‹ Encyclopédie des sciences médicales (volume 2)Chapitre 48 sur 58 · DE L’ÉDUCATION · texte numérisé non relu

DE L’ÉDUCATION

C’est dans l’enfance que s’établissent les fondements d’une bonne et dune mauvaise santé; et la source la plus fti* conde des infirmités qui rendent l’existence malheureuse se trouve non-seulement dans les erreurs des auteurs de nos jours, mais plus particulièrement encore dans les vices de l’éducation. En effet, l’enfant le mieux constitué dégénère bientôt, par l’effet de ces dernières causes, et devient faible, languissant et en proie à la douleur pour la vie , s’il ne succombe pas dès le principe. En général , l’éducation des Européens est défectueuse , et ne tend que trop souvent à affaiblir le corps , à le rendre valétudinaire, à énerver toutes les facultés morales ; et l'on accuse la nature de tous ces désordres, elle dont tous les efforts tendent à la conservation et au bonheur des êtres auxquels elle donne le sentiment et la vie.

Les principales erreurs qui se commettent dans l'éducation de l’enfance consistent dans le grand nombre de couvertures et d'habits dont on l’enveloppe , dans l’usage nuisible des maillots , dans la grande quantité d’aliments dont on la surcharge, dans les médicaments qu’on fait prendre aux enfants, presque toujours mal à propos, dans la mollesse à : laquelle les habituent la plupart des parents opulents , dans les passions nuisi- 1 blés qu’on fait naitre ou qu’on fomente 1 en eux, et dans des études prématurées. — Le vulgaire imagine qu’un enfant nouveau-né ne peut être trop couvert ; et, pour le préserver des intempéries de l’air, on l’enveloppe de flanelles, de langes, de têtières, et on le tient constamment dans des appartements très-chauds :

il en résulte qu’au bout de très-peu de temps l'enfant ne peut plus supporter l’air, et que, pour peu qu’on l’y expose, il s’enrhume et gagne une fluxion. Cette coutume est, comme on voit, très-préjudiciable, et rend incapable de supporter sans danger, durant le reste de la vie, les changements brusques de l’atmosphè-

re, qui sont si fréquents dans nos pays. On n’a pas néanmoins à redouter beaucoup du. froid pour les enfants, et l’expérience prouve que , toutes proportions gardées, ils peuvent mieux l’endurer que les adultes ; ils ont par conséquent moins besoin de couvertures et d’habillements chauds. Mais on ne se borne pas à les en surcharger : à peine voient-ils le jour, qu’on leur lie pieds et mains et qu’on les traite en coupables, quoiqu’ils n’aient commis d’autre faute que celle d’être venus au monde (l) ; on les garrotte , on les serre, on enveloppe leurs corps de liens, de manière qu’ils ne peuvent se mouvoir. Or, rien ne s’oppose plus au développement des membres età ce qu’ils acquièrent des forces, que le défaut d’action auquel on les condamne; il n’est donc pas étonnant que de tels enfants soient faibles et sans vigueur. — Un autre inconvénient qui résulte de la compression qu’exercent les bandes et les maillots est la difformité qu’elle occasionne. Les os sont, à cet âge, très-mous et très-flexibles : semblables à la cire , ils cèdent aisément , et prennent une mauvaise tournure, à laquelle il est bien difficile de remédier dans la suite. Telle est la raison pour laquelle un grand nombre de personnes, nées sans aucun vice de conlormation , ont les épaulesélevces, l’épine voûtée et la poitrine aplatie, et périssent pour la plupartd’affections pulmoniques. Ajoutez à cela que l’enfant , ainsi garrotté, cherche à se débarrasser de ses liens, et qu’à force de crier et de s’agiter, il prend des attitudes forcées , qui déterminent non-seulement des difformités, mais souvent encore des hernies. D’ailleurs, les compressions qu’é-

(I) Ilaque féliciter natus jacet, manibus podibusque devinctis, ilens animal, cæteris imperaturum , et a suppliciis vitam auspicatur, unain tantum ob culpam quia nutum est.

Pli.x., lib, vjii, in Proœmio.

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prouve le corps nuisent ii la respiration età la digestion. Aussi n'est-il pas rared’en voir mourir beaucoup parcettc cause dans l’étisie ou les convulsions. Ce que je viens de dire des maillots doit aussi s’appliquer aux corps de baleine que l’on fait porter dans la suite aux enfants pour leur faire une belle taille; ils produisent les mêmes effets et sont aussi funestes. Mais qu’importe, surtout pour les filles, que ce soit aux dépens de la santé ou de la vie, pourvu qu’elles puissent plaire? On se trompe néanmoins : tous ces prétendus moyens , imaginés pour former la taille et donner des grâces, produisent pour l’ordinaire, ainsi que je l’ai déjà dit, des difformités plus grandes et plus dangereuses que celles qu’on se propose de prévenir. Bien plus, les machines inventées par les orthopédistes pour remédier aux difformités des enfants , effets très-ordinaires des maillots et des corps, en occasionnent souvent de nouvelles , sans faire cesser celles pour lesquelles on les emploie (l).L’uniquetnoyen de prévenir ces vices de conformation est d’imiter les peuples sauvages, qui ne connaissent ni maillots ni corps de baleine, et chez lesquels on ne rencontre presque point d’individus contrefaits ni mutilés. JAap portons-nous-en à la nature : les animaux n’ont qu’elle pour guide, et l’on en voit peu d’estropiés ou de défigurés dans les différentes espèces. — Il serait fastidieux d’entrer dans des détails minutieux sur la manière d’habiller les enfants, et sur les différentes sortes de vêtements qui leur conviennent; ils doi-

(1) Cela peut être vrai lorsque les machines sont mal confectionnées et employées par d’ignorants mécaniciens, des hommes étrangers à l’art de guérir; mais orsque ces machines sont construites avec discernement, et appliquées dans la vue d’établir un équilibre nécessaire dans l’action musculaire, ou de rétablir dans leur rectitude ou leur position ordinaire des os déviés de leurs rapports naturels, elles produisent des effets salutaires encore trop peu connus des hommes de l’art. Les succès nombreux que nous avons obtenus , M. d’Ivernois cl moi, dans un établissement de la capitale destiné aux maladies des enfants atteints de difformités, sont de nature, je crois, à faire changer beaucoup de médecins d’opinion sur l’emploi des appareils mécaniques dans un bon nombre de maladies do l’enfance. (1. U.)

vent être variés selon les pays et les saisons. Quant à la forme qu’on leur donne, et qui se règle pour l’ordinaire sur les caprices de la mode ou sur le goût des parents, elle n'influc en rien sur la santé. La seule règle à suivre, c’est qu’il faut que les habillements de l’enfance ne soient pas bien chauds, et qu’ils soient façonnés de manière à ce qu’il n’y ait rien de trop juste, rien qui colle au corps, nulle ligature, et que tous les mouvements soient libres. On doit proscrire les cols, les jarretières , les ceintures, les boucles, et généralement tout ce qui peut serrer ou comprimer, et par conséquent gêner la circulation, rendre les humeurs stagnantes, et déterminer l’aflluence du sang vers la tête et la poitrine. La tête doit être légèrement couverte; et à mesure que les cheveux croissent, il faut accoutumer l’enfant à se passer de bonnet, de sorte qu’au bout d’un an il puisse aller tête nue. « Les anciens Egyptiens, dit J. -J. Rons- » seau [Emile), d’après Montaigne (1) , » avaient toujours la tête nue ; les Perses » la couvraient de grosses tiares, et la » couvrent encore de gros turbans, dont, » selon Chardin, l’air du pays leur rend » l’usage nécessaire. Or, on sait la clis- » tinction faite jadis sur le champ de » bataille entre les crânes des Perses et » ceux des Egyptiens. Comme donc il » importe que les os de la tête deviên- » nent plus durs, plus compactes, moins » fragiles et moins vaporeux, pour mieux » armer le cerveau, non-seulement con- » tre les blessures, mais contre les rhu- » mes, les fluxions et toutes les impres- » sions de l’air; accoutumez vos enfants » à demeurer, été comme hiver, jour et » nuit, toujours tête nue. Que si, pour la « propreté et pour tenir leurs cheveux » en ordre , vous leur voulez donner » une coilfure durant la nuit, que ce » soit un bonnet mince, à claire voie, » et semblable au réseau dans lequel les » Basques enveloppent leurs cheveux. »

