‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 4)Chapitre 130 sur 198 · EGLISE LUTHÉRIENNE · texte numérisé non relu

EGLISE LUTHÉRIENNE

C'est en Allemagne que la Réforme du svi» siècle fit son apparition, et c'est par la musique allemande que nous devons commencer notre étude. Au point de vue liturgique, la Héforme, en Allemagne, voulut être conservatrice et garder, dans son culte, les principaux éléments du culte catholique qui, pendant tant de siècles, avaient servi à l'édification des fidèles. Il est d'ailleurs beaucoup plus facile de changer les idées que de modifier les formes, et, darts le domaine religieux, de véritables révolutions peuvent se produire sans étonner personne, pourvu que les formes traditionnelles soient respectées. C'est ce que comprit Luther. Lui-même aimait la liturgie catholique, qui se rattachait à tous les souvenirs de sa pieuse enfance, et qui l'avait consolé, dans son cloître, aux heures tragiques de ses combats intérieurs. Aussi, lorsqu'il voulut donner aux communautés issues de lui des directions pour l'organisation du culte nouveau, fit-il preuve d'un conservatisme qui étonna à la fois ses adversaires et ses amis. Dans son Formula il/fs.s'a-, paru en l."r2:5, il ne retranche de la Messe catholique que certains passages qui lui semblent contraires aux enseignements de l'Evangile, et il pousse le conservatisme jusqu'à garder

le latin comme langue du culte. Ce ne fut que trois ans plus tard qu'il publia sa Mi'sse allemande, et encore préférait-il l'usage du latin partout où l'on pouvait le comprendre. Sur ce point, l'Eglise luthérienne subit profondément l'opinion du Kéformateur et, pendant plus d'un siècle, elle conserva le latin, eu beaucoup de localités, comme langue liturgique. Luther n'attachait d'ailleurs aucune importance à l'uniformité, et trouvait fort bien que tel de ses disciples célébrât le service divin avec un autre formulaire que le sii-n, dans le but de mieux adapter le culte aux besoins religieux de sa paroisse. « La forme du culte, éciivait-il, ne saurait être constante : elle doit varier selon les temps, les lieux el les besoins. Vouloir la fixer à jamais, c'est empiéter sur la liberté chrétienne. >> On vit dont s'établir en Allemagne des cultes de formes assez diverses, mais reproduisant, dans l'ensemble, lesoffices calholiques dont on avait conservé les principaux éléments.

Pendant cette première période de la Kéformation en Allemagne, l'ordre du culte était assez généralement celui-ci : Introït, Kyrie, Gloria, Epiire, iti-aduel. Evangile, Credo, Sermon, Communion. C'était à peu de chose prés la messe catholique moins l'Ollértoire. Au xvni" siècle, la plupart de ces morceaux liturgiques subsistent encore dans les offices des églises luthériennes de Leipzig. Ceci nous expliquera que Bach, organiste dans cette ville de 1723 à 1750, ait pu adapter à l'usage de ces églises une messe de Palestrina, écrire lui-même quaire Sanctits el son célèbre Maijnificat en ré majeur. La liturgie restant la même, la musique d'église devait subir peu de changements, et le plain-cbant prévalu! pendant la première période de l'histoire du Protestantisme en Allemagne.

Cependant, on vit, dès les premiers jours de la Réforme, s'introduire dans le nouveau culte un élément étranger à la Messe catholique, et qui devait y occuper une place toujours plus grande, le Choral. Tous ceux qui savent combien le chant en parties est populaire en Allemagne et quelle place il a dans la vie du peuple, dans ses universités, dans ses casernes, dans ses réunions de toute sorte, comprendront sans peine quel succès le choral obtint dès qu'on l'introduisit dans le culte public, et quelle influence il devait exercer sur la Réforme elle-même. Grâce au choral exécuté, non plus par quelques chantres, mais par tous les fidèles, le peuple prenait au culte une part directe et personnelle, le laïque élevait sa voix dans le sanctuaire, il devenait prêtre à son tour. Le chant populaire allait ainsi, non seulement transformer le culte nouveau, en y remplaçant peu à peu

les éléments anciens, mais encore faire évoluer la Rél'onno allemaïule vers la conception proteslanle du sacerdoce universel du laïque prêtre.

