‹ Encyclopédie des sciences médicales (volume 2)Chapitre 2 sur 58 · ELEMENTS D’HYGIENE · texte numérisé non relu

ELEMENTS D’HYGIENE

DE L'INFLUENCE DES CHOSES riIYSIQUES ET MORALES SUR L’HOMME , ET DES MOYENS DE CONSERVER LA SANTÉ.

i-ao-oûssH

PRÉFACE

L homme est environné de dangers; sa frêle existence est sans cesse menacée de mille fléaux destructeurs; son organisation est sujette à éprouver à chaque instant des altérations qui l’exposent à une multitude de maux. Scs premières vues durent donc se diriger naturellement vers les moyens de s’en préserver et d’y remédier .-de là l’origine de la médecine, qui est peut-être aussi ancienne que le monde. Néanmoins les premiers hommes ne durent pas être sujets à un aussi grand nombre de maladies, et celles-ci durent être aussi bien moins graves que celles qui régnent de nos jours. La nature était alors dans toute sa vigueur, et par conséquent capable d’une plus grande énergie, ét d’une plus forte réaction contre les agents morbifiques. Nos pères l’étaient pas soumis à l’influence d’autant de causes délétères qui se sont multipliées d’une manière effritante avec les révolutions qu’a essuyées 6 gl°be et la dépravation qu’ont subie les mœurs.

phénomènes géologiques et l’histoire déposent en faveur de ces révolutions; ils indiquent qu’il régnait autrefois une température élevée

PRÉFACE

dans les pays qui sont extrêmement froids aujourd’hui , car on y trouve une quantité prodigieuse de débris d’animaux et de végétaux qui ne peuvent vivre que dans des climats très-chauds. Un grand nombre de faits historiques prouvent encore que les régions situées au nord jouissaient, il y a quelques siècles , d’une douce température. La Tartarie était autrefois un pays tempéré, au rapport de Justin. L’Islande était couverte de forêts ; et, de nos jours, le froid y est si vif, qu’il n’y croît plus que quelques arbustes rabougris.

D’autres traditions rapportent que le soleil s’éloignait peu autrefois de l’équateur, et qu’il y avait un équinoxe perpétuel. Les Égyptiens et les Chaldéens étaient dans cette opinion , au rapport d’Hérodote et de Diodore de Sicile. Platon dit que chaque fois qu’une grande année se renouvelle, les astres se couchent à l’orient et se lèvent à l’occident; c’est-à-dire que l’orient est devenu l’occident, et le couchant le levant: c’est une tradition qu’il tenait des Égyptiens. Empédocle , Diogène et Anaxagore croyaient, selon Plutarque (1), « que les pôles penchèrent, et „ que celui du nord s’éleva, tandis que celui du midi s’abaissa. »

Enfin il est bien démontré que l’obliquité de l’écliptique diminue insensiblement, et que l’inclinaison de l’axe terrestre devient chaque iiécle moindre qu’elle n’est.

Hypparque , deux cent cinquante ans avant 1ère chrétienne, observa cette déclinaison, et la trouva de vingt-trois degrés cinquante-une minutes et vingt secondes. Les observations astronomiques fixent aujourd’hui l’inclinaison à vingt-trois degrés ving-huit minutes : elle a donc diminué, depuis deux mille ans, d’environ vingt-trois minutes.

Les révolutions qu’a éprouvées ensuite le globe , surtout celles occasionnées par les éruptions volcaniques et les alluvions. révolutions qu’attestent une multitude de monuments naturels et les traditions des différents peuples, ont changé la face de la terre, et ont créé en quel-

— . . ■g-tr.-1 ■

(1) Opinions des Philosophes, liv. u , elisp. vin.

PRÉFACE

que sorte , un monde nouveau sur l’ancien. Elles ont probablement amoncelé des matières d’un hémisphère dans un autre, et ont changé le centre de gravité du globe. Mais la cause principale de l’inclinaison de l’axe terrestre est, ainsi que l’a démontré Lalande, l’attraction qu’exercent sur le globe les différentes planètes. Quoi qu’il en soit, le soleil ne correspond plus perpendiculairement à l’équateur; et l’homme a cessé de jouir des avantages qui résultaient de ce rapport.