Tant que l’enfant ne inarche pas, il est inutile de lui donner une chaussure ; ce n’est que lorsqu’il commence à faire usage de ses jambes qu’elle lui devient nécessaire. Un peut lui faire porter alors des souliers à cordons, ou , ce qui vaudrait encore mieux , des sabots de bois léger.

fl convient de placer l’enfant, durant

(I) Essais de Michel Montaigne, page

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son sommeil , dans un berceau , avec la seule chemise, sans bandes et sans liens, sur des linges bien secs, qu’on change dès qu’ils sont salis , car la propreté est un des moyens les plus efficaces pour conserver la santé, et de le couvrir légèrement.

La nourriture des enfants n’est pas moins importante que leur habillement; on doit prendre en cela, comme en toute autre chose, la nature pour guide, et ne leur en jamais accorder au-delà du besoin. La mère doit présenter le sein à sou enfant dès qu'il montre de la disposition à téter. Le premier lait que sécrètent les mamelles peu de temps après l’accouchement est un sérum clair, acidulé, appelé colostrum, qui purge l’enfant et favorise l’expulsion du méconium qui s’est ramassé dans les intestins du fœtus pendanL tout le temps de la grossesse. On conçoit aisément que, lorsqu’il est privé de ce premier lait, il est exposé à des maladies mortelles que le colostrum a la propriété de prévenir. Ainsi celle substance est un remède préparé par la nature même; mais si l'enfant en naissant reçoit ce bienfaitdesa mère, il leluipaie à l'instant en la délivrant à son tour d’une humeur laiteuse surabondante, et dont l’affluence soutenue vers les mamelles les tend , les gonfle, et produit souvent de très-vives douleurs et d’autres accidents fâcheux.

Beaucoup de femmes sont dans l’usage pernicieux de faire avaler à l’enfant , immédiatement après sa naissance , des cordiaux et surtout du vin , pour remédier à sa faiblesse. Rien n’est plus nuisible que cetlc méthode ; et ce n’est que dans le cas où l’enfant naît avec les symptômes d’une mort apparente qu’il est utile d’employer ces moyens pour exciter les forces de la vie et ranimer la circulation. 11 est également dangereux de leur faire prendre des purgatifs, qui ne peuvent que mettre le trouble et le désordre dans les fonctions. La nature a pourvu aux moyens de faire rendre à l’enfant le méconium ; le premier lait de la mère est suflisunt pour cela, et lorsqu’il en est privé, un peu d’eau miellée est plus convenable et remplit mieux les vues de la nature que des drogues auxquelles elle répugne. Une autre erreur non moins préjudiciable aux enfants est celle de leur donner des narcotiques, comme le laudanum , *le sirop de pavot ou de diacode, pour les faire dormir. Ces médicaments sont de vrais poisons qui brident le jeu des nerfs, émoussent la sen-

sibililé , troublent l’ordre des fonctions , déterminent le sang à se porter à la tête , et laissent souvent des impressions funestes et permanentes sur les organes du sentiment. Ils ne peuvent etre utiles que dans un petit nombre de cas , et c est au médecin à les prescrire (1).

Le lait de la mère , lorsqu'elle est bien constituée, suffit pour l'ordinaire à l'enfant durant les trois ou quatre premiers mois, et il est rare qu’on soit obligé de lui donner d’autres aliments. Avant ce terme l’estomac n’est pas en état d’en digérer d’autres que le lait, qui est des» tiné par la nature à la nourriture des nouveau-nés; il est un aliment proportionné à la faiblese des organes digestifs de l’enfant, au degré d’action que la di-

(1) Les vrais médecins n’ont pas une grande confiance dans les drogues, et ne sont pas polypharmaques. Malheureusement pour l’humanité, le nombre de ces médecins n’est pas grànd , surtout dans les pays allemands: lès préjugés y sont tels, qu’on ne croit pouvoir guérir qu’avec les remèdes qui se préparent dans les boutiques des apothicaires, elle peuple n’y mesure le savoir du médecin qu’à la toise de ses ordonnances. D’un autre côté, beaucoup d’officiers de santé sont dans la persuasion que la nature est impuissante, qu’elle n’est capable que d’écarts dans les maladies, et que c’est à eux à rectifier scs erreurs et à lui commander. Ces sublimes docteurs accablent en conséquence les malades de remèdes. Deux ou trois potions de jalap , un ou deux picotins de pilules par jour, et par-dessus tout cela une demi-douzaine de lavements, sans parler des saignées et des purgatifs, qu’ils donnent indistinctement durant tout le cours de la maladie; telle est la médecine de cés jongleurs, dont le bonnet doctoral ne sert qu'à cacher les oreilles de Midas. Suigrmrc , jmrgnre et clysterium donare, telle est la base de leur traitement dans toutes les maladies ; aussi peut-on presque toujours compter le nombre de leurs malades par celui des morts , et ceux dont le tempérament a résisté à la maladie et au médecin sont sujets aux rechutes, et ont des convalescences longues et difficiles.

Insensés qui voulez commander à la nature ét lui dicter des lois, commandez aussi aux éléments et aux saisons! faites donc la pluie et le beau temps: cela est moins difficile que de maîtriser la nature vivante, et que de régner despotiquement sur elle avec des drogues! Risum tetieatis amioil

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gestion doit exciter dans tout le système , et propre à fournir la quantité de sucs nourriciers convenables à l’accroissement. 11 en faut peu dans les premiers mois, et les mères, ainsi que les nourrices , pèchent communément à cet égard : s’imaginant qu’un nourrisson a faim toutes les fois qu’il crie , elles lui présentent le sein dix à douze fois par jour. Cette erreur est des plus dangereuses , car un enfant ne crie jamais que quand il souffre, ou lorsque quelque chose le blesse. La faim , dans son principe , ne produit pas la douleur, et lorsqu’il éprouve le besoin de téter , il le témoigne par des signes non équivoques, avant que de crier. — Ce n’est pas seulement par la trop grande quantité d’aliments, mais encore par leur mauvaise qualité, qu’on pèche dans le régime des enfants. Les bouillies faites avec les farineux non fermentés , les panades assaisonnées avec le sucre et les épiceries , les confitures , les pâtisseries, etc., devraient leur être entièrement interdites.

