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La même verve comique se montre dans la Circé, écrite par Kaiser à soixante et un ans ; mais les tendances sont encore plus modernes. Lindner a publié un air de ténor, où le chant veut peindre la peur, qui tour à tour fait brailler le personnage, ou l'étrangle; l'air se termine par une dissonance, un véritable couac : comme si la voix n'avait pas la force de monter jusqu'à la note juste.
Keiser gardait encore toute sa jeunesse d'esprit, et
il eût pu sans doute composer encore bien des œuvres admirables, sans les circonstances qui l'accablèrent. L'Opéra de Hambourg cessa ses représentations, en 1738. Keiser n'avait pas attendu cette ruine pour se retirer du théâtre. En 1736, la mort de sa femme, qu'il aimait, lui fut un grand chagrin; et il cessa d'écrire. Il ne survécut pas à l'Opéra, dont il avait fait la gloire. 11 mourut, le 12 septembre 1739, à Copenhague, où il s'était retiré,
in aller Stille, « en toute paix », auprès de sa fille, chanteuse royale de Danemark. Il avait soixautesix ans.
L'Allemagne avait perdu son plus grand musicien dramatique. Les contemporains en eurent conscience. En 1740, Mattheson, jouant avec le nom de Keiser, l'appelait der Kaiser des Gesanges, « TEmpereur du chant ». Telemann le célébra; et Hasse, qui devait hériter de sa renommée, disait encore, vers 1770, à Burney : « Keiser est un des plus grands musiciens que le monde ait jamais possédés »; il le considérait comme le premier de tous, avec Alessandro Scarlatti. Il est permis de croire que liasse fut l'intermédiaire entre Keiser et le petit Mozart, qu'il protéf^ea, et que par lui Mozart eut connaissance des œuvres de Keiser. En tout cas, les principes artistiques de Keiser lui survécurent, grâce aux écrits de son ami et élève Mattheson, qui imposa
à ses compatriotes les œuvres de Keiser comme des modèles de déclamation musicale. — D'autre part, Keiser n'eut pas moins d'influence sur l'histoire du lied que sur celle de l'opéra. Ainsi que l'a montré XI. Max Friedlânder, le génial créateur de tant de mélodies fraîches et spontanées, de vrais lieder strophiques, a marqué de son empreinte Haendel et Telemann, Gôrner de Hambourg, et même Joh. Abr. Peter Schulz, le maître du lied populaire allemand, dans la seconde moitié du siècle. — L'immense effort de Keiser n'a donc pas été perdu. Il est triste seulement de penser que son œuvre et son nom furent presque totalement oubliés pendant un siècle et demi. C'est un devoir pour nous de rendre au fondaleur du théâtre musical germanique la place qui lui appartient, auprès de Ilaendel, de Gluck et de Mozart, plus près encore peut-être de celui-ci que des deux autres.
Romain Rolland, 1912.
Jlisrulltl-: DE LA Ml'SIQlK
XVII' ET XVIII' SIÈCLES. — ALLEMAGNE 92<.i