A la plus grande inégalité des saisons, produite par ces causes, a bientôt succédé leur irrégularité , et dès lors l’homme est devenu la proie d’une foule de maux inévitables qu’il ne connaissait pas auparavant, et qui ont acquis avec le temps de nouvelles forces. Certains météores , qui ont paru plus fréquemment , ont changé totalement la constitution des années , et les maladies chroniques ont étendu leur empire à mesure que le froid et l’humidité ont augmenté. On peut faire remonter au seizième siècle , par exemple , la constitution pituiteuse qui est le produit de ces causes, et qui domine aujourd’hui dans nos climats : c’est à cette époque qu’on a vu régner les maladies propres à cette constitution, et imprimer en quelque sorte son sceau sur celles qui en sont indépendantes, au point de les rendre méconnaissables. Cette constitution se renforce tous les jours , et fait constamment de nouveaux progrès. L’observation prouve que la somme des pluies tombées depuis 1702 jusqu’en 1711 donne pour terme moyen de chaque année dix-huit pouces, tandis que celles de 1751 jusqu’en 1787 donnent vingt pouces; et les vents du nord ont dominé sensiblement depuis 1/40. loaldo, qui a calculé avec la plus grande exactitude les degrés de froid et de chaleur dans la Lombardie, depuis 1745 jusqu’en 1776, assure fIue total est toujours allé en augmentant, et que le

P nés do 1 atmosphère est devenu plus considérable qu’auparavant.

Lepuis le tremblement de terre arrivé à la Jamaïque en 1792 , dit ce » physicien (1) , la nature est moins belle dans cette île , le ciel moins pur,

(lj Essai de Météorologie appliquée à l’agriculture, couronné à Montpellier en 1774.

PRÉFACE

» et le sol moins fertile. C’est peut-être au tremblement de terre de Lis- » bonne , arrivé en 1755 , que nous devons attribuer la fréquence des ora- » ges , la stérilité de la terre, et le désordre des saisons dont toute l’Europe » se plaint depuis cette funeste époque. »

Parmi les causes morales qui ont abrégé la vie de l’homme, il en est une qui mérite de fixer l’attention du philosophe : c’est la civilisation, qui, en polissant l’homme , et en lui ôtant sa première rudesse, lui a fait acheter cet avantage par une foule de maux que ne connaissaient point les premiers humains, et qui sont étrangers aux sauvages , qui ne cèdent qu’aux impulsions de la nature. L’homme , en s’associant à ses semblables, a, en quelque sorte , relâché les liens de son existence ; la société , en étendant le cercle de ses besoins , en donnant plus d’énergie à ses passions, et en en faisant naître qui sont inconnues à l’homme de la nature, est devenue pour lui une source féconde et intarissable de calamités.

A la vérité , l’homme est né pour la société ; sa faiblesse individuelle et ses besoins durent lui faire quitter de bonne heure la vie errante et vagabonde qu’il menait dans les bois et aux bords des fleuves , à la poursuite des bêtes fauves et des poissons, et le déterminer à s’associer à d’autres hommes pour protéger son existence , assurer ses plaisirs et étendre ses facultés. D’ailleurs il vit partout en société , même dans les pays les plus arides et les plus affreux. Mais des réunions de vingt à trente millions d’individus , ainsi que l’a fort bien remarqué Raynal , des cités de quatre à cinq cent mille hommes, sont des monstruosités dans l’ordre naturel; l’air en est infecté , les eaux corrompues , et la terre épuisée à de grandes distances. La vie y est nécessairement plus courte, les douceurs de 1 abondance moins senties, et les horreurs de la disette extrêmes. Elles sont souvent des foyers de maladies épidémiques et nerveuses. C’est l’asile du crime et de l’immoralité ; car la dépravation est toujours en raison de ces énormes et funestes entassements d’hommes ; les passions et les vices qui en résultent, les dégradent tant au physique qu’au moral, et préjudicient autant à la sauté de chaque individu qu’au bonheur social.

PRÉFACE

va

Les premières sociétés d’hommes furent peu nombreuses, et ceux-ci coulaient des jours heureux dans l’innocence et la simplicité. Ne soyons donc pas étonnés s’ils étaient robustes, et s’ils parvenaient à un grand âge, exempts de la plupart des maladies qui nous affligent. Ils ne connaissaient que les besoins naturels, et ils les satisfaisaient sans crainte comme sans remords : des aliments, des vêtements, une cabane et une femme dans 1 âge adulte , voilà à quoi ces besoins se réduisaient. Mais à mesure que les associations humaines se sont agrandies, elles ont fait naître une multitude de besoins factices qui tourmentent continuellement et rendent malheureux. Dès lors, au lieu de ces aliments simples qui prolongeaient 1 existence, 1 homme fit servir sur sa table les poisons de la cuisine d’Apicius , et les productions de tous les pays (1). Une épouse vertueuse et sensible ne put suffire à ses désirs; il lui fallut un sérail; et, bientôt dégoûté, il recourut à des jouissances criminelles. Enfin , blasé sur tout , il mourut a\ant 1 âge , accablé d’infirmités, et dévoré de remords, en chargeant d imprécations la nature innocente qu’il avait outragée.

Lorsque sur la nature on règle ses besoins,

Ln corps robuste et sain en est la récompense.