A la vérité, l-UTann, en donnant au choral une place importante dans le culte public, ne faisait que renouer de très anciennes traditions. M. Alhert ScHWEiTzmi, dans la belle étude qu'il a consacrée à IÎAi;ii (.f.-S. Bar.h, le inusir.ifH'poiH'-), et à laquelle nous emprunterons de nombreux détails de cet ai'ticle, nous montre que, des le moyen âge, l'Allemagne possédait des chants religieux, écrits en langue vulgaire, (les traductions allemandes du Pater, du Credo, des Sept Paroles de la Croix, etc. A la faveur des Mystères, si populaires au xv° siècle, cette poésie spirituelle s'était introduite dans l'Eglise. La llél'orme recueillit ce patrimoine amassé pendant des siècles par le génie allemand, l'adaptant aux besoins des temps nouveaux, corrigeant ce qui paraissait mauvais, traduisant en allemand les hymnes latines, et ressuscitant ces vieilles mélodies qui étaient comme enloncées dans l'âme de tout un peuple. Les séquences, qui avaient joui dans l'Kglisedu moyen âge d'une si grande popularité, sans jamais trouver grâce aux yeux de l'autorité ecclésiastique, furent également mises à contribution, el un hymnologue catholique (K.-S. Meisler : Das Katholiiche deuische Kirchentied) énumére, à bon droit, un grand nombre de séquences auxquelles la Uéforme a emprunté quelques-uns de ses cantiques. C'est même de là que le nom de choral tire son origine, puisque, dans la langue de l'époque, le choral était l'un des thèmes de la séquence.

Enfin, on eut même recours aux Lieder (mélodies profanes) pour l'édilication <les nouvelles Eglises, ce qui était conforme à toutes les habitudes de l'époque, (c Le goût des chansons, dit Fétis (Curiosités histnriqites de la musique], était si généralement répandu, depuis le règne ;de Louis XI, que les compositeurs de musique d'église furent contraints de prendre pour thème principal de leurs messes et de leurs motets, les motifs des chansons les plus populaires, et que cet usage se conserva morne en Italie, jusqu'après la mort de Palkstrina. » Non seulement, on considérait comme légitime cette adaptation des mélodies les plus profanes à des poésies religieuses, mais encore il semblait que l'on fit œuvre pie en employant à la gloire de Dieu ce qui avait servi à glorifier le péché. Colletet, musicien catholique du x\n' siècle, écrivait dans la préface de ses Noi'ls nouveaux et Cantiques spirituels : « Je me suis advisé de convertir ces chansons de dissolution et de débauche, que l'on oit, tous les jours, dans la ville de Paris, en cantiques de piété, afin que ceux qui ont offensé Dieu par le chant mélodieux de ces airs souvent impudiques se servent des mêmes airs pour le louer et reconnaître leur crime. » Cet usage était, sans doute, beaucoup plus ancien qu'on ne le pense généralement. M. A. Gastoué, professeur de chant grégorien à l'Institut catholique de Paris, montre que le chant grégorien a puisé pour sa formation à trois sources : hébraïque, égyptienne el gréco-romaine. Il signale, entre autres, certaine ressemblance, allant presque jusqu'à la similitude, entre ï Antienne llo^annah prescrite, le jour des Hameaux, par la liturgie romaine, et un couplet de chanson païenne gravé sur une pierre tombale naguère découverte en Asie Mineure [Les orinines du Chant romain, Paris, 1907).

Celle conception, qui nous étonne aujourd'hui, fut celle aussi des musiciens protestants du xvi' siècle.