Les premières donnent lieu aux aigreurs, aux coliques, aux diarrhées et aux convulsions, et toutes les excitent à prendre au-delà du besoin ; ils en deviennent trop gras et bouffis, ce qui n’est pus, ainsi que le croit le vulgaire, un signe de santé, car les enfants qui ont beaucoup d'embonpoint sont plus que les autres sujets aux affections spasmodiques et convulsives, aux catarrhessuffocants, etc. Les aliments simples , mais légers et faciles à digérer, sont les seuls qui conviennent à cet âge, par rapport à la débilité des organes qui servent à la digestion. Le pain bien levé et bien cuit est l’aliment le plus convenable : on peut y ajouter le lait de vache. On fait cuire le pain dans l’eau, et , après en avoir séparé celle-ci , on verse sur le pain une suffisante quantité de lait Irais ou tiède , mais qui n’ait pas bouilli. Lorsque l’enfant a environ six ou huit mois, il lui faut une nourriture plus substantielle; il est bon alors de lui donner le pain dans du bouillon de viande , deux ou trois fois par jour ; mais on ne doit lui permettre l’usage de la viande qu’après le sevrage et lorsqu’il a des dents pour broyer, et encore ne faut-il lui en donner qu’en très-petite quantité. Le régime végéto -animal devient nécessaire à celle époque; car si l’enfant faisait uniquement usage des végétaux, ainsi que le conseillent quelques auteurs qui ont plus consulté leur imagination que la na-

ture et 1 expérience, il serait exposé aux aigi eurs et aux accidents qui en dépendent

A mesure que l’enfant croît , il a besoin d’une plus grande quantité de nourriture. Lorsqu’il est sevré , il faut lui en donner quatre ou cinq fois par jour , mais jamais pendant la nuit. La quantité doit être relative au besoin ; et lorsque les aliments sont simples, il est rare qu’il en prenne au-delà de ce qui lui est nécessaire. Il ne faut pas cependant lui en donner trop peu , comme le pratiquent quelques parents imbécilles, qui craignent que leurs enfants ne deviennent stupides : cet excès est plus dangereux encore que l’excès contraire, car le dépérissement qui en est la suite est presque toujours mortel , au lieu que la nature remédie plus facilement aux maladies qui dépendent de la réplétion.

Les fruits sont très-utiles aux enfants ; la nature leur en inspire l’appétit : aussi les recherchent-ils avec avidité , et les préfèrent-ils à toute autre substance :

seulement il ne leur en faut permettre que de mûrs, et veiller à ce qu'ils n’en mangent pas trop : autrement ils leur sont nuisibles, et surtout les fruits verts, en ce qu’ils affaiblissent les forces digestives , causent des aigreurs , des vents , et engendrent des vers. — Dès que l’ enfant a atteint l'âge de trois ans , s’il jouit d’une bonne constitution, il convient de l’habituer à user de toute espèce d’aliments végétaux , mais avec modération, et augmenter insensiblement la quantité de viandes , surtout de celles qui sont gélatineuses. Il faut que le régime dis enfants soit très-varié , mais simple , et ne point les assujettir à un seul genre de nourriture. Ou leur a conseillé l’abstinence des légumes , des farineux , des racines, et d’autres substances acescentes : ce conseil ne concerne que les enfants faibles et valétudinaires , car l’expérienee prouve que ces aliments sont au contraire très-utiles aux enfants bien constitués, par rapport à l’impression tonique qu’ils portent sur l'estomac, et qui se répète utilement dans tout le système. La diète très-relâchante et aqueuse produit un effet opposé , et jette tout le corps dans une énervation radicale; elle dispose au rachilis, aux écrouelles et aux autres maladies de ce genre; elle doit être généralement rejetée.

La pousse des dents est souvent une époque critique qui s'accompagne de diarrhée , de coliques , de convulsions , de fièvre aiguë, et qui est funeste à beau-

UVGlÙNE.

coup d’enfants. Néanmoins elle n’est pas une maladie dans l'ordre de la nature ; car on voit des enfants qui n’éprouvent aucun de ces accidents, et chez lesquels l’éruption des dents a lieu sans qu’ils en soient dérangés , au moins d’une manière bien sensible ; ce qui démontre que ces affections morbifiques ne sont point nécessaires; elles dépendent en effet pour l’ordinaire de la pléthore, de l’acidité des sucs digestifs, et surtout de la grande mobilité du genre nerveux. On peut les prévenir efficacement en assujettissant les enfants au régime que je viens d'indiquer, et que l’expérience a prouvé être le plus conforme aux vues de la nature. — J’ai déjà exposé la manière dont on devait nourrir les enfants lorsque les mères sont dans la malheureuse impuissance de le faire elles-mêmes, et j’ai dit qu’il y avait moins de dangers à courir en leur donnant le lait des animaux qu’en les confiant à des nourrices mercenaires, à moins qu’on ne leur reconnaisse des mœurs , qu’elles ne soient dociles à suivre les intentions des parents , et que ceux-ci ne les aient constamment sous les yeux. J’ai dit quelles étaient les précautions qu’on devait apporter dans leur choix, ainsi je ne reviendrai pas sur cet objet : je me bornerai seulement à observer, en dernière analyse, que celle-là doit être préférée qui a des mœurs, qui jouit d’une bonne santé, qui a du lait , et qui est propre et soigneuse : si à ces qualités elle réunit l’âge , le caractère et la constitution physique de la mère; si j son lait est récent et analogue à celui de la mère, cette nourrice est la plus convenable. J’observerai encore qu’elle ne doit jamais donner le sein à l’enfant après une émotion vive, telle qu’un accès de colère, une frayeur, un vif transport de joie; car l’expérience a prouvé I que plusieurs enfants ont été attaqués d’affections spasmodiques, convulsives ou autres, pour avoir pris le sein dans ■■ des circonstances qui allèrent et corrompent le lait.

Ce serait en vain qu’on mettrait en i pratique tous ces préceptes : la conslii tut'on de l’enfant ne s’affermirait pas , et il resterait constammeut faible, si l’on négligeait les exercices, dont le désir est né avec l’homme. Le rachi tis et les ; écrouelles dépendent le pltiç souvent de l’inaction et de 1 état de contrainte dans 1 lequel on lient les enfants, qui sont tous naturellement portés au mouvement :

mais , comme dans les premiers mois ils ne peuvent s’exercer eux-mêmes , il est nécessaire de charger de ce soin les nourrices. — L’exercice le plus convenable aux enfants qui ne marchent pas encore est de les faire transporter en plein air, en recommandant que la nourrice ou la personne qui les porte les change souvent de bras , ahn qu’ils ne contractent pas l’habitude de se pencher plus d’un côté que de l’autre, ce qui peut dans la suite produire une difformité dans la colonne vertébrale et dans le côté qui a été habituellement penché. La manière dont la plupart des nourrices portent les enfants est très-vicieuse : le plus souvent il n’y a qu’une fesse qui pose sur le bras , et la cuisse ainsi que la jambe de l’autre côté étant abandonnées , celles-ci prennent une mauvaise tournure , et le pied rentre en dedans. D’autres rapprochent trop de la poitrine le bras qui porte : il en résulte que le geuou de l’enfant est pressé par la poitrine , et que la cuisse de ce côté , descendant davantage , contracte l’habitude d’une position vicieuse. La meilleure manière de porter un enfant est de le tenir sur le bras , de sorte que son dos appuie sur la poitrine de la personne qui le porte, comme sur un dossier : l’enfant a, dans cette altitude, un point d’appui en arrière, et aucun de ses membres ne prend de fausse position.

