‹ Encyclopédie des sciences religieuses; (volume 4)Chapitre 26 sur 170 · JALAGUIER — JAMES · texte numérisé non relu

JALAGUIER — JAMES

veau, plus logique et plus radical que ses prédécesseurs. Les adversaires du professeur de Moutauhan furent tous contraints de rendre hommage à la sagacité de son esprit et à la loyauté de ses sentiments, mais ils mirent aisément en relief les points faibles de sa méthode théologique, qui étaient au^si ceux de son enseignement. Par ses études comme par son tempérament, P. Jalaguier était resté réfractaire, sinon étranger aux recherches et aux allures de la critique moderne ; il ne connaissait les produits de la science théologique d'outre-Rhin que par des traductions en français ou en anglais ; il préférait les méditations philosophiques et religieuses aux études historiques ; il aimait à traiter les questions en bloc plus que par les détails; il manquait enfin de cet esprit créateur et organisateur qui fait sortir d'un principe fondamental tout un système théologique fortement lié et valant à lui seul tout une apologétique. Malgré ces lacunes, les leçons et les écrits de M. Jalaguier ont laissé au sein de TEglise réformée des traces sérieuses et durables, et il est permis d'affirmer que, dans une certaine mesure, elles ont contribué à préparer au milieu d'elle Tavènement et les progrès de l'orthodoxie biblique. — Ce qui n'a pas moins concouru à ce résultat, c'est le caractère moral qui distinguait le pieux professeur. Chez lui, la bonté du cœur s'unissait à la fidélité aux principes ; la vie intérieure correspondait à la profession extérieure ; l'esprit de prière pénétrait et sanctifiait le travail de la méditation ; en lui surtout on sentait vivre et régner souverainement le sentiment du devoir. Peu d'heures avant sa fin, il disait encore : « Le secret du bonheur est dans l'accomplissement du devoir sous le regard de Dieu. » Tous ceux de ses anciens élèves qui lui ont survécu, quelle que soit la diversité de leurs tendences actuelles, restent encore unis dans un mêma sentiment de pieuse vénération pour le serviteur de Dieu qui sut parler la langue des choses divines avec un cœur d'homme et de chrétien.

, N. Recolin.

JAHBLIQUE, nom de deux philosophes platoniciens, dont l'un, disciple d'Anatolius et de Porphyre, était de Ghalcide, et l'autre, d'Apamée en Syrie. Plusieurs ouvrages ont été publiés sous le nom de Jamblique,.sans qu'on sache lequel des deux en est l'auteur. Nous citerons seulement un écrit contre la Lettre de Porphyre sûr les mys^ tères lien Egyptiens y Oxford, 1678, in-^., dans laquelle le platonisme est ajusté, sur le christianisme et se pare de ses lumières. G. E. Qebenstreit a publié en 1764 contre cet. ouvrage une dissertation intitulée : DeJamblici.., doctrinachristianxreligionif quamimitaristudetj ncxia.

JAMES (Thomas}, théologien anglais, né en 1571, àNewport,.ddns File de Wight, mort en 1629.. Il cominiënça ses études à Winchester et les acheva. à Oxford. Vers 1602, il fut nommé premier bibliothécaire de là bibliothèque publique de cette Tille et consacra la majeure partie dé son temps à écrire des ouvrages de controverse contre le catholiciitme. Membre de la convocation d'Oxford dans la première année du règne de Charles P% il proposa de former une commission

chargée de collationner les manuscrits des Pères de TEglise répandus dans toutes les bibliothèques de TAngleterre, avec les éditions données par les catholiques afin de signaler les falsifications introduites dans ces dernières. Son projet n'étant pas adopté, il résolut d'exécuter lui-même cet immense travail ; mais la mort ne lui permit pas de l'achever. La liste de ses écrits est considérable. — Voyez la Biographie britannique et le Dictionnaire général de biographie, de Ghalmers.

JAHESON (William), historien écossais, professeur d'histoire à l'académie de Glasgow dans la première moitié du dix-huitième siècle. Il est surtout connu par l'ouvrage suivant : Spicilegia antiquUatum ^Egypti algue vicinarum Gentium, dans lequel il s'efforce de faire concorder la Bible et l'histoire profane. On lui attribue encore : Sum oftheepiscopal controversy. .

