Lettre du l.'i septembre 1787 ; trad. Chantavoine, p
0. Joliann van Beethoven mourut subitement le 18 décembre 1702, peu de temps aprt-s l'installation de son fils à Vienne.
ENCVCLOPÈniE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAIRE DU CONSERVATOIRE
et le soutien d'une existence chargée de peines. L'exquise bonté, la délicatesse tendre qu'il cachait sous des dehors sauvages et rudes, lui devaient aussi attirer constamment des amitiés dévouées et profondes. A Bonn même, il s'était ainsi lié avec la famille de Breuning, avec le comte ^Valdstein, et ce fut grâce à ce dernier qu'il put, en 1792, obtenir de l'archevêque de Cologne le congé et le subside nécessaires pour aller de nouveau à Vienne, où il voulait terminer sous Haydn son instruction musicale.
Le choix d'un tel maître lui était dicté par la renommée de Haydn, sans doute aussi par l'admiration ressentie en face de ses compositions. Les leçons, qui roulaient sur le contrepoint simple, d'après un abrégé du Giudus ad Parnassum de Fux, se prolongèrent pendant environ un an : bien avant ce délai, Beethoven s'aperçut de la lenteur des procédés pédagogiques de son professeur, qui, préparant des œuvres nouvelles pour son second voyage en Angleterre, mettait peu de zèle à relire et corriger ses devoirs d'élève. Le jeune musicien se vit donc obligé de se tourner d'un autre côté et de chercher auprès de Johann Schenk, de Joh.-Georges Albrechtsberger et de Salieri les enseignements que ne lui procuraient pas les leçons de Haydn.
Beethoven fit, du 29 au 31 mars 1794, ses débuis de virtuose et de compositeur devant le public viennois, en jouant, aux concerts de bienfaisance de la « Tonkûnstler-Societât », le 29, son concerto en si bémol, et, le .30, une improvisation, puis, le 31, un concerto de Mozart, dans une séance donnée au « Burgtheater )) pour l'audition de la Clemenza di Tito, au profit de la veuve de Mozart.
Autant que l'on puisse en juger par ses œuvres et par les relations contemporaines, le jeu de Beethoven au piano se fondait sur les traditions de l'école de Carl-Ph.-Emm. Bach, dont les procédés de doigté lui avaient été dictés à Bonn par Neefe. Pour enseigner à son tour la technique du clavier, — notamment, vers 1801, à Cari Czerny, — Beethoven s'appuyait sur la méthode, restée classique, de l'accompagnateur de Frédéric II ; beaucoup plus tard, il s'en servait encore et recherchait les œuvres du même compositeur. L'exercice de l'orgue et de l'alto, qu'il avait pratiqué dès son enfance, avait agi sur sa formation de virtuose; l'on remarquait qu'il traitait le clavier du piano à la manière du clavier de l'orgue, et que son jeu lié comportait dans l'attaque moins d'élégance que de fermeté; l'usage d'un instrument à cordes lui avait procuré une grande indépendance des doigts de la main gauche. L'un des plus anciens jugements qui nous soient parvenus sur Beethoven pianiste — celui que le chapelain C.-L. Junker envoyait de Bonn, en 1791, à un journal de musique — .indique déjà le caractère d'originalité qui frappait en lui les auditeurs : « Son jeu, était-il dit, se distingue tellement de la manière ordinaire de traiter le clavier, qu'il semble qu'il ail voulu s'ouvrir une voie toute nouvelle'. »
De plusieurs témoignages il est permis de conclure que le talent de Beethoven, comme exécutant, était formé lorsqu'il se fixa à Vienne, en 1793. Longtemps avant que ses œuvres fussent appréciées à leur valeur, on le considéra comme un « pianiste de pre-
mier ordre », qui réunissait à l'art de l'exécution et de la lecture celui de l'improvisation. Sous ce rapport, dès son arrivée il confondit d'étonnement et d'admiration les musiciens accoutumés cependant à de quotidiennes manifestations de ce genre et qui avaient assisté aux improvisations de Mozait. Joh. Schenk a laissé un minutieux récit de l'impression qu'il éprouva, le jour où Beethoven, sollicitant de lui des leçons, s'assit au clavier et se mit à improviser en sa présence : c Le souvenir de cette heure inoubliable est vivant dans mon âme, écrit Schenk; son jeu était parfait, comme son invention. » Non moins formel fut le jugement prononcé par Gelinek, dans une conversation avec Czerny père, le lendemain d'une séance où il avait pour la première fois entendu Beethoven : « Oh! je me souviendrai de ce jour! Le diable est caché dans ce jeune homme. Jamais je n'avais entendu jouer ainsi! 