‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 5)Chapitre 210 sur 297 · LcUredu i'J juin 18U · texte numérisé non relu

LcUredu i'J juin 18U

1. Hanslick, Gnrhirhte der Coitcartwesens in "W'icn, p. 40. a invoqué en faveur des nobles aniafcurs viennois le témoif;nage non suspect d'un Allemand du Nord, Max Marie a on Wcbcr, qui écrit : « Entre toutes les aristocraties du monde, l'aristocratie aulricliienne, ([u'aucunc autre ne surpasse par le rang et la richesse, occupe une place â part relativement a ses rapports avec l'art, et spécialement avec la musique. Tandis que dans l'Allemagne du Nord le rôle de la noblesse est presque nul vis-à-vis le développement (le l'art et de la science, au conlraire, en Autriche, le nom d'une grande famille se relie presque toujours â chaque l'ait notable de l'histoire de la civilisation. »

dente. Plusieurs femmes de l'aristocratie viennoise, auxquelles il donnait des leçons, ne pouvaient lui faire agréer en échange que des ouvrages de leurs mains; rarement ses dédicaces avaient pour mobile l'altente d'un présent'. Il n'entendait pas s'assnji'tlir au « service » d'un « musicien de cour », et s'il se trouvait honoré de quelques amitiés princiéres, il se savait quitte en faisant à son tour honneur, par son génie, aux hôtes qui le recevaient. Ainsi se trouvait renversée toute l'ancienne conception du rôle de l'artiste dans la société, et la profession musicale pouvait saluer en Beethoven son libérateur.

Tandis que la réputation du jeune maître s'établissait brillamment à Vienne, une souffrance nouvelle, la plus dure qui puisse atteindre un musicien, vint le frapper. » Ton Beethoven est profondément malheureux, écrit-il à son ami Amenda. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouie, s'est beaucoup alfaiblie; déjà, lorsque tu étais auprès de moi, j'en sentais les symptômes, mais je les taisais; maintenant cela n'a fait qu'empirer; une guérisou est-elle possible '?... Je l'espère sans doule, mais à peine. » — Et à Wegeler : « Je peux dire que je passe misérablement ma vie; depuis presque deux ans j'évite toutes les réunions, parce qu'il ne m'est pas possible de dire aux gens : « Je suis sourd. » Si j'avais n'importe quel autre mélier, cela irait encore, mais dans le mien, c'est une situation terrible! » A Wegeler encore, le 16 novembre 1801 : « Tu pourrais à peine croire quelle vie désolée, triste, j'ai passée depuis deux ans; la faiblesse de mon ouïe m'est partout apparue comme un spectre, et je fuyais les hommes, je devais paraître misanlhrope, tout en l'étant si peu!... Oh! si j'étais délivré de ce mal, j'étreindrais le monde"! » Le paroxysme de cette crise désespérée se traduit, au inois d'octobre 1802, par le célèbre « testament » daté de Heiligenstadt, un vallon de la campagne viennoise où Beethoven était allé, sur le conseil de ses médecins, chercher dans le repos et le silence des champs une amélioration à sa maladie. Tous ses biographes ont reproduit cette plainte déchirante, qu'il faut relire si l'on veut entrevoir son àme et pénétrer le sens profond de quelques-unes de ses œuvres".

La surdité de Beethoven se rattachait à un état morbide dont les manifestations prirent successivement des formes très diverses. Tantôt des douleurs d'entrailles, tantôt l'asthme, la toux, la fièvre, le tourmentèrent; on sait qu'il mourut à cinquantesept ans, hydropique; sa vue était délicate et lui imposa souvent de grands ménagements. C'est donc à travers un enchaînement ininterrompu de maux physiques que se développa son génie. Un elfort inouï de volonté les lui lit surmonter, et c'est pour ainsi dire dans la fournaise où le plongeait en 1802 la certitude de l'incurabilité de son mal, ijub, pareil aux trois jeunes hommes de la Bible, il chante et s'affermit dans la foi de l'idéal absolu, de l'éternelle beauté. C'est à Heiligenstadt qu'il compose sa deuxième symphonie, en rc, iruvre de grâce et d'hu-

3. V. la lettre de IS23, à Cheruliini, trad. Chanlavoine, p. 208.

4. Ce fut le cas pour la messe en )■(•, que lieelhoven a\ait fait entendre et graver â ses frais, et dont il oITrit des exemplaires :i plusieurs souverains. — Sur toute celte tiuestion, voyez l'article de ("iuid<t Adier. IJeettioven und seine Gnnitrr, dans le Jaln-ljuch dt'i' Mtt.iil^-hihlii)lheK' Peters f»r 1900, p. 71 et sniv.

