SYMPHONIE EN SOL MINEUR
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On doitremarquer encore, au sujet des œuvres ins- I matique, — les thèmes initiaux de la symphonie en trumentales de Mozart, que, tout en portant souvent sol mineur, par exemple, et du quintette du même en elles un accent passionné et pour ainsi dire dra- | ton, suflisent à le constater :
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QUINTETTE. EN SOL MINEUR (17S7) Alleero.
SYMPHONIE EN SOL MINEUR (1788) Allegro. molto.
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EXCYCLOPÉniE DE LA MISirilE ET DICTIOyNAJRE DE COXSERVATOIBE
aucune ne coiiiporle de programme pittoresque ou descriptif. Mozart, que toutes ses facultés, tous ses désirs, portaient vers la musique de théâtre, n'en confondait pas l'esthétique avec celle de la musique instrumentale.
Après l'Enlèvement au st'rail, le théâtre de l'Opéra allemand de Vienne avait représenté plusieurs ouvrages tellement insignifiants ou misérables que le public s'en était éloigné. La ruine de l'entreprise parut entraîner celle des espérances qu'avait pu concevoir Mozart relativement à la réalisation de ses projets dramatiques. Il s'écoula plusieurs années avant qu'il pût de nouveau écrire pour le théâtre : encore n'y reparut-il d'abord qu'avec un tout petit ouvrage, Der Schauspieldirektor , commandé pour une fête à l'orangerie de Schœnbrunn, qui eut lieu le 7 février 1786. Tout l'intérêt de la pièce consistait en allusions à l'état de l'Opéra de Vienne, et en peintures de la rivalité de deux cantatrices, qui répétaient chacune de son côté : <• Je suis la prima donna »; un trio boulïe amené par l'intervention du ténor formait le plus joli morceau de l'ouvrage, qu'après l'exécution à la cour on joua au Kârntnerthortheater, à Vienne'.
Mozart allait prendre bientôt sa revanche d'un trop long silence. En 1783, il avait fait la connaissance du poète Lorenzo da Ponte, dont il avait obtenu la promesse d'un livret. Ce ne fut cependant qu'après avoir collaboré avec plusieurs autres musiciens, sans trouver de succès véritable, que le librettiste se montra disposé à tenir son engagement. Mozart lit choix luimême du sujet, en indiquant le Mariage de Figaro, de Beaumarchais, qui avait fait presque aussi « grand hruit » à Vienne qu'en France, et dont un « ordre supérieur » était venu arrêter les représentations. Pour obtenir de Joseph II l'autorisation de mettre en répétitions l'opéra de Mozart, on lui fil valoir que des changements avaient été apportés au sens de la redoutable comédie. La représentation fut donnée le {"■ mai 1786, avec un succès que les envieux du génie de Mozart, dirigés par Salieri, s'efforcèrent en vain d'entraver, et qui devint triomphal à Prague, lorsque le compositeur s'y rendit, au mois de janvier 1787-. Ce succès détermina le directeur du théâtre de Prague à lui demander un opéra pour la saison suivante : ce fut Don Giovanni, dont la première représentation eut lieu le 20 octobre 1787 ^ Lorenzo da Ponte en avait écrit le livret. A Vienne, l'année suivante, l'ouvrage ne plut pas. « Cet opéra est divin, prononça l'empereur; plus beau encore, peut-être, que Figaro; mais ce n'est pas un plat pour les dents de mes Viennois. » Lorsque le propos fut rapporté à Mozart, il répondit : » l.aissons-leur le temps de le mâcher .»
Plus d'un siècle a passé depuis cette repartie, et les amateurs de Vienne et de tous pays ont appris â
1. Divers essais de remaniements et de traductions ont 6lé f.iits pour remettre de loin en loin à la scène der Schanspiddirektor (l'Impresariù). Par des additions au livret et à la partition, on a cru ■< corser » l'intérêt dune œuvre que l'on trouvait trop « petite " pour Mozart et dont les dimensions primitives répondaient mieux au caractère d'une légère et amusautc satire.
i. Outre Knchcl et Jahn, voyez, sur les Soces de Figaro : Prnchazka, Mozart in Praij, Prag, 1892, in-S" ; Ad. Jullien, les Opérande Mozart à Paris, dans son vol. intitulé Paris dilettante au commencement du siècle, p. 87 et suiï. ; 0. I.ossmann, /iiir Cesrhichte der Originalhandschrift von ■ Fii/aro's Nochzcit » (sur l'histoire du manuscrit origin.il dos « Nt^ces de Figaro »), dans l'Atlgemeine Musik- Zeitung de Berlin, des 13 et iO décemljre 1901.
« mâcher » beaucoup de mets ou moins substantiels, ou moins savoureux. Les transformations de l'art et du goût n'ont rien fait perdre à Don lHovanni, aux Xozze di Figaro, d'une jeunesse faite de beauté et de vérité. Dans leur célébrité, cependant, il entre autant de traditionnel respect que d'admiration consciente. Ce serait, sans doute, faire injure au plus humble amateur que de le supposer ignorant du nom de Mozart et du titre de ses chefs-d'œuvre; mais ce serait probablement exiger trop de beaucoup de professionnels que de les croire instruits réellement de ces partitions « classiques »; et leur en faire reproche serait aussi chose pédante ou cruelle, puisque la renommée même des opéras de Mozart les a exposés au danger de tant d'éditions, traductions, « reconstitutions >■ et falsifications, qu'il est devenu difficile d'atteindre avec certitude la pensée du maître. Lors même que l'on rencontre une version fidèle, une part considérable de ce qui fait l'originalité profonde et la puissance de celte pensée échappe encore, si elle apparaît isolée de ses attaches et de son cadre. Hormis les tragédies lyriques de Gluck, qui ont peu de rapports avec les opéras de Mozart, nous ne connaissons aujourd'hui, par la pratique, presque plus rien de la musique de théâtre, telle qu'on la cultivait au temps de Don (iiovanni ou des Nuzze di Figaro, et il n'appartient plus qu'aux érudits de nous apprendre, d'après les enseignements muets des partitions oubliées, combien plus vivement encore l'on voit resplendir cette lumière, quand on la considère parmi son entourage normal.
