DE CONGE’CATION
Dans les expériences faites sur la congélation de la totalité du corps des animaux, llunter n'ayant jamais vu la vie se rétablir par le dégel de celui-ci, il fut désireux d’établir jusqu’à quel point on pouvait à cet égard assimiler les parties a la totalité Uu corps. Il fit geler les oreilles à des lapins, la crête et le jabot à des coqs, jusqu’à ce que ces parties fussent assez raides et dures pour fuir devant les lames des ciseaux comme le feraient des éclats de bois ; aucune douleur ne se faisait sentir, aucune hémorrhagie n’avait lieu. Après avoir été dégelées
ces parties s’enflammaient considérablement , mais finissaient par retrouver complètement la vie. J1 y avait donc une différence matérielle dans le résultat des expériences faites sur la totalité du corps des animaux à organisation parfaite et celles faites sur une partie de leur corps seulement. Mais bien que ces expériences prouvassent incontestablement que des parties d'animaux de celle espèce pouvaient être gelées, puis rappelées à un état de vitalité et de santé parfaitement naturel, on ne savait point si ce résultat serait le même chez les animaux d’une organisation supérieure.
Hunter fit donc geler la queue d’une tanche et de deux poissons rouges; puis il essaya de rendre aux parties leur vitalité en mettant le poisson dans l’eau froide. Mais lorsqu’elles furent dégelées ces parties ne reprirent pas leur aspect primitif. Les poissons furent suspendus la tête en bas et finirent par périr.
Tontes les autres tentatives faites par lui pour rendre la vie à différents animaux à sang froid ou à des parties seulement de ces animaux, après les avoir soumis à la congélation , demeurèrent comp'ètement sans succès (1). Spallanzani a remarqué aussi que si l'on maintenait pendant long-temps sous la neige des grenouilles, des crapauds, des lézards, l’irritabilité de leurs muscles n’était pas détruite; mais que si l’on augmentait le froid de manière à geler une partie quelconque de leur corps, celte partie était
(1) Richler’s Anfangsgr., t. i, p. 125.
(2) Le climat tempéré de notre pays nous donne bien rarement l’occasion de remarquer les effels du froid intense sur l’économie, et à l’exception des faits observés dans la retraite de 1812, nous n’avons guère d’autres documents à ce sujet, que ceux qui nous sont fournis par les chirurgiens du nord. Ils paraissent tous d’accord sur la nécessité d’écarter les individus congelés d'ttne chaleur vive et subite; ils recommandent de rendre au corps du calorique très-graduellement ; ils paraissent tous avoir tiré un parti très-avantageux des frictions avec de la neige, dans le cas de congélation complète, lorsque la sensibilité était abolie. On conçoit comment ces frictions doivent agir; il y a application d’un corps IVoid, mais il y a aussi mouvement, et de ces deux effets combinés résulte une stimulation proportionnée an degré de vitalité très-faible quo possède encore l’individu
congelé. Mais un conseil qui parait dif- 1 ficile à s’expliquer, c’est celui de cou- j vrir le corps de neige, et de le laisser I dans l’immobilité; n’est-ce pas le placer i absolument dans les conditions pareilles i à celles qui ont amené la congélation?
Comment en perpétuant cet étal, ou du moins en en reproduisant les circonstan- j ces, pout-on espérer un résultat contraire au premier? Cependant Ricbter et Cal- | lisen placent ce moyen à côté des fric- j tions avec de la neige, et l'autorité de H ces deux noms doit être d’un grand poids.
Je crois que dans le cours de ce chapitre l’auteur n’a point cité les hémorrhagies et les congestions au nombre des effels dit froid intense; qu’on me permette de rappeler que les observateurs de la retraite de 1812 ont signalé ces accidents chez les individus soumis à un froid rigoureux. ( Note du trad.)
(1) Observations sur certaines parties do l’économie animale, p- 124, 125.
DK PATHOLOGIE CIIIIIÜRGICALE.
invariablement tuée et rendue insensible à tout stimulus (I).
Cependant, les expériences sur les animaux à sang chaud corroborent l’opinion accréditée depuis loug-temps, à savoir qu’une partie du corps humain ayant été gelée simplement et sans destruction de son organisation, la vie peut s’y rétablir par une restitution graduelle de calorique. Quelles sont les parties du corps humain qui peuvent être gelées sans perdre la vie, et combien de temps peuvent-elles rester impunément dans cet état (comme le remarque le docteur Thomson)? L’observation ne paraît pas jusqu’à présent pouvoir répondre catégoriquement à ces questions ; nous savons pourtant que des portions des joues, les oreilles, le nez, ont souvent été gelées par l’exposition au froid , et que cependant, à l’aidede précautions convenables, les fonctions vitales de ces parties ont été rétablies. Il semble donc probable qu’une petite portion de tissu cutané peut être gelée pendant un court espace de temps sans destruction nécessaire de sa vitalité. Le docteur Thomson pense qu’il est complètement impossible de rendre la vie à un membre gelé, et dans le cours de son ouvrage on ne rencontre pas un seul cas offrant la moindre contradiction avec son opinion (2). Sur ce point il diffère de Richter et de Callisen, ainsi que sur la question de savoir s’il est possible de rappeler à la vie un individu dont le corps a été gelé en totalité. Bien qu’on ait pu douter qu’il fût réellement convenable d'éloigner d’une température chaude les sujets chez lesquels le froid avait déterminé un état de torpeur et d’insensibilité, tout le monde est convaincu qu’il est prudent d’étendre ce principe au traitement des parties du
corps humainqui sonttrès-froidesou dans
un état actuel décongélation. Si un membre , qui n’est pas réellement gelé, mais excessivement froid, est exposé brusquement à la chaleur, des engelures, des
(tj Opuscules de physique.