JAMNIA ou Jabnia (I a b n è h ; 'hfxvaf, 'lajAvaQ, ancienne viile des Philistins, située entre Joppe et Asdod, dont le roi Ozias détruisit les murs (2Ghron. XXVI, 6; cf. Jos. XV, 46). Josèphe la connaît sous le nom de 'locfxvta ou 'Iap.veta (D«?6f//o;ud., 1,7. 7), comme une bourgade florissante habitée par des Juifs et par des païens, avec un bon port (1 Mach. IV, 15 ; V, 58 ; X, 69 ; 2 Mach. XII, 8; cf. Ptolémée, 5, 16). Pompée l'enleva aux Juifs pour l'annexer à la Syrie (Josèphe, De bellojud.^ 1, 7. 7). Après la destruction de Jérusalem, le sanhédrin se réunit à Jamnia, qui fut aussi le siège d'une célèbre académie juive (Misch. rosch hasschana, 4,1 ; Sanhedr. 11 , 4 ; cf. Sperbach, Dissert. de acndemia Jabnensi ejusque recioribus ^ Viteb., 1740; Lightfoot, Academ. John, hislor,^ dans ses Opéra, II, 87 ss.). Au quatrième siècle, elle fut érigée en évêché, ressortissant au diocèse de Jérusalem, sous la métropole de Césarée. Elle a eu six évoques, dont le premier, Macrin, siégeait lorsque Arius commença à répandre son hérésie. — Voyez Volney, iîew«, II, 251; Relamû, Palxstina, 171, 370, 408, 436, 460, 608, 822; Lequien, Oriens Christ., III, 587 ss.

JANOW (Matthias de), l'un des précur.seu];3 de Jean Huss. Fils d'un chevalier bohémien, il étudia aux universités de Prague et de Paris où il acquit le grade de magisler. En 1381, après un voyage à Rome, il fut nommé chanoine à Prague et exerça jusqu'à sa mort (1394) les fonctions de confesseur à l'église cathédrale. Il réunit dans un grand ouvrage, De Regulis Veieris et Novi Testamenti, en cinq livres (1388-1392) , dont quelques fragments seulement ont été publiés, les expériences de son ministère, s'appliquant avec une rare pénétration à démêler le vrai christianisme du faux. Il s'élève avec une grande fermeté contre les abus du temps et signale comme l'une des principales causes de la décadence de l'Eglise et de la corruption des mœurs chrétiennes la fâcheuse distinction introduite entre les laïques et le clergé. Janow plaida également en faveur de la communion des laïques, et cela sub uiraque specie. — Voyez Neander, Kirchengesch., VI, 365 ss.; Palacky, Oesch. V. Bœhmen^ III, 173 ss. ; Jordan, Die Vorlxufer des Husiunthams iri Bœhmen, Leipz., 1846. .

JANSÉNISME. On désigne par ce noni un système, théologique sur la grâce, le libre arbitre et d'autres doctrines religieuses

