Zanolini, ouvr. cité, p. IJl et lEi
3. Voir aussi, pour la modestie ave,: laquelle Rossini parlait de soimême, 1 intéressante brochure de M. Michotto, /,« i-isit,- ,h /l Wa gner a liiissini, détails inédits el commentaires (Paris, 1900)
U est faux aussi que Rossini fût envieux, de cœur aride et cynique, au point de se moquer de tous et de tout.
Le ton de scepticisme qu'il voulait donner à ses paroles venait plus des lèvres que du cœur. « 11 ne sut pas se tenir toujours assez sur ses gardes pour ne pas se laisser aller à des plaisanteries désagréables à quelqu'un, agréables au plus grand nombre; on ne doit point douter que la flèche qu'il décochait ne frappât le but ; cependant peu de personnes furent aussi indulgentes que lui envers les défauts d'autrui et ne tolérèrent plus que lui l'ennui que causent les ennuyeux et les importuns. 11 se moquait des sots quelquefois, et ne se montrait pas impatient avec eux... Quand il était sain de corps et d'esprit, personne ne le quittait mécontent, si ce n'est peut-être parfois de quelque mot piquant lâché justement, pour opposer un refus à des demandes inutiles ou indiscrètes... 11 fut un 7-are exemple d'amour filial, et d'une affection persévérante et cordiale envers ses amis infimes, prêt à oublier les offenses que l'ingratitude rendait plus graves, toujours reconnaissant des bienfaits et des faveurs^... »
C'est ce qu'écrivit l'avocat Zanolini, qui fut un ami intime du maître; et ce qu'il affirme est confirmé par la correspondance, qui nous le montre obligeant, dévoué et constant dans l'amitié, prodigue d'encouragements, de conseils et d'appuis aux jeunes artistes, compositeurs ou chanteurs. Nulle envie ne se manifesta si peu que ce soit dans ses paroles. Il suffit de lire ses lettres aux chanteurs Donzelfi et Iwanof et aux maîtres Pacini, Mercadante et Poniatowski, et de remarquer son empressement affectueux pour que « son bien-aimé Donizetti » soit appelé à la direction du lycée musical de Bologne. Des louanges prodiguées et de l'appui qu'il donna à Bellini, on en a la preuve dans une lettre de fauteur de Norma. Son testament même est un monument de tendresse et de générosité envers la compagne de sa vie, ses confrères en art, sa ville natale et sa patrie d'élection. Comme un autre grand compositeur des Marches, Gaspard Spontini, Rossini se souvint des pauvres, parce qu'il était né pauvre, et disposa, après sa mort, des richesses qu'il avait acquises par son génie et son travail, pour le développement de l'art qu'il avait honoré et au bénéfice de ses concitoyens. On l'a accusé d'être « très infatué de sa personne », tandis qu'il résulte de ses lettres qu'il se comporta toujours avec modestie et réserve;, il parlait rarement de lui, et avec une grande franchise et sans la moindre ostentation^.
On lui a reproché d'être avare et de n'avoir pensé qu'à amasser des richesses. Certes Rossini ne fut pas prodigue; né pauvre, forcé de travailler dés l'âge où les autres ne font ordinairement que s'amuser, il apprit à être économe d(^ très bonne heure. Mais il ne fut pas avare, à moins qu'on veuille appeler avare celui qui donne de l'argent à ses amis, qui dispose du produit de l'exécution de ses propres ouvrages au profit d'instituts de bienfaisance'', et cède
Qu'on remarque qu'ici les paroles du maître italien n'exi)riment pas une modestie pousséejusqu'à l'eiagéraliou presque goguenarde, comme il paraît dans la manière de Wagner de raconter cette vi.site. (V. Gesammelte Schriflnt, IV.) Micholte conllrme la phrase : « J'avais delàfacilité, » mais il omet Vautre citée par Wagner : « Et, peut-être, j'aurais pu arriver ii quelque chose, i.
