d'être utilisées par les génies du futur.
Depuis assez longtemps déjà, certains musiciens d'Europe avaient été séduits par l'art des Arabes, aux intonations étranges. On a beaucoup écrit sur le genre enharmonique des Grecs, que l'on suppose égalementavoir eu recours à des intervalles inusités chez nous (le 1/3, le 1/4 de ton, voire le coinma.) SAiNT-SAiiNs, dans Harmonie et Mélodir, aux temps où il se tournait encore volontiers vers l'avenir, pré-
plus délicate, la plus subtile, el la plus rar*. l'allé est d'ailleurs iniiiiimcnl variée, mais il yfautune tei-bnique très sâre,et une imaginattMn toute particulière.
3. Et le cas est tout dilférent de relui des quintes augmentées, lesquelles — écrites en t)nalité neutre — n'olfrirent pas une bien graBdo diversité.
TECHNIQUE. ESTHÉTIQUE ET PÉDAGOGIE
disait l'avènement tie celle nouvelle royauté. Tout porte à croire que cette prédiclioii se réalisera quelque jour.
Ceitaiiis essais, déjà, se montrent.
Voici une œuvre de M. Szymanowski {Mutlirs) où le violon baisse la coide de ré d'un quart de ton. Voici même le QKdIaor à cordes écrit dans le systniie du quart de Ion par un jeune Honj^rois, M. Aloys Haha. Qu'a donné celte dernière tentative, la plus cousiilrrable jusqu'ici (croyoas-nous) dans oet ordre d'idées? I.'œnvre fut exécutée à Paris, au cours de la saisiin 1921-1922, à l'un des conceris de M. Jean WiKNKR, par l'excellenl quatuor Pro Artc, de Bru.xelle^. A l'audition un fait assez curieux se produisit :
Dans un passage tel que celui-ci ' :
l'oreille n'entendail pas nettemnit le quart de Ion (il est vrai que le mouvement était assez rapide et que souvent ces dessins se trouvaient accompagnés d'harmonies'.
Nous rétablissions en nous-mêmes l'interprétation sans quart de ton :
En sorte que le rôle du quart de ton devenait presque nul. On dira que c'était par faute de culture de l'oreille : évidemment; mais dans les débuis de ce
nouveau slvle par- ou par - de tons, peut-être y
aurait-il intérêt à favoriser une éducation progressive du sens auditif, el qu'il nous fût possilile de fixer ces intervalles dans notre mémoire : de les percevoir tranquillement, sans hàle,en des mélodies peu rapides, accompagnées d'harmonies très simples. Il semble que, pour l'instant, le mieux soit de s'en tenir à l'avis de M. Grassi. Ce jeune musicien, né au Siam, habite Paris. Il est familiarisé, par une éducation musicale basée sur le folklore de son pays natal, avec ces inlervalles que nous ne connaissons guère. Il écrivit récemment, sur ces questions, un article des plus intéressants (cf. le Ménestrel). Pour lui, les subtilités mélodiques (intonations diUérentes du diatonique et du chromatique) sont de nouvelles richesses du domaine musical, infiniment précieuses, auxquelles nous n'avons pas encore su puiser, mais que les Orientaux exploitent depuis longtenips. Il sullit d'avoir perçu le charme étrange de la flûte arabe dans quelque échoppe en plein air d'une de cesvilles d'Islam, il suffit même de quelques noies, bribes de la mélopée rêveuse et si bizarrement lointaine que chante un vieux mendiant d'Algei, pour se convaincre qu'on est en présence d'un art très réel. Peutêtre fut-il plus beau lors du summum de la civilisalion musulmane; n'importe, cet art existe; il n'est pas mort.
Félicien David fut le premier, croyons-nous, à l'avoir compris"^. Puis vinrent d'autres « orientalistes» qui, sur nos modes habituels, avec leurs ressources assez limitées, — en y ajoutant d'ailleurs quelque
1. l^e si^e .J signifiail un bémol abaissé d'un quart de ton.
t. Car pour les « classiqu'*^ » du xviit* siècle, le mot tui-'iuerie était synonyme de barbare, ou lout au moins entacbé de quelque - ^otesque » : Voyez la Marcnt- 1 irque de Mo/art.
chromatisme çà et là, — tentèrenU'éqiiivalenl de ces chansons arabes.