JANSENISME 145

ou ecclésiatiques, contenu dans un ouvrage célèbre intitulé Augvsiinus^ où son auteur, Cornélius Jansénius, évêque d^Ypres, le présenta comme l'expression fidèle des enseignements de saint Augustin. Nous ne traiterons ici que de Thistoire du jansénisme; pour rétude critique de ses doctrines, nous renvoyons aux articles spéciaux de cette Encyclopédie. — L'origine du jansénisme remonte à Baîus (voir ce nom), professeur à l'université de Louvain, qui, dans ses leçons et dans ses écrits combattant les modernes scolastiques, enseignait, ainsi que He^sels, son ami, et professeur à la même université, l'entière corruption de l'homme, son impuissance totale à faire le bien et la souveraineté de la grâce dans l'œuvre du salut. Versé dans la connaissance des Pères et en particulier de saint Augustin qu'il avait lu neuf fois en entier, dit^on, il puisa dans les ouvrages de ce docteur des vues qui lui attirèrent les censures du parti opposé dont les jésuites étaient les chefs. Malgré les différentes bulles de condamnation dont elles furent l'objet, les doctrines de Baîus lui survécurent. Reprises, après lui, par Jacques Janson (voyez l'article Janson)^ également professeur de théologie à Louvain, elles furent enseignées par ce dernier avec tant de force, de science et d'onction qu'elles se répandirent de nouveau. Au nombre des élèves qui entouraient sa chaire, Janson en avait distingué un, dont le regard vif et pénétrant, le teint pâle, le front haut et méditatif indiquaient un homme supérieur; cet élève qui devait être son disciple le plus illustre et l'interprète de ses pensées les plus chères, était Cornélius Jansénius. Ce dernier quitta bientôt Louvain pour se rendre à Paris afin d'y suivre les leçons des maîtres de la Sorbonne où il fut remarqué par plusieurs d'entre eux. Pendant son séjour à Paris, Jansénius vécut dans l'intimité d'un homme qui devait avoir sur lui une influence décisive, nous voulons parler du jeune Du Vergier de Hauranne qui fut plus tard l'abbé de Saint-Cyran. Les deux jeunes théologiens, devenus amis, semblent désormais confondre leurs pensées dans une tendance commune qu'ils ne formulent pas encore, mais dont ils ne tarderont pas à préciser l'objet* Tous deux éprouvent le besoin de se recueillir et d'approfondir par de sérieuses études les idées qu'ils n'ont fait qu'entrevoir, mais dont les germes sont déjà profondément enracinés dans leur esprit. Vers 1611, ils quittèrent Paris pour^se rendre aux environs de Bayonne, dans une terre appartenant à M""* de Hauranne. Là, les deux amis se plongèrent dans un travail sans relâche; ayant pour objet l'étude de l'antiquité chrétienne,, notamment de saint Augustin. « 11 s'agissait de retrouver à l'origine la doctrine perdue, de ressaisir la vraie science intérieure des sacrements et de la pénitence, de vérifier en un mot ce qu'ils concevaient et pressentaient, et de le rendre démontrable par des autorités à tous les catholiques. Que le dessein fût vague encore pour eux-mêmes, il flottait au moins dans leur esprit. » — Les deux amis passèrent cinq années dans cette retraite, après lesquelles on les retrouve à Paris où ilsne séjournèrent que peu de temps, puis ils se séparèrent. De Hauranne se rendit à Poitiers auprès de M. delà Roche-

posai, évêque de cette ville, et Jansénius retourna à I^ouvain. C'était en 1617 ; deux ans après, en 1619, il fut reçu docteur, fut nommé principal du collège de Sainte-Pulchérie et obtint une chaire d'Ecriture sainte à l'université de Louvain. Nommé le 28 octobre 1635 par Philippe IV à Tévêché d'Ypres, il fut sacré en 1636 et mourut de la peste en 1638. De tous les ouvrages sortis de sa plume, nous ne parlerons que de celui qui a été comme le point de départ du jansénisme et Tobjet des discussions les plus ardentes, c*estrà-dire du livre intitulé AugusUnus. — Les rudes travaux de Bayonne n'avaient point été interrompus, et Tinfatigable théologien, ayant poursui\i ses recherches, les résuma dans un livre qui ne devait paraître qu'après sa mort, VAugusUnits. Gomme Baïus, comme Janson et les autres grands théologiens de cette époque, Tévôquè d'Ypres était un lecteur passionné de saint Augustin. Lancelot nous dit dans ses Mémoires que Jansénius « avait lu plus de dix fois saint Augustin, sans parler des autres Pères, et plus de trente fois ses ouvrages é& la gr^ce contre les péiagiens... Il avait travaillé plus de vingt ans k'^oxi ouvrage de la grâce » (Lancelot, Mém,, I, 104). Ce sont les ardentes discussions dont cet ouvrage fut l'objet qui donnèrent naissance au système dont il devint pour ainsi dire le code. Le nom de Jansénius a toujours servi depuis àdésigner le mouvement de doctrine augustinienne qui s'est produit au sein du catholicisme à des époques différentes. Son livre parut pour la première fois à Louvain en 1640 ; on en a donné trois éditions in-£^, la première à Louvain, la seconde à Paris, la troisième à Rouen en 1652. L'ouvrage était intitulé: Augustinus Cornelii Jamenii Epùcopi, seu doclrina sancti Augustini de humanx naturœ sanitate, œgritudine^ medicind adversus Pelagianos el Mûssiliensestribus lomis comprehensa. — A l'époque où parut ï Augustinus, de singulières doctrines s'étaient introduites dans l'enseignement théologique; les plus étranges assertions avaient été mises en* avant, et les casuistes remplissaient les chaires et les livres de leur morale relâchée. Lessius en Hollande et Molina en Espagne, tous deux jésuites, étaient devenus les oracles de l'école sous l'influence des religieux de leur compagnie. C'est pour réagir contre leur doctrine pélagienne et subtile que Jansénius composa son Augustinus où, s'appuyant sur l'autorité du saint évêque d'Hippone, il combattait les propositions téméraires de ces nouveaux scolastiques. Le crédit de ces derniers était grand, soit auprès des princes, soit à la cour de Rome, et ils le prouvèrent par les condamnations, les prohibitions et autres mesures de rigueur qu'ils surent obtenir contre.les partisans de Jansénius. En 1642, Urbain YIII rendit une sentence contre l'Augustinus, déclarant que ce livre renfermait des propositions déjà condamnées par ses prédécesseurs et qu'il renouvelait les erreurs du baïanisme. Les choses auraient pu en rester là, lorsque, en 1649, le 1" juUlet, le docteur Cornet présenta à la faculté de la Sorbonne, dont il était alors syndic, cinq propositions rédigées par lui et qui lui aemblaieiàt résumer la doctrine de VAugustinus, La Sorbonne les condamna. A partir de ce moment, la lutte devient ardente, serrée,

