Schumann, iLcriis sur la musique et les musiciens
toyantesde ses nocturnes, — joyaux qu'on se repassera longtemps dans les salons comme des bijoux de famille. Schubert ne se délassait-il pas de sa vie ascétique en écrivant des Lœndler qui lui rapportaient du moins quelques tlorins? C'était l'écho de ses innocentes stations à la brasserie, et d'ailleurs il fallait subsister! De même, à Chopin, il fallait paraître, faire figure dans le monde élégant dont dépendait son existence, donner à ses belles élèves des passetemps délicats, des musiques de plaisance qui leur convinssent... Qui donc y trouverait à redire'? Dans quels fonds obscurs, sous quels amas de poussière nous faudrait-il maintenant découvrir Chopin le glorieux prophète, le révolté sublime, si son charme exotique, son aristocratie native ne lui avaient livré la clef des salons parisiens'? Fort heureusement pour l'avenir de son oeuvre rien ne lui manqua de ce qui peut parfaire une élégante réputation, ni les écarts d'une vie romanesque, ni la lugubre atteinte d'un mal qui le jeta dans la tombe à 40 ans. llràce à tout cela, il fut l'homme à la mode, à qui s'intéressent les gazettes, les marchands, la foule, tous les bas éléments dont se forme le succès, mais qui prêtent aux génies la force de la propagande et du nombre.
Scliuniaiin : apogée ilu roiiiantisiiic inlellectnel.
Né en 1810, — une année plus tard queMendeIssohn et Chopin, — Robert Schumann' nous paraît de beaucoup le plus jeune dans celle superbe trinité romantique. Il est à cela plusieurs raisons. La plus tangible est la non-précocité de son entrée en scène et de sa réussite. Le premier geste de .Schumann adolescent n'est pas de confier à l'orchestre, comme Mendelssohn, de paisibles impressions de littérature et de nature, ni de s'asseoir à son piano, comme Chopin, pour la conquête magnétique des foules. Jetant les veux autour de lui, il voit la route encombrée d'oppressions sourdes, de prétendons serviles, et tout de suite il revêt son armure. En même temps que les premières confidences de ses improvisations de pianiste, sa plume de polémiste reçoit les messages de son ardente intellectualilé, et il s'exprime d'emblée avec une maîtrise liltéraire qui le classe le digne héritier de Jean Paul et d'Ilolfmann.
Cette altitude n'est pas de celles qui commandent le succès immédiat. Schumann se crée d'abord plus d'inimitiés que de sympathies dans son entourage. C'est à la poslérité de lui savoir gré d'une indépendance et d'une vaillance qui grossissent le tribut de nos admirations pour ce pionnier infatigable; il débuta dignement dans une vie intègre qui fut de plus en plus intérieure et tournée vers l'avenir.
Venu de plus loin et de pins haut que .Mendelssohn — le chantre de la nature légendaire — et que Chopin, — le barde de l'ariliclion et de la révolte patriotiques, — Schumann se fit le champion de la liberté totale et l'un des chefs de la fraction d'humanité directrice de son époque. Ce fut dans sa musique, sur l'échelle ascendante et progressive du piano, du lied, puis de la symphonie instrumentale et chorale, que Schumann réalisa pleinement sa surhumanilé, mais il commença par la forger dans l'élude de la philosophie et la pratique des lettres''', en menant le bon combat du pamphlétaire ''.
(i. Il se nourrit de Kant, Fichtc. Schclling. traduit les sonnets Hc
Pétraniuc, se passionne pour Jean l'aul, Heine, Byron et Shakespeare.
7. Sctlumann fonda en 1834 sa feuille appelée Nouveau Journal de
/irsToiiiR /)/•; i.À Mi'sinrE
Dès lors on se repivsunle aisûineiilcoiuliii'ii liidéhiil de Scliuiniiiiii l'ut ]mii soiisnllniniel ilaus la iiiiisiqiu!. Des piécos tiîlk-sqiic les l'apill mis ci li'S /ii^w mc;:i, les Scènes (i'nl'anii', iûi'/,s/i'r/'<wia, les Ihiiiil^bim'lh r. iiu^iue lo l'arnaral, piisstM'cnl inaperçues. On n'en voulait pas au conc'i'l ', et les cénacles liochaienl la liHe. Ces cliers-d'ieuvic! priient peu à peu leur revaiu:lie après l'appai'ilion des pi'einii'is moicnaux do nuisique de cliainlire- et ;iràce au <'haleureux aposlolat de Chiia Scluiiuanii '. Alors Mendelssoliii, (pii voyail surtout en son émule un l'iniMc^iil eriliiiue, un "cérébral » raflliii' avec lequel il aimait de iiuolidieiis échanges d'idi'es, €Ommeiu;a i\ fjoiMei' ses liedcr''. II diri;;ea sa //icmiérc si/z/i/i/kuii'i? au (ievaudliaus'' et, joua avec Clara son aiini'able Atidatiti' et vtvintinns à deux pianos, eu y donnant sans diuite l'appiolialion mesurée qui pouvail seule convenir, dans son espiit, à nu ^'cni'O aussi secondaire. Or, il semble ipie l'espace d'une f;énération sépare les variations de .Mcrulelssobu'"' de celles de Scbuuiann, eu réalité conlemporaines; et la même distance se fait sentir entre les romances sans paroles et les Scèues iVfnfnmv que Uollslab méconnaissail, tandis que llauplmann les trouvait i< intéressantes, cuiieuses, quoique dénuées, d'ailleuis, de vraie solidité musicale' ».
Voilà le ^rand mot làcbé. Sclmnianu apportait au monde une pensée synthélique d'une condensation merveilleuse, mais II l'exprimait au moyen de procédés entièrement neufs, donnant à son st\lc une incohérence certaine, si on voulait l'éclianlillonner sur la rliétoiique musicale alors enscif^née, reconnue et si laborieusement élaborée par les maîtres de chapelle. Commeni! Plus d'exclusils enchainemcnts d'école! Plus de plan musical proprement dit! Itien que des rapsodios composé-es de mélodies embryonnaires, plus ou moins chromatiques, soutenues par des harmonies d'un modernisme étrange et des rythmes heurtés!... Et que dire de ces brusques contrastes, ces fréquentes sautes d'humeur qui violentaient l'auditeur paisible, ne lui permettaient plus de somnoler au cours de lonj,'ues et harmonieuses périodes, mais coupaient son attention à l'improviste, comme un rideau qui tombe avant la Un d'un acte'.' Knlin, quelle était la signilication de ces litres empi'untés à la littérature'.' de ces é|iii;raphes surpissant tout à coup'? de ces thèmes populaires, épiques ou {grotesques, passant et lepassant comme des l'antoches'?
Tel dut être l'ell'et que produisit aux musiciens de 183o rap[iarilion des Papillons et du Carnaval. Ils ■ne pouvaient comprendre la précieuse mosaïque, la symétrique lantaisie de ces délicieuses cristallisations de tendresse et d'espièj^lerie. C'était pour eux e.vtramusical ; car cela brochait sur l'ordonnance niendelssobnienne, comme jadis Beethoven brochait sur Mozart.
A ceux qui le taxaiiMit d'incohérence, .Scliumanii
musique. Son célèbre salut au génie île Chopin date de 1S71 {Journal universel de miistiyue).
1. Liszt les joua sans succès à Leipzig. (Voyez sa biographie par Lina Uamann.)