Un autre genre d’exercice non moins utile dans les premiers mois de la naissance, quoi qu’en disent les frondeurs de tous les usages populaires, est le bercement. Le renouvellement fréquent de l’air, les secousses modérées de toutes les parties , et l'action réciproque des viscères les uns sur les antres , font nécessairement sur les organes de l’enfant des impressions salutaires. Ajoutez que le bercement est un puissant moyen de distraire l’enfant qui souffre, vu que ses douleurs ne sont que senties mais non raisonnées. Il émousse l’excessive sensibilité des nerfs , mais ne les rend point calleux; et, comme le dit Desèze, « en « procurant une sensation douce , con- » tinue et uniforme, il provoque l’en- » fant au sommeil , et change par là sa » situation inquiète en une situation d’i- » nertie et d’indifférence (l)(2). » — On

(1) Recherches sur la sensibilité, page

(2) Voici l’opinion d’un des médecins-

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ne doit pas se presser de faire marcher les enfants; ce n’est qu’après le sevrage, vers le neuvième ou le dixième mois, et lorsque les extrémités inférieures ont assez de forces pour soutenir le poids du corps , qu’on doit les y exercer. La meilleure méthode est de les soutenir par la main. On doit proscrire l’usage des lisières attachées par derrière, qui fait pencher l’enfant en devant et le rend voûté , parce que dans cette attitude la poitrine devient le centre sur lequel porte le poids du corps : il en résulte que la poitrine rentre en dedans , et que la respiration devient gênée. Ce qui vaut le mieux , c’est de leur laisser recevoir des leçons de la nature même, de l’expérience : on les laisse se rouler par terre. Cet exercice non-seulement les fortifie , mais leur apprend encore à faire usage de leurs membres ; ils commencent ainsi à marcher seuls de bonne heure , sans avoir eu besoin de guides ni de maîtres.

accoucheurs les plus célèbres de la capitale sur le bercement (M. Gardjen) : » Si le mouvement qu'on imprime au berceau est léger, il ne peut résulter aucun inconvénient de ce doux balancement : on observe même que ce mouvement ondulatoire est une source de plaisir pour l’enfant. Celui qui y est habitué ne peut pas s’endormir sans ce moyen ; et on est obligé de continuer long-temps cette pratique. Mais bientôt un balancement léger du berceau ne fait plus d’impression sur lui, et il crie de nouveau dès qu’on le suspend; alors on recommence la même manœuvre; mais pour réussir a apaiser, à endormir l’enfant , on est forcé de l’agiter violemment. L’expérience a appris aux nourrices que dans ce cas il s’endort plus promptement; et, comme elles désirent se livrer à d’autres occupations, elles manquent rarement de recourir à ce mouvement brusque d'oscillation imprimé au berceau, pour endormir les enfants. 11 est évident que cette violente agitation leur est nuisible : c’est moins un vrai sommeil que l’on procure qu’un étal comateux déterminé par la grande quantité de sang qui se porte au cerveau. Un mouvement considérable imprimé au berceau serait plus dangereux dans le temps de la dentition : il exposerait encore davantage les enfants aux convulsions et aux affections comateuses, en augmentanllacongestion dusangversle cerveau, où il est déjà naturellement attiré pendant çette çrise. » (I. B.)

Dès que 1 enfunt peut marcher, il faut le laisser s y exercer lui-même au grand air, et ne point l’empêcher de se livrer aux mouvements et aux jeux de son â<*e. Les courses , les sauts et autres exercices , sont absolument nécessaires , et le corps n’acquiert des forces que par ce moyen. 11 faut néanmoins leur en faire éviter l’excès , qui épuise les forces et cause des maladies graves. Il produit sur le corps les mêmes effets que le travail immodéré ou prématuré opère sur les paysans et les artisans : les organes durcissent , le corps vieillit de bonne heure, et par conséquent ne se développe pas entièrement , et ne prend pas tout son accroissement. — Les frictions sèches sur la peau des enfants sont un moyen efficace et propre à les rendre robustes et vigoureux : elles produisent les mêmes effets que les exercices, en favorisant la libre circulation des forces. Ce moyen employé dans les siècles les plus reculés, et trop négligé de nos jours , donne du jeu et du ressort aux organes , seconde leur développement , affermit la santé, et préserve des maladies qui dépendent de la trop grande laxité des solides : on ne saurait trop en recommander l’usage.

— Les lotions et les bains froids sont de la plus grande utilité dans les pays septentrionaux, ainsi que dans les noires, où les corps ont à supporter fréquemment de brusques variations de l’atmosphère. Rien n’est plus propre à donner aux organes la vigueur nécessaire pour résister à ces impressions soudaines qui déterminent des directions contrains de mouvements qui sc croisent et se succèdent rapidement : il est donc très-avantageux d’y habituer de bonne heure les enfants (1). On les familiarise avec les lotions et le bain , en lavant d’abord , avec une éponge imbibée d’eau froide , les parties qui sont constamment exposées à l’air, comme les mains, les pieds , le visage, puis les bras, les cuisses et les jambes , et insensiblement tout le corps. On réitère ces lolions deux on trois fois par jour , et enfin on plonge lout le corps dans l’eau froide (2).

(1) Celle pratique, très-salutaire dans le Nord et dans nos pays, serait nuisible, ainsi que je l’ai déjà dit, dans les pays chauds.

(2) 11 est effectivement dans nos climats des constitutions fortes qui supportent très-bien les lotions et le bain froid,

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» las pour les enfants (l). » — En général , il est très- essentiel d’habituer les enfants à line vie dure et active; il serait

Le sommeil est l’état presque continuel de l'enfant qui vient de naître : il était nécessaire pour disposer le corps h la nutrition et au développement. Presque tous les premiers instants de l’enfance sont marqués par le besoin de dormir. Mais, à mesure que l'homme s’éloigne de son origine, ce besoin diminue, en sorte que dans le dernier âge il l’invoque en vain : dans la vieillesse il est tourmenté d’insomnies, et il est peu d’hommes qui , à cet âge , ne sc plaignent de ne pouvoir dormir. — Les lits ou berceaux dans lesquels on met reposer les enfants doivent être, ainsi que leurs appartements, très-aérés. Il n’v a rien de plus pernicieux qu’un air non renouvelé et corrompu : c’est une méthode trèsnuisible que celle d’établir leurs couchettes dans des cabinets , des alcôves, et des chambres petites et étroites. Il est très-utile, au contraire, qu’ils dorment exposés au grand air, et dans des appartements où il circule librement. — On couche ordinairement les enfants sur le dos et la face tournée en haut. Cette situation n’est pas la plus favorable , et ils la prennent rarement quand ils sont livrés à eux-mêmes ; c’est sur un côté qu’ils se couchent naturellement , les jambes et les bras un peu pliés : cette position est la plus avantageuse, en ce qu’elle favorise le plus le libre mouvement des viscères , au lieu que quand on repose sur le dos, l’action et le cours des humeurs sont gênés dans la tête , la poitrine et le ventre.

Il convient que les enfants soient coui chés durement, sur un matelas, et même sur une paillasse, plutôt que sur un lit de plume ou de laine. Un lit dur donne de la force et de la vigueur ; un lit mollet affaiblit et énerve. On n’a pas à craindre qu’ils ne dorment pas sur un lit dur; car, comme l’a très-bien dit le bon La Fontaine : « tout est couchette et male-

et acquièrent par ces moyens beaucoup ç de force; mais celle méthode est meuri irière pour les enfants faibles, Quand ils h résistent à l’action du froid, ils ne sont t que trop souvent faibles, languissants, l attaqués de maladies nerveuses, d’inr Ranimai ions chroniques. J’ai donné, peu- I dont plusieurs années, des soins à la fille •; d’un des hommes les plus illustres de la ! révolution française, qui était atteinte d’accidents nerveux très-graves par suite de cette méthode employée d'une manière irréfléchie. (I. b.)

môme à désirer qu’on leur fit éprouver quelquefois des privations, et qu’ils connussent la faim, la soif, et surtout la fatigue. Il est bon qu’ils apprennent de bonne heure que l’appétit est le meilleur cuisinier, et le seul qu’on doive estimer. Ces moyens ne contribuent pas peu à fortifier les organes, à affermir la santé cl à allonger le cours de la vie. L’éducation molle et délicate produit des effefs absolument contraires. Rien ne débilite plus la machine , ne prépare un plus grand nombre de maux et d’infirmités, et n’abrège plus la durée de l’existence , que de vouloir garantir les enfants du plus petit vent , de les tenir ensevelis dans la plume, de les surcharger d'aliments délicats, et de leur permettre l’usage du vin , du café , du chocolat et des assaisonnements échauffants.

