‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 5)Chapitre 280 sur 297 · n'a pas écrit une seule œuvre de musique de chambre · texte numérisé non relu

n'a pas écrit une seule œuvre de musique de chambre

table équivoque. Il ne peut pas y avoir de symphoniepoème viable au sens où Liszt l'entendit et le pratiqua. C'est-à-dire que la pensée musicale et la pensée littéraire, ou philosophique, ne sont pas faites pour se minutieusement correspondre, s'emboîter dans toutes leurs parties. Ce sont deux organisations différentes, susceptibles de se prêter un mutuel appui dans le lied ou dans le drame par l'intermédiaire obligé, l'alliage nécessaire du verbe. Et encore n'est-ce qu'un compromis, une déchéance de la beauté strictement musicale, une draperie qui atténue la splendeur de sa nudité. Il est aussi itupossible de calquer un discours musical sur des pensées conçues verbalement, que de rythmer un morceau d'éloquence sur des arabesques décoratives ou des mouvements d'architecture. 11 y a entre ces formes d'expression un antagonisme invincible, et Liszt nous en donne un frappant exemple. Il ne sait pas faire usage de cette logique sui ;/enei-is qui surgit intense, pressante, formidable, des fugues d'orgue de Bach ou des symphonies de Beethoven, des quatuors de Schumann, des scherzos de Chopin ou des préludes de Wagner; il ne trouve pas dans la qualité de son inspiration ces mélodies palpitantes qui se gonflent et s'abaissent, se superposent et rejaillissent transformées comme les vagues d'une mer changeante. Il veut suppléer à cette force primordiale qui lui manque par des emprunts aux idées philosophiques et littéraires de son temps; le plus cultivé des musiciens, lettré jusqu'à l'érudition, il croit faire bénéficier son art de la précision de ses enthousiasmes, et il tombe dans le piège récemment couvert de fleurs par Berlioz'', celui de la musique à programme. Le procédé qu'il croit nouveau n'est qu'un l'etour décadent aux essais de certains primitifs du moyen âge : tel Kuhnau , l'auteur des Sonates bibliques; tels les naïfs imagiers qui ornaient de légendes le souffle de leurs personnages*.

On a fait beaucoup d'honneur à Liszt du terme de poème symphonique inventé par lui. Après avoir réprouvé catégoriquement, au nom de la musique, le genre d'art auquel il l'adapte, je tiens à faire remarquer qu'il convient à certaines œuvres postérieures — ou même antérieures — qui restent, elles, parfaitement musicales. Plusieurs symphonies et ouvertures de Beethoven et de Mendelssohn', les maîtresses pages de César Franck et de la jeune école russe'", sont dans ce cas. Unissons-les sous l'appellation commune de poème symphonique pour les ditïérencier de la symphonie classique, en forme de sonate, dont la genèse ne réside pas dans un texte ou une vision plastique, et imputons leur durable succès à leur valeur comme plan et développement musicaux, indépendant du titre ou de la légende qui nous sont donnés comme orientation générale. Quant au genre inauguré par Liszt et malheureusement cultivé par quelques contemporains, il devrait être désigné plus justement sous le nom de symphonie descriptive ou de symphonie symbolique.

7. lievoje/. les programmes détaillés de Romî'o et Juliette, Harotd en Italie et la Symphonie fantastique.

3. Lisez sur ce sujet les excellentes pages de M. Schweilzer dans son livre : Bach, le musicien poète.

0. La Pastorale. la Bataille de Vittoria tombée en désuétude, mais fort impressionnante à eulendre si l'on en juge par le rapport de Zclter dans sa correspondance avec Goethe, la Grotte de Fingal, V Heureuse traversée, etc.

10. Dans les .steppes. Tftamar, Scheherazade, Aniar, Stenka Rhazine, etc. Ou peut aussi mentionner la Danse macabre de M. Saint- Saëns, /r/awt/e d'Augusta Holmes, etc.

Ton'i

ENcrr.LnpÉniE de la MfsrouE et nicTiowAiiiE or coysEUVATomE

Celles réalisées par LiszL répondent bien à ces deux titres. Les textes dont il s'inspire sont tantôt figuratifs d'actions', tantôt de rêveries- moins précises; le plus souvent, des symboles abstraits se présentent à l'esprit commentateur du musicien. Ainsi le poème appelé Lamentations et triomphes du Tasse a pour objet de nous rendre sensibles deux grands courants de la destinée des poètes : « Si on fait peser la malédiction sur leur vie, nous dit le compositeur dans une préface de plusieurs pages, la bénédiction ne manque pas à leur tombe. » Noté sur place par Liszt, un chant mineur de gondolier lui sert de thème principal, mais au lieu de le développer normalement selon les exigences de la langue musicale, il n'en lire que des dérivations et des transformations forcées, dont la monotonie plastique est à peine déguisée sous les artifices de l'harmonie, du rythme et de l'instrumentation. Ce chant s'éternise en répétitions constantes, tantôt à l'état de fragments chromatisés, tantôt attifé à la hongroise; il s'enveloppe de gammes, prend une allure de menuet, parcourt divers tons, diverses parties et divers instruments, jusqu'au moment oii il passe en mode majeur, et du coup devient banal. Mais l'idée du triomphe est sauve. Grâce à cet élémentaire procédé, n'est-elle pas rendue claire aux plus récalcitrants'.'

Prenons maintenant la Berg symphonie écrite en illustration de la poésie de Hugo appelée Ce qu'on entend sur la montagne. Nous sommes en présence de formes musicales sans consistance, sans relief et sans dynamisme, stérilementimaginéespour exprimer la voix sereine de la Nature-Matière et les murmures farouches de I'Homme-Esprit. Une marche maestoso, un choral, des fanfares et des harpes interviennent en vain dans ce programme. Les idées de Hugo, si tant est qu'on les reconnaisse, n'y gagnent aucune force, et le tissu musical n'a ni fermeté ni souplesse. La meilleure partie est le début impressionniste qui a pour objet de nous faire entendre

Ce bruit larîje, immense, confus, Plus vague que le vent dans les arbres touffus. Plein d'accords éclatants, de suaves murmures. Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d'armures.

Ici Liszt se montre à son avantage. 11 brosse avec maestria les fonds de tableaux, les éléments déchaînés, les mêlées rapides. 11 évoque avec puissance la bataille des Huns, la chevauchée de Mazeppa, les angoisses fulgurantes de Prométhée et la désolation de l'enfer. 11 possède pour cela un arsenal de formules frustes, élémentaires, dont le manque d'expression individuelle passe dans le brouhaha général. De même que les décors peints à larges coups doivent être regardés de loin, la musique de Liszt doit être entendue vite, brûler les pupitres de l'orchestre'.

Ce n'est pas à dire que les pages symphoniques de Liszt soient un perpétuel défilé d'allégros échevelés. On y trouve aussi, quand c'est voulu par le sujet, les langueurs un peu traînantes de la musique tzigane et quelques arias qui sont, il faut le dire, d'une grande

Page 1