11 improvisait sur un thème donné par moi, comme jamais je n'ai entendu improviser Mozart lui-même. Ensuite il joua de ses propres compositions, qui sont au plus haut point merveilleuses et magnifiques, et il produisit sur le piano des difficultés et des effets desquels nous n'eussions pu jamais imaginer la moindre chose. » En 1798. eut lieu entre Beethoven et Wœlffl une lutte de virtuosité qui intéressa vivement les musiciens viennois; Wœlftl avait un jeu extrêmement brillant, et il était servi par des mains gigantesques, qui lui permettaient de réaliser des effets rares : le résultat de cette lutte resta donc incertain, sous le rapport de l'exécution. Beaucoup plus tard, une comparaison s'établit entre Beethoven et Hummel, dont la manière toute classique se faisait surtout remarquer par une netteté parfaite et une élégance composée de douceur et de grâce, tandis qu'à cette époque le jeu de Beethoven, empreint d'une force, d'une fougue inouïes, d'une » bravoure » et d'une hardiesse surprenantes, plein de contrastes poussés jusqu'à l'extrême, tantôt sentimental, passionné, tantôt humoristique, semblait à certains auditeurs être <i peu délicat » et » quelquefois confus ».
En cette même année 1795 où il avait débuté à Vienne comme pianiste, Beethoven avait publié les premières compositions auxquelles il donna un numéro d'a-uvre; c'étaient trois trios pour piano, violon et violoncelle, op. 1, dédiés au prince Lichnowsky. En 1796 parurent les trois sonates pour piano seul, op. 2, dédiées à Haydn, œuvre déjà «beethovenienne», quoique issue de l'étude de Haydn et de Mozart. H a été (lit plus haut comment, dans l'ensemble des œuvres de ces deux maîtres, les sonates de piano n'occupent qu'une place effacée, leur simplicité de formes, leur exiguïté, leur facilité d'exécution, les ayant fait un peu dédaigneusement restreindre à l'usage pédagogique. Chez Beethoven, au contraire, les sonates, échelonnées dans tout le cours de sa vie, se succèdent en une progression si constante et si magnifique, que, seules, elles pouri'aient suffire à représenter toute l'histoire de son génie. Presque dès le commencement, on voit Beethoven s'établir sur un terrain dilférent de celui que ses prédécesseurs occupaient et rehausser, en même temps que l'inlérèt musical de la sonate, son intérêt pianistique-. Ni Haydn ni
1. Sur BocUiovcn considéré comme pianiste, on consuUcra, avec sa biograpliie par Thaycr, et les ouvrages concernant les sonates, (jui seront énumérés plus loin, un chapitre spécial du livre de Tii. Frimincl, Nnun llcethoveniana, p. t et suiv., et l'article du nicme auteur, l'on Ileethrii:en's Kiavieren. dans Die Musik, 2" année, 14» livraison, l" avril 1003. — Une note empruntée à C/.crny peut trouver place
ici : l'attitude de Beethoven au piano « était maj;niliqucment calme cl noble, sans la ])lus petite grimace ».
i. Sur les Sonates de piiino île lieethoveu, outre les ouvrages généraux cités en tête de ce chapitre, on consultera : W. de l.en/., Hn-thuren tH st'S trois sh/lcs. nnalt/sct (les sonates de pirino, Saint-I'êtersbourg, i83i, S volumes in-8»; Ad.-ll. Marx, Anleitmnj zum Yorlraij
HISTOIRE DE hA MVSIQI'E
XVIII« SIECLE
ALLEMAGNE lo'isi
Mozart n'avaient demandé au piano-foite , nouvellement adopté, tout ce qu'il était, dès son origine, en état de donnée; leur technique, suivie par tous les contemporains, marquait sous plusieurs rapports un mouvement de recul, coniparativemeiil h celle des clavecinistes de l'époque du grand Hach. Accoutumé depuis l'enfance au style polyphonique par l'étude journalière du Clavecin bien tcmpért' et par le jeu de l'orgue, Reethoven ne pouvait se sul'lire de la n basse d'Alberli » ni des « accompagnements « stéréotypés au moyen desquels, jusque dans les pièces des maîtres, la main gauche du pianiste soutenait simplement les mélodies exposées par la main droite, comme elles l'eussent été par un chanteur ou par un instrumentiste « solo ». En recourant d'une manière libre et imprévue à des mélanges de dessins variés, à des dialogues, à des superpositions de thèmes et de rythmes, en exigeant de l'interprète autre chose que l'agilité des doigts, qui suflîsait à l'exécution des sonates et des airs variés de Sterkel, de Kozeluch, de Gelinek, ou même de Haydn et de Mozart, Beetho-
ven ouvrait à la littérature du piano un champ nouveau, que lui-même allait élargir jusqu'à des horizons iulinis.