Outre que ce régime pernicieux donne lieu à une infinité d’accidents et de maladies, il hâte, avec une rapidité contre nature, le développement des organes, qui reste imparfait; il produit l’effet d’une serre chaude, qui fait naître des fleurs et des fruits au milieu de l’hiver, mais qui fait bientôt périr l’arbre on la plante qui les porte ; car , comme je l’ai déjà dit, la durée de la vie est en raison du temps que le corps met à croître , en sorte qu’elle est d’autant plus longue que le développement est plus lent, et d’autant plus courte que la crue se fait plus promptement et d’une manière incomplète. — La gourmandise, la jalousie et la frayeur sont des passions extrêmement nuisibles à la santé, et les plus ordinaires dans le premier âge. Je ne parlerai point ici de leurs effets directs et immédiats sur l’économie animale ; il en a été fait mention dans la sixième classe de la matière de l’hygiène ; je me bornerai

(1) Rousseau a dit: «Il importe de s’accoutumer à «être mal couché; c’est le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général, la vie dure, uue fois tournée en habitude, multiplie les sensations agréables : la vie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus de sommeil que sur le duvet; les gens accoutumés a dormir sur les planches le trouvent partout. II n’y a point de lit dur

pour qui s’endort en $e couchant. » (Emile,

liv, h.) (I. B.) v

1IVGIENJE.

seulement h donner quelques réflexions fondées sur l’observation , et qui serviront à prouver combien ces passions sont dangereuses dans l’enfance, et combien il importe de les prévenir ou d’en arrêter les progrès.

La gourmandise est le fléau de l'enfance ; elle est le principe d’une multitude de maladies : l’estomac , surchargé d’aliments souvent de mauvaise qualité, par cela même qu’ils sont recherchés, ne peut exécuter ses fonctions digestives qu’avec peine, et élabore mal les sucs qui doivent nourrir le corps ; il en résulte des digestions pénibles et vicieuses, des affections gastriques qui mettent le désordre dans la machine, et causent des altérations plus ou moins profondes et délétères dans l’organisme : aussi la gourmandise moissonne-t-elle beaucoup d’enfants en bas âge. Il est donc absolument nécessaire de mettre des bornes à leur appétit désordonné, et de ne leur distribuer qu’avec une sage économie une nourriture simple et peu assaisonnée, pour ne pas exciter en eux le sentiment de la faim au-delà du besoin naturel. Malheureusement les parents sont presque toujours les auteurs des maux de leurs enfants, en cédant avec trop d’indulgence à leur avidité, ou en les nourrissant des mêmes mets dont ils se nourrissent eux -mêmes. 11 en résulte que cette nourriture fait de trop vives impressions sur des organes délicats, qu’elle émousse le sentiment du goût, et fait contracter à l'enfant des habitudes vicieuses qui, en le privant des charmes les plus doux de la vie, le conduisent rapidement à sa destruction. — Il arrive souvent que les enfants maigrissent sensiblement, quoique le visage reste plein et charnu, et que toute l’épine dorsale et toutes les côtes sè déchaî nent , de manière que la taille s’allonge et s’amincit. Lorsque celte espèce de marasme a lieu sans cause sensible , on peut être certain que la jalousie en est le principe, et, en y faisant attention, on ne tarde pas à s’apercevoir que c’est que dans la maison on témoigne plus d’amitié à quelque autre enfant. — Les parents et les instituteurs ne sauraient trop apporter de précautions pour éloigner du cœur de leurs élèves les tourments secrets qui les dévorent, et que font naître les préférences marquées. On n’imagine pas jusqu’à quel point un enfant y est sensible, et combien il dissimule le cliagin qui le mine : il faut souvent le deviner. L’uni-

que moyen d y réussir est de faire moins de caresses aux autres , et de lui témoigner plus d amitié que de coutume.

Qu on observe alors attentivement ses yeux , et on connaît bientôt s’il est tourmenté de la jalousie ; car , si celte passion a trouvé accès dans son âme , ses yeux se montrent plus sereins et il cesse d’être triste et rêveur. Dans ce cas , il faut prendre le parti de retrancher, en sa présence, les caresses qu’on faisait aux autres, et les redoubler envers lui , mais de manière qu’il ne s’aperçoive pas de la ruse , car les enfants sont plus pénétrants qu’on ne le croit communément : ils lisent dans l’âme de ceux qui les approchent, et là-dessus nous sommes souvent leurs dupes (l). — Que les enfants soient susceptibles de jalousie, c’est ce dont on ne peut douter : ils le sont même étant encore à la mamelle.

«J’ai vu, dit Augustin, un enfant ja- » toux : il ne savait pas encore pronon - » cer une parole , et regardait déjà un » autre enfant qui tétait avec lui avec un » visage pâle et des yeux irrités (2). » L’être faible et sensible est naturellement timide et craintif ; la peur s’empare facilement de son âme : aussi celle passion est-elle propre à l’enfance et au sexe féminin. Malheureusement on ne prémunit pas assez les enfants contre cette passion et ses dangereux effets, qui subsistent quelquefois durant toute la vie, et rendent celle-ci misérable et pleine d’angoisses. Souvent une femme, entraînée par le tourbillon des plaisirs, confie le soin de ses enfants à des domestiques qui les effraient de contes absurdes de revenants , de diables et de sorciers; il eu résulte les accidents les plus funestes. L’enfant, naturellement curieux , se repaît avidement de ces contes , et bientôt son imagination exaltée ne lui offre plus que des spectres et des fantômes terribles; il n’ose plus sc confier aux ténèbres de la nuit ; le moindre bruit l’épouvante; ce sont des palpitations, des défaillances, des convulsions, et quelquefois des morts subites. Enfin, telle est l’influence de cette cause sur l’esprit des enfants, qu’elle détruit l’énergie de l’âme, et les rend faibles et pusillanimes pour la vie. On voit, d'après cela , qu’il n’est pas indifférent de

(I) Orthopédie, par Andry, page 157.

(-2) Education des Enfants, par Féné- Ion.

irvGiiiNÈ.

laisser approcher indistinctement les enfants par toutes sortes de personnes. Leur caractère dépend beaucoup des premières impressions qu’ils reçoivent dans un âge où le cerveau est une cire molle qui prend toutes les formes qu’on lui donne, et se dispose à les retenir dans un Age avancé. On sait que l’humeur des personnes avec lesquelles on vit influe beaucoup sur la nôtre, et que l’on est gai, triste, taciturne, etc., selon la compagnie que l’on fréquente. Il en est de même , et à plus forte raison , pour les enfants : il est à désirer qu’ils ne soient jamais entourés que de personnes gaies , instruites, et qui sachent mêler l’agréable à l’utile, afin qu’ils en prennent le caractère et que l’instruction germe dans leur âme.

