Alfred Tonnelle, Fragments sur Vart et la philosophie
-. Avec les chapitres spéciaui de Marx, Krelzschmar, Grove, Prod'homnie, Weingarlner, etc., sur la neuvième symphonie, ou peut ciler, en première ligne, le commcntaire-prognimme de R. \Vagncr, dans ses Gesammelte Schriften, t. II. p. 50; traduction française par Ed. SchuriJ, dans son ouvrage h' Drame musirnl. 2» l'-dit., t. !•', p. 2i9, fl par Prod'honimcet Holl. au tome 11, p. l'j-l* des Œuvres en prose de H, "Wttyuer; le fragment célèbre de l'écrit de R. Wagner, f'bcr das Diriijieren, dans ses Cesnmmclte Schri fteu , t. VIII, p. 270 ; — M. Kufferath. VArt de diriger l'orchestre, H. M'ayu' r rt Hutix /tichtfv, la Neuvième Symphonie de Beethoven, 2* 6dit., Bruxelles, tSOl, ia-8»; — Islcl,
et tournant le dos à l'auditoire, n'entendait rien de ces applaudissements frénétiques que dut lui faire voir la cantatrice Caroline L'ngher, en lui touchant le bras, pour le forcer à regarder la foule. Il n'est pas davantage nécessaire d'insister sur la merveilleuse beauté d'une œuvre devenue familièie aux musiciens, de telle sorte que les moins avertis d'entre eux peuvent, dans les grandes villes, l'entendre presque chaque année, les autres, plus studieux ou plus favorisés, y trouvant l'objet d'une étude qui n'a (( point de fin » et d'une admiration qui n'a point de bornes^. Le côté le plus instructif et l'un des plus attachants par oii l'on puisse aborder celte étude est celui des " livres d'esquisses », auxquels ont eu largement recours les derniers commentateurs, et qui permeltent de suivre le long travail d'enfantement de la neuvième symphonie.
Le poème de Schiller, An die Freudi', l'Ode à la joie, datait de 1785. De bonne heure, Beethoven avait été hanté du désir de le mettre en musique. Une lettre écrite de Bonn en 1793 à la sœur de Schiller, par Kischenisch , parle de lui comme d'un jeune homme dont le talent commence à être connu, et ajoute : " Il a l'intention de composer l'Ode à la joie tout entière, vers par vers. » Rien, pendant longtemps, n'indique chez Beethoven un dessein arrêté. l-2n ISOS, la Fantaisie pour piano avec chœur et orchestre, op. 80, contient des thèmes étroitemeni reliés à ceux de la future symphonie, dont elle semble être une lointaine préparation. En 1811, au milieu des esquisses de la septième et de la huitième symphonie, apparaissent des essais directs de traduction musicale de l'Ode à la joie, que Beethoven songe à introduire dans une ouverture : une ouverture écrite en l'honneur de Schiller, parallèlement à une autre en riiouneur de Bach, sur les lettres de son nom. Puis, en 1815, parmi les matériaux de la Sonate pour piano et violoncelle, op. 102, n" 2, surgit isolément le motif ternaire du scherzo de la neuvième symphonie. A partir de 1817, concurremment avec la Sonate op. 106, Beethoven élabore le plan d'une symphonie où les voix entreraient soit dans l'adagio, soit dans le finale. La composition de la Hissa sûlemnis lui fait ajourner ce travail; il y revient en 1822 pour ne plus s'en éloigner, et bientôt Schindler assiste à l'explosion de son contentement, le jour où il se décide à préparer l'entrée du chœur, dans le final, par un récitatif confié à la voix de basse. L'œuvre, longuement mûrie, s'achève alors en toute certitude, et le manuscrit autographe, qui est un des joyaux de la Bibliothèque de Berlin', ne porte que des ratures et des modifications de détaiL Quel double enseignement, moral et aitistique, que celui de Beethoven se corrigeant, se perfectionnant sans trêve, « suliordonnant en tout la forme à la pensée », et méditant chaque élément de l'œuvre musicale comme eût fait un Leibniz ou un Malebranche d'une vérité scientifique ou métaphysique!
