II. — La harpe
La harpe est, à vrai dire, le seul instrument à cordes qui, en Egypte, soit réellement d'origine égyptienne. La cithare, la guitare, le Irigone, comme on le verra plus loin, ont été imjiortés d'Asie en Egypte à une époque relativement récente. La harpe ne se rencontre pas sur des monuments aussi anciens que ceux qui nous ont fait connaître les premiers emplois du crotale et de la flûte. C'est seulement sous la 1V« dynastie, au début de l'Ancien Empire, que des tombeaux de la nécropole memphite nous révèlent l'existence de laharpeenl'gypte.
La harpe de l'Ancien Empire n'est ni très grande ni très riche en notes {fig. 40, 47, 4S). Dépassant le plus souvent d'assez peu la lête d'un homme accroupi à terre, elle ne devait guère mesurer d'ordinaire plus d'un mètre et demi de hauleur; on en rencontre pourtant quelques-unes qui peuvent aller jusqu'à deux mètres environ. Le corps sonore, qui reposait sur le sol, était tout juste assez long pour donner place à six ou huit cordes. De là s'élevait en arc une
Il Fig. 4S.
FiG. -iO-4S. — La harpe âOu3 l'Ancuin Kmpire'.
longue tige dont l'extrémité portait un certain nombre de chevilles. Le corps sonore est tantôt figuré comme s'il était vu de haut (fig. 47>, tantôt de profil (fig. 48 1, tantôt de manière à faire voir à la fois le profil et le plan (fig. 49). En réunissant ces diverses données, on constate que le corps sonore
1. lig. 40— K. l'AttT ami A. PiBCE, Thetomb of Plah-helep, Londoii. 16118, pi. x\xv. — Fi^. 47 = W. M. Fusdec>« Petbie. Deshashch, Loiidon, 1898, pi. xii. — Fig. 48 = E. Grédact, le . Musée égyptien, in-fol., Caire, l. I, 1890-1900, pi. xxvi.
HISTOIRE DE LA MUSIQUE
€t;iil une caviLù en loime de losaiiiiu mi-concave vX mi-coiivexe, creusée peu proronilomuiil Jaiis uni' iiiéCL" de bois et traversée d'un hoid à l'autre, dans le sens du f;rand axe, par un bàlon où venaient s'nttaclier les rordes. Un morceau de parchemin, très vraiseuiblalileinent, recouvrait et l'ermait la cavité,
FiG 49. — Le corps sonore '.
et, comme il était fendu en passant par-dessus le b;\ton d'attache des cordes, celles-ci devaient traverser par de petits trous le parchemin pour pouvoir être attachées au bâton. On remarquera (fii;. 46) le système au moyen duquel les Égyptiens empêchaient leur harpe de i;lisser en avant. C'est un petit plancher de bois terminé en arriére par une sorte de dossier à angle droit où vient s'appuyer la tige de la harpe, et en avant par un petit lion sculpté qui semble arrêter l'instrument avec se^ pattes. Il y a là (comme on l'a l'ait remarquer déjà jiour les barres des portes) un calembour (ii:uratit' ingénieux, le lion, en ésypiien, ayant la valeur schnâ, et ce mot signifiant. justement « arrêter, empêcher de passer >). Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces représentations (fig. 47, 4S) se lisent saq bain-il, « Jouer de la harpe », et nous montrent que, dès l'Ancien Empire, la harpe portait en égyptien le nom
<^6 J 1 .>=. t^ , hainit, qu'elle a conservé pendant toute la durée de la civilisation pharaonique.
Sur les quatre harpes figurées ici, trois ont sept cordes, ou plus exactement deux ont sept cordes et une a sept chevilles (tig. 46 à dr.), les cordes, pointes autrefois;, ayant disparu depuis longtemps. Mais la quatrième harpe (tig. 46 à g.) a dix chevilles. En faut-il conclure qu'elle avait dix cordes'? J'en doute, car elle n'est pas plus large que la harpe de droite (elle serait même plutôt plus étroite), et l'on peut penser que le sculpteur a placé dix chevilles, qu'il avait représentées trop petites, uniquement pour remplir tout l'espace compris entre le haut de l'instrument €t la tète du harpiste.
Jamais je n'ai remarqué plus de sept cordes- sur les harpes de l'Ancien Empire, et, en tenant compte d'un bas-relief de Deir-el-Gebraoui^ qui nous montre sept harpistes rangés côte à côte, on est en droit de se demander si le choix de sept instrumentistes dans ce cas n'avait pas, précisément, comme raison d'être le désir de représenter au moyen d'un harpiste chacune des sept cordes de la harpe en usage à cette époque.
Sous le Moyen Empire la harpe est, de façon générale, un peu plus grande que sous l'Ancien Empire. Elle n'en a pas moins, la plupart du temps, sept cordes seulement (fig. oO). D'ailleurs, les documents sont assez rares pour cette époque*. On y constate
i. D'apiès J. GAnii>Fn Wilkisson. op. cit.. l. I. p. 437.
2. Deux harpes d'une tombe de Gizéli (IV* dvnaslici, publii^es par J. Gardne« Wilktnson [foco cit., t. I, p. 437). ont chacune sept cordes,
3. N. liE G. Davies, The rock tombs of Deii' et Gebràwi, Londou, t. I, l'J02, pi. Vin.
4. Trois liarpes seulement ont^'té relevées sur les nombreuses stèles
que la grande préoccupation des harpistes était de trouver un moyen commode [lour empêcher leur instrument de j-lisser en avant, et bien des systèmes ont été imaginés avant d'en arriver à la fabrication des harpes se tenant d'elles-mêmes en é(|uilihre stable. Uaus la l'resciue reproduite ici (lig. oO), on voit
Fig. 50. — La hari>o sous le Moyen Empire^.
que le butoir ou arrêtoir destiné à remédier au glissement du lourd instrument est conçu sur le même plan que celui de l'Ancien Empire (tig. 46). Un dossier épouse le contour de la harpe, une saillie en avant retient la partie antérieure de l'inslrument; mais, pour plus de sûreté, la tige de la harpe est attachée, au moyen d'un double lien, à la partie supérieure du butoir.
Sous le Nouvel Empire, les harpes ont des cordes de plus en plus nombreuses. On en trouve très souvent qui n'ont que sept cordes, — ce qui, décidément, tend à nous prouver que le type heptacorde fut lonj;temps pour les Égyptiens le modèle normal, — mais les harpes à huit, dix, quinze, vingt cordes ne sont pas rares (plus tard, le trigone aura jusqu'à 22 cordes, maximum que les Egyptiens n'ont jamais dépassé). D'autre part, on apporte progressivement plus d'attention à l'aspect esthétique de l'instrument. Le corps sonore prend de plus en plus d'importance, et, s'allongeant au détriment de la tige d'attache des cordes, on arrive à réduire celle-ci à un minimum de longueur. Des décorations souvent fort riches couvrent tout l'instrument. Un texte d'Ahmès 1=', premier roi de la XVIII» dynastie, fait mention d'une « harpe en ébène incrustée d'or et d'argent, avec butoirs en argent, en forme de lions, et chevilles en or"" ». Une harpe de la même époque était « fabriquée en or et en argent, ornée de lapis-lazuli et de turquoise, ainsi
du Moyen Empire du Musée du Caire (H.-O. Lange und H. Sch.cfeh, Grab- und Benkstcine des mittteren lieic/is, Berlin, t. IV, 1902,pl.cx(, n°» 556-558). Elles ont de cinq a sept cordes.
5. F. Ll. Griffith, Béni llnsnti, London, t. IV, 1900, pi. xvi.