L’étude des langues et des sciences abstraites ne devrait jamais commencer qu’un peu tard , et quand l’enfant a déjà acquis de la vigueur. On ne doit pas former l’esprit aux dépens du corps; et l’intention de la nature est que celui-ci se fortifie avant que l’esprit s’exerce, comme l’a très-bien dit le philosophe de Genève. L’application prématurée énerve l’un et l'autre. On a souvent vu, dans le bas âge , des prodiges de mémoire et même d’érudition, être à quinze ou vingt ans des imbécilles , et rester tels toute leur vie. On a vu d’autres enfants que les études précoces avaient affaiblis à tel point qu’ils finissaient dans les maux les plus cruels leur misérable carrière, à l’époque où ils auraient dû commencer seulement leurs éludes. Vouloir que les enfants soient des docteurs , comme le dit Fleury, c’est vouloir qu’une jeune plante ait, du jour au lendemain , un i tronc solide et de profondes racines. — On ne devrait envoyer les enfants dans les écoles qu’à l’âge de dix ou douze ans, et jamais auparavant. Les premières études doivent avoir pour objet les choses ] qui tombent sous les sens, et qui , en fixant l’attention, fassent naître des idées et exercent la mémoire. La méditation et le raisonnement appartiennent à un Age j plus avancé. La contention qu’exigent ; cesopérations de l’âme est un état violent auquel on ne peut la plier que peu à peu, et auquel il faut par conséquent la préparer par degrés. Le dessin, la musique, la géographie, l’arithmétique, l’histoire naturelle et la physique expérimentale sont propres à remplir vos vues , et doivent uniquement occuper les enfants de dix à douze ans; la chronologie, l’his-

Hjrgiènc.

toire ancienne et moderne, les langues et la littérature viendront ensuite ; et enfin, après avoir suivi la gradation des idées et de l’Age, on finira par les sciences abstraites, telles que les mathématiques, la grammaire générale , la législation, etc., etc. Tel est le plan d’études qui me paraît le plus conforme à la nature, et le plus propre à former des hommes vraiment instruits et utiles (1).

Quel que soit l’Age auquel on fasse commencer les études , il faut avoir soin que l’enfant ne s’applique pas trop longtemps de suite : une ou deux heures par jour, dans le principe, et, à mesure que le corps croit et acquiert de la force , trois , quatre ou cinq heures , mais en plusieurs reprises , suffisent; le reste de la journée doit être consacré aux jeux , aux amusements et aux exercices. [1 est utile surtout de leur faire éviter l’ennui dans les études, et la passion dans les jeux. Il arrive presque toujours, comme l’a fort bien dit Fénelon , que dans l’éducation on met ordinairement tout l’ennui d’un côté et tout le plaisir de l’autre. Il faut, au contraire, que les exercices du corps elles travaux de l’esprit se servent réciproquement de récréations et de délassements , non pas à des heures fixes , mais d’après les dispositions du corps et de l’Ame. — Tels sont en général les préceptes essentiels concernant l'éducation, dont le but est de former des corps robustes , des esprits éclairés et des âmes vertueuses; ils sont basés sur la nature et justifiés par l’expérience. Ce n’est que de leur fidèle observation qu’on peut espérer une régénération dans l’espèce humaine, et une nouvelle race d’hommes qui vaillent mieux que leurs pères. Mais malheureusement le flambeau de la philosophie ne luit que sur le plus petit nombre , et sa lumière ne s’étend guère au-delà de la classe de ceux dont la raison a été cultivée par les études; les au-

(1) Il serait à désirer qu’on suivît cette marche philosophique dans l'instruction de la jeunesse. Commencez par occuper les enfants d’objets simples, positifs, qui tombent promptement sous les sens : c’est le moyen de créer des esprits justes et des jugements sains. Si au contraire vous embarrassez le cerveau d’études abstraites, compliquées ou métaphysiques»

vous fausserez le jugement et ferez infailliblement des esprits faux en les formant de bonne heure à des opinions hasardées et conjeoturales. (I. 15.)

HYGIÈNE

tics, pour la plupart, restent éternellement asservis aux préjugés, à l’erreur et à l’habitude.

J)ES TRAVAUX DE l’ëSFRIT, ET DU REGIME DES GENS DE LETTRES.

Les éludes sont à l’âme ce que les exercices et les travaux sont au corps : elles sont utiles à la vie lorsqu’elles sont modérées; elles produisent les mêmes effets que les passions et entretiennent la libre circulation des forces. Le plaisir qui accompagne l’exercice de la pensée et du sentiment se répand en quelque sorte sur tous les organes, et ne contribue pas peu à maintenir le juste équilibre d’action dans les différents foyers de la sensibilité , et l’harmonie des fonctions, desquels résulte la santé. Il n’est même pas rare de voir des hommes habitués à donner une partie de leur temps à l’étude , qui, de même que ceux qui mènent une vie active , sont bientôt affectés de maladies graves lorsqu’ils interrompent oucessent les travaux dont ils ont contracté l’habitude. Les exercices de l’esprit, contenus dans de justes bornes , n’abrègent point les jours, ainsi que l'ont avancé quelques détracteurs des sciences, dont le cœur désavouait la plume ; et on voit la plupart des savants parvenir au plus grand âge. Homère Parmenide, Hippocrate , Platon , Pytbagore , Plutarque , sont morts dans une très-grande vieillesse ; Solon, Thalès et Pitlacus , trois sages de la Grèce, vécurent chacun cent ans; Zénon en vécut quatre-vingt-dixhuit, Démocrite cent quatre ; Cornaro à Venise , et Fontenelle à Paris, ont augmenté le nombre des centenaires. Qui ne sait que Galilée , Boyle , Locke, Leibnitz , Newton, Boerhaave, et, de nos jours, Voltaire, Buffon , etc., etc., ont poussé fort loin leur carrière, et ont vécu prèsd’un siècle ? Ou serait tenté de croire que les médecins , qui fournissent aux autres les moyens de prolonger leur vie et de conserver leur santé , occupent un rang distingué parmi les hommes parvenus à un âge avancé : mais l’expérience démontre le contraire ; c’est surtout à eux que s’appliquent ces mots : Ali h inscrit iendo consumurUur, aliis medendo moriuntur (1).

(1) Voltaire a remarqué quo, parmi

Je? çqntçuairç», ç>n nq $«i»plaiï Pa* Uli

Les travaux excessifs de lame sont trèsnuisibles et détruisent bientôt la constitution la plus forte. Outre les mauvais effets que produit la vie sédentaire à laquelle ils astreignent, ils sont encore nuisibles par rapport à l’application trop forte, qui suscite une fouie d'affections nerveuses rarement curables. Il faut du relâche à l’esprit comme au corps ; et l’homme n’est pas plus fait pour les contentions continuelles que pour une action perpétuelle: Userait aussitôt détruit par l’une que par l’autre (1). C’est principalement sur le cerveau que l’application forte et constante produit sa funeste action. On a vu les plus beaux génies s’éclipser bientôt et délirer, parce qu’ils n’avaient pas usé sobrement de l’élude.

Tissot rapporte l’exemple de quelques enfants nés avec de grandes dispositions, que les instituteurs insensés forçaient à des études immodérées, et qui en contractèrent l’cpilepsie pour le reste de leur vie. Van-Swiéten dit avoir observé la même chose. Hoffmann parle d’un jeune homme qui éprouvait des accès épileptiques toutes les fois qu'il s’était appliqué l’élude plus que de coutume. Pétrarque paya tout aussi chèrement son penchant pour l’étude. Pascal voyait sans cesse à ses pieds un gouffre de feu ; Jurieu , célèbre par ses disputes théologiques et par un commentaire de l’Apocalypse , était fréquemment tourmenté de coliques , qu’il attribuait à sept cavaliers qui se battaient dans ses entrailles. Il existe une multitude de faits semblables qui prouvent combien il est dangereux de se livrer avec excès et sans ménagements a la culture des sciences. Je ne doute pas même que les affections nerveuses , si communes de nos jours, ne dépendent en grande partie de cette espèce de fureur que la plupart des jeunes personnes ont pour la lecture des romans, qui nonseulement corrompent le cœur et le disposent aux passions , mais encore jettent le système nerveux dans une mobilité extrême, de laquelle résultent le désordre et l’irrégularité des mouvements , source d’une infinité de maux.

seul médecin. S’il en est qui parviennent à un âge assez avancé, ce sont, à proprement parler, des praticiens; quant à ceux qui font marcher ensemble la pratique de l’art et les travaux du cabinet, leur vie est d’ordinaire de courte durée. (I. B.)

