Alfred Tonnelle, Fragments sur l'art et la philosophie
2. Avec les chapitres spéciaux de Marx, KreL/schniar, Grovc, Prod'honimc, Weingai-tner, etc., sur la neuvième symphonie, on peut ciler, en première ligne, le commentaire-progr;imnie de K. Wagner, dans ses Gesammelte Schriften, t. Il, p. 60; traduclion française par Ed. Scliurè, dans son ouvrage le Drame musical. 2" édit., t. 1»^, p. 229, ■ ■t par l'rod'hommc et HoU, au tome 11, p. 19-42 des Œuvres eu prose de Jt. Vi'nijner; le fragment célèbre de l'écrit de R. Wagner, Uber tins Diriijierfu, dans ses Gesammelte Schriften, t. VllI, p. 270 ; — M. KufTcrath, Y Art de dirifjer l'orchestre, II, Wagner et Huns Itichter, Ut Neuvième Symphonie de Beethoven, 2* édit., Bruxelles, 1891, iit-S"; — Istel,
et tournant le dos à l'auditoire, n'entendait rien de ces applaudissements frénétiques que dut lui faire voir la cantatrice Caroline Ungher, en lui touchant le bras, pour le forcer à regarder la foule. Il n'est pas davantage nécessaire d'insister sur la merveilleuse beauté d'une œuvre devenue familière aux musiciens, de telle sorte que les moins avertis d'entre eux peuvent, dans les grandes villes, l'entendre presque cliaque année, les autres, plus studieux ou plus favorisés, y trouvant l'objet d'une étude qui n'a (( point de fin » et d'une admiration qui n'a point de bornes'. Le côté le plus instructif et l'un des plus attachants par où l'on puisse aborder cette étude est celui des « livres d'esquisses », auxquels ont eu largement recours les derniers commentateurs, et qui permettent de suivre le long travail d'enfantement de la neuvième symphonie.
Le poème de Schiller, An die Ficitdi', l'Ode à la joie, datait de 178u. De bonne heure, Beethoven avait été hanté du désir de le mettre en musique. Une lettre écrite de Bonn en 1793 à la sœur de Schiller, par Fischenisch, parle de lui comme d'un jeune homme dont le talent commence à être connu, et ajoute : Il II a l'intention de composer l'Ode à la joie tout entière, vers par vers. » Rien, pendant longtemps, n'indique chez Beethoven un dessein arrêté. Kn 1808, la Fantaisie pour piano avec chœur et orchestre, op. 80, contient des thèmes étroitement reliés à ceux de la future symphonie, dont elle semble être une lointaine préparation. En 1811, au milieu des esquisses de la septième et de la huitième symphonie, apparaissent des essais directs de traduction musicale de l'Ode à la joie, que Beethoven songe à introduire dans une ouverture : une ouverture écrite en l'honneur de Schiller, parallèlement à une autre en l'honneur de Bach, sur les lettres de son nom. Puis, en 1815, parmi les matériaux de la Sonate pour piano et violoncelle, op. 102, n° 2, surgit isolément le motif ternaire du scherzo de la neuvième symphonie. A partir de 1817, concurremment avec la Sonate op. 106, Beethoven élabore le plan d'une symphonie où les voix entreraient soit dans l'adagio, soit dans le finale. La composition de la Missa si}lemnis lui fait ajourner ce travail; il y revient en 1822 pour ne plus s'en éloigner, et bientôt Schindler assiste à l'explosion de son contentement, le jour où il se décide à préparer l'entrée du chœur, dans le final, par un récitatif confié à la voix do basse. L'œuvre, longuement mûrie, s'achève alors en toute certitude, et le manuscrit autographe, qui est un des joyaux de la Bibliothèque de Berlin', ne porte que des ratures et des modifications de détail. Quel double enseignement, moral et artistique, que celui de Beethoven se corrigeant, se perfectionnant sans trêve, « subordonnant en tout la forme à la pensée », et méditant chaque élément de l'œuvre musicale comme eût fait un Leibniz ou un Malebranche d'une vérité scientifique ou métaphysique!