JANSENISME I47

passionnée. Elle durera un siècle, elle engendrer^.des divisions profondes et fera couler bien des larmes. Sujet de tristesse pour les chrétiens, elle servira les calculs de l'incrédulité en discréditant les doctrines de la foi'. Toute une époque va être agitée par cette question : les cinq propositions du docteur Cornet sont-elles dans le livre de Jansénius, ou nV sont-elles pas? Ceux qui affirment que les cinq propositions ne se trouvent pas dans le livre de Tévôque d'Ypres seront désignés, non sans amertume, sous le nom de jansénistes; tandis que ceux qui affirment le contraire s'appelleront dédaigneusement des molinistes dans le langage de leurs adversaires. Voici maintenant ces cinq propositions si fameuses, et dont l'histoire est pour ainsi dire tout le jansénisme : 1. Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des hommes justes qui veulent les accomplir et qui font à cet effet des efforts selon les forces présentes qu'ils ont ; la grâce qui les leur rendrait possibles leur manque. 2. Dans rétatde nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure. 3. Dans l'état de nature tombée, pour mériter ou démériter, Ton n'a pas besoin d'une nature exempte de nécessité; il suffit d'avoir une liberté- exempte de coaction ou de contrainte. 4. Les semipélagiens admettaient la nécessité d'une grâce prévenante pour toutes les bonnes œuvres, mômes pour le commencement de la foi ; mais ils étaient hérétiques en ce qu'ils pensaient que la volonté de l'homme pouvait ^s'y soumettre ou y résister. 3. C'est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus-Christ est mort et a répandu son sang pour tous les hommes. — Quatre ans après, le 31 mai 1633, le pape Innocent X fit paraître une Constitution dans laquelle il condamnait ces cinq propositions. Les partisans du livre de Jansénius se soumirent à cette constitution; car, même avant sa promulgation, ils avaient reconnu, Arnauld le tout premier, que ces cinq propositions étaient erronées, mais ils se hâtaient d'ajouter qu'elles ne se trouvaient pas dans Jansénius.^ Cette soumission des jansénistes ne faisait pas l'affaire des jésuites; aussi travaillèrent-ils activement à faire décréter par les évoqués de France que ces cinq propositions condamnées étaient dans Jansénius. On intrigua à la Cour, on eflrava Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin sur les tendances qu'on prêtait aux partisans de VAugustinus. Finalement, on obtint en mai 1633, de quinze prélats réunis à cet effet, une résolulion d'engager tous les évoques de France à recevoir la Constitution d'une manière officielle et authentique, en la faisant signer par tous les membres de leur clergé respectif. A partir de ce moment, il fallut <iue tous les ecclésiastiques, religieux, religieuses, signassent la Constitution, c'est-à-dire qu'ils reconnussent que les cinq propositions étaient erronnées, et de plus, qu'elles étaient dans les pages de Jansénius, encore bien qu'ils n'eussent peutrètre jamais lu ni les unes ni les autres. Voici la formule, d'acceptation arrêtée par ces quinze évèques : « Je N. reconnais être obligé en conscience de condamner de cœur et de bouche la doctrine dos Y propositions de Cornélius Jansénius contenue dans son livre intitulé Auguslinus^ que le pape et les