U. Traduction Chanlavoiin', p. 10, 23, 311. — Wegeler el Uiis. Irad. Legcntil, p. 38 el li".

6. M. Kalischer a publié un fac-similé du niauuseril aulograplie dans Die Muaili, i" année, 1UU2-1'J03, W 12.

nisTornE de la urusiocE

XVIII'' SIECLE

ALLEMAGNE lor,l

mour; c'est de la môme cruelle année que datent les Sonates pour piano et violon, op. 30, les Sonates pour piano seul, op. 27 el 3t, les romances pour violon et orchestre, op. 40 el 'iO.

A la seconde sonate de l'op. 27. qu'une tradition sans fondement a surnommée « Sonate du clair de lune ", se relie l'un des éiùsodes les plus souvent racontés de la vie do lîcetlioven, celui de sou amour pour r.iuliella (uiicciardi. Wefieler, son ami do jeunesse, en joignant à ses souvenirs ceux de Stephan von Breuning, de Ferdinand lîies, de lieinard lîomberg, a rapporté que « Beethoven ne fut jamais sans une passion, surtout pour des dames d'un haut rang' ». C'est en 1801 que parmi ses nobles élèves vint prendre rang la belle et coquette Giulietta, fille du comte Guicciardi, conseiller de chancellerie à Vienne; elle avait seize ou dix-sept ans, Beethoven trente et un. On la reconnaît dans ces lignes de la lettre à Wegeler, du 16 novembre 1801 : « Je vis de nouveau un peu plus agréablement; je me mêle davantage parmi les hommes... Ce changement, une chère, charmante fille l'a accompli; elle m'aime, et je l'aime : voici de nouveau quelques moments heureux, depuis deux ans; et c'est la première fois que je sens que le mariage pourrait donner le bonheur. Malheureusement, elle n'est pas de ma condition; et maintenant, ;\ dire vrai, je ne pourrais pas encore me marier : il faut que je me remue bravement encore^... » La dédicace de la Sonate en ut dièse mineur est adressée à » la damigella Contessa Giulietta Guicciardi ». Faut-il reconnaître en cette jeune fille la destinataire de la lettre si belle, écrite comme en lignes de feu, « à l'immortelle bien-aimée »? Le manuscrit de cette lettre, sans nom, sans autre date que « lundi G juillet », fut trouvé chez Beethoven, après sa mort, par Slephan von Breuning. Schindlei', qui en publia le texte le premier, y inscrivit le millésime 1801, qui s'accorde avec celui de la lettre à ^Vegeler, avec l'époque de la composition de la Sonate en ut dièse mineur, et, chose plus concluante, avec l'inscription " lundi 0 juillet' ». Thayer le premier éleva des objections contre l'interprétation de Schindler; mais ce fut seulement après la publication en 1890 d'une brochure signée Maiiam Tenger que l'on vil se répandre l'opinion d'après laquelle la lettre aurait été écrite en 1806 à Thérèse Brunsvik*.

La publication récente des mémoires de la comtesse de Brunsvik-', loin d'apporter à la version Tenger la confirmation annoncée, n'a fait que renforcer les doutes exprimés déjà par M. Kalischer" et partagés par d'autres « beethoveniens ». Depuis lors, d'autres noms ont été proposés pour résoudre l'énigme de « l'immortelle bien-aimée ». Avec M. Fritz Volbach, nous dirons : « Assez sur ce sujet! Nous ne pouvons que présumer, et pas même prévoir si l'obscurité qui enveloppe l'histoire de cette passion sera un jour dis-

1. Wegeler et Ries, Irad, Legenlil, p. 62. — " Ces aniouts semblent avoir toujours été d'une grande pureté... tiectlioven avait quelque chose de puritain dans l'àme; les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur ; il avait sur la sainteté de l'amour des idées intransigeantes... » |U. Rolland, Ueethoren, p. 20.)

i. La date de cette lettre, 15 novembre i su t. donnée par Wegeler, et admise sans opposition par la plupart des biographes, a été par d'autres reportée au 16 novembre 1800. C'est sous ce niitlcsinie qu'elle figure dans la traduction Cliantavoine, p. 28.

