INTRODUCTION
Utilité de l'étude des manifestations artistiques du passé. — » Il n'est pas possible, dit quelque part Richard Wagner, de réfléchir tant soit peu profondément sur notre art, sans découvrir ses rapports de solidarité avec celui des Grecs. En vérité, l'art moderne n'est qu'un anneau dans la chaîne du développement esthétique de l'Europe entière, développement qui a son point de départ chez les Hellènes. » Le hardi novateur aurait pu étendre la portée de ce jugement jusqu'aux anciennes civilisations de l'Orient, dont le contact a été, du reste, si habilement mis à prolit par les artistes et les penseurs du peuple grec, au.\ divers moments de son histoire'; il
1. Au jugement de MM. David et Lussy {Histoire ,1e la notation musicale depuis ses origines, Paris, Impr. Nat., 18Si, p. 17, 30), a le système des Grecs n'est assurément pas originaire de l.'ur pays ..'. . Il est permis de supposer, .ijoutent-ils, que Pythagore a rapporté d'Ofient le système musical qu'adoptèrent ses concitoyens de l'Hell.ide... Ce sont des étrangers venus de llnde. de la Perse et de l'.Uie Mineure, ce sont les Phrygiens Hyagnis, son fils Marsyas et Olympe, les Thraces Linos, Thamyris et Orphée, qui importèrent la musique en Grèce. Nous croyons donc, sauf meilleur avis, que le système tonal hellénique est originaire de llnde, et peut-être de la Chine; les instruments grecs étaient d'origine asiatique, et nous admettons, avec Fétis, qu'en musique rien ne leur appartient que Ion ne retrouve en Orient, et dans des con.litions de supériorité qui les laissent bien loin en arrière.,. Eiaminons leurs instruments,.,; comparons-les à l'opulenle variété d'instruments que possédèrent les Orientaux, et nous reconnaîtrons que les Grecs, si remarquables en d'autres genres artisliques, ont été. de tous les peuples de l'antiquité, les plus mal partagés en ressources propres à la culture do la musique, a
:iui-ait pu, généralisant sa pensée, faire bénéficier jusqu'à l'Inde même de l'intérêt que présente pour le musicien moderne, comme pour tout esprit curieux (les idées et des manifestations artistiques du passé, l'étude de l'art musical antique.
On ne peut avoir la véritable intelligence et la mailrise d'une science ou d'un art, la pleine compréhension de son domaine ou la vision de ses formes les plus parfaites, qu'en embrassant les diverses phases de son développement dans le passé et dans le présent. Un rapide regard en arrière, en cours de route, au moment de la halte, permet de mieux mesurer le chemin qu'il reste à parcourir dans la marche vers l'avenir et le progrès.
Le passé a connu, l'avenir connaîtra, sans doute, des émotions musicales inconnues au présent. L'histoire est pleine de ces recommencements. La littérature de toutes les époques s'est enrichie d'emprunts; prenant son bien où elle le trouvait, elle a su profiter habilement de recherches patientes qui l'ont souvent conduite à une imitation en quelque sorte créatrice, à une adaptation intelligente des immortelles productions des civilisations éteintes. Les arts plastiques n'ont pas nioius gagné à la soudaine résurrection d'un passé longtemps oublié. Pourquoi n'en serait-il pas de même, à certains égards, de la musique?
Etat de nos connaissances sur la musique de l'Inde. — Mais l'Inde peut-elle nous révéler encore quelque chose de ce passé musical si peu connu, dont la prétendue splendeur, si elle a jamais existé, est depuis longtemps oubliée? — telle est la question que se sont posée les esprits les plus ouverts et les plus éclairés. Les civilisations antiques, il est vrai, diront-ils, nous apparaissent chaque jour de mieux en mieux, et brillent à nos yeux étonnés d'un plus vif éclat, au fur et à mesure que les fouilles gigantesques de nos savants, intelligemment poursuivies, mettent h la lumière les monumenis, depuis si longtemps enfouis, de leur architecture, de leur statuaire et de leur peinture, sans parler des menus objets d'une fabrication souvent inimitable. Mais les productions musicales sont celles qui ont, toujours et partout, souffert le plus des injures du temps. Que nous importe de savoir que le chant et la danse, que le jeu (les instruments, ont été en très grand honneur chez tel ou tel peuple de l'anliquité; que les sculptures de leurs temples en ruine nous ont gardé quelques reproductions de lyres, de trompettes ou de fliites; que nos musées en possèdent de rares exemplaires en mauvais état, dont les étiquettes épellent les noms barbares, — si le principe et les théories de leur musique doivent nous échapper à jamais; si nul morceau de leurs compositeurs nommés ou anonymes ne nous permet de comprendre leurs formules, d'apprécier leurs mélodies, de faire revivre enfin la pratique d'un art prisé plus ou moins haut sans preuves?... (fDeux peuples, — écrivait, en 1875, M. Aug. Gevaert, au début de sa magistrale Histoire... de la Musiijue de i Antiquité ' , — deux autres peuples très anciennement civilisés, les Chinois et les Hindous,