1 48 JANSENISME

évoques ont condamnée, laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée contre le vrai sens de ce saint docteur. » Tel fut le premier « formulaire », on eu fit d'autres Vannée suivante et plus tard, mais toujours dans le sens de celui que nous venons de transcrire et qui avait été rédigé par M. de Marca, archevêque de Toulouse, — Le pape Alexandre VII, successeur d'Innocent X, accentua les sentences défavorables aux jansénistes, il déclara nettement que les cinq propositions du docteur Cornet étaient dans YAugusiinuSj et qu'en les ôondamnant, Rome avait entendu condamner la doctrine de l'évoque d'Ypres. Son prédécesseur avait dit tout le contraire, mais il fautVaccoutumer à ces contradictions dans cette guerre terrible qu'on nommait alors les a affaires de la grâce » ; les procédés souvent iniques, les intrigues, les diatribes passionnées et les violences se succèdent et s'entrecroisent avec une rapidité dont on n'a pas la moindre idée aujourd'hui. Nous ne pouvons entrer dans les détails de cette lutte qui a duré plus d'un siècle; les bulles, les brefs, les ordonnances synodales, les mandements, les pamphlets, les lettres, les dissertations sont comme les projectiles de ce champ de bataille; toutes ces pièces, au nombre de plusieurs mille, forment la vraie chaîne de l'histoire du jansénisme; presque toutes faisaient événement à leur apparition. On comprend que les bornes de cet article ne nous permettent pas d'entrer dans les péripéties de ce combat sans merci, malgré tout l'intérêt qu'elles présentent d'ailleurs; nous indiquerons seulement les faits généraux en les parcourant à tire d'aile. Lorsqu'on étudie attentivement cette histoire du jansénisme , on découvre bien vite le vrai motif que les jésuites eurent pour susciter cette guerre dans laquelle, ri faut bien le reconnaître, ils se montrèrent aussi habiles qu'impitoyables. Maîtres, depuis un certain temps, de la direction des études, par le grand nombre de collèges qu'ils possédaient dans les diverses provinces de France, ils s'alarmèrent en voyant grandir la maison de Port-Royal où l'art de l'éducation et de la pédagogie atteignit une perfection inconnue jusqu'alors. Les Arnauld, les Sacy, les Lancelot, et tous les autres solitaires qui étaient venus se grouper autour du célèbre monastère, menaçaient d'éclipser par leur science et leur méthode large, la réputation des établissements de la Compagnie de Jésus ; aussi voyons-nous, à partir de ce moment, la redoutable société travailler à la ruine de Port-Royal, en employant tous les moyens possibles, et en particulier celui de l'accusation d'hérésie janséniste. C'est ainsi qu'à l'occasion de deux lettres publiées en 1655 par le docteur Antoine Arnauld, sur la conduite d'un prêtre de la paroisse Saint-Sulpice, qui avait refusé l'absolution à M. le duc de Liancourt, les jésuites obtinrent de la Sorbonne une condamnation de ces lettres, et peu de temps après l'exclusion de leur auteur du sein de la faculté, ainsi que la suppression des écoles de Port-Royal des Champs. C'est cette condamnation d'Arnauld qui donna lieu à la composition des fameuses Lettres Provinciales de Pascal. Ici apparaît une question autour de laquelle tous les événements gravitent, question centrale qui soulèvera des tempêtes, qui