Don Giovanni était intitulé « dramnia giocoso »; cette désignation inusitée rompait avec la terminologie usuelle, comme l'œuvre elle-même brisait avec les catégories convenues. « Le temps présent, dit M. Kretzschmar, est redevable à Mozart de ce qu'il a renversé le mur de séparation qui s'élevait entre r i< opéra buffa » et 1' « opéra séria >i. Par là, ses œuvres elles-mêmes sont devenues immortelles; par là, un souftle puissant de liberté shakespearienne a pénétré la composition d'opéra : sans Mozart, nous n'aurions pas les Mailres chanteurs »*.
Dans ses belles analyses des opéras de Mozart, Jahn a adopté à peu prés constamment la méthode qui consiste à rechercher comment sont dessinés musicalement le caractère et les sentiments de chacun des personnages du drame. Le critique a fait ainsi ressortir un des côtés les plus intéressants de ces ouvrages si fertiles en sujets d'étude et d'admiration. Il est bon de se souvenir toutefois que si Mozart déployait, sous ce rapport comme sous tant d'autres, une maîtrise absolue, quelques maîtres avant lui avaient cherché et rencontré souvent le trait heureux qui lixc un type scénique : Grétry surtout, dans le genre de la comédie musicale, s'était voué à cette tâche, y apportant sans doute infiniment moins de richesse et d'habileté, mais une égale finesse dans l'intention.
,\u retour d'un voyage en Prusse, auquel il s'était résolu pour améliorer sa situation pécuniaire, et dont
3. Le paragraphe relatif à Iton Giovanni dans la Bibliographie Mozurline de M. Henri de Curzon contient les titres de 49 écrits spécialement relatifs à ce chef-d'œuvre, et qui s'ajoutent aux chapitres des ouvrages généraux cités dans les paragraphes précédents. La cêléliralton du centenaire de Oon Giovanni en IS^l sur toutes les scènes de l'Europe, les représentations données simultanément à l'Opéra et a l'Opéra-Comique, à Paris, en 18116, celles de Bruxelles, d'après la version originaio, en 1000-1901, ont donné lieu en outre à la publication d'une mullitude d'articles de revues et de Journaux.
■1. Kictzschniar, Mozart in der Geschichte der Oper (Mozart dans l'histoire de l'opéra}, dans \c Jahrbuch der Musikbibliothek Peters fur das Jahr 1905, p. 60.
Jirsrollll' DK LA MUSIQUE
les résiilliUs, sous aucun lapporl, n'avaient répondu à son atti'nle, Mozart lui cliar;^é d'écrire pour l'Opéra lie Viennu uu iiouvol opéra italinii sur un livret lin da l'onte, Vosi fan tulle, ossta la Sniala dfijli iiinanti (2(i janvier tî'.lO). L'insuccès relalil' de l'onivre nt son infériorité vis-à-vis celles qui l'avaient iinniédialement précédée trouvent leur explication dans la l'aiblesse du livret. I'rest|ut" au même nioineut, la nioil de Joseph 11 faisait perdre à Mozart ci' ipii pouvait, lui rester (l'i>spoir d'oliteiiir euliii à la cour la situation ol'ticielle (|ue, d'après les nneuis du temps, sou talent le destinait à remplir, et d'où le tenaient écarté les intrigues de Salieri et de Kozeluch. l.e nouvel empereur, l.éopold 11, ne s'intéressait point à la musique. .\ l'occasion do son couronnement à Prafjue, comme roi de Hongrie, en 1791, la composition d'un opéra de circonstance, la Clcmenza di Tilo, fut cependant contiéo à Mozart. Forcé de l'écrire en peu de jours, il dut se faire aider, pour les récits, par son élève Franz-.\aver Sussmaier ( I76(')-I80.'i). On remarqua, pendant ce voyage, ([u'il était triste, fatigué, soutirant. 11 avait, pour l'accomplir, inteiiompu deu.\ grands travaux, IHi' '/.auhrr/lule et le Hequicm, qu'il reprit aussitcH sou retour à Vienne, et qui furent les derniers dons que sou génie lit au monde.
Un petit théâtre viennois, le théâtre k AufderWieden », avait pour directeur Joh.-Km. Schikaneder, le même pour qui Mozart, jadis, h Salzhourg, avait écrit Tliainos et 'laide. C'était un homme actif, ingénieux à trouver, pour attirer le public, " toutes sortes d'inventions >- amusantes ou bizarres; en même temps, cliautour médiocre, mais bon diseur de chansons, qu'il écrivait dans le style popidaire. Vers le mois de février IT'.ll il eut l'idée de recourir à Mozart pour obtenir un succès qui rétablit ses alfaires embarrassées, et il lui proposa de composer la musique d'un opéra-féerie dont il fournirait lui-même le liviet, en le tirant d'un conte de Liebeskind, Luhi oderdie 7.auherflote, et d'un vieux livre français, sorte de roman historique, de Terrasson, Sellios, ou rie tirée des iiioniimenls de l'ancienne Eijypte, qui avait été traduit en allemand. Schikaneder se fit aider dans cette besogne pai' l'un des membres de sa troupe d'opéra, l.udwig (liesecke, et mélangea à la fable choisie des allusions aux rites mystérieux de la franc-maçonnerie'. 1,'ouvrage fut représenté le 30 septembre 1791, sous le titre de « grand opéra en deux actes ». Mozart dirigeait. Incertain au début, le succès ne se dessina qu'au second acte et grandit aux représentations suivantes. Un peu déconcerté par le mélange de féerie et le réalisme qui se remarquait dans le livret, et par les emprunts au symbolisme maçonnique, qui étaient lettre morte pour la plupart des auditeurs, le public en même temps se trouvait ébloui par l'abondance de la partition et pensait probablement, comme nous en avons vu l'aveu chez
t. Le conte rfe Licbesivind avait paru en 178*.t dans l'appendice .tu tioisièmc volume du recueil de Wieland inlilulé Dschiiiiiistan ; la traducUon alleniande de .SVr/u»s datait de i777. — Sur le livret et la partition de la Zinibcr/ltite, avec le , livre do Jalni, voyez J. Tiersol, Etude sur lit .1 Flûte fueliaitlrc «.dans le Ménestrel, tome LIX, dn !«• janvier au 0 févriei- 1893, en six articles: — V. Junk, Gœthe's Furtset znnij der Mozart' schen Zauberflôte, Berlin, lUuO, in-8»; — E. von Komorzyniski, Emanuel Sehilianeder, Berlin, 1901, in-8".