Contrairement à l'inleiilion qu'on lui prêtait trente ans auparavant, Beethoven n'a pas mis en musique
It. ^yaQner und die .Xeunle Symphonie, dans Die Musik, 2» année, 1902, 6" livraison; — Une lettre de Sounleitlincr sur le récitatif des contrebasses, dans le Final, a été insérée dans VAlhiemeine viusikatische Zeitung du 6 avril 1864, et traduite en français dans la iievue ft Gazette musicale d\i 24 avril 1364; — M. \Veirig;irtnera publié les Souvenirs d'une choriste de la première exécution, dans VAllgcnteine Musik-Zeitunij, de Berlin, du 5 janvier 1900 ; résumé en français dans le Guide musical du -JS janvier inoo.
3. Les pages contenant le début instrumental de la petite marche en ii bèm«l (dans la finale) manquent au manuscrit de Berlin et se. trouvent à la bibliothèque du Conservatoire de Paris.
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«vers par vers » la poésie de Si'hiller'. Sc^s suppiessions, qui eiif;lol)Pnl la nioilit' do l'ode, portent sur les couplets liaclii(iiies ou libertairos, nulles, de façon un peu contradictoire, aux siroplies lyriques ou mystiques, l'eiit-èlre, imi I7',1:i, u'iMlt-ii pas laissé eu dehors do sou teiivre les passa;;es do la preinii'ire version du pot^ine, qui vantaient une •• niàle liirlé (lovant les Indues des rois », ou qui célébraient <i la délivrance des chaînes des tyrans » ; si, au inonient d'écrire (kMiniliveiuont la symphonie, il les omet, c'est qu'il s'est peu à peu fixé, au-dessus des passions, di'S lullos et des ambitions liinnaines, un idéal de paix el d'amour. Comme il vient, dans la .l/(S.s(/ solftnnif, de symboliser le concept de la loi par son choix do strophes de l'ode et par l'interpiélation musicale ((u'il en donne, dans la neuvième symphonie il symbolise à son tour l'idée de Iraternilé, de i< charité » au sens chrétien et latin du mot, l'idée contenue dans la maxime évangélique : « Aimez-vous les uns les autres, » h laquelle aucune philosophie, en aucun siècle, n'a rien trouvé de supérieur.
Ce que l'on a dit du « mysticisme » final de Beethoven, exprimé dans la messe en (■(•. dans la neuvième symphonie, dans le projet d'un oratorio, la Yicluire de ta Croir, que la mort ne lui laissa pas le temps d'entreprendre-, s'explique par un état d'apaisement dans le sentiment du divin, qui emplit d'une poésie surnaturelle les cinq dernii^rs quatuors''.
Depuis 1810, Heelhoven n'élait pas revenu à celte forme de composilion. Peut-èlre le licenciement du "quatuor Uasumowsky » et le ilépart de son premier violon, Schuppanzif,'h, pour la lUissie, en 18 16, avaientils été les causes secondes d'une si longue abstention. 1.8 comte Rasumowsky ', auquel étaient dédiés les trois quatuors op. i)9, composés en 1806, peimettait à ses musiciens particuliers de donner à Vienne des concerts publics payants; pendant plusieurs années les séances par abonnement de Schuppanzigh avaient ainsi répandu parmi les amateurs la connaissance et le goiU de la niusi(|ue de chambre, et spécialement des compositions de Beethoven. Une « manière piquante », avec une « accentuation très juste et très signilicative », et une grande hardiesse lui permettant de i< se tirer très bien des plus grandes diftlcultés », faisaient de Schuppanzigh l'interprète excellent du grand maître qui était devenu son ami. De retour à Vienne en 1823, il reforma son quatuor, avec Cari Holz pour second violon, Link et Franz Weiss pour violoncelle et alto. On a relevé dans les programmes de ses séances, pendant la seule année 1824, vingt-cinq œuvres de Beethoven, dont dix quatuors. 11 n'est pas douteux que la reprise de ses concerts n'ait déterminé Beethoven à écrire coup sur coup, en 1821-, le douzième quatuor, en mi bémol,
1. M. Proil'liomnie. ouvr, cité, p. 432, donne en traduction française le texte complet de la pièce di* Schiller en y marquant les variantes de la première édition |17S5i et les sup|)ressions de Beethoven.