Mais aucun, bien entendu (à cause de la difficulté de transcription et par suite du manque d'habitude de nos exécutants^ n'eut recours à des quarts de Ions. Par le seul chromatisme d'ailleurs, on obtenait des passages assez curieux, el non sans caractère (cf. la danse de Djamileh, de Bi/.et, beaucoup plus significative que les Adieu.r de l'holessc arabe et que Medjé\. Les harmonies employées, le contour mélodique suppléaient à la couleur locale authentique : et cela suffisait, en somme.
Mais, si l'on veut utiliser les éléments propres à cette couleur locale authentique, on s'apercevra peu à peu de tout ce que cette musique contient de nouveau, de subtil, d'expressif, et nous dirions presque de nécessaire, à l'heure acluelle.
Suivant M. Grassi, c'est dans le domaine de la mélodie unique (monodie, à la rigueur soutenue d'accords très simples) que cet art doit se développer^. M. GiiAssi propose certains signes de notation ingénieusement et logiquement conçus*.
Il ajoute que, si d'un côté les instruments à cordes el les chanteurs ont évidemment les moyens matériels qui leur permettent de réaliser ces intervalles, d'autre part certains instruments à vent ne sont pas incapables d'élever ou d'abaisser légèrement leur diapason normal : cela est exact, eu bien des cas. Pratiquement, chez presque tous les exécutants, il y a donc possibilité d'employer les quarts de tons. D'ailleurs, la difficulté reste grande. On se heurte à l'inertie des choses établies. Mais il n'existe aucune raison pour ne pas essayer. On pourrait enfin construire des instruments (pianos, orgues) à double clavier, dont le premier clavier serait d'un quart de ton plus haut que le second. Rien ne saurait mieux nous familiariser avec ces intonations si nouvelles pour nous.
Ensuite, peu à peu, après s'être accoutumé aux mélodies de ce genre spécial, l'on imaginera sans doute des combinaisons d'accords à base de quarts de tons : nouvelles perspectives qui nous découvriront peut-être bien des horizons nouveaux. Il est certain d'ailleurs que le caractère d'un accord sera plus accusé, plus nettement marqué si l'on modifie quelque peu les notes à tendances attractives : par exemple, dans la septième de dominante sur do, avec résolution ordinaire, on abaisserait le si h à peu près autant qu'il le serait à l'état d'harmonique naturel de do (on sait que la septième harmonique est sensiblement plus bas que le septième mineure juste). Dans le cas où la résolution du si[>, au contraire, se ferait sur un si q, l'accord de 7 étant pris comme une
sixte augmentée, il faudrait hausser ce si b au taS> et même un peu plus. Ou bien encore, dans certains cas, il ne serait pas sans intérêt d'avoir une sorte de « surprise harmonique », et de passer d'un si b bas à un si q.
Toutefois, pour l'instant, ces subtilités harmoniques supposeront des mouvements peu rapides, des harmonies pas trop chargées, et sans beaucoup de dissonances : car la culture de l'oreille européenne n'est pas faite aux inlervalles arabes. H est encore
3. Au début é*iderninenl. Il faudra dos mélodies simplement accompagnées pour que noire oreille acquière le sens du quart de ton. Mais ensuite, on ne sait comment se développera l'êvululion musicale en ce domaine.
4. Nous renvoyons le lecteur à l'article si documenté que fit parai- Ire M. Urassi dans le Ménestrel (12-19 mai 1922).
ENCYCLOPÉDIE DE LA MilSJQCE ET DICTIONNAIRE DU CONSERVATOIRE
plus difficile de les comprendre que de les jouer. Et nos jeunes semblent engagés dans une voie tout autre, avec leur exubérance dissonante qui ne se soucie guère de la contemplation orientale.
Mais il n'en faudrait rien présager quant à l'avenir. Il y a des sautes brusques dans la mode, il y en a même dans la sensibilité. El puis, que d'artistes vivent en dehors de la mode, sinon du monde humain ! Rien ne dit par conséquent que les quarts de tons ne fassent point leur entrée dans le domaine musical, par cette voie de la mélodie simple, sorte de succédané de la moiiodie grégorienne (laquelle parfois offre des rapports avec les chants orientaux, et peutêtre à l'origine employait des intervalles plus subtils que les nôti-es).
