VITALES
Tous les praticiens qui ont écrit sur celle matière disent qu’en pareille circonstance il importe avant tout de communiquer du calorique au corps de la manière la plus graduelle (S). Les observations et les expériences (dit Hunier) semblent prouver qu’il existe dans la nature une loi d’après laquelle chez les corps animaux le degré de chaleur qui vient du dehors doit être proportionné à la quantité de vie ou autrement dit à la force de vitalité. Quand la vie a été affaiblie on doit apporter un grand soin à 1 établissement de cet équilibre proportionnel ; mais lorsque la puissance vitale est considérable, celte observation peut être moins rigoureuse. Je fus conduit (continue-t-il) à faire ces remarques en donnant des soins à des personnes chez lesquelles une partie du corps avait été gelée , et dans ces cas le froid avait affaibli le principe vital. La puissance d’action demeure aussi complète que jamais, elle est seulement diminuée dans sa foi ce, et il ne manque que de la chaleur pour remettre celte puissance en mouvement. Ainsi la chaleur doit être d’abord appliquée graduellement et propor-
(f) Histoire de trois femmes qui furent sauvées après avoir été enterrées trentesept jours sous la neige, dans une étable, a^Dergemolello, en Italie, par F. Soumis,
(2) Pour avoir sur ce sujet des détails curieux, consultez Thomson’s Lectures on inflammation, p. 042, 644.
(3) Ricbter, Anl’angsgr., t. i, p. J23.
~ SJ 'S<in' SySt' Chir‘ ,lodien)-’ vol. If
tionnée à la quantité de principe vital (1) ; à mesure que celui-ci est amené à un plus grand degré de force, la chaleur duit elle-même être augmentée. Si on n’observe point ce conseil, et qu’un trop haut degré de chaleur soit prodigué tout d’abord , l’individu ou la partie perd entièrement le principe vital et la mortification survient. Ce résultat se présente invariablement chez l’espèce humaine, et je suis convaincu que la même chose se rencontre chez les animaux. Car si une anguille est exposée à un degré de froid assez intense pour l’engourdir à tel point que les restes de vie soient à peine perceptibles , bien que conservés dans un froid d’environ 40° Farenheit , cette faible proportion de principe vital se maintiendra long-temps sans diminution ni augmentation ; mais si l’animal est ensuile placé dans une chaleur de G0X° Farenheit, après avoir donné des signes très-actifs de retour à la vie , il mourra en peu de minutes. Cette circonstance n’est pas particulière à la diminution de la vie par le froid. Les mêmes phénomènes se rencontrent chez les animaux qui sont affamés depuis long -temps. Si un lézard, ou un serpent n’est point suffisamment engraissé quand il va se cacher dans sa retraite pour y passer l’arrière saison, ses forces vitales seront tellement diminuées avant que le printemps lui permette de sortir, que peut-être l’animal ne pourra revenir à la vie. Si des animaux arrivés à l’état de torpeur sont exposés aux rayons du soleil , ou à une tout autre chaleur qui rendrait la vie à un animal pareil possédant une plus grande quantité de force vitale, ils donneront immédiatement des signes de surcroît de vitalité , mais s’affaisseront promptement pendant l’expérience et la mort sera le résultat immédiat. Au contraire, d’autres animaux réduits au même degré de faiblesse, autant que les apparences peuvent permettre d’en juger,
(1) Qu’on me permette de reproduire mot pour mot les phrases de mon modèle. Il n'est point d’usage chez nous de dire quantité de vie, quantité de principe vital, mais comment traduirais- je autrement ces expressions quantity of life, quant ily of the living principle , sans altérer lo sens de l'auteur? J'espère qu’on me pardonnera d’avoir toujours sacrifié le style à une exactitude extrême, dans un ouvrage didactique qui devait êtro rendu fidèlement. (iYote du trad.)
vivront pendant plusieurs semaines si on les maintient à un degré de froid proportionné à la quantité de vie qu’ils possèdent. 11 y a plusieurs années , j’ai observé (dit Hunier) dans quelques-unes des parties les plus froides de notre île , que , quand le froid intense avait forcé les merles ou les grives à chercher un abri dans les bâtiments écartés, ceux de ces animaux qui avaient été pris et que l’on avait exposés h un degré de chaleur considérable, par suite d’une compassion mal entendue , mouraient très-promptement. (Remarques sur certaines parties de l’économie auimale par J. Hunter, vol. îv, p. 137, 2e édit., Londres, 1792.)
J’ai jugé qu’il était convenable de citer ces opinions de Hunter en même temps que quelques-uns des faits sur lesquels il les fonde, parce que j’ai lu dans quelques ouvrages modernes fort estimés et très-répandus, que dans les cas de suspension de l’animation ou de torpeur, par suite du froid, le malade devait être placé dans une chambre chaude, mais bien ventilée , frictionné avec des flanelles chaudes, et qu’on devait lui plonger les pieds et les jambes dans de l’eau , chaude elle-même (1). Le docteur JLellie ne pense pas qu’on doive employer ces moyens pour communiquer de la chaleur dans le cas de torpeur générale , ni d’engourdissement ou de congélation des membres. Dans cette dernière occurrence, il dit que l’on doit communiquer la chaleur d’une manière très-graduée; mais, ajoute-t-il, nous ne devrons assurément pas commencer le traitement d’un individu dans un état de torpeur générale voisin de la mort , en appliquant sur lui de la neige. Il pense encore que, dans la torpeur générale où toutes les fonctions scnsoriales ont été long-temps suspendues, le danger de déterminer une réaction violente ou de dé-truire par une stimulation prématurée une excitabilité accumulée, est loin d’être le même que dans une affection partielle, où, malgré la lésion qui atteint la. partie, les puissances générales de l’économie sont restées excitables comme auparavant. Quelqu’ingénieux que puissent être les raisonnements adoptés par le docteur Ivellie, je suis loin de regarder comme erronés les principes pra--
(1) Kellie, dans Edin. med. and surgical Jour»., t. î, p. 312.— Rees, Cyçlo* • pœdia, art. Cold.