(-) Leçons sur l'inflammation, p. 62 Gi2. « Les doigts, les orteils et Je n peuvent être gelés et complètement re dus à la vie, si des moyens judiciei sont mis en usage, tandis que si tout i membre est gelé il périt. Aucun des ai: maux appartenant aux classes supérie res ne peut échapper à la mort, quar son corps a été congelé. . Macartnev, C mtlamrnation, p. 99.
enlamures ( frost-bitc ) et d’autres formes d’une inflammation étendue en sont le résultat. La partie enfle, devient livide et est presque affectée d’une douleur lancinante insupportable ; si une portion du corps frappée d’une congélation complète est ainsi soumise à une chaleur subite, les mêmes symptômes se manifestent, mais à un degré plus intense, et ils se terminent parla gangrène (1).
J'ai déjà cité quelques faits (2) qui démontrent clairement le danger d'exposer au feu les parties très-froides ou gelées ; mais nous n’avons peut-être jamais rencontré de preuves plus convaincantes de celte assertion que dans les observations faites sur l’armée française , dans la campagne à laquelle appartient la bataille d’Eylau. Pendant les trois ou quatre jours extrêmement froids qui la précédèrent , le mercure descendit à dix , onze, douze, treize, quatorze et quinze degrés au-dessous de zéro, thermomètre Réaumur , et pourtant ce froid ne produisit d’accidents chez aucun soldat, jusqu’au second jour après la bataille.
« Nous avions pourtant, dit Larrey, passé » ces journées et une grande partie des » nuits des 5, 6, 7, 8 et 9 février dans la » neige, exposés au froid le plus glacial;
» cependant, dans la nuit du 9 au 10, la » température s’éleva soudain à trois ,
» quatre et cinq degrés au-dessus de » zéro, et il tomba un mélange de neige » et de pluie. Alors commença le dégel,
» et dès ce moment , un grand nombre » de soldats se plaignirent de douleurs » aiguës dans les pieds , d’engourdisse- » ment, d’une sensation de pesanteur,
» de picotements dans les membres. Les » parties n étaient que légèrement gon- » liées et d’une couleur rouge foncée.
» Chez quelques individus , une faible » rougeur s’observait à la base des orteils » et sur le coude-pied, tandis que chez » d’autres les orteils avaient entièrement » perdu le mouvement, la sensation et la » chaleur , et étaient devenus noirs et » comme desséchés. Tous ces malades, a sans exception, déclarèrent qu’ils n’a- » valent senti aucun malaise pendant » que durait le froid intense, et que leurs » souffrances n avaient commencé qu’au » début du dégel. » Larrey conclut de
(1) Richier, Anfangsgr. der Wundarzneykunst, t. j, p. 120.
(2) Faits extraits des Mèm. de chir.
mil., t. iv, par Larrey.
tous ces faits que le froid n’est pas une cause déterminante , mais seulement prédisposante de l’inflammation et de la gangrène (1) , vérité que Richter paraît bien reconnaître , quand il observe que le froid seul , même le plus intense , ne produira jamais d'engelures (2).
Pour dégeler graduellement une partie en état de congélation , le meilleur moyen est de la frotter avec de la neige ou de la glace et de l’eau froide, jusqu’à ce qu’on y ait rappelé la sensibilité et le mouvement. Si l’oreille et le bout du nez sont gelés, on prendra le plus grand soin de ne point les briser; dès qu’on y reconnaîtra des signes de sensibilité et de mouvement , la friction sera faite avec de l’eau-de-vie ou de l’esprit de vin camphré. Le malade prendra alors une boisson diaphorélique légère, comme du vin chaud , une tasse de thé , etc. , et il sera mis au lit dans une chambre échauffée. Il devra y demeurer jusqu’à ce qu’il commence à transpirer , alors qu’un retour complet de toute la sensibilité perdue se manifeste.
Quand une partie est presque dans un état de gangrène , par suite d’une exposition intempestive à une chaleur soudaine , on peut encore la rappeler à la vie , en la trempant dans l’eau , à une température froide voisine du point de congélation. Elle doit y rester plongée, jusqu’à ce que le gonflement, la douleur et les marques de décoloration commencent à diminuer ; c’est alors qu’on doit en venir aux frictions avec de l’eau-devie , etc., et augmenter graduellement la chaleur (3).
(1) Mémoire sur la gangrène sèche causée parle froid, etc. Ouvr. cité, t. u,
(2) Richter, t. i, p. 124.