Les spécialistes de l'enseignement du piano ont fait remarquer l'extrètno difliculté, voire l'impossibilité qu'on épi'ouve à classer « pi'Ogressivement » les sonates de Beethoven'. Le « morceau de bravoure », conçu en vue de l'elfel e.vtérieur, tel que le firent ('•clore les virtuoses du xix" siècle, n'existait pas pour lui; mais son exceptionnelle maîtrise du clavier lui permettait de ne jamais compter avec les obstacles ordinaires du doigté, lorsqu'il notait ses compositions, et les plus abordables d'entre elles, en apparence, recelaient assez de détails inattendus, assez de traits déconcertants, assez de modulations hardies, pour que l'on cnlt y voir quelques pièges malicieusement tendus à des rivaux. Tel passage, par exemple, de la sonate en la inajeuv, op. 2, n" 2, suffisait autrefois à dérouler les habitués du » déjtà vu », et de nos jours préserve encore une belle œuvre de l'atteinte des pianistes médiocres :
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Plusieurs œuvres vocales datent également de l'796 : la grande scène italienne : Ah! perpdo, spergiw'o, publiée seulement en 1810, comme op. 63; la célèbre Adélaïde, de Matthison, l'un des premiers et des plus « grands succès » de Beethoven, tant de fois rééditée, traduite, transcrite, « aujourd'hui un peu démodée », mais qui, « dans sa grâce un peu molle », était cependant « une page de la plus rare beauté comme développement mélodique et comme accompagnement pittoresque- ». Le soin, le « scrupule », que Beethoven apportait dans l'interprétation musicale des textes poétiques, se faisait remarquer déjà dans les juvéniles essais de lieder tentés à Bonn. En ce temps même de première ardeur productrice, il ne s'abandonnait pas, en écrivant, à. celte fougueuse inspiration qui ravissait ses auditeurs lors-
fl. schei- Klacierwtrke, 3- édition, Berliu, I8S8, in-S' ; Th. Wartel. Leçons écrites sur les Sonates de B., Paris, 18G5, gr. in-S"; Shcdlock, the Pianoforte Sonata, Londres, 1895, in-S". p. 160 et suiv. ; C. Reinecke, Die B. schen Ctavier-Sonaten , 2" édit., Leipzig, 1897; W. Nagcl, B. utifl seine Ktaviersonnten, Langensalza, 1903-1904, 2 vol. in-S"; V. d'Iiidv, Cours de composition, tome II, Paris, 1909, pp. 3S4-374.
qu'il improvisait au piano, et l'on trouve une preuve touchante du travail de perfectionnement sur luimême qu'il accomplissait incessamment, dans la lettre par laquelle il oll'rait à Matthison la musi(]ue d'Adt'laide, un peu plus de trois ans après l'avoir fait paraître : « Je vous envoie Addaide avec appréhension. Vous savez vous-même le changement qu';ipporlent quelques années chez un artiste qui va toujours plus loin; plus grands sont les progrès qu'il fait dans son art, et moins un artiste est satisfait de ses anciennes œuvres. Mon vœu le plus ardent est accompli si la composition musicale de votre céleste Adélaïde ne vous déplaît pas entièrement^. »
Les plus belles compositions des années suivantes, 1797-1801, furent les deux Sonates pour piano et violoncelle, op. b, que Beethoven dédia au roi de Prusse
1. Reinecke, ouït, cité, p. 19. — L'exccUcnl Réperluire encyclopcdique du pianiste de II. Parent, tome I". p. 82 et suiv., donne des indications pédagogiques sur !c degré relalil' de difliculté d'exécution, dans les sonalcs de Beethoven.
2. H. de Cur/.on, les Lieder et Airs di^tavjii-s de Becthot^en, Paris, 1905, in-12.