‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 4)Chapitre 107 sur 198 · LE CHANT RELIGIEUX DE LÉGLISE ORTHODOXE · texte numérisé non relu

LE CHANT RELIGIEUX DE LÉGLISE ORTHODOXE

Au Congrès inteinalional d'histoire de la musique tenu à Paris du 23 au 29 juillet 1900, Liborio Sac- CHETTi, professeur au Conservatoire de Sainl-Pétersbouig, a donné lecture de son important travail sur léchant religieux de riîglise orthodoxe russe. A la suite de ce congrès, Jules Combabieu, alors directeur de la Revue d'histoire et de critique musicale, a eu la bonne pensée de réunir en un seul volume tous ces documents, mémoires et vœux du monde musical. Ce livre, du plus grand intérêt, a pour litre : Cow/rcs international d'histoire de la Mtisique.

.Nous reproduisons ici le chapitre de Liborio Sai;- CBETTi sur le chant religieux de l'Eglise orthodoxe russe :

" Le directeur de l'École du chant ecclésiastique du synode à Moscou, M. Smolenski, a publié, dans la Gazelte musicale russe de 1889, une intéressante communication sur la bibliothèque de cette Ecole, qui s'est enrichie d'une grande collection de manuscrits musicaux.

« La Société impériale russe de Musique m'y ayant envoyé afin d'étudier ces manuscrits, j'en ai pu feuilleler un nombre considérable.

« La date la plus reculée de ces manuscrits, dont plusieurs sont ornés de dessins très intéressants pour l'histoire de l'art en Russie, ne dépasse pas le xiv<^ siècle. La séméiographie des monuments les plus anciens n'a pas entièrement disparu, lors même que la notation moderne pénétra en Russie vers la lin du xvii= siècle. Cette séméiographie des anciennes mélodies de l'Eglise orthodoxe russe présente quelques analogies avec la séméiographie byzantine et nenmatique de l'Europe occidentale; mais le dessni en est original. Les signes de cette notation servent à indiquer l'intonation, le rythme, le mouvement, les cadences et les nuances de l'exécution. Celte séméiographie est parfaitement adaptée aux mélodies anciennes, dont elle forme, pour ainsi dire, l'enveloppe matérielle, et Alexandre !V1i:sknetz, auteur de l'Alphabet du chant ancien religieux iiisse, en a parfaitement compris les avantages. Ci't auteur du XVI 1" siècle a fait son livre pour réagir contre la notation moderne, comme non adéquate à nos mélodies anciennes, étant adaptée à une musique basée sur d'autres principes.

<c La notation moderne est pour le chant ancien reli-

gieux russe une agglomération de signes conventionnels, tout à fait étrangers à son caractère; elle n'en exprime pas l'esprit, l'effusion musicale du sentiment religieux et le lien intime entre la mélodie et le lexte, qui est le principe capital de la notation de la mélopée liturgique russe.

« Nos plus anciens moiiumenls musicaux, notés avec les caractères de cette séméiographie originale, remontent au xn<^ siècle.

« Plus anciens sont les contaccs, notés avec des signes particuliers. Ceux-ci n'ont pas été déchitfrés, malgré les elforis qui ont été faits pour résoudre cette énigme.

« La séméiographie du chanfancien religieux russe ne change pas du sii= au xiv" siècle. La ditl'érence commence à se manifester au xV. Aux xvi" et xvii«, la mélodie ancienne se développe considérablement, et la séméiographie en devient plus compliquée. C'est alors qu'on ressentit la nécessité de la rendre plus précise.

« On commence à chercher des remèdes. I''ntre autres, un certain Jean CuAÏDOi'noFF, de Nowgorod, a inventé des signes qu'il a ajoutés à ceux de la séméiographie déjà existante.

«Ces signes se distinguent facilement, étant peints en rouge. Grâce à ces signes de Cuaïdol'ropf, le secret de la séméiographie de notre chant ancien ecclésiastique a disparu complètement.