Contrairement à l'inlenlion qu'on lui prêlait trente ans auparavant, Beethoven n'a pas mis en musique
It. Wagner und tlie Netinte Symphonie, dans Die Musik, 2' année, VMM, 6" livraison; — • Une lettre do Sonnlcitliner sur le récitatif des contrebasses, dans le Final, a été insérée dans VAltiteineine musika~ lische Zeitunij du 6 avril 1864, et traduite en français dans la Heeue et Gazette musicale tia 24 avril J8ti4; — M. Weingartncra publié les Souï^enirs d'une choriste de lu première exh-ution, dans V Alltjeuteine Musih-Zeituntj, de Berlin, du 5 janvier 1000 ; résumé c» français dans le Guide niiisica^ du 28 janvier 1900.
3. I>es pages contenant le ilébut instrumental de la petite marche en si Itémùt (dans la finale) manquent au manuscrit de Berlin et se trouvent à la bibliothèque du Conservatoire de Paris.
HISTOIRE DE LA MUSrQt'E
« vers par vers » la poésie de Schiller'. Ses suppressions, qui englolient la moiLié de l'ode, portent sur les couplets bachiques ou libertaires, mêlés, de façon un peu contradictoire, aux strophes lyriques ou mystiques. Peul-èlre, en 1703, n'eût-il pas laissé en dehors de son œuvre les passaiies de la première version du poème, qui vantaient une u mâle fierté devant les trônes des rois », ou qui célébraient " la délivrance des chaînes des tyrans »; si, au moment d'écrire définitivement la symphonie, il les omet, c'est qu'il s'est peu à peu lixé, au-dessus des passions, des luttes et des ambitions humaines, un idéal de pai.v et d'amour. Comme il vient, dans la Missa solcmnis, de symboliser le concept de la foi par son choix de strophes de l'ode et par l'interprélation musicale qu'il en donne, dans la neuvième symphonie il symbolise à son tour l'idée de fraternité, de « charité » au sens chrétien et lalin du mot, l'idée contenue dans la maxime évangélique : « Aimez-vous les uns les autres, » à laquelle aucune philosophie, en aucun siècle, n'a rien trouvé de supérieur.
Ce que l'on a dit du « myslicisnie » linal de Beethoven, exprimé dans la messe en rr. dans la neuvième symphonie, dans le projet d'un oratoiio, la Victoire de la Croi.r, que la mort ne lui laissa pas le temps d'entreprendre'-, s'explique par un état d'apaisement dans le sentiment du divin, qui emplit d'une poésie surnaturelle les cinq derniers quatuors ■'.
Depuis 1810, Beethoven n'était pas revenu à cette forme de composition. Peut-être le licenciement du « quatuor Rasumowsky » et le départ de son premier violon, Schuppanzigh, pour la Russie, en 1816, avaientils été les causes secondes d'une si longue abstention. Le comte Rasumowsky-, auquel étaient dédiés les trois quatuors op. 39, composés en 1806, permettait à ses musiciens particuliers de donner à Vienne des concerts publics payants; pendant plusieurs années les séances par abonnement de Schuppanzigh avaient ainsi répandu parmi les amateurs la connaissance et le goût de la musique de chambre, et spécialement des compositions de Beethoven. Une « manière piquante », avec une « accentuation très juste et très significative », et une grande hardiesse lui permettant de « se tirer très bien des plus grandes difficultés », faisaient de Schuppanzigh l'interprète excellent du grand maître qui était devenu son ami. De retour à Vienne en 182.3, il reforma son quatuor, avec Cari Holz pour second violon, Link et Franz AiN'eiss pour violoncelle et alto. On a relevé dans les programmes de ses séances, pendant la seule année 1824, vingt-cinq œuvres de Beethoven, dont dix quatuors. 11 n'est pas douteux que la reprise de ses concerts n'ait déterminé Beethoven à écrire coup sur coup, en 182i, le douzième quatuor, en mi bémol.
