FINAL AMEN
Après avoir vécu longtemps des tâtonnements de la barbare diaplionie', l'écriture polyphonique, en Angleterre, fait d'immenses progrés auxquels les encouragements donnés par Henii VIII ne furent pas, dit-on, étrangers. Le sinistre monarque aimait, en effet, passionnément la musique, indéniable preuve que celle-ci a tous les pouvoirs, hors celui d'adoucir les mœurs!
Grâce à cette souveraine protection, le nombre des compositeurs anglais se multiplie singulièrement à partir de ce règne. Aussi la liste en est-elle longue : après Fairfax, qui obtient le titre de docteur en 1511, on retrouve les noms de Phelyppes, Gilbert Banester, Rowland Davy, William of Newark, John Toriie, John lîedfort, George Etheridge, Hoberl Johnson, Taverner, Robert Parsons, John iMarbecU, Richard Ednardes, John Shepherde. Mais, de toute l'Ecole anglaise, les plus remarquables conlrapunlistes furent sans contredit : Tallis (voir le curieux exemple de la page suivante), Byrd, Christophe Tye (auteur particulièrement fécond dont la bibliothèque d'Oxford possède 7 antiennes, 14 motets à 3, 4, b et 6 voix), Richard Farrant, Robert Whyte et enfin Orlando Gibbons, dernier représentant de cette importante période qui prit fin avec lui en 162j.
Ce serait tomber dans une grave erreur de conclure, d'après ce succinct exposé des différentes Ecoles de contrepoint, qu'entre le xv* et le xvii= siècle le sceptre de la composition a été tenu exclusivement par les seuls contrapuntistes et qu'aucune forme musicale ne vil le jour en dehors de l'ingénieuse juxtaposition des voix, sorte d'architecture sonore si adéquate au sentiment religieux, en si parfaite harmonie avec le calme mystique des églises olTertes au recueillement des fidèles.
Que les cliœurs sublimes des Paleslrina, des Vitoria, des Roland de Lassus, aient fini par ne plus rencontrer que l'indifTérence; qu'une réaction complète dût s'ensuivre, c'est le sort réservé aux plus nobles conceptions de l'esprit humain, et moins que toute autre l'art n'est à l'abri de ces évolutions. Certes le jour viendra où la musique purement nionodique prendra le contrepied des enchevêtrements polyphoniques, où de purs chefs-d'œuvre seront traités de complications fastidieuses et barbares : « Tota hœc niodulandi ratio quam symphoniasticam vocant, » tel était l'anathème lancé par Jean -Baptiste Doni
1. Si l'on adopte les conclusions de Grove, — et lit documentation de son Dictionnaire est de celles qui offrent les garanties les plus solides. — l'Ecole anglaise serait, de toutes les Ecoles de contrepoint, la plus ancienne, son esislence se manifestant avec Uunstede, un siècle et demi avant l'admission de Dufay à la Chapelle pontificale. Or, si l'année 1428 est généralement acceptée comme celle de l'arrivée de Dufay à Rome, les documents relatifs à Dunstede sont loin de concorder avec l'hypothèse qui nous est offerte par l'estimé musicographe : pour quelques-uns, Dunstede serait né en 1351 à Worwick; d'autres le font mourir en 1369, Mais tout semble indiquer qu'il a appartenu au xvi» siècle, non au xv«. Grove ajoute encore que la musique avait fait d'im-
contre les précurseurs de la musique. Un peu plus tard , mais toujours dans le même esprit, Caccini écrira : « Les savants connaisseurs m'ont toujours engagé à ne pas admirer ce genre de musique, qui, en empêchant de comprendre les paroles, détruit la pensée et les vers... Ils m'exhortaient, au contraire, à suivre la manière tant louée par Platon et par d'autres philosophes, lesquels, dans les éléments de la musique, considèrent d'abord la parole, ensuite le rythme, et en dernier lieu le son, au lieu de suivre l'ordre inverse. Ils voulaient enfin que la musique, pénétrant dans l'intelligence de l'auditeur, y réalisât ces admirables effets dont nous parlent les écrivains de l'antiquité et que l'art moderne était impuissant à produire par le secours du contrepoint-... » Ainsi c'était au nom des anciens que se préparait la révolte.
S'appliquant, en effet, à pénétrer le sens des théories contenues dans les livres de Boëce, d'Euclide, traduisant patiemment Aristoxène et Aristote, les musiciens tenteront désormais de s'inspirer de cette déclamation lyrique qu'ils supposaient avoir été l'idéal des Grecs et des Latins.
Cependant dès la fin du xv« siècle — bien avant cette réaction par conséquent — on trouve déjà trace d'un art musical très distinct de la polyphonie, qui semble avoir marché pai'allèlement avec elle, quoique dans l'indépendance, sinon l'ignorance absolue du contrepoint. En 1474^, à Mantoue, on joue un Orfeo dont la partie musicale est l'œuvre de Garni; quelques années après, en 1486, dans la même ville, c'est une tragédie Dafne, qu'accompagne une partition de Pielro délia Viola. Du xV au xvi= siècle la mode à Florence sera de donner, chaque année, pendant le mois de mai'*, des représentations d'œuvres littéraires agrémentées de chants à 2 et à 3 voix, avec prélude instrumental par un petit orchestre composé de violons, violes et luths. Peu à peu la coutume s'établira de ces sortes de divertissements, et les villes d'Italie, même les moins importantes, suivront tour à tour l'exemple offert par Mantoue et Florence. La faveur des princes est acquise à cette cause : chacun d'eux prétend, pour son duché, à la supériorité des artistes qu'il protège, tous rivalisant d'encouragements donnés à la musique. Le duc de Guidabaido fait entendre à Urbino, en 1508, la Calandria de Bibbiena : quatre violes alternant avec un nombre égal de voix exécutent un « hel air qui n'était autre qu'une oraison à l'amour '■ ». Et pour ajouter à l'effet mystérieux de cette harmonie, n'avait-on pas imaginé de cacher les instrumentistes
menses progrès en Angleterre, avant même que fussent employés les signes servant à en fixer l'exécution. C'est possible ; mais sur quoi cette assertion repose-t-elle? Les premiers vestiges de polyphoTiie écrit'* nous apparaissent si informes, si barbares, qu'il est naturel d'en déduire que les improvisations durent être encore plus imparfaites,
2. V, dans la Heviii' des Dfttx Mondes du 1'^ décembre 1000 l'article paru sous le titre : Us Ecoles tie ta iniisigue, par M. Catnille Bellaigue,
3. Cf. L'Opéra avant l'Opéra, par Romain Rolland {Jlevuede Paris du i" février 1904),