2. Une nouvelle traduction, sinon parfaite, du moins meilleure que celle jusqu'ici en usa^je, a éli5 elTecluée pour la reprise du chef-d'œuvre à l'Opéra-Comiquo en 19U9.
3. Le docteur J. Barraud a publié dans la Chronique médicale du l.t novembre l'.lûo un article intitulé ; A quelle maladie a succombé Mozart? — Tous les biographes ont raconté comment, par suite de l'absence de sa veuve, malade, et de la ni'gligence de ses amis, l'iuhu-
Dittersdorf, que Mozart ne se souciait pas assez, de le laisser « rcpremlrc baleine ». On vit cependant le succès s'étendre rapidement, et s'affermir dans la critique l'opinion expritné(! par lleethoven, que la 7.aulier/lole était le chef-d'œuvre ib^ Mozart; de nosjours encore, ci;tte opinion est surtout ri-panduir de l'autre c<M('' du llliin, parci; qu'il est recoimu (pu; le dernier opi'ia de Mozart est à la fois le plus parlait et le plus allemaïul de tous : en France, un trop graïul nonibri? <le musiciens ne le connaissent encore ipi'à travers une traduction informe, (|ui est tuie honte pour notre théâtre^; imi Italie, il ne s'est jamais complètement acclimate, a: <|ui est la meilleure pri-uvede son caractère proprement alhunand et du fait que la nationalisation du génie do Mozart, corrélative à sa maturité même, s'accentue à mesure que, passant d' l<l(nnencn aux Nozze di Figaro, et de Don Giovanni à la Zauber- /Idle, le maître progresse plus résolument vers un idi'al plus précis.
AussitiM après la représentation de son dernier opéra, Mozart s'était remis avec une arileur liévreuse à la composition du Hci/nifin. On sait l'histoire do cotte œuvre célèbre, qui lui avait été demandée par un incuniui. Mozart avait entrepris volontiers une tâche qui ne pouvait guère niau(|uer de le séduire, mais que la composition de la '/AiHherjlolc et de la Clcmenza di Tilo et le voyage de Prague vinrent successivement interrompre; lorsqu'il put enfin la reprendre, il était surmeni' déjà, bieutAt réellement malade, agité de pressentiments funestes, et persuadé (]u';l écrivait ce Requiem pour lui-même. La mort ne le lui laissa pas achever : elle le prit à trentesix ans, le 6 décembre 1791^.
La veuve de l'itumortel musicien, pour ne pas se voir forcée de rembourser des honoraires remis d'avance, chargea secrètement de l'achèvement du liequ'iem cet élève de Mozart qui avait, pour une part modeste, collaboré à la ('lemenza di Tiln : .Sussmaier s'acquitta de son mieux de cette dangereuse mission, et la ressemblance étroite de son écriture avec celle de son maître facilita la supercherie; l'acquéreur, le comte ^Valsegi;, méritait en quelque sorte d'être trompé, puisqu'il n'avait lui-même si mystérieusement commandé l'œuvre que dans l'intention cachée de s'en approprier la gloire, en la faisant copier ou exécuter sous son propre nom '*.
En réalité, Mozart avait écrit tout l'Introït et tout le Kyrie; du reste de la partition il ne laissait, à l'état d'esquisse plus ou moins « poussée », que deux fragments de l'Otfertoire {Domine Jcsu, et Hostias] et le Dies ir,r jusqu'aux mots qita reswijet ex favilla. Lorsque la vérité fut connue, de vives polémiques furent etigagées, qui contribuèrent, avec les « légendes romantiques » répandues sur l'origine de l'œuvre, à la rendre particulièrement célèbre ■. Les éditions publiées par André et par Brahms différencient au
mation dos restes mortels de Mozart dans le cimetière Saint-Starc, à Vienne, eut lieu si précipitamment, que l'on ne marqua point le lieu exact de sa sépulture. Le monument funèbre inauguré eu 18ii9 n'indique cet emplacement ([uo d'une manière approximative.
4. La sœur de ce personnage possédait une copie, de la main du comte, où se lisaient les mots : « Requiem composlo dol conte Walsegg. » Le manuscrit original, de ftlozart et Sussmaier, est aujourd'hui ii la Bibliothèque impériale de Vienne.
^. On trouvera dans la Bibliographie Moznrtine de M. de Curzon les titres de plusieurs écrits publiés à ce sujet. D'intéressantes remarques sur l'instrumentation du Itequiem ont en outre été faites par F. Driiseke, Die Dynamik des Mozart'schen liequiems, dans l'Allqemeine Deutsche Musik-Zeitunq, de Berlin, du 14 mars 1884, et par M. Y, Wcingartner, Die Dosuunen in Mozart's liequiem, dans Die Musik, 3" année, n« 7, ["'janvier 190G.
EXCYC.IOPÈDIE DE LA MLSIQLE ET DICTIOSNAIBE DE CONSERVATOIRE
moyen des initiales M et S la part respective des deux compositeurs; il demeure constant que l'œuvre inachevée était digne de celui qui l'avait conçue et marquée de toute la force de son àme et de son talent. Comme toutes les messes de Mozart, elle ressort non de l'église, mais du concert : elle peut, malgré te jugement de Berlioz qui lui reprochait de manquer de trombones, y disputer le pris de l'émotion leligieuse et de la beauté musicale à d'autres Requiem plus vastes, plus ambitieux, et surtout plus « dramatiques ».