3. L'indication du jour de la semaine ne permet de placer la lettre qu'en 1801 ou 1807, années où le <i juillet tombait un lundi.

•4. a. Tenter, Beethoven's uitsterbliclie Gelirbtc, Hoiin, 1800, in-s°.

5. La Mara, Beethoven's unslerbUche Geiiebte. Bas Ctheimnis der Gràfin Brunsrik itinl ihre iîeinoiren, Leipzig, 1000, in-S".

6. A, kalischer. Die unsterùiiclie Gelielte Beethoven' a-, Dresde,

sipée. Il suffit de reconnaître, par les lettres de Beetltovcn, qu'il aima de toute la force de sa grande âme. La profonde douleur qu'il dut trouver dans le renoncement, il no la confia qu'à son arf. » Peutèlre faut-il en deviner la résonance dans les accents désespérés du teslainent d'Ilciligenstadt, où Beethoven ne parle ouvcrlemeiit que de sa surdité, cachant aux regards des hommes les déchirements de son cœur*.

Les auteui's qui, à la suite de Fétis et de Lenz, ont voulu diviser en « trois styles » le développement continu de la pensée de Beethoven, ne se sont pas accordés sur le choix d'un point de démarcation entre les « manières » successives. Tandis que Fétis faisait commencer la seconde à l'op. s.'i (symphonie héroïque), de Lenz remontait jusqu'à l'op. 25, et M'»" Wartel désignait l'op. 27, parce que « sur un tel sujet la question de la forme est considérable », et que c'est là qu'en fait de musiiiue de piano l'on voit Beethoven " rompre avec celle consacrée jusqu'alors'-'. » De telles divergences sont la première preuve de l'inanité de ces classifications. La complète indépendance dans l'emploi des formes musicales, que Beethoven manifestait dans les deux sonates op. 27, n'était pas moins flagrante dans l'op. 2(\ et dans de nombreux fragments des œuvres antérieures. A la vérité, elle éclatait surtout en pleine lumière dans les deux splendides poèmes pour le piano de l'op. 27, débordant tous deux d'une richesse inouïe de forme et de pensées, et qui expriment en un langage si véhément les alternatives d'espoir et d'amertume, de révolte et de tendresse, qui secouaient alors l'àme de Beethoven.

Si l'expression passionnée des émotions sentimentales emplit à celte époque un grand nombre de ses créations, d'autres le montrent pénétré des idées d'héroïsme et de liberté, nées de la Bévolution française, et qui s'étendaient en ondes irrésistibles jusqu'aux confins de l'Europe et jusqu'à ceux de la vie sociale. Leur propagation s'entourait de la gloire militaire. En faisant roule de Bonn vers l'Autriche, en I7!)2, Beethoven avait traversé des armées en marche. A Viemie, il connut les Français, il fréquenta chez Bernadotte. Tant d'événements prodigieux, qui bouleversaient le vieux monde, exaltaient en lui ce penchant inné vers toutes les révélations de la grandeur morale qui lui faisait adopter, pour ses lectures faviirites, Plutarque, Homère et Shakespeare. A mesure que la volonté de « prendre le destin à la gorge » s'an"ermit en lui et qu'il sentit les forces de son intelligence grandir et se rapprocher du but qu'il concevait, mais qu'il ne pouvait décrire"^, cet élan vers une transfiguration héroïque des sentiments se fait jour dans ses œuvres en verbes plus précis et plus entlam-

ISOI, in-8°. — Nous avons résumé le débat dans un article du Courrier înusical du l" janvier 1900.

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