1. M. Prud'homme, oitvr. cité, p. 432, donne en Iraduction française le lexte complet de la pièce de Schiller en y niarquanl les variantes de la première édition (1785) et les suppressions de Beethoven.
2. Scbindler dit que Beethoven s'occupa du projet de cet oratorio après la neuvième symphonie, mais qu'il en fut distrait par d'autres travaux. Il en existe, en effet, quelques ébauches, dans le livre d'esquisses de 1S^5 qu'a étudié M. C. de Roda, dans la Itivista 7nusicale ilaliana, vol. XII, 11)03.
3. Le 14 mars 1827, moins de quinze jours avant sa mort, et alors qtl'aux souffrances de sa dernière maladie s'ajoutaient de pressants soucis d'argent, Beethoven écrivait à Moschelès ces li;^nes qui précisent nettement la force de ses croyances religieuses ; o Qu'arrivera-t-il de moi si cela dure encore quelque temps? Vraiment un sort cruel m'a frappé ! Pourtant je nie remets à la volonté du destin et je prie sans cesse Dieu de faire, dans sa divine volonté, que je sois préservé du besoin, aussi longtemps qu'il me faudra encore souffrir la mort dans celte vie. Cela me donnera assez de force pour supporter mon sort, si dur et si terrible qu'il soit toujours, en me résignant à la
op. 127, dont Schuppanzigh donna la première audition le 6 mars l82o; — en 1825, le treizième, en si béiiiul, op. 130; le quinzième, en la mineur, op. 132, et la grande fugue en si bémol, op. 133, d'abord destinée à servir de finale à l'op. 130; — en 1826, le quatorzième quatuor, en ut dièse mineur, op. 131, et le seizième, en fu, op. 135.
Ainsi, après avoir consacré dans la neuvième symphonie l'alliance de l'orcln^stre et du chant, ou, si l'on accepte l'exégèse de M. Kdouard Schuré, la fusion eu un art unique des deux arts séparés, la musique et la poésie, Beethoven, «'attachant avec une prédilection passionnée à la forme la plus abstraite de la composition instrumentale, sembla vouloir affirmer de nouveau et porter à ses extrêmes limites la puissance de la musique pure.
« H n'existe pas au monde d'œuvrc comparable à ces cinq quatuors; il n'existe rien d'aussi touchant : il faut les entendre avec un grand respect et un grand amour : c'est la Cène de Beethoven \ » Pour que l'on arrivât à les comprendre ainsi, il a fallu que bien des années se soient écoulées depuis leur apparition. La résistance aux derniers quatuors ne venait pas lant du public, qui en majeure partie les ignorait, que des musiciens de métier, professeurs tels que Fétis, compositeurs comme Ouslow, critiques pareils à Scudo, instrumentistes enfin, accoutumés à « briller » individuellement, et dont les critères étaient ou « les règles », ou « les modèles », ou « le succès ». Pour de telles gens, il était plus aisé de déclarer inintelligibles et disproportionnées les dernières œuvres de Beethoven, et de les regarder comme « les aberrations d'un génie qui s'éteint », que d'élargir son intellect à leur mesure. En avance d'une ou deux générations sur leur temps, elles devaient, pour être unanimement admirées, atteindre l'âge oij se flétrissent sans retour les productions factices du savoir-faire; un des artistes qui contribuèrent le plus, en France, à la propagation des cinq derniers quatuors, ne demandait pour eux que des auditeurs « exempts des préjugés ou des passions de l'école ». Lorsque ces lignes furent imprimées, en 1856°, les préjugés et les passions n'étaient plus identiques à ceux qui gouvernaient les contemporains de Beethoven : on les a vus changer depuis, plus d'une fois, sans que le remous de leurs fluctuations ait entamé le métal pur de l'art beethovenien. Que sont, auprès de telles œuvres, les échafaudages ordinaires des doctrines et des esthétiques? " La musique, arrivée à cette hauteur, ne peut être ni expliquée ni discutée : elle excite une religieuse admiration. »
Peu de semaines après l'achèvement du quatuor en /■((, Beethoven revint de Gneixendorf à Vienne; un voyage pénible aggrava le mal dont il était atteint.
volonté du Très-Haut. » {Correspondance, trad. Ghantavoine, p. 289.)