DE PATHOLOGIE CIURDROICALB.
tiques établis d’après les observations de Hunier. Le cas rapporté par le docteur Kellie n’est pas un exemple dans lequel toutes les forces vitales ont été anéanties par le froid. La température à laquelle l’individu avait été exposé n’était pas h la rigueur assez basse pour être incompatible avec l’activité et la vie, mais il fut abattu par la fatigue et le jeûne, et les effets du froid atmosphérique furent augmentés par la pluie fine qui tombait abondamment. Le sang qui coula de son bras fut trouvé à la température que ce fluide a habituellement. Dans ce cas donc la température du corps du sujet put à peine être assez basse pour fournir un moyen de juger s’il était utile ou dangereux d’exposer subitement à une vive chaleur un individu qui aurait été soumis aux effets d’un froid intense. Si les faits mentionnés par Ilun ter avaient laissé dans le doute sur ce point, nous pourrions encore être convaincus de la vérité de ses observations par d’autres exemples que nous possédons. Les membres du paysan Boutillat , dont j’ai déjà cité l’observation, furent couverts de linges chauds trempés dans des liqueurs aromatiques , ses pieds se gangrenèrent et il périt. Le docteur Pilhes pense que l'on aurait pu éviter celte funeste conséquence en faisant usage des applications froides (l). La grande expérience de Larrey qui a été un témoin oculaire de tous les désastres de 1 armée- de Napoléon dans la campagne de Russie, semble aussi confirmer les^ principes émis par Hunter, Richter, Callisen, etc. En décrivant tous les maux que l’armée française avait à souffrir de la rigueur du climat, Larrey s écrie : Malheur à l’homme engourdi par le froid et dont les forces animales étaient épuisées , surtout s’il avait perdu sa sensibilité extérieure ; malheur à lui dis-je, s il entrait trop subitement dans une chambre chaude ou s’il s’approchait trop près du feu du bivouac. Les parties proéminentes engourdies ou gelées situées à une certaine distance du centre de la circulation , étaient frappées de gangrène qui apparaissait à l’instant meme et s’étendait avec une telle rapidité que ses progrès étaient perceptibles a 1 œil , ou bien l’individu était subitement suffoqué par une sorte de turgescence qui paraissait affecter le cerveau et les poumons, et il périssait comme
(1) Journ. de méd., t. xxvn,
dans l’asphyxie. C’est ainsi que mourut le pharmacien en chef des gardes. Il était arrivé jusqu’à Kowno sans aucun accident, mais il avait perdu une grande partie de ses forces par le froid et le manque d’aliments. Un asile lui fut offert dans un appartement chaud à la pharmacie de l'hôpital. A peine avait-il passé quelques heures dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, que ses membres , dont la sensibilité s’était perdue , devinrent considérablement enflés, et il périt peu de temps après dans les bras de son fils et de l’un de ses collègues sans pouvoir prononcer une seule parole. Nous vîmes aussi quelques hommes tomber raides-morts ( stijf-decid ) dans les feux des bivouacs, etc. (1).
Lorsqu’ils ont décrit le traitement des individus réduits à un état de torpeur et de suspension de l’animation parle froid, Callisen et Richter donnent explicitement le conseil de communiquer au corps le calorique très-graduellement.
Le premier prescrit des frictions longtemps continuées avec de la neige ou des linges trempés dans de l’eau trèsfroide. Ces frictions seront faites dans une chambre froide, et il conseille au chirurgien de ne pas cesser trop promptement ses secours , car on a vu des individus ne donnant aucuns signes de vie pendant plusieurs jours être cependant arrachés des bras de la mort. Dès que la sensibilité , le mouvement et la chaleur se rétablissent, des applications aromatiques spiritueuses peuvent être employées ; on peut aussi élever la température de l’atmosphère dans laquelle le corps est placé et administrer des cordiaux (2). Quand les signes de retour à la vie se manifestent, Richter recommande d’approcher des narines des substances volatiles très-fortes et des slernutatoires , d’insufller de l’air dans les poumons et de chatouiller l’arrière-bouche avec une plume. Il conseille aussi l’introduction de la fumée de tabac dans le rectum ; il est cependant douteux que celte pratique soit convenable dans tous les cas de suspension de l’animation, car les effets de cette plante sont débilitants et délétères. Il serait peut-être mieux d injecter du vin chaud dans le gros intestin ou dans l'œsophage au moyen
(1) Mém. de cliir. mil., vol. iv p 13i
(2) Callisen, t. i, p. 509.
TRAITÉ élémentaire
d’une sonde en gomme Élastique. Quand les signes de retour. à l’animation sont plus manifestes encore , lo corps doit être frotté avec de l’eau-de-vie et placé dans une température plus chaude. On donnera alors une boisson diaphonique , et dès que le malade aura été bien séché, il sera placé au lit et y restera jusqu’à ce qu’il commence à transpirer (l).
Peut-être que ces illustres chirurgiens ont étendu trop loin leur principe en conseillant de couvrir ou de frotter le corps avec de la neige ; mais on a tout lieu de croire que la méthode qui consiste à laisser la chaleur se communiquer au corps seulement par degrés est celle qui offre le plus de chances de salut (2).
traitement des parties dans un état