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L'expression du sentiment religieux n'était pas totalement étrangère au talent d'Emmanuel Bach. Ses très simples et mélodieuses compositions sur les Odes et Lieder spirituels de (Sellert, et sur des poésies analogues de Joh. -André Cramer et de Chr. Slurni, forment, après ses sonates, la meilleure part de son énorme production artistique.
Longtemps on a enseigné que Haydn, précédé tout au plus de quelques années par Gossec, avait été le créateur de la symphonie. Une meilleure connaissance des œuvres laissées par les musiciens de tontes nationalités, antérieurs à la seconde moitié du xvin° siècle, permet aujourd'hui de réformer ce jugement et de regarder la constilulion de la forme symphonie, ainsi que l'organisation du moderne orchestre symphonique, comme le résultat d'un travail collectif poursuivi simultanément par un nombre considérable de compositeurs. Sans parler de la part prise à ce grand travail par les musiciens de l'école italienne et de l'école française, l'abondance des œuvres nouvellement découvertes, inventoriées ou publiées, a pe'rmis de distinguer en principe trois groupes séparés parmi les musiciens de langue germanique : les maîtres de l'Allemagne du Nord, ceux de l'école viennoise, et ceux de Mannheim, particulièrement vantés depuis quelques années, et surnommés de l'appellation générale » les Mannheimer ».
La symphonie, pas plus que la sonate, pas plus que toute autre grande forme générique, ne pouvait avoir été la création d'un seul homme. Elle était issue, par extension, de l'ouverture, dont le plan, comprenant trois mouvements successifs, s'était imposé, depuis le temps de Lully et de Scarlatli, aux compositeurs de tous pays, non seulement pour l'introduction orchestrale des opéras, mais pour celle des Suites destinées au concert ou à la chambre et exécutées par un ou plusieurs instruments. L'ouverture s'était plus tard détachée de la Suite pour, en s'agrandissant, vivre de son existence propre. Elle avait servi de moule au concerto; après quoi, parla suppression du solo, elle s'était décidément acheminée vers la « symphonie ». Déjà, dans l'œuvre de Joh. -Sébastien
t. BiUcr, iliid., t. Il, p. 44. — La parlUion de Toralono J)ie Aufcrstehunij und l/imm'elfnhrl Jmu (la lifsuiTCclioii cl l'Ascension ilc Jésus} fui imprimée en 1787, à Leipzig, chez lireilkopf. Mozart en dirigea dcui auditions, en 1788, à Vienne, clic/, le comte Joseph Esterbazy, avec un succès considérable. •
Bach, figurait une u Sinfonie » coupée en trois morceaux, allegro, andante et, en guise de finale, menuet avec deux trios, qui n'était autre chose que l'arrangement pour orchestre seul du premier « concerto brandebourgeois'- ». Ce plan ternaire, coçimun à l'ouverture, à la sonate, au concerto, à la symphonie, fut adopté bientôt universellement. Le compositeur et écrivain Joh. -Ad. Scheibe, qui vivait à Copenhague, parle vers 1740 de la symphonie comme d'une lorme très connue dans l'Allemagne du .Nord, et pour laquelle certaines dispositions générales étaient couramment reçues. Ses descriptions désignent toujours comme dernier morceau d'une symphonie le troisième, ce qui exclut chez lui la connaissance de la division en quatre mouvements, avec menuet précédant un finale. Mais il mentionne, pour le premier morceau, la coupe en deux parties, et quoiqu'il ne désigne pas la seconde comme un développement, mais comme une répétition de la première, il note que le compositeur est libre d'y changer de ton plusieurs fois et d'y introduire des inventions nouvelles, pourvu qu'elles soient en rapport avec le Ihème principal. L'allégro initial de la symphonie se trouve donc engagé, comme, à la même époque, celui de la sonate, sur le chemin du double thème et du développement thématique. Scheibe déjà mentionne aussi des symphonies avec cors ou avec trompettes et timbales, tout en disant que l'écriture en reste bornée à quatre parties réelles, ces instruments n'intervenant que pour ajouter à l'éclat ou à la vigueur de la sonorité totale.
A la même époque, les compositeurs du nord et du sud de l'Allemagne faisaient usage pour leurs pièces instrumentales de dénominations llottantes et variées, << Divertissements », » Cassations », « Quadri », « Sérénades », « Nocturnes », " Ouvertures », qui n'avaient, à ce qu'il semble, rien de fixe dans leur emploi, et s'appliquaient confusément à des œuvres ressortissant du genre de la symphonie'''.