4. André Cyrillovilcli Rasnmowsky, chargé d'alfaires de Russie à Vienne, ayant é|iousé la comtesse Elisabeth de Thuu, était le beaufrère du prince Lichnowsky.
5. H. Bourgerel, la Dixième Symphonie, introduction à la Métamusifjue de Beethoven, dans le Mercure de France, juin 1897, p. 447 et suiv. — Sur les derniers quatuors, V, en outre : J.-B. Sahatlier, lei Derniers Quatuors de Beethoven, dans la Revue philosophique et reliijieuse du l"' août 1856, p. 74 et suiv. ; Th. Ilelm, B's Slreichquartette, Leipzig, 1885, in-S» ; G. de Hoda, Un Quaderrto di autot/rafi de Beethoven, dans la Itivista musicale italiana, vol. XII, 1905; G. Lekeu, Notes sur le quatuor op. 132, dans le Courrier musical du 13 décembre 1906.
6. Sabattier, art. cité. — L'auteur que nous citons faisait partie, comme second violon, du quatuor Maurin, Chevillard, Mas et Sabattier, intitulé Société des derniers quatuors de Beethoven, dont les séances eurent une si heureuse eflicacité pour la propagation de ces incomparables chefs-d'ueuvrc.
E.vr.ycLOPÉorE de la musique et dictios'naihe nu conservatoihe
et les syniplômes de l'Iiydropisie se nianilestèreiU bientôl. L'hiver de 1826-1827 ne fut qu'une longue agonie. Tout travail dut être abandonné, quelques ectures restant la seule occupation possible. Un Dur, Scbindler lui apporta un paquet des lieder nouveaux de Franz Schubert, qu'il parcourut en donnant les marques du plus vif contentement; une autre fois, les œuvres de Handel, dans l'édition en quarante volumes, de 1786-1797, lui parvinrent de Londres, offertes par Stumpf, un facteur d'insli'uments : ce don n véritablement royal » fut une joie pour Beethoven, et dans l'état de gêne oii le jetait la maladie, lui suggéra l'idée de rappeler à ses admiraeurs de la ci Philharmonie Society » leur proposition de donner un concert à son bénéfice; le généreux envoi d'une somme de cent livres sterling, à titre d'acompte sur la recelte, lui fut remis une semaine avant sa mort; en dictant sa letlre de remerciements, Beethoven promettait, « dès que Dieu lui aurait rendu la santé », de témoigner par des œuvres sa reconnaiss^ance. « Toute une symphonie esquissée
est dans mon pupitre, disait-il, ainsi qu'une nouvelle ouverture et encore autre cliose. » La lettre élait du dimanche 18 mars : le lundi suivant, 26 mars 1827, à o heures 45 minutes du soir, Ludwig van Beethoven expirait'.
Ce sont de vaines pages que celles où nous avons essayé ici de parler de lui : elles ne peuvent ni ajouter à ce que ressentent ceux qui ont su l'interroger dans ses œuvres, ni éclairer ceux à qui son art serait encore étranger. Peut-être les lira-l-on, comme l'on regarde les plus humbles portraits d'un être cher, et si, de là, on se trouve porté à vouloir pénétrer plus avant dans la connaissance de son génie, il nous sera doux de penser que, dans la mesure de nos forces, nous avons pu servir sa gloire.
1. Pour le récit des derniers jours de Beeltioven, on consultera la brochure de M. J. de La Laurcncic, te Di'rnier Logement de Beethoven, Paris, 1909, in-8", dans laquelle sont réunis tous les témoignages certains, et rectifiées nombre d'inexactitudes ou de fausses interprétations.
Michel BRENET, 1013.