Histoire de la Musique, t. 11, p
3. Plus récemment, dans sa thèse si remarquaMc à tous égards sur le Théâtre indien, parue en 1890, le distingué professeur de sanscrit au Collège de FraTice, M. Sylvain Lévi, pouvait écrire encore (p. 368) : H La riche liltérature du Samgita (arts scéniques, musique, chant, danse, etc.) n'est pas môme explorée. Les rares textes publiés jusqu'ici sont édités sans rriti([ue. sans méthode et presque sans profd. >• Et dans l'article magisiral consacré â l'Inde par le même indianiste, dans la
ont aussi cultivé cette branche de la science, mais jusqu'à ce jour leurs écrits musicaux sont restés à peu près inconnus à l'Europe. Aussi longtemps qu'une critique sévère et approfondie ne nous aura pas fixés sur la valeur, sur l'âge et la provenance de cette littérature, — ce travail n'est pas même commencé, — le plus sûr sera de s'en tenir aux sources grecques et romaines, les seules qui nous soient immédiatement accessibles. » Et Kétis^, quelques années auparavant, en 1869, exprimait sincèrement le regret que la rareté des manuscrits et les obscurités de langage de leurs auteurs eussent découragé jusqu'alors les tentatives des sanscrilistes, et que l'étude des ouvrages originaux n'ait pu encore être abordée. Certes, ce que nous connaissons à l'heure actuelle de la littérature musicale de llnde est peu de chose au regard de ce que nous en ignorons encore; mais il serait inexact et injuste de soutenir aujourd'hui que le premier travail d'assemblage et de mise en valeur des nombreux et très importants documents que nous a légués l'Inde ancienne sur son art de prédileclion, n'ait pas encore été commencé. La mine est inépuisable, mais les premiers coups de pioche ont été donnés, depuis l'époque où écrivaient Eétis et M. Gevaert^.
Nous pouvons regretter avec eux que la musique de l'Inde n'ait pas eu déjà la bonne fortune de bénéficier de travaux analogues aux remarquables ouvrages des Weslpbal, des J.-H. Schmidt, des Vincent, des Bellermann et des Gevaerl, par lesquels la théorie grecque a été en partie reconstituée; — • car notre tâche en eût été considérablement simplifiée et facilitée. Nous exprimons, toutefois, l'espoir que nos efforts, pour suppléer aux œuvres de pareils maîtres, ne seront pas tout à fait impuissants à donner une idée suffisamment précise et exacte de ce que fut la musique dans l'Inde aux diverses époques de son histoire.
Méthode à suivre pour la recherche et l'exposition de la théorie musicale hindoue. — « L'histoire et la théorie d'un art disparu, déclare judicieusement M. Gevaert'-, ne peuvent se reconstruire que de deux manières : par l'analyse des œuvres que cet art al laissées derrière lui, ou par l'étude des documents' qui exposent ses principes didactiques. Ces deux sources d'information absentes, toute base fait défaut. " Nous acceptons, pour notre part, le programme qu'entraîne l'adoption de cette maxime du raaîlre.
Il serait toutefois inexact, ou pour le moins exagéré, de soutenir que la connaissance de l'art musical des anciens Hindous se soit jamais complètement perdue dans l'Inde, comme ce fut réellement le cas pour la Ihéorie et les œuvres musicales de la Grèce et de Uome. Malgré les vicissitudes qu'il a eu à subir, au cours des invasions, des déchirements intérieurs, des conquêtes successives qui ont ruiné ou bouleversé les diverses provinces de ce malheureux pays, la tradition s'en est perpétuée jusqu'à nos jours, entre les mains des savants pandits trop méconnus, qui se sont passé le fiambeau à moitié éteint de la merveilleuse civilisation de leurs pères. On a trop
Il Grande Encyclopédie ", nous lisions déjà (p. 710) : " La musique, où les Hindous ont excellé, n'a pas encore été l'objet d'études spéciales. Les raffinements d'une tliéorie trop savante ont paralysé les recherches des Européens; pourtant c'est à la musique hindoue que l'Occident parait devoir son système de notation par les lettres initiales du nom des notes ; il l'aurait emprunté, comme il l'a fait pour les chilTres, aux Arabes, qui l'avaient appris des Hindous. » 4. Histoire de la Musique de l'Antiquité, t. l, p. I.
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la tendance de nier ce qu'on ifjnore, et nous connaissons trop peu l'Inde actuelle pour porter sur elle un jugement aussi sévère que celui (pi'on s'est permis souvent bien lof^èrement.
Los écoles musicales ont brillé Jusqu'à nos jours et brillent encoi'c d'un assez viC éclat au Bengale, dans le centre, et surtout dans le sud de la péninsule, comme nous auious l'occasion de le montrer au cours de notre travail. L'Hindou, éminemment conservateur en toutes cboses, aime et cultive encore sa musique nationale, et n'a jamais cessé de lui faire une larire place dans sun existence journalière.