S'entretenant un jour de l'année 1786 avec Dittersdorf, son musicien favori, l'empereur Joseph II l'invitait à tracer un parallèle entre Haydn et Mozart; éludant une réponse directe, Dittersdorf pria l'empereur de comparer les deux poètes lyriques de l'époque, Klopstock et Gellert; sur quoi Joseph II prononça que tous deux étaient de grands poètes, mais que pour comprendre toute la beauté des œuvres de Klopstock, il fallait les lire plus d'une fois, tandis que celles de Gellert se laissaient pénétrer dès le premier coup d'œil. Dittersdorf alors proposa d'assimiler Mozart à Klopstock et Haydn à Gellert, et Joseph II s'amusa à compléter ce jugement par une autre comparaison, plus singulière, en disant que les compositions de Mozart ressemblaient à une tabatière d'or, ciselée à Paris, et celles de Haydn à une autre, de fabricalion anglaise : ce qui dans sa pensée élait reconnaître chez Mozart une plus grande délicatesse de goût, et chez Haydn une plus réelle solidité pratique. Dans le moment même où Klopstock régnait sans conteste sur toute la littérature allemande et se Toyail appeler l'Homère germanique, c'était mettre Mozart au plus haut que de le lui comparer; lorsque les générations suivantes reprirent le même jeu de comparaisons littéraires et musicales, un autre nom, moins unilatéral, surgit comme l'équivalent nécessaire de celui de Mozart : et tandis que s'élevaient face à face les » olympiennes » figures de Beethoven et de (jœlhe, il sembla qu'une même auréole de tendresse profonde et de pureté classique environnait les visages du !i poète préféré de l'Allemagne », Schiller, et du compositeur de la Zauber/lote.
Au moment de la mort de Mozart, Haydn était à Londres. Quoique la musique fût cultivée dans toute l'Allemagne aussi activement qu'à aucune époque précédente, la charge d'en maintenir la gloire semblait retomber tout entière sur les épaules de l'auteur des Si/mphonies, tant étaient rares les compositeurs capables de faire valoir des droits à la succession de Mozart. Le plus qualilié pour lui succéder au théâtre semblait être Cari Dilters von Dittersdorf (1739- 1799), dont l'opéra-comique Doklor und Apotkeker, joué à Vienne le 11 juillet 1786, avait, sous le patronage de Joseph II, obtenu le plus brillant succès. D'autres jolis ouvrages le suivirent, — Belritg durch Aberijlauben, en 1786, iJas rot he Kiippc lien, en 1788; — mais, incapable de créer des formes nouvelles ou de progresser au delà d'un niveau moyen de facilité mélodique, Dittersdorf restait un de ces bons musiciens dont le rôle consiste à éraielter en piécettes les
i, Ditters'hrfs L>-bensbeschretbun(j (Autobiographie). Leipzig, 1801, iB-8" ; une nouvelle édition avec introduction par E. Istel a paru en 1909 dans la collection populaire Heclam iUui\ersal-Bibliolliek). Cari Krebs, VUtersdorliann, tierlin, 1900, in-8". — Lobe, Consonanzen und Dissonanzen, Leipzig, 1869, p. 257 et suiv. — Le centenaire de la
barres d'or pur forgées par des artistes de génie. Après V Enlèvement au sérail il s'était emparé de l'invention du finale; après les i\'o;;e(Z(' Fi;,(«î'0, il modifia le plan de ses ouvertures. A la suite de Haydn, il se rangea parmi les auteurs de quatuors et de symphonies, et sut plaire par des qualités de « rondeur» et d' « abondance ». Le plus grand effort qu'on lui vit faire pour se hausser jusqu'au rang des musiciens CI créateurs » consista en un essai de symphonies descriptives sur les Métamorphoses d'Ovide'.
Grâce à la double présence de Haydn et de Mozart, Vienne était pour longtemps devenue le centre de la culture musicale, dans tous les pays de langue allemande. On y rencontrait, auprès de Dittersdorf, Paul Wranitzky (l7o6-lS08), né en Moravie, dans l'œuvre duquel ligure, au milieu d'un grand nombre de compositions instrumentales, un opéra en trois actes, Oheron, roi des Elfes, }oué en 1790; — Wenzel Millier {1767-183o), qui, à l'époque dont nous nous occupons, écrivait les premiers de ses deux cent trente opéras et opérettes; — Joseph Weigl (1766-1S46), fils d'un musicien du prince Esterhazy et élève de Haydn, qui préludai! au succès prochain de son célèbre opéracomique Ilie Sc/itiyizer Familie, de même que Johann Schenk (i761-l.s:i6) commençait à attirer sur lui l'attention du public, un peu plus tard charmé par son Dorfbarhier. Les amateurs de musique instrumentale faisaient fête aux compositions de Léopold Kozeluch (1748-1818), de l'abbé Joseph Gelinek (17b8-182o) et surtout d'ignaz Pleyel (17b7-1831), " musicien bien doué, que l'amour du gain entraîna à produire des œuvres de pacotille », œuvres d'ailleurs si «chantantes », si ressemblantes aux « bons modèles », et par conséquent si faciles à comprendre, si agréables à jouer, que leur succès contre-balançait celui des plus belles compositions de Haydn. A la même époque, l'abbé Maxiniilien Stadier (1748-1833) était renommé comme organiste et compositeur pour l'église.
