LES MUSICIENS
Tout en surveillant les immenses troupeaux dont ils avaient la f;arde, les bergers du pays de Canaan devaient parfois songer à une merveilleuse histoire dont le héros était un pâtre comme eux, David, lils d'Isaï.
A quinze ans, son talent sur le kinnor avait alliré sur lui la faveur de Saiil, le guerrier tout-puissant qui régnait sur Israël. Venu à la cour avec un pain, une outre de vin et un chevreau que son père, dans sa simplicité, avait destinés au roi, il ne tarda pas à gagner la sympathie de tous par sa beauté et sa bravoure. Saiil en conçut de la jalousie, et tandis que David jouait devant lui pour calmer les maux inlolérables dont il souffrait, il voulut à deux reprises le tuer. David dut s'enfuir du palais; à la léte d'une bande de mécontents, il lutta pendant quinze années. Il devint enfin maître de tout Israël, à trente-cinq ans. Son luxe et celui de son fils Salomon ne le cédèrent en rien à ceux des plus fastueux monarques de l'Orient ancien*.
Le récit de cette prodigieu se aventure avait dû peupler de rêves dorés l'imagination enfantine des pâtres de Syrie. Tandis qu'ils tiraient de leurs llùtes ou de leurs cithares des accents plus ou moins harmonieux, ils ne pouvaient sans doute s'empêcher d'épier à l'horizon les moindres nuages de poussière, dans l'espoir toujours déçu qu'ils enveloppaient quelque rapide cavalier, dépêché vers eux pour les emmener dans un féerique palais où ils prendraient, eux aussi, la revanche de leur vie monotone et misérable.
Klle ne ressemblait guère, en elTot, à celle cpie l'on menait sur la côte de Phénicie, dans ces ports enrichis par un commerce mondial où les marins avaient hâte d'oublier leurs fatigues au sein dos plaisirs. I,;i, vivaient on foule des courtisanes célèbres pour leur beauté et leurs talents; on disait en Israël qu'elb-s savaient capler le cœur des marchands les plus insensibles par leurs chants mélodieux accompagnés sur le kiniior. Aussi le farouche Isaie, prophétisant contre 'l'yr, s'écriait-il, en une sublime apostrophe : i< Prends un Uinnor, courtisane oubliée, fais entendre des chaiils harmonieux, répète-les encore, pour qu'on se souvienne de toi''! »
Ces dangereuses sirènes n'étaient pas les seules en Syrie à s'adonner à la musique. Les hommes de. Dieu. illuminés qui couraient la campagne en prédisant aux populations territiées les pires maux en punition de leurs péchés, jouaient, eux aussi, de divers instruments, nable, kinnor, tlùte, tympanon, et leur étrange équipage déterminait parfois de subites vocations''. Il y avait aussi des musiciens dans le clergé régulier, et Lucien de Samosate, de retour d'un voyage en Syrie, racontait avoir vu dans les temples de ce pays une foule de gens servant aux cérémonies comme joueurs de flûte ''. D'ailleurs, le saint roi David, qui se modela en tout sur ses voisins de Canaan, ne manqua pas de dire aux chefs des Lévites « d'établir quelques-uns d'entre eux pour chanter et jouer de tous les instruments, nable, kinnor et cymbales' ».
Un grand nombre de statuettes de musiciens sont sorties de la main des artistes chypriotes. Telle est, par exemple, celle d'un prêtre représenté dans ime pose familière, assis, vêtu d'une longue robe qui l'enveloppe jusqu'aux pieds, sa chevelure tombant en deux amples masses sur ses épaules, et chantant un hymne à son dieu en s'accompagnant sur une cithare (Tig. 97). Telle est aussi une délicieuse figurine en terre cuite, qui a certainement subi l'influence de l'art égyptien; c'est une joueuse de tympanon au type fin et gracieux ; les yeux sont longs et horizontaux, le nez mince et légèrement arqué, la bouche petite; la coilfure s'élargit et se relève en deux masses au-dessus des tempes'(fig. H2I. Parfois aussi le manche d'un miroir était fait du corps d'une jeune lîlle frappant l'une contre l'autre de sonoies cymbales (fig. Ho).
Les musiciens de Syro-Phénicie ne craignaient pas de voir du pays et de faire apprécier leur talent par d'autres que par leurs concitoyens. Déjà, près de deux mille ans avant notre ère, les Egyptiens du Centre avaient eu la bonne fortune d'en posséder un. A la suite de quelles aventures, on ne sait trop, une bande de nomades syriens avait pénétré sur les domaines d'un petit gouverneur de province. Le surintendant de ses chasses les lui ayant amenés, il les fit représenter sur les murs de son tombeau, fort heureux de cet événement qui rompait la monotonie de sa vie journalière. Le peintre chargé de ce travail n'a pas oublié de figurer un musicien jouant d'une cithare assez perfectionnée'".
La Grèce, elle aussi, ratî'ola de ces artistes exotiques, joueurs de nable, de sambuque et de pandore"; dés le iV siècle avant notre ère, un personnage de comédie en demandait avec instance à son esclave'-.
t. Sub voce.
^. Comie. Grxc. fragm.. II. 290.