\, Uu'on sn souvienne que la première exécution du Stnhat à Bologne fut donnée par Rossini au prolit d'un éilifice .à fonder dans cetteville pour y donner un asile à des musiciens bolonais vieux et pauvres. Voyez page 840 de cette Encyclopédie.
HISTOIRE DE LA MUSIQCE
ITALIE sr.S
la propriété de ses opéras îi des conl'rères'. II ne fut pas non plus avide d'argent, si l'on considère que, ayant enipoclié à Londres loO.OOO francs en six mois, il ne voulut plus y retourner; qu'il ne consentit jamais à <léilier un de ses opéras au roi d'Angleterre; qu'il refusa 100.000 francs pour la cession de la Petite Messe et qu'il laissa des centaines de compositions inédites, de la vente desquelles il aurait pu retirer un bénéllce immense. Uossini ne serait jamais parvenu à amasser la fortune considérable qu'il laissa en mourant, sans les soins de trois de ses amis, banquiers très experts : le baron James de Rolscliild, M. Aguado et le comte Pillet-Wild. Ceu.tci s'occupèrent à l'envi d'augmenter par leurs opérations les bénéfices et les épargnes que le maître déposait de temps à antre dans leurs mains-.
Rossini, en outre, mérita-t-il le titre de codino (rétrograde) dont on le gratifia"? 11 ne fut pas vraiment un libéral, dans le sens qu'on attribue communément de nos jours à ce mot. Ses lettres nous le montrent comme un homme de la vieille roche, désireux de tranquillité et conservateur, ennemi de toul €xcès et se raélîant de toute innovation. 11 avait horreur des guerres et des révolutions, et avait une vive aversion pour certaines inventions modernes, plus, je crois, par crainte de malheurs possibles faciles à arriver dans le commencement de leur application pratique, que par esprit rétrograde. Il est certain qu'il ne monta jamais dans un train à vapeur et qu'il n'introduisit jamais chez lui l'éclairage au gaz.
Mais les détracteurs de Rossini donnèrent au mot codino l'acception d'ennemi de la liberté et de l'indépendance d'Italie; c'est pourquoi le maître, qui d'habitude se montrait indifférent à d'autres calomnies, ne put s'empêcher de manifester pour celle-ci son vif ressentiment. « Quelques misérables de mes concitoyens, — écrivait-il à l'avocat Santocanale de Palerme, le 12 juin 18(54, — m'ont créé une réputation de codino; les malheureux ignorent que dans mon adolescence artistique je musiquai avec ferveur et succès les paroles suivantes :
Vedi per tuUa Ilalia Rinascere gli esempi D'ardire e di valor !
Quanto valgon gl' Italianl A! cimento si vedra-*!
« Et puis, en 1813, le roi Murât venu à Bologne avec de saintes promesses, je composai l'Hymne de l'indépendance, qui fut exécuté sous ma direction au théâtre Contavalli. Dans cet hymne se trouve le mot indipendenza, qui, quoique peu poétique, mais entonné par moi avec ma voix sonore à cette époque-là, et répété par le peuple, le chœur, etc., excita un vif enthousiasme. On inventa, à l'égard de cet hymne, une historiette qui me fâcha un peu : un bel esprit biographe assura que j'avais offert (avec une autre poésie) cet hymne au général Stefanini pour fêter son retour". On a voulu donner à ce trait une couleur de plaisanterie, mais c'aurait été une lâcheté •dont Rossini est incapable.
« Mon caractère est doux, mais mon âme est (îère : lorsque le général autrichien retourna à B.ologne, j'étais à Naples, occupé à composer un opéra pour
1. Hossini ced.i la propriété des trois chœurs : Fede, Speranza e ■Carità, au maître Gabussi, qui s'en était fait l'éditeur ; à Castil-BIaze, la propriété du Barbiere. que celui-ci avait traduit en français ; relie d'un arrangement de la Semiramide au maître Carafa, et celle du Roherto Bruce au maître Xiedermayer, auteur de ce que Rossini appela nobile pasticcio. Voyez page 846, n. 3, de cette Encyclopédie.
le théâtre S. Carlo : voyez donc comment on écrit l'histoire!