La marche de l'évolution musicale fut extrêmement rapide en ces vingt dernières années. Va-t-elle se ralentir? C'est possible. D'abord, il faut beaucoup de force inventive aux artistes pour s'en aller ainsi, toujours plus loin'; il faut en outre une certaine bonne volonté, ou quelque snobisme, et une réelle culture musicale, pour que l'élite du public mélomane de Paris (la plus compréhensive de toutes, peut-être) se maintienne n à jour »; il faut énormément d'habileté de la part des instrumentistes et des chanteurs pour être à même d'exécuter proprement les oetivres nouvelles, dont presque toutes sont hérissées de diflîcultés.
Ces conditions ont évidemment des limites, et même dans ces limites elles ne se peuvent réaliser qu'en des centres musicaux particulièrement florissants. L'évolution musicale, toutefois, est relativement libre par rapport aux conditions matérielles, en ce sens qu'un musicien peut écrire, pour l'avenir, des œuvres dont l'exécution dans le présent serait périlleuse, ou même ci économiquement » impossible. Cela constitue d'ailleurs la grande supériorité de la musique sur l'architecture. Celle-ci dépend du goiit général du public, du « gros public », peut-on dire: les personnes riches qui font construire n'ayant pas forcément du goût. Les monuments témoignent de l'inculture des peuples. La musique, au contraire, elle, n'est asservie même pas à l'élite : elle peut devancer cette élite, planer au-dessus, ou l'ignorer; et si les manuscrits d'un précurseur ne sont pas détruits par quelque hasard imbécile, l'avenir les retrouve... Voilà pouiquoi, en notre siècle où le mauvais goût et les incompétences s'étalent sans vergogne avec la puissance que donne l'argent, voilà pourquoi l'ar-
i. Il en faut d'ailleurs encore davantage pour cultiver avec génie le» clianips déjà défrichés.
chitecture est si fort menacée, et la musique, malgré tout, tlorissante.
Cependant, il y a des limites. Vienne un jour où le nombre des élèves sérieux diminuerait, où les grands concerts, uniquement soucieux de la recette, après n'avoir plus joué que du Wagner et du Beethoven, abandonneraient même ces grands musiciens, le niveau du goût s'élant abaissé chez un public qui ne s'intéresserait plus qu'aux acrobaties des concertos, alors les compositeurs n'auraient plus les moyens ni le temps d'écrire, ni même la possibilité d'apprendre le métier et de faire jouer leurs œuvres: la musique serait fort malade. Il lui faudrait repartir du niveau populaire, sous l'orme de mélodies nées spontanément, dans des milieux d'amateurs. Aussi, est-il de toute utilité chez nous, pour l'avenir de cet art, qu'on en conserve le culte cumine celui de toute chose désintéressée, faite pour la recherche du beau ou du vrai II ne suflira point que les hommes aient « en puissance » l'instinct de la beauté et la nostalgie de cet « autre monde » où nous emporte la musique : il faudra que l'organisation de la vie matérielle n'interdise point l'éclosion des oeuvres d'art ; il serait urgent, dés aujourd'hui, qu'elle le favorisât avec plus de libéralité. Quand on songe qu'un génie comme César Pranck. fut contraint à donner des leçons de piano dans les pensionnats (car il ne travaillait pour lui que pendant les « vacances «), on mesure ce que l'art musical a dû perdre.
Quoi qu'il en soit, il suffit de se reporter à toutes les conquêtes que fit la musique ilepuis cinquante années environ, pour apprécier la force de vie qui l'anime, et dans notre pays particulièrement. On peut discuter, si l'on veut, les récentes trouvailles; on doit même être convaincu qu'elles ne rendront point « démodés » les vieux moyens, dont le génie saura toujours se servir, les parant d'un éclat nouveau. Mais il faut avoir confiance en l'avenir: l'élan des jeunes inspirations est une force vive inappréciable, que prouve la diversité florissante de la musique contemporaine.
Cette étude qui s'arrête à « aujourd'hui » (mai 1923) est loin d'avoit tout dit, même sur hier. Mais à qui l'aura parcourue, puissions-nous avoir inspiré le désir de connaître plus complètement ce que nous n'avons pu qu'esquisser; — puissions-nous avoir disposé nos lecteurs à cette bienveillance, à cette bo7me volonté sans quoi les chefs-d'œuvre restent incompris. Car, en leur hauteur, ils ne descendent point vers nous : c'est à nous de monter à leur niveau.
Charles KCEGHLIN.