S'il existait un musicien européen, de grandes connaissances et d'idées larges, suriisamment initié auï mieurs et au.x coutumes de ce peuple, sachant bien sa littérature et les nombreux idiomes qui se parlent à travers la vaste péninsule, qui puisse se consacrer à poursuivre sur place l'étude patiente des débris subsistant encore de l'art ancien et des productions de l'art modeine, on peut raisonnablement soutenir que la musique indienne lui livrerait assez complètement ses secrets, de façon à le dédommager de la peine qu'il aurait prise, pour le plus grand profit de la science.
Caractère de notre travail. — Pour nous, nous ne pouvons i|u'essaver de réaliser une partie du programme (racé plus haut, par une étude rapide et bien incomplète de ceux des documents anciens et ■contemporains actuellenjent accessibles et utilisables'.
Les textes sanscrits sur la théorie musicale, les seuls dont nous puissions personnellement tirer parti, sont nombreux; plusieurs n'ont pas été publiés et restent à l'état de manuscrits dans les bibliothèques européennes ou indigènes. Ils sont, du reste, d'importance bien inégale et de dates ditférentes. Beaucoup d'ouvrages anciens, qui faisaient autorité dans la littérature, et dont l'existence nous est signalée par les écrits postérieurs, ont même échappé jusqu'ici aux recherches incessantes des nombreux missionnaires scientifiques, dont les catalogues ajoutent chaque année une trouvaille de plus aux dépôts des trésors bibliographiques du passé. Il y a donc forcément et il y aura pendant longtemps encore bien des coins ignorés dans le vaste domaine de cette littérature; mais les matériaux existants et abordables pour nous sont suffisants pour permettre d'ouvrir la voie à des travaux plus complets et moins imparfaits. Difficultés inhérentes à une pareille étude. — Pour qui veut entreprendre, en effet, l'exposition claire et précise de la théorie musicale de l'Inde, les diftîcultés abondent. Elles tiennent, entre autres, à deux causes principales. D'abord, et en dehors de l'aridité du sujet, l'esprit de cette musique est à ce point différent de nos idées modernes, qu'il déroute bien souvent nos habitudes occidentales. C'est avec peine qu'on trouve dans notre langue des à peu près, ou des périphrases assez claires, pour rendre les termes techniques dont les Hindous firent toujours un si grand abus. On se perd dans les divisions, les subdivisions et les distinctions puériles dont ils surchargent comme à plaisir leurs minutieuses classifications.
Et cependant, si on ne commence pas par élucider patiemment la lettre et l'esprit de sa terminologie rebutante, il est impossible de pénétrer le caractère véritable de cette musique complexe et originale au
1. Rédigée au cours de l'année 1906. cette Elude était. — conformément auï ensragernents pris. — achevée et remise à l'éditeur dès les premiers jours du mois de janvier 1907.
premier chef. Il nous faudra donc marcher pas à pas, et comme à la découverte, dan--, ce domaine peu exploré, et, dans la crainle que trop de précipitation ne nous é^-are, embarrasser notre exposé de détails peu attrayants, parfois de quelques discussions même, au risque d'être taxé de lenteur et d'inélégance. I, 'fleure n'est pas venue de résumer sobrement et de vulgariser de façon nette et diserte, à l'usage des gens du monde, la théorie musicale hindoue ; il faut d'abord reconstruire ou restaurer l'édifice, avant de vouloir en donner la reproduction réduite et imagée, ou de se permettre les vues d'ensemble.
Une seconde cause des difficultés inhérentes à une étude de ce genre réside dans les variations bien compréhensibles qu'a subies la théorie musicale de llnde, depuis la période védique jusqu'aux temps actuels, en passant par l'époque qu'on peut appeler classique et celle du moyen Age hindou. On se ti-ouve en présence de systèmes aussi nombreux que divergents, et l'on est souvent quelque peu embarrassé pour faire un choix entre les opinions des auteurs de traités musicaux, qui diffèrent suivant les périodes et même chez ceux paraissant appartenir à une même école. En l'absence de données chronologiques suffisamment certaines, dont l'histoire de l'Inde a manqué pour ainsi dire jusqu'à notre ère, bii risque de confondre les époques, et par suite d'établir une théorie composite, partant inexacte, formée d'éléments disparates et contradictoires.
Pour ces raisons et pour d'autres encore qu'il est inutile d'indiquer, ce travail ne constitue à nos yeux qu'une première ébauche liàtive et très imparfaite, préliminaire obligé de la véritable Histoire de la musi'jiie dans l'Inde depuis l'oriaitie jusqu'à nos jours, dont l'apparition est réservée sans doute aux générations futures.