Cl". Baudelaire, le Spleen de Paris
3. Chose curieuse d'ailleurs, l'instinct de nos musiciens se dirige parfois vers la réalité de thèmes authentiques. Nous reviendrons plus loin sur ces ressemblances.
à la manit'ie, précisément, de cet inimitable Baudelaire.
De ce point de vue, on comprend qu'il importe peu qu'une musique soit desei'iptive, ou simplement « art pur I) n'évoquant aucune vision. (Jn'elle soit belle tout est là. — Et, ceci suftit : il semble ilil'licile de nier la beauté de tant d'oeuvres célébrant la splendeur imaginée ou le souvenir réel de ces voyages au long cours.
Mais n'y bornons point le nMe de nos artistes en face de la nature. Certains préfèrent se rappeler les paysages familiers de leur enfance, ou le décor dans lequel s'écoule leur vie. Ce sont alors des poèmes locaux, des coins de province natale entrevue, comme chez M. Francis Jamnies. Telles ces savoureuses suites pour le piano, de Déodat dr Siîverac : le Chant de la Terre; En Lanquedoc. Il s'en exhale un parfum de terroir; on y respire des boudées d'air frais, pur, sincère, qui joyeusement vous raniment comme si, évadé de quelque alfreux carrefour du Métropolitain, l'on se trouvait tout à coup, au printemps, sur une colline embaumée de thym et de lavande. — Lui aussi, Alréhic Magnahu, était de ceux qui ont aimé profondément la campagne; son œuvre en dégage la douce et tendre sérénité. Il semble que, dans le soir paisible, droite vers le ciel, une mince fumée bleue s'élève d'une vieille cheminée de briques au faite des tuiles moussues : et c'est VAndante de la Seconde Symphonie. — La suite de iM. François Bkrtbet (le Passé) évoque d'un souvenir poignant, comme un chant d'exilé, ces annéesde lajeunesse qu'on n'oiibliejamais. Si Rousseau revenait à la vie, et que, par un invraisemblable miracle, il lui fût donné de comprendre notre musique moderne (lui qui n'entendait goutte à celle de Rameau), qu'il serait heureux de tous ces « retours à la nature » si simples, si émus, si vrais! Il semble toutefois que les splendeurs alpestres n'aient point tenté nos musiciens, ou du moins (trop modestes, peut-être) qu'ils se jugent incapables de les interpréter. Depuis la Scène aux champs, on ne connaît guère que certains passages du Messidor^ de M. Bruneau (non sans réelle beauté d'ailleurs) et le Jour d'été à la montaqne, l'une des œuvres les plus signincatives de M. d'Indy : encore ne s'agit-il que des Cévennes, si chères à l'auteur de FervaaI. Sans doute, bien peu connaissent et pratiquent l'alpinisme (faute de quoi la haute montagne reste lettre moi'te) ; il y faut des conditions physiques d'entrainement et des facilités pécuniaires qui ne sont pas à la portée de tous. Mais rien ne dit qu'un jour quelque grand musicien français ne sera pas de taille à traduire en son langage propre la sérénité surhumaine que l'on gagne à l'escalade des hautes cimes-'.
Par contre, la grande voix de la mer a souvent inspiré nos artistes, et maintes fois de la façon la plus heureuse. Avec quelle étonnante variété! la Mer, de Claude Debussy; la tempête linale de l'Etranger (de M. d'Indy); l'Ouragan déchaîné", puis le calme renaissant sur la plaine liquide étincelante, et ces évocations de Pelléas et Mi'tlsande, rapides, directes, immédiates (la « scène des phares », celle de la grotte, ou même de courts passages si puissamment descriptifs: " La mer sera très haute cettte nuit, » etc.).