Entre les musiciens qui s'adonnèrent le plus activement, avant 1750, à la composition des symphonies ou des morceaux analogues, l'on peut citer Christoph Graupner (1687-1700), maître de chapelle du duc de Hesse-Darmstadt; Johann-Friedrich Fasch
(•dilion de la llach-Gescll-
2. Œuvres romplètrs (te J.S, flneli , srlmfl, 31» année, 1'" livraison.
'i. Sur ces diverses varioles tie noms ni de genres, V. l't'tude do M. Sandherger, Zur Gcsrtiirlid' il,:i //,ii/,t,i's Qimrleds (Pour lllisloire du quatuor chez llaj'<hi), dans VAIlbnijcrisclie Moiialsctirifl, vol. Il, l'JOO, n»" 2 et 3.
HISTOIRE DE LA MUSIQUE
(1688-1750), maître de chapelle du prince d'Anhall- Zerbst; Christoph Forsler (16i)3-174ri), maître de concerts du prince de Schwarzbourg-Uudolstadt; Joliann- Gottlieb Graun (1698-1771) et son frère Carl-Heinricli Graun (1701-1759), tous deux établis à Berlin auprès du roi de Prusse; Johann-Christopli Herlel (1699- 1754), qui servait le duc de Meclclenibourg; Johann- Joachim Aprell (1701-1765), attaclié à la cour de Cassel; Jobann-Adolf Scheibe (1708-1776), qui passa une partie de sa vie au service du roi de Danemarlc ; Georges Gebel (1709-1753), successeur de Forster chez le prince de Schwarzbourg-Rudolstadl; les o Viennois» Johann-Georg Reuter junior (1707-1772), Georg-Christopli Wagenseil (1715-1777), Georg-iMathias Monii (1717-1750)'; enfin, les « Mannheiraer », en tète desquels il faut placer Franz-Xaver Uichter (1709-17891, classé jusqu'ici à la suite de Joliann Staraitz, mais qui fut en réalité Fun de ses prédécesseurs, car avant sou arrivée chez l'électeur palatin et alors qu'il était encore vice-maître de chapelle du prince -abbé de Kempten, Richter avait écrit déjà des symphonies qui pénétrèrent en France et pour la publication desquelles un éditeur prit à Paris, dès 1744, un privilège de librairie-.
Ce fut en l'année suivante, 1745, que Johann Stamitz devint directeur de la musique du cabinet et maître des concerts de l'électeur palatin, Carl-Theodor, à Mannheim.
Johann-Wenceslaus-Anton Slamitz était né lo 19 juin 1717 à Deutschbrod, eif Bohème, oii son père était Cantor. Bon violoniste, il s'était fait remarquer aux fêtes célébrées ;iFrancl'ort-sur-le-Mein, en 1742; l'électeur palatin l'avait aussitôt pris à son service et emmené à Mannheim, où les comptes de la musique électorale mentionnent sa présence jusqu'à 1757. En 1759, son nom est remplacé par celui de Christian Cannabich, et l'on inscrit le payement d'une pension à sa veuve. Stamitz, décédé entre 1757 et 1759, avait donc écrit la dernière de ses quarante-cinq symphonies avant que fflt éclose la première de Haydn, et ce fait seul, ainsi que l'a démontré M. Hugo Riemaun, renverse tout l'échafaudage de l'histoire de la musique instrumentale au xviu" siècle : car si, pour un grand nombre de compositeurs dont les noms viennent d'être énumérés, il est encore impossible de préciser jusqu'à quel point leurs œuvres ont bien, avec le titre, la forme et le caractère de véritables symphonies, le doute n'est plus permis en ce qui concerne Stamitz, duquel depuis quelques années plusieurs compositions ont été réimprimées, exécutées, et d autres cataloguées, décrites et analysées. Il s'y manifeste une telle intensité de sève musicale
1. Un choix de symphonies et pièces instrumentales des maîtres viennois antérieurs à Haydn a étt'- publié par MM. Horwitz et Riedel, avec une préface de M. Guido Adler, dans la colleclion des Deiikinùlir der Tonkunst in Œsterreîch (moQuments de la musique en Autriche), t5" année, 1908, i' partie.
i. Xous avons établi ce fait dans noire étude sur la Librairie yniisicnle en FrntÊCe, de 165-3 à /T^'J {Kocucil trimestriel delà Société internationale de musique, toL Vlll, 19ii(i- 1907). — Franz-Xaver Richter séjourna de 1748 à 17ij0 à Mannheim, pour devenir ensuite maître de chapelle de la cathédrale de Strasbour-r. -M. Rienianu le qualifie X le plus conservateur » des symphonistes de Mannheim : peutêtre le fait s'expl;que-l-il simplement parce qu'il était d'eulre eux le plus âgé. Il était aussi l'un des plus laborieux : le nombre de ses symphonies connues et cataloguées s élève i 6:1. V. le catalogue placé eu tôle du premier volume des Symphonies de Vérole palatine bavaroise, qui sera cité plus loin. Ce volume contient trois symphonies de Kichter.