Si à ces causes destructives on ajoute la mauvaise éducation des enfants,

le libertinage des pères qui transmettent à leur postérité leurs vices et leur

énervation , et l'épidémie du luxe qui déprave la machine humaine et

prépare le germe d’une foule de maladies, on ne sera pas surpris de voir

nos superbes cités peuplées d’êtres informes, à peine ébauchés, qui naissent

débiles, vivent sous le joug de la douleur, et périssent avant le terme ordinaire.

A nos tristes enfants nous léguons nos malheurs; Tourmentés de leur sort, fatigué de notre être, * Nous pleurons auprès d'eux de les avoir fait naître.

» cuisiniers ^ dlTi!™3 ^ dCU* °rdlCS dC personnes> les médecins et les

» autres à la’délnii travail.lenl sans cesse à conserver notre santé , et les

f . . re> avec celte différence que les derniers sont plus sûrs de leur

• 1.,. que le. pr«mm. . Eucyçlopéilie t Dl'MJ

PREFACE

put

L’enfance , comme l’observe l’auteur de la Philosophie de la nature , est entourée de dangers auxquels la livrent nos erreurs et nos préjugés. Il est même surprenant que la destruction , qui est très-grande , ne le soit pas encore davantage.

A peine les enfants ont-ils vu le jour qu’on les purge , pour les débarrasser du méconium ; mais le seul remède alors est le premier lait de la mère. Il est bien singulier que le premier usage qu’on fait faire à l’enfant de son goût soit de l’essayer par un breuvage désagréable , et que ses premiers pas dans le monde le conduisent dans une pharmacie.

L’enfant demande le sein de sa mère peu de temps après sa naissance. Néanmoins certains docteurs le lui interdisent jusqu’au troisième jour : Ainsi le lait, par son trop long séjour dans les mamelles, s’altère, et devient nuisible à la mère et à l’enfant. L’abandon de ce dernier à des nourrices mercenaires n’est pas moins préjudiciable à tous les deux. Il en résulte le mépris des principaux liens de la société : l’amour paternel et la piété liliale ; et les suites funestes de ce mépris sont incalculables. Les philosophes ont déclamé dans tous les temps contre cette infraction de la loi naturelle, qui non-seulement brise, ou au moins relâche les liens des familles, mais encore opère la dépopulation. Bien plus , les maux physiques auxquels l’enfant privé du sein de sa mère est exposé retombent souvent sur la mère coupable , qui sacrifie le plaisir de quelques instants aux devoirs sacrés de la maternité; elle se prépare une longue suite de tourments et de douleurs.

Dans beaucoup de contrées , malgré le cri de l’humanité , on garrotte encore les enfants dans leur berceau , et dans la suite on comprime leurs membres délicats avec des corps de baleine. Cet usage est la source d une inimité de maux ; c’est pour cette raison que nous voyons tant d’hommes contrefaits, estropiés et infirmes, tandis qu'il y en a à peine parmi les sauvages.

Il n’est pas moins dangereux de tenir constamment les enfants dans des appartements très-chauds, de les charger de vêtements, et de les empêche

PUEFACE. IX

de se livrer aux mouvements et aux exercices de leur âge , ainsi que le pratiquent beaucoup de parents : ces moyens ne peuvent que les vendre valétudinaires et pusillanimes pour le reste de leur vie. Il n est pas moins contraire à leur santé de leur permettre un trop grand usage des nourritures animales et des boissons vineuses ; rien n’est plus préjudiciable à cet âge : ce genre de vie , opposé aux vues de la nature, enraie le développement des organes, et produit une multitude de maux. On doit leur faire observer un régime tout contraire : c’est dans l’aurore de la vie qu’il convient surtout d’user de la diète de Pythagore (1).

Maintenant, si l’on considère les funestes effets du libertinage, et le grand nombre de maladies auxquelles donne lieu l’énervation occasionnée

par l’abus des plaisirs , on ne sera pas surpris de voir les premières se transmettre des pères aux enfants, et ceux-ci traîner constamment une vie languissante et misérable sous le poids accablant des maux. Des pères faibles ne peuvent engendrer que des enfants infirmes et valétudinaires ; et il. serait aussi' déraisonnable d’espérer une progéniture forte et robuste de parents épuisés par des excès ou des maladies , que d’attendre une riche moisson d’un terrain stérile.

"Vois ces spectres dorés s’avancer h pas lents ,

Traînant d’un corps usé les restes chancelants,

Et sur un front jauni qu’a ridé la mollesse ,

Etaler à trente ans leur précoce vieillesse;

C’est la main du plaisir qui creusa leur tombeau ,

Et, bienfaiteur du monde, il devient leur bourreau.

