XI. — L'homme
Gioachino Rossini fut un enfant gâté de la fortune. Après la première gène que l'adolescence joyeuse et hardie rend si facile à supporter, il jouit d'une des plus heureuses existences qui aient paicouru le pèlerinage de la vie, ordinairement si pénible pour les hommes de génie : applaudissements, amour, honneurs, richesses, rien ne lui manqua'. C'est peutêtre pour cela qu'il eut tant de détracteurs. En faussant le caractère de son esprit inépuisable, en lui attribuant des paroles qu'il n'avait jamais prononcées, en exagérant ses faiblesses et ses défauts, en subtilisant sur tous ses actes, les journalistes et les biographes ont altéré complètement la physionomie morale de cet artiste insigne.
Le Rossini façonné par eux est un bateleur, sceptique, malin et égoïste. C'est sous cet aspect antipathique et rebutant que le plus grand nombre connaissent le grand Pesarese, spécialement hors d'Italie. <]'est pourquoi le biographe consciencieux a le devoir d'enlever tout prestige à cette déplorable légende, et, en remontant aux sources pures, de présenter la figure morale du Pesarese sous son vrai jour.
Passons en revue les principaux chefs d'accusation.
On reproche à Rossini de s'être trop complu dans les amours et dans les gourmandises. Certes il ne fut pas un héros, un homme de Plularque, comme on dit communément; il ne fut pas exempt non plus de certaines faiblesses et de certains défauts. D'une belle taille et fort, vivant au milieu du grand monde, admiré et presque idolâtré de tous, il ne put pas 1 naturellement se montrer en sa jeunesse un modèle de chasteté et de frugalité. 11 n'aima, peut-être, jamais aucune femme d'un amour profond, passionné. Mais ces défauts, qui furent dans la suite exagérés par la renommée, ne dégénérèrent pas en vices, ne dégradèrent jamais la dignité de l'artiste.
Il fut appelé « un bateleur, qui mystifiait tout le monde..., conteur de sornettes, dont les plaisanteries étaient marquées souvent du sceau de l'impertinence »...
Calomnie des plus effrontées, qui trouve un démenti formel dans la lecture de la correspondance du maître, miroir fidèle de son âme, et dans les jugements exprimés par quelques-uns des grands personnages qui fentourèrent. Dans ses lettres Rossini se révèle l'homme qui, dans la confiance de l'amitié, prodigue les trésors d'une argutie très spirituelle et parfois caustique, mais jamais impertinente ou maligne; son rire est bonasse, sa saillie sans acrimonie. Et il doit aussi s'être montré tel dans la conversation, si Mendelssohn, lorsqu'il le rencontra pour la première fois, put écrire à propos de son esprit des paroles pleines d'un vif enthousiasme à sa propre famille, si Prosper Mérimée le jugea « un des hommes les plus spirituels », et si Richard Wagner en reçut l'impression du premier homme vraimeni i/randel digne de meiUion qu'il eût jusqu'alors rencontré dans le monde de l'art.
1 . Comme 1.1 félicité est relative pour chaque homme, Rossini n'ignor-i point complètement la douleur. 11 suffira do rappeler qu'il souffrit (hgraves chagrins h Paris et à Bologne, une douloureuse opération el une longue et pénible neurasthénie.