3. Sur Stamitz, sa famille, ses élèves, V. F. Walter. Gesrhiclite des Theaters und der Mmik ani Kwrpfalzischen Hofe (Histoire du théâtre et de la musique a la cour électorale palatine), Leipzig, l«Vt8. in-8°, et surtout les trois volâmes de symphouies de l'école palatiae-bava-
et une telle intuition du style instrumental, au sens où l'ont entendu les maîtres pré-becthoveniciis, une telle décision dans le choix des formes et des proportions, encore étroites, mais élégantes déjà et symétriquement arrondies, que l'on se voit eu présence d'un véritable maître, capable d'avoir exercé autour de lui une influence décisive^.
Cette inlluence s'affirma naturellement tout d'abord à Mannheim, où Johann Stamitz forma des élèves violonistes et développa l'orchestre eonlîé à ses soins, de manière à en faire l'interprète intelligent de ses propres créations et de celles des symphonistes bientôt groupés autour de lui et devenus à la fois ses collaborateurs, ses collègues et ses rivaux. Le plus célèbre fut Ignaz Holzbauer (171 1-1783), musicien viennois d'origine. Il avait été maître de chalielle d'un petit seigneur morave, chef d'orchestre du Il Burgtheater » à Vienne, et maître de chapelle du duc de Wurtemberg, avant de se fixer en 1753, en la même qualité, à la cour de l'électeur palatin, qu'il suivit lors du transfert de sa résidence de Mannheim à Munich, après la guerre de la succession bavaroise, en 1778-1779. Holzbauer était un compositeur très fécond, qui obtint à peu près dans tous les genres des succès brillants. Son opéra en langue allemande (runther von Schicarzbiirij (1777), " l'un des ouvrages les plus intéressants qui aient été écrits par un compositeur allemand dans le style ilalien », lui a valu, dans l'histoire de la musique dramatique, une place honorable'.
Anton Filtz (1725-1760), le moins connu de tous les musiciens de l'entourage de Stamitz, et dont on ne sait pas s'il était Bavarois ou Bohême de naissance, fut attaché depuis 1754 à l'orchestre de Mannheim, pour lequel il composa ses symiihonies. Cail -Joseph Toeschi (f 1788), fils d'un violoniste de la chapelle palatine, fit lui-même partie de cet orchestre depuis le temps compris entre 1752 et 1755, et devint en 1759 « maître de concerts», puis, un peu plus tard, » directeur de la musique du cabinet ». Sa musique de ballet surtout était vantée, et ses symphonies, auxquelles on reprochait cependant de trop se ressembler entre elles, partageaient les succès de celles de SCS collègues^.
Ce succès ne s'arrêtait pas aux frontières du Palatinat. Il est utile de rappeler qu'en 1754-1755 Johann Stamitz avait fait un voyage à Paris; il s'y était produit comme virtuose et comme compositeur, au Concert spirituel, où il avait joué, le 8 septembre;1754, un concerto de violon et une sonate de viole d'amour de sa composition, et fait exécuter une » symphonie nouvelle à cors de chasse et hautbois »; une
roise [Sinfonien der pfahliai/rischen Schule), publiés par M. Hugo Riemann dans la collection des Deitkmtiler der Tonkunst in Bnijern monuments de la musique en Bavière), Leipzig, Breitkopf et IliirtcU l'Jûi-1907, in-folio, avec, au tome l"', une introduction historique et un catalogue thématique. D'aulres compositions «le Staniilz et des « Mannheimer » ont été publiées par M. Hugo Riemann dans sa collection intitulée CoUeijium musictint.