JANSENISME 1 49

engendrera des mesures de la dernière violence, c*est la question du fait et du droiL^ous ne sommes plus habitués à ces passions ardentes pour des questions de ce genre; elles ne nous apparaissent plus que comme de vaines subtilités, mais alors^à la cour comme à la ville, en haut comme en bas, on ne parlait que de la distinction du fait et du droit. Ce que Ton appelait le droit, c'était de savoir et de déterminer si les cinq propositions étaient hérétiques. Ce que Ton appelait le fait, c'était de connaître et de démontrer si ces cinq propositions étaient dans le livre de Janséuius, si, en tout cas, dans ce livre, elles avaient un sens hérétique. — C'est à partir de 1660 etde 1661 que les ordres de la cour deviennent pressants, inéluctables au sujet du formulaire. Le Père Annat, jésuite, était alors confesseur du roi , il jie lui fut pas difficile d'amener son auguste pénitent à favoriser les desseins de sa compagnie; or ces desseins n'avaient pas d'autre but •que l'anéantissement de Port-Uoyal. Sous l'influence de son confesseur, le roi ordonna que le formulaire serait signé par tous les ecclésiastiques, et même par les religieuses; on le présenta donc aux religieuses de Port-Royal qui, après avoir signé d'abord avec des restrictions écrites de leur main, refusèrent ensuite de mettre leur signature aux formulaires successifs qu'on leur présenta. Plusieurs •de ces religieuses moururent d'appréhension ou de douleur par la crainte où elles étaient de blesser leur conscience (voir l'art. Port- Royal), C'est vers cette époque qu'eut lieu le miracle de la sainte épine^ qui s'opéra sur une nièce de Pascal, la jeune Marguerite Perrier, pensionnaire de Port-Royal. Mais le récit de cet événement appartient plutôt à l'histoire de ce monastère, qu'à celle du jansénisme. Les religieuses ne furent pas les seules à résister aux ordres de la cour; quatre prélats, MM. Pavillon, évoque d'Alet, Caulet, évoque de Pamiers, Buzanval, évoque de Beauvais, Arnauld, évùque d'Angers, refusèrent de se soumettre au formulaire. La cour était résolue aux mesures les plus rigoureuses h l'égard de ces derniers, lorsque dix-neuf archevêques et évoques écrivirent au roi et au pape Clément IX qui avait succédé à Alexandre VII, pour prendre la défense de ces prélats; des négociations furent entamées et elles amenèrent un rapprochement entre les deux partis. En septembre 1668 le$ quatre évêques signèrent le formulaire pour la question de droit, promettant seulement de garder un silence respectueux sur la question de fait. C'est ce qui amena ce que l'on a appelé depuis « la paix de Clément IX. « Cette paix fut donnée en janvier 1669, au moyen d'un bref dans lequel le pape, déclarait qu'on n'était pas obligé de croire que les cinq propositions fussent dans le livre de Jansénius. Celte paix s'était négociée à l'insu des jésuites dont elle entravait les projets. Le Père Annat, interprète des sentiments de sa compagnie, laissa échapper ce mot terrible en parlant au nonce, que « par une faiblesse d'un quart d'heure, il avait ruiné l'ouvrage de vingt ans. » Aussi, voyons-nous ces Pères travailler sourdement dès lors à amoindrir les effets de cette paix, jusqu'au moment où ils parviendront à les anéantir complètement. Il y eut toutefois, après cet événement.