Et, pour parler des maux qu’enfante le luxe, combien de maladies ne voit-on pas eclore de l’inaction dans laquelle il entretient le corps et l’âme ; de ces dangereuses habitudes que contracte le riche indolent , de ne respirer que l’air étouffé de ses appartements ; de n’en sortir qu’en

(I) Il ne s agit ici que des enfants forts et bien constitués; car ceux qui sont atteints d une faiblesse radicale et de maladies chroniques d’un caractère analogue, se trouvent très-bien de l’usage du vin et des substances animales. (I. D.)

rKEFACË.

voiture ; de veiller la nuit et de dormir le jour ; de n’user que d’aliments succulents et des boissons spiritueuses les plus excitantes ; de se livrer sans ménagement à tous les genres de voluptés , même les plus criminelles ; de l’ennui auquel le condamnent ses richesses , et qui seul rend l’existence d’abord insipide et ensuite douloureuse et pénible ; enfin d’une foule de plaisirs factices qu’il substitue aux véritables jouissances ! Ajoutez à toutes ces causes le commerce, qui, en multipliant les premiers , nous a transmis les maladies des autres climats , telles que la peste , la petite-vérole, etc. ; et vous verrez que le genre humain dut autrefois jouir d’une vie plus heureuse et plus longue, surtout dans les beaux climats de l’Asie et de l’Europe.

Je ne finirais point si j’entreprenais de faire l’énumération de toutes les causes de maladies auxquelles l’homme se trouve exposé de nos jours , et dont la plupart sont restées inconnues à nos aïeux. Qu’il me soit permis seulement d’observer encore une fois que le plus grand nombre des maux et des infirmités qui nous assaillent de toutes parts ne dépendent point essentiellement de notre organisation , mais qu’ils sont notre ouvrage , parce que nous avons enfreint les saintes lois de la nature , qui ne crée point d’êtres malades. C’est nous-mêmes qui avons rendu notre existence malheureuse , et qui en avons abrégé la durée. Non cicccpinms vilain brevem ? secl per luxum fccimus ; nec inopes ejus , sed prodigi sunius ; sicut amplœ opes , ubi cul malum dominum pervenerunt , momenlo dissipanlur , al quamvis modicœ, si bono custodi traditœ sunl, usu crescunt. (Seneca , de Brcvilale vilœ , cap. 1. )

Il résulte de ce que je viens d’exposer , que la multitude de ces maux , dont quelques-uns sont inévitables, et d’autres l’ouvrage de l’homme, le rend l’objet d’une science destinée à l’éclairer sur la nature et le choix des moyens propres à conserver sa santé, et à le préserver des maladies: c’est cette science , ou plutôt cette partie de la médecine qui a été appelée parles Grecs Hygiène.

L’hygiène consiste doue dans la connaissance des choses utiles et nuisi-

PIUÉfACË;

Lies à l’homme; elle a pour but la conservation de la santé. Les choses qu’on pourrait appeler inévitables ont été désignées par les anciens sous le nom très-impropre de non-naturelles , qui sont , selon eux , au nombre de six : l’air , les aliments et les boissons , le mouvement et le repos , le sommeil et la veille , les excrétions et les choses qui doivent être retenues, et enfin les passions.

[ Sanctorius joignit aux six sections admises par les anciens , une septième sur les jouissances attachées aux approchements des deux sexes ( De V encre ).

L L’Anglais Sinclair, dans un ouvrage sur l’Hygiène, rapporte toute la matière de cette science à deux grandes sections.

lre. Choses essentielles à l’homme. Air , aliments, exercice , sommeil , passions , etc.

2e. Choses moins essentielles. Vêtements, habitations , voyages , coutumes , habitudes ; éducation , etc.

Feu M. le professeur Halle , qui , le premier , a réuni dans ses cours 1 Hygiène en un corps de doctrine , a donné le nom de matière de l’hygiène à ce que les anciens appelaient les six choses non-naturelles. Il l’a dhisée également en six sections , qu’il a désignées sous les noms latins de circumfusa, applicata , ingesta, excréta , gesta, percepla. Quatre de ces dénominations lui ont été fournies par Boerliaave , qui les avait fait servir

à une classification des causes des maladies.

Dans une première partie , il traitait de l’homme sujet de l’hygiène , et « la fin , des règles de l’hygiène et de l’hygiène publique.

Malgré les objections fondées qu’on peut faire à cet ordre de matières, Bons avons cru devoir l’adopter dans cette édition, et par conséquent fa*ie subir quelques modifications à celui qu’on avait suivi dans les éditions precedentes. Nous avons été déterminés à en agir ainsi parla haute réputation dont ont joui les excellentes leçons du professeur Hallé, et l’espèce d’autorité qu’elles font encore dans les écoles où les étudiants vont prendre leurs grades après avoir étudié les ouvrages élémentaires.

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