(1) Morbus est cliarn aliquis per sapiçutium iuvi’ii • Tw*»

lirai kne.1 371

Les organes situés dans la région épigastrique participent aux travaux de l’esprit. C'est dans ces parties que sont réfléchies les forces, qu’elles se lixent et se concentrent lors des profondes hiéditations comme les grands efforts corporels : les poumons semblent, dans ces circonstances, être refoulés vers les parties supérieures; c’est pourquoi la respiration se ralentit; quelquefois elle est suspendue et mêlée de soupirs. On éprouve dans celle région un resserrement semblable à celui qu’opèrent les affections pénibles. On conçoit aisément , d’après cela , que les travaux immodérés de l’esprit altèrent les forces digestives, et disposent à la mélancolie, qui reconnaît pour cause l’habitude qu’ont prise les forces et les humeurs de se diriger constamment vers l'épigastre , et d’y former des embarras. Le mécanisme des opérations intellectuelles est intimement lié à l’action des organes épigastriques , dont la tension accompagne presque toujours les profondes méditations. Ces organes sont en quelque sorte les excitateurs du cerveau ; ce sont eux qui l’électrisent et qui en font jaillir la pensée : mais si leur action constante favorise les élans du génie, ils sont très-préjudiciables à la santé et abrègent la durée de la vie. « Que l’on considère, dit Robert fl),

« un homme fortement occupé de son ob- » jet : il semble qu’il soit devenu insen- » sible. Rien d’extérieur ne peut remuer » son âme : on lui parle, il n’enlend pas;

» si on le touche, il ne le sent pas; il » n’aperçoit pas même les objets qui sont » sous ses yeux. Les organes de ses di- » vers sens semblent être privés d’ac- » lion. Pourquoi donc cette singularité » d’effets ?N’est-cc pas parce que l’action u se trouve partagée entre le centre pliré- » nique et le cerveau? Ou bien, c’est que » tout l’effort se porte à l’intérieur, d’où » il nait une nouvelle détermination dans » le courant des humeurs; elles se por- » tent plus au ventre, et donnent lieu à » la mélancolie, quand le travail est long » et se répète souvent. » On voit en effet que lorsque cette direction des oscillations nerveuses et des humeurs est habituelle et constante, il doit en résulter un surcroît d’action pour les organes de l'intelligence, et l’affaiblissement des autres ; les forces étant si inégalement réparties, il n y a plus d harmonie dans les

mouvements : les fonctions, surlout celles des viscères abdominaux, se dépravent, et c’est de là que dérivent une multitude de maux, qui se développent surtout dans l’âge viril , parce que c’est à cet âge que les forces, qui étaient expansives dans la jeunesse, prennent une direction contraire et convergent vers l’intérieur.

Lesjeunes gens sont moins exposes aux dangers qu’entraînent après elles les études excessives, parce que, comme je l’ai dit en parlant des passions , les mouvements et l’action se dirigent naturellement vers l’organe extérieur, et que les organes épigastriques sont moins disposés à s’affecter. Cependant cet âge n’est pas tout-à-fait exempt des suites fâcheuses qu’entraînent les études immodérées, surtout prolongées dans la nuit. Le somnambulisme d’un étudiant en médecine, rapporté par Bohnfl), une catalepsie complète arrivée à un autre, d’aprèsle rapport dcFernel(2), en sont une preuve non équivoque, de même qu’une observation de Wepfcr (3) relative à un jeune homme de vingt-deux ans qui, à force d’étudier, contracta une manie si violente qu’il blessa plusieurs personnes et tua son garde.

Quoique les effets des passions diffèrent peu de ceux que produisent les Ira vaux immodérés de l’âme, l’action do ceux-ci est cependant moins violente sut le centre phrénique, mais bien plus forte sur Je cerveau. De là vient que les grandes contentions produisent plutôt des affections cérébrales, et les passions des maladies qui ont leur foyer primitif et immédiat dans les entrailles , telles que les fièvres nerveuses, la mélancolie cutn rnaterie, etc. Il est très-commun de voir la migraine, la surdité , la cécité , l’apoplexie, la paralysie, niais surtout l’imbécillité, etc., être le triste partage des hommes de lettres et des génies qui ont le plus illustré leur siècle. Ils sont punis, a dit Tissot, par la partie qui a péché. Le cerveau , trop long-temps ébranlé , perd enfin la faculté de l’être; il tombe dans l’affaissement , et devient incapable de 1 érection nécessaire , non pas seulement pour de nouvelles conceptions, mais encore pour se retracer les idées acquises : aussi voit-on pour l’ordinaire

(t) Haller, Tlies. med. pracl. , tome vu, pag. 439.

(2/ Pathol., 1. v, chap. u.

(3) Obs. de Àffc cap., obs. 83.

(1) Traité de Médecine, t. ir, p. 51.

hygiène.

la mémoire s’affaiblir la première, et bientôt après les facultés intellectuelles restent privées entièrement (le leur ressort et de leur action. — Il est donc très-dangereux de se livrer immodérément à l’étude, et il est absolument nécessaire à la santé des gens de lettres qu’ils soulagent leur esprit par des récréations capables de les égayer et de leur faire oublier les affaires du cabinet, qu’ils fassent au grand air des exercices proportionnés à leurs forces , et qu’ils observent un régime analogue à la nature de leurs travaux.

On leur a conseillé avec raison les amusements , les spectacles, la musique, la société, et surtout la fréquentation de personnes gaies et enjouées, dont une sorte de mépris les éloigne souvent pour leur malheur; en un mot, tout ce qui peut procurer à l’esprit fatigué des distractions agréables et lui rendre des forces. L’exercice du corps au grand air est absolument indispensable aux gens de lettres, pour reporter à l’organe extérieur les forces que les études ont concentrées dans l’épigastre , et ainsi en favoriser la circulation. Les promenades à pied, à cheval, les jeux qui mettent en action tous les membres , et la culture de la terre, leur sont de la plus grande utilité, la dernière surtout, qui a l’avantage d’exercer non-seulement toutes les parties , mais encore de porter dans l'organisme l’arome suave et vivifiant des plantes. Les voyages ou promenades sur l’eau sont un excellent moyen de prévenir et de dissiper les obstructions du bas-ventre, de délayer la bile, de rétablir la perspiration, et en général de favoriser toutes les excrétions : les hommes de lettres qui ont l’occasion de se procurer ce mouvement avantageux ne devraient pas la négliger. Les anciens étaient déjà convaincus de son utilité.

L’empereur Auguste, qui était lui-même un homme lettré et sujet à toutes les incommodités de cet état , prêterait cet exercice à tous les autres (l). La natation procure les mêmes avantages. — Les médecins mécaniciens ont prétendu que les travaux de l’âme , comme ceux du corps, épuisaient les esprils animaux, et que de cette cause dépendaient, la langueur des organes et la faiblesse qu’on ressent dans tous les membres. Celte

(1) Si quo mari pervenire jposset , po-* tius navigabat. Suetons,

erreur , ainsi que l’a très-bien observé Desèze, est d’autant plus dangereuse qu'elle éloigne des secours les plus efficaces pour prévenir ou soulager les maux qu’entraînent les fortes conlentious, secours qui consistent dans les exercices du corps. Si en effet ces esprits sont épuisés, l’exercice doit nécessairement nuire , puisqu’il augmente la débilité en évaporant une plus grande quantité d’esprits. Mais une multitude d’observations prouvent le contraire; et, pour en citer une bien convaincante , je rapporterai celle d’un homme âgé de trente ans, dont parle Robert (1).

« Cet homme, plein de sagacité, et » doué d’une imagination vive, a eu l’en- » fance et la jeunesse les plus orageuses.

» Depuis l’âge de vingt ans son tempé- » rament s’est fortifié, et sa santé, quoi- » que délicate, est beaucoup meilleure.