« Le connaisseur de celle séméiographie trouvera dans la bibliothèque de l'Ecole du chant ecclésiastique du .Synode à Moscou une grande quantité de matériaux. La bibliothèque contient une richesse immense de mélodies anciennes, dont la notation donne un moyen de pénétrer dans ce monde original, créé par le génie musical russe, inspiré du sentiment religieux dans toute sa naïve sincérité.

c< Le philologue y trouvera son compte aussi. Dans la période du su' au xiv" siècle, le texte des mélodies est plein de semi-voyelles, garnies de signes musicaux; c'est qu'on les chantait. Depuis la fin du XIV" siècle, on voit les voyelles o, e, se substituer aux semi-voyelles. C'est un t'ait de développement linguistique; pratiquée par des personnes ignorantes, opérant indfiment en vue du chant, la substitution devait aboutir à une immense corruption du texte. \u xvii« siècle, on lâche d'y remédier. Dans ce but, des commissions furent instituées. Alexandre Mese- NETZ était un des collaboraleurs les plus actifs. Il a inventé aussi des indices pour préciser la notation ancienne.

« Les mélodies qu'on chante dans les églises orthodoxes russes se distinguent d'après les lieux de leur origine. 11 y a un chant ecclésiastique grrc, des pays slaves, de Kicw, etc. Le genre principal se nomme chant noté, écrit, ce qui le distingue des mélodies chantées d'après l'oreille.

«Ce chant, auguste par son antiquité, se dislingue par sa simplicité, son calme sublime, par son ambitus, qui correspond aux voix normales des chantres, par son adaptation parfaite au texte, par sa connexion avec l'ordre du culte, dont il est considéré comme élément essentiel.

« Les mélodies du chant ecclésiastique russe sont diatoniques. Elles sont basées sur huit modes, qui ne sont pas identiques aux modes du chant grégorien et ne dépassent presque pas les limites des tétracordes et pentacordes. Les principaux travaux consacrés à cette question sont ceux de MM. Aunold, Bazolimowsky, WosNESSENSRv, SmoleiNsk^ et Mataloff;

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mais la diversité des opinions émises à ce sujet, empêche de traticlier la question délînitivemenl.

« Les mélodies du cliaiit noté présentent quelques éléments du chant grec et slave; mais toujours faut-il les considéier comme un résultat original du génie musical russe dans le domaine de Tinspiration religieuse.

« Le chant de l'iîglise russe était mélodique : on l'exéculait à l'unisson. C'est au .\vii° siècle que le chaut harmonique pénélro en liussie. Il y avait un genre de chant harmonique noté sans porlée. Le thème principal, qui était ordinairpmeiil une mélodie du chant noté, s'exécutait avec la voi.v de basse, ou celle de ténor ou d'alto. L'harmonie consiste en accords parfaits avec leurs renversements. On y rencontre souvent des quintes et des octaves parallèles.

Vers la moitié du xvu" siècle, la notation sur les cinq lignes pénètre en liussie. Alors, le chant harmonique noté avec des signes sans portée tombe graduellement en désuétude. C'est par l'intermédiaire de l'Eglise grecque unie que le chant harmonique, qu'on nomme chant des parties, passa de Pologne en liussie; le clergé catholique, travaillant à la propagande, se servit de l'école et du chant ecclésiastique.

Cl Poui- pai aljser le succès de cette propagande, l'Eglise ortlioilo.xe russe recourut aux mêmes moyens: elle établit des écoles et y forma des chœurs. Pour que les charmes de la musique harmonique ne pussent séduire les croyants, elle tâcha d'y opposer son propre chant harmonique.

C'est ainsi que l'Eglise russe du Sud-Ouest, qui luttait contre l'Eglise grecque unie, accepta la musique harmonique, telle qu'elle se pratiquait en Pologne, sauf l'élément instrumental.

La musique ecclésiastique russe resta strictement vocale. Ce chant harmonique, introduit dans la Russie du Sud-Ouest, à Kiew, trouva à Moscou une protestation énergique, qui n'a pas duré. L'iiniovation ne tarda pas à être acceptée.