Quelques musiciens établis en d'autres villes essayaient de disputer aux artistes viennois la faveur du public. L'abbé Sterkel (1750-1817), dont la musique de chaiTibre était fort répandue, habitait Mayence; à Stuttgart vivait Johann-liudolph Zumsteeg (1760- 1802), resté célèbre par ses « ballades », forme agrandie du lied narratif; à iMannheim, où le dernier héritier direct de Johann Slamitz avait été Christian Cannabich (1731-1798), l'abbé Georg-Joseph Vogler (1749-1814) avait séjourné quelques années, dépensant comme pianiste, organiste, compositeur, une grande activité, sans s'acquérir de titres réels à l'admiration, jusqu'au jour où, confiné dans le rôle de professeur, il eut enfin la fortune d'attacher son nom à l'éducation musicale de Weber et de Meyerbeer; à Hambourg, le nœud de la vie musicale était formé par la nombreuse famille des liomberg, dont les deux membres les plus distingués, André Romberg (1767- 18211 et Bernaid Bomberg (1767-1841), son cousin, devaient laisser des œuvres intéressantes; à Copenhague, Joh.-A .-Peter Schulz, que nous avons mentionné parmi les auteurs de lieder, donnait quelques opéras sur des livrets imités du français, et des chonirs pour une traduction de V Allialie de Racine. A Berlin se trouvaient réunis Johann- Triedrich Reichardt (17.Ï2-I814), duquel, au milieu d'une production considérable et variée, survivent des lieder et le souvenir
mort de Ilictersdorf a occasionné en 1899 un essai de rcliabilitation de ce musicien; un choix de ses leuvres instrumentales a i'\k rt-impriui6 sous le litre : Dittersdorf s ausfjewtililte Orcliester Werke, Leipzig, in-fut.
Jl/STOIRE DE LA MVSIQIE
XVIII» SIÈCLE. — ALLEMAGNE U>'n
«le jolis opt'Tas-coniii|uos, dont plusieurs composés sur (les livrels de Gn'llie, lùiriii »»</ Kliiiirc, Jeri/ iiiul iialelij, ClmiUinc von \'i//((6i'//n; (;aii-Fiit'diiclir.hiistiîin Fascli (!7.t(>-l800), le premier directeur de la. Il Siiij,'aUaileniie >>; Carl-Friedricli Zelter (1"58- IS32), qui fut sou successeur, mais que notre temps no connaît plus ^;uète que par son amitié pour Gcethe; Itcrnaril-Ausclm Wi-lier (nti6-IS.;i >, un moinenl diiccteur de l'Opéra de Iterliii, auteur d'opéras et de musi(|ue de scène.
Daniel Steihclt (1704-182:!), dont les brillantes sonates de piano étaient fort goûtées, menait l'existence errante d'un virtuose et séjournait à Paris ou à Sainl-l'éli'rsl)Ouig, plutiit iju'à Hcrlin, son pays natal. .\ Dessau, enlin, vivait presipie obscurément un <les meilleurs élèves de Kranz lîenda et d'Emmanuel J?ach, le violoniste et compositeur Friedricli-Willielm Hust (1739-I7".IG), que le zèle plus ingénieux que scru- |>uleux d'un de ses descendants et la crédulité de <]uel(pies érudits ont récemment tenlé de faire passer pour un précurseur ou un modèle de Beellioven'.
Un second Burney, renouvelant après vingt ans le même voyage en Allemagne, ei1l partout rencontré ties compositeurs féconds, des virtuoses excellents, <les tlié;\tres prospères, des amateurs avides d'enlen- •<lreou d'exécuter les leuvres à la mode : sauf le vieil Haydn, il n'eill pas aperçu, au milieu de celte foule, nn seul véritable niaitre.
Ce mailre était né cependant, et moins d'un an après la mort de Mo/art, il venait de Bonn à Vienne cbercher les enseignements de Hayiln. L'n ami tendre et clairvoyant, le ccmite NValdslein, avait salué de cet adieu prophétique son départ de la petite cité rhénane :
« Cher Beethoven! Vous partez aujourd'hui pour Vieiuie, accomplissant vos désirs, si longtemps contrariés. Le génie de Mozart s'aftiige encore et pleure la mort de son possesseur. Il a trouvé un refuge chez l'inépuisable Haydn, mais nul emploi. Par son intermédiaire, il clierche de nouveau quelqu'un à qui s'unir. Par un travail sans relâche, vous allez recevoir, ■des mains de Haydn, l'esprit de Mozart-. »
Ludwig van Beethoven était né à Boini, sur la rive gauche du Khin, le 16 décembre 1770^. Il avait pour grand-père un musicien tlamand attaché à la chapelle du prince-archevêque de Cologne; pour père, u[i ténor de la même chapelle. Sa mère, .Maria-Madalena Keverich, d'humble origine, était veuve d'un
1. Sur ces musiciens et sur la situation musicale fie rAlleniag:ne vers 1792, on consultera, avec les ouvrages cités précétiemment, les monographies de MM. LandsholT sur Zunisteeg, Berlin, 19u2, in-S°; ScliafhTmlt. sur l'abbé Voj,'ier, Augsbourg, JS87, in-8° , Pauli, sur I\eicliardl, Berlin, 1!)U3, in-S»; Rinlcl, sur Zelter, Berlin, 1801, in-S»; ot l'article de M. Neufeldtsur « le cas Rust >< dans la revue Die .Viusitc de Berlin, li» année, n» G. décembre 1^12. — Reichardta été, en même temps que coniposileur, écrivain, et ses lettres de voyage sont une source fort utile de renseignements historiques. — Sleibelt, par sou séjour à Paris, par son opéra français Itinnéo et Juliette, sou Jtecuril li'airs pittt'iotigiu's^ sa sonate la Di-faite il'^s Espnijnttls, appartient a l'histoire de la musique en France pendant la période révolutionnaire.
i. Lettre datée de Bonn, le 29 octobre 1792.