2. Schindier dit que Beethoven s'occupa du projet de cet oratorio après la neuvième symphonie, m.iis qu'il en fut distrait par d'autres travaux. Il en existe, en effet, quelques èhauches, dans le livre d'esquisses de 18:15 qu'a étudié M. C. de Roda, dans la Jtwista musicale itatiana, vol. XU, lOOj.
3. Le 14 mars 1S27, moins de quinze jours avant sa mort, cl alors qu'aux souffrances de sa dernière maladie s'ajoutaient de pressants soucis d'argent, Beethoven écrivait à Moschelès ces lignes qui précisent nettement la force de ses croyances religieuses : o Qu'arrivera-t-il de moi si cela dure encore quelque temps'.' Vraiment un sort cruel m'a frappé! Pourtant je me remets a la volonté du destin et je prie sans cesse Dieu de faire, dans sa divine volonté, que je sois préservé du besoin, aussi longtem|(S qu'il me faudra encore souffrir la mort dans cette vie. Cela me donnera assez de force pour supporter mon sort, si dur et si terrible qu'il soit toujours, en nie résignant à la
op. 127, dont Scliu[)paiizi|,;li donna la première audition le 0 mars 182.'); — en 182.'», le treizième, en .si hi'iiKil, op. i:i(l; le (|uinziémc, en lu mineur, op. i'.ii, el la grande fugue on si licnuil, op. l.')3, d'ahonl deslinéo à si'rvir de (inale à l'op. IDO; — en 1820, le (lualorzièm(! qualuor, en ni ilicsc mineur, op. 131, et le seizième, en fii, op. )3j.
Ainsi, après avoir consacré dans la neuvième symphonie l'alliance de l'orchi'slre et du chant, oti, si l'on accepte lexégi'se de M. Kdouard .Scliuré, la fusion en tm ait unique des deux arts séparés, la [nusi((ue et la poésie, Beethoven, s'attachant avec une prédilection passionnée à la forme l.t plus abstraite de la composilion inslrumentalo, sembla vouloir affirmer de nouveau et porter à ses extrêmes limites la [)uissance de la musique pure.
« Il n'existe pas au monde d'ieuvre comparable à ces cinq quatuors; il n'existe rien d'aussi touchant : il faut 1(!S entendre avec un grand respect et un grand amour : c'est la Cène de Beethoven ^ » Pour ipie l'on arrivât h. les comprendre ainsi, il a fallu que bien des aimées se soient écoulées ib^puis leur apparition. i,a résistance aux derniers quattiors ne venait pas tant du public, qui eu m.'iieuie partie les ignorait, que des musiciens de métier, professeurs tels que Kétis, compositeurs comme Onslow, critiques pareils à Scudo, inslrumentistes enlîn, accoutumés à » briller » individuellement , el dont les critères étaient ou « les règles », ou « les moilèles », ou « le succès ». Pour de telles gens, il était plus aisé de déclarer inintelligibles et disproportionnées les dernières œuvres de Beethoven, et do les regarder comme « les aberrations d'un génie qui s'éteint », que d'élargir son intellect à leur mesure. En avance d'une ou deux générations sur leur temps, elles devaient, pour être unanimement admirées, alteiiulre l'âge oii se tiétrissent sans retour les productiins factices du savoir-faire; un des artistes qui contribuèrent le plus, en Krance, à la propagation des cinq derniers quatuors, ne demandait pour eux que dos auditeurs <i exempts des préjugés ou des passions de l'école ». Lorsque ces lignes furent imprimées, en 1856^ les préjugés elles passions n'étaient plus identiques à ceux qui gouvernaient les conlemporains de Beethoven : on les a vus changer depuis, plus d'une fois, sans que le remous de leurs fluctuations ait entamé le métal pur de l'art beethovenien. Que sont, auprès de telles Oiuvres, les échafaudages ordinaires des doctrines et des esthétiques'? « La musique, arrivée à cette hauteur, ne peut être ni expliquée ni discutée : elle excite une religieuse admiiation. »
Peu de semaines après l'achèvement du quatuor en fa, Beethoven revint de Gneixendort' à Vienne; un voyage pénible aggrava le mal dont il était atteint,
volonté du Très-Haut. » (Correspondance. tr.id. Chantavoine, p. 289.)