« Ce chant est toujours noté sur cinq lignes dans la clef (le C-fa-ul, correspondant à celle d'ut sur la troisième ligne; mais, si les mélodies se transposent une quarte plus liaut, cette clef peut désigner la note /■(/. Les notes éciites sur les cinq lignes ont une forme originale.

« Peut-être ont-elles été inventées en liussie. 11 y a des caractères pour les rondes, les blanches, les noires et les croches'.

« Cette notation vient de Kiew.

« Dans la bibliothèque de l'Ecole du chaut ecclésiastique du Synode, il y a beaucoup d'oeuvres du chaut des parties, notées avec les caractères de cette séméiographie. La plupart de ces œuvres se rapportent à la lin du xvii' et au commencement du xviri= siècle. Presque toutes les pai'titions [ont disparu. Kestent les parties très usées couvertes de taches de cire : on a dû les chanter bien souvent à la lueur des cierges. 11 s'y trouve des compositions pour 3, 4, 6, 8, 12 et même 4S parties, c'est-à-dire pour 12 chœurs.

M Ces compositions sont écrites ou sans chant ou sur une mélodie ecclésiastique, qui joue le rôle donné, du thème principal.

« Ordinairement, celle-ci était exécutée par le ténor. Le contrepoint est assez correct, mais on y trouve quelquefois des combinaisons bizarres. De

i. Voir le tableau page 2339.

temps en temps, on y aperçoit des quintes et des octaves parallèles. Peut-être y a-l-il des cas oii elles sont écrites de propos délibéré, car elles doublent la partie principale. Pour que celle-ci reçût la prépondérance, on la chantait avec un plus graml nombre de voix que les autres parties. La qualité de ces œuvres est assez médiocre. Mais elles sont intéressantes comme documents historiques, qui nous montrent le chant harmonique russe dans la première période de l'inlluerrce polonaise. L'engouement pour le chant harmonique polonais eu liussie était prodigieux.

<( On l'inlroiluisit dans les maisons avec les paroles polonaises qu'on ne comprenait pas.

« Simon Polotzki, au xviio siècle, élève de l'académie de Kiew, précepteur du tsarévitch Théodor Alexeewitch, traduisit le psautier versifié polonais en verssyllabiques russes. Mais sou texte ne s'adaptant pas à la musique polonaise, un Russe, Basile Tilow, en a écrit un autre.

'< Après l'influence polonaise, vint le tour de la musique italienne. Au xviii" siècle, une troupe italienne fut engagée à Saint-Pétersbourg pour y chanter des opéras. Les compositeurs italiens et leurs élèves russes commencèrent à écrire des œuvres musicales pour l'Eglise russe; mais la mélodie ancienne de notre chant religieux était tout à fait exclue de ces compositions.

«Ce n'est qu'avec le temps que les compositeurs russes, lioiiT.\iANsr<Y, un des premiers, commencent h se souvenir des beautés de la mélodie ancienne, la prenant pour base de leurs compositions harmoniques, tâchant de plus en plus de la laisser intacte dans son diatonisme rigoirreux, son rythme asymétrique, ses beautés remplies d'expression, qui font de ces mélodies un chef-d'œuvre du génie musical russe, ori il resplerrdit dans tonte sa clarté.

" Voilà pourquoi les premiers pas que l'art russe a faits dans l'harmonisation de cette mélodie ancienrre présentent un intérêt exceptionnel.

" Il faut donc comparer ces œuvres aux travaux modernes des compositeurs du chant d'église russe pour comprendre le chairgement prodigieux qui s'y opéra. On remarquera l'elfort des compositeurs du xix' siècle pour créer nn contrepoint organiquement développé de la mélodie ancienne comme de son embryon musical.

« Si le problème de ce contrepoint n'est pas encore résolu entièrement, il est évident que, vers la fin du xix» siècle, un immense progrès s'est accompli. Ce progrès suggère une brillante' espéranci^ et nous avons tout le droit de croire à sa réalisation prochaine. » LiBORio SACCHEiïI.

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