« Je dirai encore pour finir que, pour détruire l'épitliète de codino, j'ai musique les mots de liberté de manière à faire connaître mon amour ardent pour ma patrie et pour les nobles sentiments dont elle est animée. «
On ne peut pas accuser celte lettre d'être une défense lardive, on l'ostentation d'un patriotisme qui ait pris naissance après les laits accomplis; car justement dans les jours mémorables du mois de mai 1848, lorsque l'Italie, enllammée d'un saint enthousiasme, s'insurgea, Rossini répondit avec de très nobles paroles à l'invitation que lui avait faite le Père Hugues Rassi de mettre en musique un Hymne national que celui-ci avait composé. » Moi, — ainsi se terminait sa lettre, — moi, vrai et ardent Italien, je m'elforcerai d'en adapter la musique au chant et à l'enthousiasme de toule l'Italie. »
Rossini aima-t-il son art? Beaucoup l'ont nié, alléguant pour raison principale la résolution qu'il prit et qu'il maintint de ne plus écrire pour le théâtre. Mais s'il abandonna le théâtre, il n'abandonna pas l'art, la musique. On a vu combien il déploya de zèle et d'activité pour la reconstitution du lycée musical de Bologne; on a vu qu'à Guillaume Tell succédèrent le Stabat, Soirées musicales, les cantates Fede, Speranza e Cârità, le Chant des Titans, la Petite Messe et un nombre infini de morceaux de chambre. Jusqu'aux derniers jours de son existence il continua, bien que par intervalles, à écrire de la musique et à vivre au milieu de l'art et des artistes, à qui il fui toujours prodigue de conseils, de protection et de secours.
On ne peut donc nier qu'il aimât l'art; il me semble seulement qu'il ne l'aimât pas avec la passion qui rend douloureux l'éloignement, et surtout avec le transport qui fait paraître doux le travail.
A mon avis, l'imputation dont Rossini ne peut point être défendu, c'est celle de la paresse. Beaucoup de ses biographes présentent la liste des opéras qu'il a composés ; mais cela ne sert à rien pour l'en disculper. « Voici, — disent-ils, — en dix-neuf ans, de 1810 à 1829, Rossini n'écrivit rien moins que trenteneuf opéras et farces, quinze cantates et plusieurs morceaux de chambre, d'église et de concert. » Mais ils ne disent pas qu'il se servit souvent des meilleures dépouilles de quelques-unes de ses compositions précédentes pour en revêtir de nouvelles; que Demetrio e Polibio prêta les siennes au Ciro di Babilonia; L'occasione fa il ladro à la Cenerentola; Torvaldo e Dorliska à VOtello; Ricciardo et Zoraide h Edoardo e Cristina; VAureliano et l'Elisabetta au Barbiere di Siviglia. Ils ne disent pas combien de fois les inipresarii durent solliciter le maître, rétif à écrire, et que seulement dans les derniers jours fixés par le contrat il se décidait à prendre la plume et écrivait l'opéra avec une merveilleuse rapidité. Car il possédait une facilité de composer vraiment extraordinaire : la plupart des opéras qu'il écrivit en Italie ont été composés en moins de deux semaines; aucun ne le tint occupé plus d'une cinquantaine de jours. Lorsque Rossini, quoique doué d'une puissance créatrice exubérante, avait recours, à Paris, aux remaniements du Maometto, du Mosé, du Viaggio a Reims, lorsque.
i. Strakosch, ouvr. cité, 65-66.
3. « Vois se renouveler dans toute l'Italie les exemples de hardiesse et de valeur! On verra il l'épreuve ce que valent les Italiens! »