4. André Cyrillovitch Rasnmowsky, cliargé d'affaires de Russie à Vienne, ayant éfiousé la comtesse Elisabetti de Tliun, était le beaufrère du prince Lichnowsky.
5. H. Bourgerel, la Dixième Si/inpliotiie. introduction à la .1/e/amusigue de Beethoven, dans le Mercure de France, juin 1897. p. 447 et suiv. — Sur les derniers quatuors, V. en outre : J.-B. Sabattier, les Derniers Qnntuors de Beethoven, dans la Itevuc philosophique et reliijieuse du i"' août 1856, p. 74 et suiv.; Th. llelm, lî's Streichquar' telle, Leipzig, 1S85, in-8"; C. de Roda, Un Qaaderno di autoyrafi de Beethoven, dans la Jîivista musicale italiana, vol. XII, 1905; G. l.ckeu. iVo/es sur le quatuor op. 132, dans le Courrier musical du 1j décembre 1906.
C. Sabattier, art. cité. — L'autour que nous citons faisait partie, comme second violon, du quatuor Maurin, Chevillard, Mas et Sabattier, intitulé Société des dernici-s quatuors de Beethoven, dont les séances eurent une si heureuse eflicacite pour la propagation de ces incomparables chefs-d'œuvre.
ESCYCLOFÉniE DE LA MUSIQUE ET DICTIOSNAIliE DU CONSEnVATOIRE
et les symplômes de l'hydropisie se maiiilestérenl bientôt. L'hiver de 1826-1827 ne fut qu'une longue anonie. Tout travail dut être abandonné, quelques eclures restant la seule occupation possible. Un our, S'-liindler lui apporta un paquet des lieder nouveaux de Franz Schubert, qu'il parcourut en donnant les marques du plus vif contentement; une autre fois, les œuvres de IKindel, dans l'édition en quarante volumes, de 1*86-1797, lui parvinrent de Londres, otî'ertes par Stumpf, un facteur d'instruments : ce don « véritablement royal » fut une joie pour Beethoven, et dans l'état de gène oij le jetait la maladie, lui suggéra l'idée de rappeler à ses admiraeurs de la « Philharmonie Society » leur proposition de donner un concert à son bénéfice; le généreux envoi d'une somme de cent livres sterling, à titre d'acompte sur la recette, lui fut remis une semaine avant sa mort; en dictant sa lettre de remerciements, lieethoven promettait, <■ dés que Dieu lui aurait rendu la santé », de témoigner par des œuvres sa reconnaissance. « Toute une symphonie esquissée
est dans mon pupitre, disait-il, ainsi qu'une nouvelle ouverture et encore autre chose. » La lettre était du dimanche 18 mars : le lundi suivant, 26 mars 1827, à 0 heures 45 minutes du soir, Ludwig van Beethoven expirait'.
Ce sont de vaines pages que celles où nous avons essayé ici de parler de lui : elles ne peuvent ni ajouter à ce que ressentent ceux qui ont su l'interroger dans ses œuvres, ni éclairer ceux à qui son art serait encore étranger. Peut-être les lira-t-on, comme l'on regarde les plus humbles portraits d'un être cher, et si, de là, on se trouve porté à vouloir pénétrer plus avant dans la connaissance de son génie, il nous sera doux de penser que, dans la mesure de nos forces, nous avons pu servir sa gloire.
1. Pour le récit des derniers jours de Eeelhovon, on consultera la brocliuro de M. J. de La Laurencic, le Dmtier Lofji^ment fie Beethoven, Paris, lyO^. 111-8°, dans laquelle sont réunis tous les témoignages certains, et rectiQees nombre d"ineiactiludes ou de fausses interprétations.
Michel BRENET, 191.3.