3. Les ouvrages généraux les plus nécessaires à étudier pour l'histoire de la vie et des (puvres de Beethoven sont : sa correspondance complète, publiée par Alfred k'alisclier, Bet^thurens sùmtliclie lîrii'fe. Berlin, 1906-1908, o vol. in-S* ; celte édition remplace les publications partielles de Xohl. Kûcliel. Schône, etc., d'après lesquelles M, Cbantavoine avait donné en traduction française un choix de lettres, sous Je titre Cnn-es/toiiflaure r!e Beetlinvcn, Paris, s. d, (1005), in-IS. — La monumentale biographie de Tlia;er, L. van lîeethoi'cn's Leben, dont la 2« édition allemande, revisée el complétée par H. Deit4*rs et Hugo Riemann, a paru à t^eipzig, eu 1901-1908, en .5 vol. in-S". — Les ouvriges des contemporains de Beethoven : Wegeler et Rips, Bioijraphische Notizeii , etc., nouv. édition allemande, revisée par
valet (le chambre di; l'arclievèqne, lorsipi'elle épousa le chanteur Johann van Beethoven. L'enfance de Ludwig fut sans joie. Son père, homme avide, ivrogne et brutal, que hantaient seulement les récits des prodiges de Mozart, surveillait le précoce dévelnppemcnt de ses facultés musicales, dans l'espoir il'y trouver la source de prolits pécuniaires. Il lui faisait donner des leçons par tous les maîtres à sa portée : par nn ténor de la chapelle, Tobias Pfeiller; par un religieux franciscain, Willibald Koch; par un vieil organiste et claveciniste, van dim Keden; par Ch.-liottloh .N'ecfe, le compositeur de lieder et d'opéras-comirpios, (|ui vint s'établir à Bonn en 1770, pour quebpies années, comme oiganiste de la cour. Celui-ci donna pour pain iiuotidien au jeune Beethoven le Clarcrin iv'n lempéri' de Bach, et commença de lui apprendre à se servir de la « basse fondamentale » ; à douze ans, l'élève était en état de suppléer le mailre à l'orgue et de tenir le piano dans l'orchestre du théâtre; il composait des variations, trois petites sonates dédii'es à l'archevêque, un concerto qu'il exécuta à la cour, trois quatuors avec piano*. Neefe annonçait qu'il deviendrait « un second Mozart » s'il pouvait s'instruire en voyageant; au printemps de 1780, il réussit, en effet, à se rendre à Vieinie, ou il séjourna, faute de ressources, très peu de temps, et fut présenté à Mozart. D'.\ugsbourg. où il s'était arrêté en revenant et où il avait lié de durables amitiés, il dut se hâter de retourner à Bonn, où sa mère se mourait. Il la perdit le 17 juillet. " C'était pour moi, écrit-il, une si bonne, une si aimable mère, ma meilleure amie! Oh! qui donc était plus heureux que moi, alors que je pouvais encore prononcer le doux nom de mère, et qu'il était entendu''! » La pauvre femme avait succombé à la phtisie; son fils, atteint de crises d'asthme, se croyait menacé du même mal et souffrait d'une c( mélancolie » que d'autres soucis aggravaient; il lui fallait remplacer dans les devoirs du chef de famille, vis-k-vis de ses deux jeunes frères, le père indigne que l'intempérance avait fait mettre à la retraite et auquel on ne pouvait même pas laisser le libre usage de sa modique pension'"'. Ainsi s'écoulaient pour Beethoven les belles années de l'adolescence et de la jeunesse, et telle lui apparaissait la vie, faite de deuils, de souffrances, de difficultés; mais il avait reçu de Dieu un cœur haut, une âme fière, et dans la ferme vision d'un idéal de " vertu » en même temps que dans le sentiment légitime de sa valeur d'artiste, il devait trouver de bonne heure la « raison de vivre »
Kalischer, Ëerliu, 1908, in-S»; traduction française par Legcntil, Paris, 18lï^, iu-lS; Schindier, Bcethoven's Biotjrnphie, 3' édit,, Munster, 1860, in-S", Irad. fr. par Sovvinski, Paris, 1862, in-8»; G. von Breuning. Ans iJfVn Schirarzspaitierliaus ^ Eriitnt'riiiïiien an L, V, H. (la liaison des Espagnols noirs . souvenirs sur L. V. Bi . nouv. édit. revue par Kalischer, Berlin, 1907, in-S". — Les catalogues des œuvres de Beethoven, dressés par Thaver, Berlin, 1^6o, in-8°, et par Notlebolim, Leipzig, 1868, in-S". — Les deux vol. de Beethovenifina, de Nottebohm, Leipzig, 1S72 et 1887, in-S". le nouveau Beethoveniaua, de Th. Frimmcl, 2" édit.. Vienne, 1890, in-S", et le Bet'thoL'rn-Jahrbuch du mémo auteur, dont le premier volume a paru en 1908, — Comme biographies abrégées, celles, en allemand, de Volbach. Munich, 1905, in-»'', et de Frimmel, Berlin, 1901, in-S", et. en français, de Chantavoine, Paris, 1907, in-S". de Romain Rolland, 2' édit., Paris, Hachette, 1908, in-IS, et de V. d'Indy, Paris. Laurens. s. d. (t912J, in-»". — D'autres ouvrages relatifs â des faits p.trticuliers ou des œuvres séparées seront indiqués ci-après. On trouvera un essai de bibliographie bectUovenienne, par M. Calvocoressi, à la suite de la réédition qu'il a donnée du livre de Lenz, BeetliOi-en et ses trois styles, Paris, 1909, iQ-S".
4. Sur toute cette période et la suite des éludes de Beethoven, vojez Nottebohm, Beelhoven's Studien, Leipzig, 1873, in-S», et Thayer, tome !"•■ de la 2< édition.
.7. Lettre du 15 septembre 1787 ; trad. Chantavoine, p. 3.
6. Johann van Beethoven mourut subitement le 18 décembre 1792, peu de temps après l'installation de son fds à Vienne.
BXCyr.LOPÉniE de la musique et niCTIONNAIIiE DU CONSERVATOIRE
et le soutien d'une existence chargée de peines. L'exquise bonté, la délicatesse tendre qu'il cachait sous des dehors sauvages et rudes, lui devaient aussi attirer constamment des amitiés dévouées et profondes. A Bonn même, il s'était ainsi lié avec la famille de Breuning, avec le comte Waldslein, et ce fut grâce à ce dernier qu'il put, en 1792, obtenir de l'archevêque de Cologne le congé et le subside nécessaires pour aller de nouveau à Vienne, où il voulait terminer sous Haj'dn son instruction musicale.