(5) Quelquefois les soins les mieux dirigés échouent, soit parce qu’ils ont été administrés trop tard, quand la partie avait déjà perdu toute sa vitalité, soit parce qu’ils ne sont point encore assez puissants pour s’opposer au désordre qui s’accomplit. Dans ces deux cas, la gangrène est la suite nécessaire de la congélation. Les auteurs qui ont été à même d’observer cette sorte de mortification conseillent de poursuivre d’abord avec persévérance les soins indiqués ci-dessus
fiour les parties congelées, puis, lorsque a gangrène est bien décidément établie,, do couvrir les endroits frappés avec des topiques aromatiques et toniques, d’ad-
ENGELURBS.
L’inflammation qui accompagne les engelures est d’une nature particulière ; elle a des caractères d’irritation , bien qu’elle soit languissante; par suite de l’état de la circulation dans les parties affectées, les puissances réparatrices sont faibles et réclament une stimulation (1).
Une engelure, dans sa forme la plus bénigne , est accompagnée de rougeur, de chaleur et de démangeaison des parties affectées; ordinairement ce sont les orteils, les talons ou lesdoigts , bien que quelquefois on rencontre cette maladie à l’extrémité du nez , à l’oreille ou sur le métacarpe. Quand les engelures sont plus marquées , les parties sont le siège d’un gonflement plus notable , plus rouges , et tellement douloureuses que le malade est privé de leur usage ; lorsque le coude-pied ou le dos de la main sont affectés , le tissu cellulaire sous-cutané acquiert un volume double ou triple de celui naturel , et les téguments sont bleuâtres ou livides. Les engelures qui sont arrivées à un degré plus grave produisent des vésications ou un soulèvement de l’épiderme, par suite de la présence d’une sérosité brune et san- : guinolente, qui s’est accumulée sous lui. La surface de la peau s’ulcère souvent sous ces vésications , et les plaies qui en résultent sécrètent une sanie ichoreuse, pénètrent profondément, sont excessivement douloureuses et souvent très-difficiles à cicatriser ; leur fond présente un aspect grisâtre et fréquemment fongueux. Dans les cas les plus graves, l'in, I flammation se termine par la mortifica- ■ tion, qui est souvent précédée par la formation de vésicules remplies de sérosité sanguinolente.
Rien n’expose une partie aux engelures comme de la soumettre subitement :
à la chaleur, quand elle est froide, et au froid, quand elle est chaude ; d’où il ré- - i suite que les parties les plus exposées >jj
ministrer une boisson diaphorélique, et de se comporter comme dans tous les autres cas de gangrène. Le cercle influm* ; matoire de délimitation s’étant formé, 4 les eschares sont soumises à leur travail d’élimination, ou bien on recourt «4 l’amputation, si le cas l’exige.
( Note du irad.)
(1) Voy. Macartncy, On inflammation, p. 99.
DH PATHOLOGIE CHIRURGICALE
aux vicissitudes de chaleur et de froid sont les plus sujettes à cette affection , comme les orteils, les doigts, le nez, les oreilles elles lèvres. Lorsqu’une portion du corps est soumise à uu froid subit , pendant qu’elle est dans un état de transpiration , elle est bien plus exposée aux engelures que si on la soumettait au froid , pendant qu’elle est simplement chaude. Le froid le plus intense seul ne peut produire de véritables engelures, bien que des affections analogues puissent demeurer sur des membres qui ont été gelés. Plus une peau est tendre et irritable,et plus promptement s’ymanifestent les engelures. Elles se rencontrent particulièrement chez les enfants, principalement chez ceux qui ont une tendance aux scrofules, chez les jeunes sujets, les femmes et les individus élevés mollement, qui se maintiennent toujours dans une atmosphère chaude, toujours à l’abri du contact de l’air ; chez ceux qui transpirent beaucoup des pieds. Ainsi que le fait judicieusement remarquer le docteur Macarlney, les engelures se rencontrent très-fréquemment chez les tempéraments à circulation languissante vers les extrémités, avec prédominance du système veineux , marquée par une coloration violette de la peau et surtout des extrémités exposées au contact de l’air froid.
L eau froide est une des meilleures applications pour les engelures de la première et de la seconde espèce : la partie affectée devra y être plongée pendant quelques minutes, deux ou trois fois par jour, et après qu'elle sera sèche , on la recouvrira d’un gant de peau. On ne doit cependant point faire usage d’eau à la glace ni de neige, pour les malades disposés à la phthisie ou à la goutte , et pour les femmes délicates (1). On se sert plus communément des topiques astringents et stimulants, tels que l’acétate de plomb liquide , l’esprit de vin camphré , la teinture de myrrhe, l’essence de térébenthine mêlée avec du baume de copahu , le Uniment camphré , le Uniment à l’ammoniaque, une partie de teinture de cantharides étendue de six parties de liniment savonneux , ou un mélange de deux parties d’esprit de vin camphré , avec une partie d’acétate de plomb liquide.
Les engelures ulcérées réclament des
\^<k' ^'^son’s Instilules, vol. i, p.