4. L'opéra Ganlher von Schivarzbiirri a été imprimé dans les Denkrniiler deutscher Tonkunst, l" série, vol. VIII, avec une préface historique de M. Hermanu Kretzschraar. — Une auloliiographie de Holzbauer, tirée du Pfalzischcr Maseam, a été reproduite par M. Walter, dans son histoire plusieurs fuis citée du théâtre et ilc la musique a Mannheim, p. 4GÛ-477. Les œuvres qui y sont énumér'écs forment un total de :iOo compositions instrumentales, 21 messes, 37 motets, 7 grands opéras italiens et allemands, o opéras-comiques et 4 oratorios.
i». M. Walter a donné {ouvr. cité, p. 214) des renseignements nouveaux sur les Toechi, dont le nom véritable était Toesca délia Gastellamonte. Le père, Alexandre, originaire de Romagne, figure de 1742 à 17.i8 dans l'orchestre de Mannheim. Carl-Joseph (f 1788), son fils aîné, et Johann- Baptist (f 181)3), son second li! s, y paraissent depuis 1732-1755. Joh.-Bapt. fut le père de Carl-Theodor, également violoniste.
autre de ses symphonies, « avec clarinettes et cors de chasse », avait été exécutée au même Concert spirituel, le 26 mars 17oo. Johann Stamitz, ainsi que les cornistes et les clarinettistes qui prirent part à ces exécutions, avaient été attirés à Paris par le fermier général Le lUche de la Pouplinière, qui entretenait chez lui « le meilleur concert de musique », et dans la maison duquel tous les musiciens de quelque talent étaient « accueillis, entendus, et comblés de largesses' ». Pendant ce séjour à Paris, Johann Stamitz lit graver et mit eu vente une édition de son premier œuvre, pour laquelle il se munit d'un privilège, le 12 août t7ob, et qui parut sous ce titre : Six Sonates à trois parties concertantes qui sont faites pour exécuter à trois ou avec toute l'orchestre. C'était la première édition de ses beaux » trios d'orchestre ». Stamitz leur donnait le nom de « Sonates », soit parce que le petit nombre d'instruments employés ne semblait pas permettre l'usage du mot « symphonie », encore nouveau, soit parce que, le plan de la sonate étant conservé pour des œuvres destinées facultativement à une réunion nombreuse d'exécutants, une différenciation de titre ne paraissait pas justifiée. Quoi qu'il en soit, cette publication fut pour le commerce de musique français le signal de fréquentes relations avec les écoles instrumentales allemandes. Tandis que dans leur pays d'origine elles étaient rarement gravées et se répandaient presque uniquement en copies, pour la confection et le débit desquelles existaient diverses officines, les symphonies des maîtres de Mannheim ou de Vienne trouvèrent de bonne heure à Paris, puis à Amsterdam et à Londres, des éditeurs empressés à les publier, de telle sorte qu'aujourd'hui c'est par des exemplaires de provenance étrangère que beaucoup de leurs œuvres sont connues 2. Il n'y avait donc aucune exagération à dire des maîtres de Mannheim, comme le fit un contemporain : « L'Europe est pleine de leurs compositions, partout bien accueillies et exécutées avec plaisir et à la plus grande satisfaction des professeurs ainsi que des amateurs^. »
En peu de temps, la culture de la symphonie prit une telle extension, que l'éditeur Breitkopf, de Leipzig, dressant en 1762 un catalogue de toutes les œuvres musicales gravées, imprimées ou copiées, en vente dans son magasin, pouvait énumérer cinquante compositeurs, représentés chacun en moyenne par une demi-douzaine de symphonies.
De sensibles différences ont été relevées dans les copies ou les imprimés des mêmes œuvres. Elles s'expliquent eu parlie par la disposition inégale des orchestres auxquels chaque exemplaire pouvait être destiné. En général, les éditions gravées ou imprimées s'adressaient à des orchestres d'importance moyenne; ceux qui se composaient d'un personnel plus considérable et qui possédaient notamment un groupe plus complet d'instruments à vent, recou-
1. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre volume ; les Concerts en France sous l'ancien rci/hne.
2. Quoique très peu d'6(litioiis parisiennes soient datées, on peut, à l'aide des privilèges et des annonces, établir quelques chifl'res : les (i symphonies de Ricllter publiées par Dutùs parurent en 1745; les sonates il trois, de Slamitz, en 1754; un livre de 6 symphonies de Holzbauer, en 1757; et des recueils de « vari autori .. chez Hue en 1753, chez Venier depuis 1755. Ce dernier publia, de 1755 à 17G4. quatorze livres de symphonies (ou quatuors}, où lipurent les noms de Ilolzbaucr, Stamilz, Wagenseil. Ricbter, liasse, Graun, Koh.'iut, Camerlocher, Gebel, Filtz, Frienzl, Cannabich, Bach et Schetky. Le nom de ,< Heyden » (Haydn) apparaît pour la première fois dans le i4' livic, en 171)4.