Le choix d'un tel maître lui était dicté par la renommée de Haydn, sans doute aussi par l'admiration ressentie en face de ses compositions. Les leçons, qui roulaient sur le contrepoint simple, d'après un abrégé du Gradus ad Parnassum de Fux, se prolongèrent pendant environ un an : bien avant ce délai, Beethoven s'aperçut de la lenteur des procédés pédagogiques de son professeur, qui, préparant des œuvres nouvelles pour son second voyage en Angleterre, mettait peu de zèle à relire et corriger ses devoirs d'élève. Le jeune musicien se vit donc obligé de se tourner d'un autre côté et de chercher auprès de Johann .Schenk, de Joli. -Georges Albrechtsberger et de Salieri les enseignements que ne lui procuraient pas les leçons de Haydn.
Beethoven fit, du 29 au 31 mars 1794, ses débuis de virtuose et de compositeur devant le public viennois, en jouant, aux concerts de bienfaisance de la « Ton- Icûnstler-Societat », le 29, son concerlo en si bémol. et, le 30, une improvisation, puis, le 31, un concerto de Mozart, dans une séance donnée au k Burgtheater » pour l'audition de la Clemenza di Tito, au profit de la veuve de Mozart.
Autant que l'on puisse en juger par ses œuvres et par les relations contemporaines, le jeu de Beethoven au piano se fondait sur les traditions de l'école de Carl-Ph.-Emm. Bach, dont les procédés de doigté lui avaient été dictés à Bonn par Neefe. Pour enseigner à son tour la technique du clavier, — notamment, vers 1801, k Cari Czerny, — Beethoven s'appuyait sur la méthode, restée classique, de l'accompagnateur de Frédéric II ; beaucoup plus tard, il s'en servait encore et recherchait les œuvres du même compositeur. L'exercice de l'orgue et de l'alto, qu'il avait pratiqué dès son enfance, avait agi sur sa formation de virtuose; l'on remarquait qu'il traitait le clavier du piano à la manière du clavier de l'orgue, et que son jeu lié comportait dans l'attaque moins d'élégance que de fermeté; l'usage d'un instrument à cordes lui avait procuré une grande indépendance des doigts de la main gauche. L'un des plus anciens jugements qui nous soient parvenus sur Beethoven pianiste — celui que le chapelain C.-L. Junker envoyait de Bonn, en 1791, à un journal de musique — .indique déjà le caractère d'originalité qui frappait en lui les auditeurs : <' Son jeu, était-il dit, se distingue tellement de la manière ordinaire de traiter le clavier, qu'il semble qu'il ait voulu s'ouvrir une voie toute nouvelle'. ><
De plusieurs témoignages il est permis de conclure que le talent de Beethoven, comme exécutant, était formé lorsqu'il se fixa h Vienne, en 1793. Longtemps avant que ses œuvres fussent appréciées à leur valeur, on le considéra comme un « pianiste de pre-
i. Sur Beethoven considéré comme pianiste, on consultera, avec sa biographie par Thayer, et les ouvrages concernant les sonates, qui seront énumérés plus loin, un chapitre spécial du livre de Th. Frimmcl, Neue lieethoneniana, p. 1 et suiv., et l'article du même auteur, Yon Zteethovens Klavieren, dans Die Musik, 2" année. 14" livraison, !•' avril 1903. — tJnc note empruntée à Czerny peut trouver place
mier ordre », qui réunissait à l'art de l'exécution et de la lecture celui de l'improvisation. Sous ce rapport, dès son arrivée il confondit d'étonnemenl et d'admiration les musiciens accoutumés cependant à de quotidiennes manifestations de ce genre et qui avaient assisté aux improvisations de Mozart. Joh. Schenk a laissé un minutieux récit de l'impression qu'il éprouva, le jour où Beethoven, sollicitant de lui des leçons, s'assit au clavier et se mil à improviser en sa présence : » Le souvenir de cette heure inoubliable est vivant dans mon âme, écrit Schenk; son jeu était parfait, comme son invention. » Non moins formel fut le jugement prononcé par Getinek, dans une conversation avec Czerny père, le lendemain d'une séance où il avait pour la première fols entendu Beethoven : « Oh! je me souviendrai de ce jour! Le diable est caché dans ce jeune homme. Jamais je n'avais entendu jouer ainsi! 11 improvisait sur un thème donné par moi, comme jamais je n'ai entendu improviser Mozart lui-même. Ensuite il joua de ses propres compositions, qui sont au plus haut point merveilleuses et magnifiques, et il produisit sur le piano des difficultés et des effets desquels nous n'eussions pu jamais imaginer la moindre chose. » lin 1798 eut lieu entre Beethoven et Wœlffl une lutte de virtuosité qui intéressa vivement les musiciens viennois; Wœlfll avait un jeu extrêmement brillant, et il était servi par des mains gigantesques, qui lui permettaient de réaliser des eflets rares : le résultat de cette lutte resta donc incertain, sous le rapport de l'exécution. Beaucoup plus tard, une comparaison s'établit entre Beethoven et Huramel, dont la manière toute classique se faisait surtout remarquer par une netteté parfaite et une élégance composée de douceur et de grâce, tandis qu'à cette époque le jeu de Beethoven, empreint d'une force, d'une fougue inouïes, d'une « bravoure » et d'une hardiesse surprenantes, plein de contrastes poussés jusqu'à l'extrême, tantôt sentimental, passionné, tantôt humoristique, semblait à certains auditeurs être << peu délicat » et « quelquefois confus ».
En cette même année 179o où il avait débuté à Vienne comme pianiste, Beelhoven avail publié les premières composilioiis auxquelles il donna un numéro d'd'uvre; c'étaient trois trios pour piano, violon et violoncelle, op. 1, dédiés au prince Lichnowsky. En 1796 parurent les trois sonates pour piano seul, op. 2, dédiées à Haydn, œuvre déjà «beethovenienne», quoique issue de l'étude de Haydn et de Mozart. Il a été dit plus haut comment, dans l'ensemble des œuvres de ces deux maîtres, les sonates de piano n'occupent qu'une place etTacée, leur simplicité de formes, leur exiguïté, leur facilité d'exécution, les ayant fait un peu dédaigneusement restreindre à l'usage pédagogique. Chez Beethoven, au contraire, les sonates, échelonnées dans tout le cours de sa vie, se succèdent en une progression si constante et si magnifique, que, seules, elles pourraient suffire à représenter toute l'histoire de son génie. Presque dès le commencement, on voit Beethoven s'établir sur un terrain dilférent de celui que ses prédécesseurs occupaient et rehausser, en même temps que l'inlérét musical de la sonate, son intérêt pianistique'^. Ni Haydn ni
ici : l'attitude de Beethoven au piano n était maj,'niiiquemcnt calme et noble, sans la plus petite grimace ».