» Cet homme aime beaucoup le travail ;

» quelquefois il lui arrive de s’y livrer » avec trop d’ardeur et d’opiniâtreté.

» Les Suites de ces excès sont un trera- » blemcnt de tous les membres et une » faiblesse extrême, qui, à la vérité , ne « sont que passagers. Ce qui lui réussit » le mieux pour sortir de cet état d’a- » néantissement sont des promenades » longues et forcées : quoiqu’il les fasse » immédiatement après son travail , il » n’en est pas moins assuré de recouvrer » toutes ses forces. » — Cette seule observation est suffisante pour prouver que l’effet du travail de l’esprit n’est pas de causer un épuisement réel , mais bien de diriger toute l’action vers un même foyer, qui la retient au lieu de la réfléchir; qu’il en prive les autres parties,, et produit ainsi une faiblesse , non d épuisement, mais déconcentration, que l’exercice dissipe. — Le régime des gens de lettres doit être analogue aux, forces , et on ne voit pas qu’ils doivent s’abstenir d’aucune espèce d’aliments sains , pourvu qu’ils en usent modérément. Il convient seulement qu’ils évitent ceux de difficile digestion, et surtout ceux qui sont gras , visqueux, les fritures, la pâtisserie , les légumes venteux , les viandes dures , fumées, salées, etc. Ces sortes d’aliments ne sauraient convenir a la plupart des gens de lettres , chez lesquels l’action vitale , concentrée dans le cerveau , influe sympathiquement d une manière fâcheuse sur les fonctions de l’cs-

(1) Traité de Médecine, », n, p- 223-

HYGIÈNE

tomac. Quant à ceux mêmes qui sont plus forts et dont les facultés digestives ont plus d énergie , il est aussi prudent qu'ils s en abstiennent.

On a recommandé aux gens de lettres 1 usage de 1 eau pour toute boisson. Ce Précepte sévère, cl réfuté par l’exemple des médecins hommes de lettres qui l’ont donne, peut êlre utile dans quelques circonstances particulières ; mais on ne voit pas qu’une petite quantité d’un vin généreux et léger, pur ou trempé d’eau , PJ11.*?0 ^tre nuisible. L’expérience prouve d ailleurs le contraire : si l’on cite les exemples de Démoslhène, de Locke et de Haller, etc., qui n’ont jamais bu de vin , on y peut opposer une foule de savants et d’artistes qui en ont fait usage sans inconvénient; et il n’y a que ceux qui ne se sont pas contenus dans les bornes que prescrivent la raison et le désir de se conserver, auxquels celte boisson ait été préjudiciable. En général, la vie abstème n’est guère convenable qu’à ceux qui en ont contracté l’habitude de bonne heure. Le vin est le premier des toniques et des cordiaux : il convient donc aux hommes de lettres , dont les forces ont besoin d’être réparées et l’esprit égayé. Il aide le travail de la digestion ; et, sans contredit, il vaut bien la rhubarbe, l’aloès , et autres drogues semblables que , par une des contradictions les plus bizarres, Ion a conseillées aux gens de lettres , comme toniques et fortifiants.— Ce que je viens de dire du vin doit s’étendre au café , qui , pris modérément et non habituellement, ne peut être qu’avantageux aux hommes de lettres ; il n’y a fjue ceux qui ont des nerfs d*une extrême mobilité, ou ceux auxquels il cause des insomnies , le tremblement, etc., ou d autres symptômes nerveux, qui doivent absolument s’en interdire l’usage.

L’exemple de Fonlenelle, de l’immortel \oltaire, et de tant d’autres grands hommes qui faisaient leurs délices de cette boisson excitante, et qui néanmoins sont parvenus à un grand âge, réfute victorieusement tous les vains arguments de ces docteurs qui , de leur cabinet dictent au genre humain des leçons qu’on ne suit guère, et qu’eux-mêmes ne mettent pas en pratique. Il y a d’ailleurs des hommes de lettres auxquels l'usage du café est indispensable. — Un conseil plus ulile aux gens de lettres est celui de ne pas se livrer à l’étude immédiatement après le repas, parce que les forces se trouvant partagées entre le cerveau et

l’estomac, ils n’en ont pas assez l’un et l’autre pour remplir leurs fonctions; l’étude devient , dans ce cas , pénible et infructueuse , et la digestion en est troublée. U faut, pour travailler utilement et conserver sa santé , ne se mettre à l’ouvrage qu’une heure au plus tôt après le repas (1).

Il n’est guère possible d’assigner les heures les plus convenables à l’étude : cela dépend beaucoup des dispositions dans lesquelles on se trouve et de l’habitude qu’on a contractée. Il n’y a qu’une règle à suivre sur ce point : c’est de se livrer au travail quand il est aisé, et de le fuir lorsqu’on n’a pas la conception facile et les idées nettes. Il est des personnes qui travaillent mieux l’aprèsmidi ou la nuit que dans les autres parties du jour : mais assez généralement c’est le travail du matin qui est le plus profitable , et, comme l’ont très-bien dit les poètes , l’aurore est l’amie des muses : outre qu’on est moins distrait , c’est qu’on a les idées plus heureuses et l’imagination plus vive, surtout lorsque le souper de la veille a été léger et pris de bonne heure. — Il est utile aussi que les gens de lettres établissent leur muséum dans la partie la plus élevée de la maison ; qu’il soit vaste, bien éclairé, aéré, et, autant qu’il est possible, exposé à l’est, et plutôt à la campagne que dans les villes. Le choix d’un bon air est de la plus grande importance; il influe sur

I ame aussi bien que sur le corps. Un air sain, dit Hippocrate, donne de l’esprit; un air épais le rend lourd :

a Bœotum iti crasso jurares aëre natum. »

II faut de même , pour bien vaquer aux études, un air tempéré , qui ne soit ni trop chaud ni trop froid. Dodart (2) parle d un jeune homme d’un esprit précoce qui perdait entièrement la mémoire pen-

(1) Il est difficile d’assigner absolument le lemps qui doit s’écouler entre le repas et la reprise du travail : pour beaucoup d individus une heure sera insuffisante. On rencontre des hommes fort laborieux qui ne peuvent se livrer au travail que deux ou trois heures après le dîner; d autres qui s’y remettent sans inconvénient presqu’en sortant de table; il en est même qui ne cessent pas d’occuper leur cerveau pendant le repas.

(2) Histoire de 1 Académie royale des bcicnces, 1705, page 72.

HYGIENE

da ni les jours caniculaires, et qui la récupérait aussitôt que l’air était un peu rafraîchi ; et Lancisi , médecin des papes Innocent XI et Clément XII, écrit à Cocchi que pendant les grandes chaleurs de l’été il était incapable de méditer et d’écrire. — Les gens de lettres doivent se livrer rarement aux plaisirs de l’amour, qui non-seulement sont préjudiciables à leur santé , mais qui affaiblissent l’énergie du cerveau nécessaire à la production de la pensée : Minerve fréquente rarement les jardins d’Idalie. — Ils doivent dormir au moins sept à huit heures par jour, et ne point prolonger

leurs veilles trop avant dans la nuit : celles-ci renforcent la tension et le spasme des organes épigastriques , qui rendent dans la suite le sommeil presque impossible , et qui occasionnent l’irrégularité dans les mouvements ; elles portent le trouble dans les fonctions, et augmentent les causes des maladies attachées à l’amour excessif des lettres.

k Perrigilcs meditabundus ne ducito ooctes;

* Ordo placet Muais et amant alterna Caniæntr.

• Si delcctari somno tiresque luerari » ludc cupiii sera meditari desine nocte. *

Ci»*., de Hom. sano et aegruto.

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