Luther disait plaisamment, en parlant des chansons populaires de l'époque : « Le Diable n'a pas besoin (le ces belles mélodies pour lui tout seul. » Lui-même donna l'exemple. Il composa son clioral de Noël Vom llimmcl hoch, da komm ich her,ea prenant pour modèle un chant populaire alors bien connu : Aus fremden Landen komm irh lier. Et cet exemple fut suivi par la plupart des compositeurs qui vinrent après lui. C'est ainsi que quelques-uns des chorals religieux de l'Allemagne ont en)|irunté leur mélodie à des chansons piofanes et uK'ine à des chants d'amour. C'est le cas, par exemple, du célèbre choral 0 Ilaupt voll Bliit vnd yVunclen (dans nos recueils français : Clief couvert de blessures), qui a trouvé place dans les recueils prole-*lants du monde enlier et dont Bach a tiré le parti que l'on sait dans sa Passion selon saint Mathieu : c'est un chant d'amour : M''in (jemiit ist verwirret, emprunté au recueil de Léo Hassler (1601). On pourrait citer nombre d'autres chants profanes du XV' et du xvi= siècle que les compositeurs allemands, à l'exemple de LuTHEK, transformèrent en d'admirables chorals, et M. Schwëitzer fait justement remarquer que trois mélodies di' la Passion selon saint Mathieu, qui ont, à elles seules, fourni sept chorals, les plus beaux de l'onivre, ont été empruntées à d'anciens chants populaires.

Quoi qu'il en soil, c'est Luther qui fut l'initiateur du mouvement arlislique qui devait donner à l'Allemagne protestante un si grand nombre de chefsd'œuvre. Ses plus ardents adversaires sont obligés de reconnaître qu'il y avait en lui une âme d'artiste. Il aimait tous les arts qui lui semblaient autant de formes du Bien. Il déclarait que le péché les avait enlaidis et souillés, mais que, par la puissance de l'Esprit de Dieu, ris pouvaient retrouver leur primitive beauté el leur pureté perdue. Il aimail les images dans les églises, et tenait pour des barbares et |des impies les iconoclastes qui déshonorèrent si souvent la Réforme, à ses origines. Nul n'admirait plus que lui Albert Diirer, et il était lié d'une étroite amitié avec Lucas Kranaih, quoiqu'il trouvât son pinceau un peu dur. Mais, de tous les arls, celui qu'il aimait avec le plus de passion, c'était la musique. « Mon cœur, écrivait-il à sou ami le musicien L. Senfel, mon cœur palpite et s'élance vers cet art qui m'a si souvent consolé et même sauvé des plus grands périls. >i Quand il était soucieux, il se mettait à chanter et retrouvait au plus tôt la paix. Il était convaincu que « le Diable, père du souci, détestait la musique et fuyait devant elle ». « La musique, disait-il encore, c'est l'art divin, c'est le beau don de Dieu. A l'exception de la théologie, nulle science ne lui est comparable. " Aussi, la musique avait-elle une grande place dans sa vie de famille aussi bien que dans sa vie religieuse personnelle. Le soir, après la prière, tous les siens chantaient des cantiques en parties, ainsi que des compositions plus savantes, et lui-même exécutait la partie de ténor.

Luther avait donc tout ce qu'il fallait pour donner à la Réforme allemande une puissante impulsion artistique. Il entendait qu'on chantât et qu'on chantât bien dans les églises qu'il avail fondées. Comme dans sa pensée, la piété chrétienne el la musique étaient inséparablement lices, il voulait que tous les pasteurs fussent musiciens, el il al lait jusqu'à souhaiter qu'on n'accordât l'ordination qu'à ceux qui connaissaient la musique. Chef d'Eglise, il entendait l'être, même à ce point de vue-là, et donner l'exemple à tous ses disciples. Malgré ses travaux accablants, il

TECHNIQUE, ESTHÉTIQUE ET PÉDAGOGIE

n'hésita pas à entreprendre l'étude du coiilrepoinl. Il recourut alors aux lumières de son ami Joliann Wal- THER. Ce fut avec sa collaboration qu'il travailla à Wittenihery pour doter les nouvelles Kglises d'un recueil de chant. « Voici donc les deux amis à l'œuvre. Walther est assis à la tahle et note les mélodies; Luther arpente la chambre et les essaye sur un fifre, pour s'assurer qu'elles restent bien dans l'oreille, car, disait-il, pour qu'une mélodie devienne populaire, il faut avaut (ont quelle soit facile à saisir. Pour les poésies spirituelles du moyen âge, la chose était simple : on leur laissait leur mélodie. De même, pour les anciennes hymnes latines, Luther avait soin de les traduire, de manière que la traduction s'adaptât à l'ancienne mélodie. » (A. Schweit-

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