'J., Sur les Sonates de piano de lîeetho\en, outre les ouvrages généraux cités en léte de ce chapitre, on consultera : W. de Lenz, lîffthui:en t( st'S trois stijles, amiîi/ses des sonates de piano, .Saint-Pétersbourg, 1S5:!, 2 volumes in-S° ; Aii.-B. Marx, Aiileituntj ziim Vurtratj
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Mozart n'avaient iltimandé au piano-t'oi te , nouvelleuKMit ailiipto, tout ce qu'il (Slail, ili^s s(mi orifjine, en étal de ilonnei'; leur tecluiiquc, suivie par tous les coiili'Uifioraiiis, marquait sous plusieurs rapports un niouveuKMil île recul, ronipai alivenieul ;i celle des claveciuisles de l'époque du f^ranil Itacli. Accoutumé depuis l'eufauce au style |)olypIioiiique par l'élude jouinalu're du Cltaecin bien tcmpi^ri^ et par le jeu de l'orgue, lîeethoven ne pouvait se sul'lire de la X basse d'Allierli » ni des « accompagnements » stéréotypés au moyen desquels, jusque dans les pièces des maîtres, la main gauche du pianiste soutenait simplement les mélodies exposées par la main droite, comme elles l'eussent été par un clianteurou par un instrumentiste « solo ». En recourant d'une manière libre et imprévue à des mélanges de dessins variés, à des dialogues, à des superpositions de thèmes et de lylhnu's, en exigeant de l'inlerprète autie chose (|uc l'agilité des doigts, qui suffisait à lexéculion des sonates et des airs variés de SterUel, de Kozeluch, de tlelinek, ou même de Haydn et de Mozart, Beetho-
XVIII" SIÈCLE. — ALLEMAGNE lu'iii
ven ouvrait à la littérature du piano un champ nouveau, qui'Iui-iiii'meallaitélargir jus((u'à des hoiizons iulinis.
I,es spi'cialisles de r(Mis<'ignennMit du [liano ont fait remarquei- l'extiéme dil'lieulté, voire l'impossibilité (pi'on éprouve à classer « progressivement » les sonates de lieethoven'. I.e « morceau de bravoure », conçu en vue de l'ell'et extérieur, Ic'l que le tirent l'clore les virtuoses du xix'' siècle, n'existait pas pour lui; mais son exceptioinielle maltiise du clavier lui permettait de ne jamais compter avec les obstacles ordinaires du doigté, lorsipi'il notait ses compositions, et les plus abordables d'entre elles, en apparence, recelaient assez de détails inattendus, assez de traits déconcertants, assez de modulations hardies, ])Our que l'on crût y voir quidques pièges malicieusement tendus à des rivaux. Tel passage, par exemple, de la sonate en la iiiajfur, op. 2, n" 2, suflisait autrefois à dérouler les liabitués du » déjà vu », et de nos jours préserve encore une belle u'uvre de l'atteinte des pianistes médiocres :
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Plusieurs œuvres vocales datent également de 1790 : la grande scène italienne : Ah! perfido, sperijhiro, publiée seulement en 1810, comme op. 65; la célèbre Adélaïde, de .Matlhison, l'un des premiers et des plus « grands succès » de Beethoven, tant de fois rééditée, traduite, transcrite, « aujourd'hui un peu démodée », mais qui, « dans sa grâce un peu molle », élait cependant « une page de la plus rare beauté comme développement mélodique et comme accompagnement pilloresque- ». Le soin, le <■ scrupule »,que Beethoven apportait dans l'interprétation musicale des textes poétiques, se faisait remarquer déjà dans les juvéniles essais de lieder tentés à Bonn. Kn ce temps même de première ardeur productrice, il ne s'abandonnait pas, en écrivant, h cette fougueuse inspiration qui ravissait ses auditeurs lors-
n. scher Klmierunrke. i' éditinn, Berlin, 1898, in-S"; Tli. Warlel, Leçons écrites sur les Sonates de B., Paris, 18GH, gr. iu-S"; Shedloct, ihe Pianofurte Sonata, Londres, 18'.>."i, in-8». p. liJO et suiv. ; I',. Rcincckc, Die B. sehen Clavier-Sonnten , i' éilit.. Leipzig. 1897; W. Nage!, B. und seine Klaviersonalen, Langeusalza, 1903-1904, 2 vol. in-8»; V. d'Indy, Cours de composition, tome 11, Paris, 1909, pp. 3it-374.
qu'il improvisait au piano, et l'on trouve une preuve touchante du travail de perfectionnement sur luimême qu'il accomplissait incessamment, dans la lettre par laquelle il oll'rait à Malthisoii la musique A' Adélaïde, un peu plus de trois ans après l'avoir lait paraître : « Je vous envoie Adélaïde avec appréhension. Vous savez vous-même le changement qu'apportent quelques années chez un artiste qui va toujours plus loin; plus grands sont les progrès qu'il fait dans son art, et moins un artiste est satisfait de ses anciennes ceuvres. Mou vœu le plus ardent est accompli si la composition musicale de votre céleste Adélaïde ne vous déplaît pas entièrement'. »
Les plus belles compositions des années suivantes, 1797-1801, furent les deux Sonates pour piano et violoncelle, op. D,que Beethoven dédia au roi de Prusse
1. Reinccke. ouïr, cité, p. 19. — L'evcellcnl B'-perloire encyclopédique du pianiste de H. Parent, tome 1". p. 82 et suiv.. donne des indications pédagogiques sur le degré relatif de dilliculté deiécution, dans !es sonates de Beethoven.
2. H. lie Curzon, les Lieder et Airs détachés de Beethoven, Paris, 1003, in-lï.