une période de tranquillité relative, pendant laquelle de grands travaux furent accomplis; tels sont les ouvrages de pure édification comme la traduction de la Bible, avec les notes, par deSacy,DuFossé etTourneux; et ceux de controverse comme la Perpétuité de lafoiy par Arnauld et Nicole. Ce dernier travail, véritable monument d'érudition et de patience, avait été composé pour combattre les protestants. C'est ici le moment de relever ce fait que les jansénistes, qui étaient protestants par plus d'un côté de leurs doctrines et de leurs sentiments, se sont toujours montrés hostiles aux protestants pour lesquels ils eussent dû éprouver, semble-t-il, une certaine sympathie. Ils voulaient racheter leur dissidence aux yeux de Rome en combattant ceux dont ils étaient plus rapprochés que de Rome elle-même ; leur zèle à poursuivre sans relâche- et sans pitié ces protestants qui avaient déjà tant à souffrir d'un autre côté, est une tache ineffaçable dans l'histoire des jansénistes. Ces hommes, si grands d'ailleurs, si intéressants dans leur christianisme austère et vraiment élevé, ces hommes ont frappé à terre des adversaires qu'ils auraient dû tout au moins estimer, 5inon aimer. Les jansénistes, c'est un des traits qui les ont toujours distingués, ont eu le triste courage de réserver leurs coups les plus rudes, leurs paroles les plus amères et leurs outrages les plus sanglants pour ces protestants dont ils ont été en tout temps les plus aimés! Cette paix fut soudainement troublée en 1702 par la publication d'une décision de quarante docteurs de la Sorbonne et qu'on appela « le cas de conscience ». C'est à cette occasion que la guerre se ralluma. Il s'agissait de savoir si on pouvait donner l'absolution à une personne qui, tout en condamnant les cinq propositions comme étant hérétiques , refusait d'admettre qu'elles fussent dans l'ouvrage de Jansénius, et qui signait néanmoins le formulaire sans mentionner cette restriction. Le « cas de conscience » fut condamné par un bref de Clément XI en février 1703. Ce bref n'ayant pas été bien accueilli en France, on engagea Louis XIV à demander au pape une bulle sur la question de savoir si le silence respectueux suffisait sur le fait de Jansénius. Clément Xï donna en conséquence le 15 juillet 1705 la bulle Vineam Domini où il est dit que le silence respectueux ne suffit pas pour obéir aux constitutions données précédemment sur cette affaire; la bulle se termine par uhe nouvelle condamnation de Jansénius dans les termes les plus énergiques, qui vont jusqu'à fulminer Tanathème. Toutefois, les choses auraient encore pu se pacifier par le besoin de repos qu'éprouvaient les deux partis après tant de luttes et de contestations, si les jésuites, toujours à l'affût d'un sujet de discorde pour anéantir leurs adversaires, n'eussent tout à coup suscité la dispute et appelé les foudres de Rome sur un livre plein de piété qu'on lisait partout avec admiration depuis plus de trente ans. Nous voulons parler des Réflexions morales sur le Nouveau Testament^ par le père Quesnel, ouvrage sur lequel il est indispensable de donner quelques détails rétrospectifs pour l'intelligence de ce qui suit. Le père Quesnel avait fait paraître ces Réflexions pour la première fois en 1671, mais alors elles étaient loin

JANSÉNISME iM

de revêtir les proportions qu'elles devaient avoir plus tard. L'ooTrage, à sa première apparition de 1671, était intitulé : Abrégé de la morale dû VEvangile, ou pensées chrétiennes sur le texle des quatre évangélisles, pour en rendre la lecture et la méditation plus faciles à ceux qui commencent à s'y appliquer. C'était un petit volume in-12, renfermant une traduction des quatre évangiles, accompagnée de très courtes réflexions sur chaque verset; ce volume était revêtu de Tapprobation de M. Félix Yialart de Herse, alors évêque de Châlons-sur-Mame. En 1679, c'està-dire huit ans après, parurent en un volume in-lS des réflexions très courtes aussi sur les autres parties du Nouveau Testament. Une autre édition augmentée d'un volume parut en 1687. Toutefois, ce ne fut qu'en 1693 que l'ouvrage presque doublé d'étendue parut en quatre forts volumes in-8*. Il serait superflu de noter toutes les éditions qui se succédèrent dès lors avec rapidité. Le successeur de M. Vialart à l'évêché de Châlons, M. Louis-Antoine de Noailles qui fut plus tard archevêque de Paris et cardinal , approuva l'édition de 1695 et eut une grande part à celle de 1699 qui parut sous ce titre : Le Nouveau Testament en français , avec des réflexions morales sur chaque verset, pour en rendre la lecture plus utile el la méditation plus aisée. Dans son mandement pour l'édition de 1695, le cardinal de Noailles avait invité son clergé à lire les Béflextons qtf il qualifiait de « saintes et savantes », et comme renfermant « ce que les saints Pères avaient écrit de plus beau et de plus touchant sur le Nouveau Testament. » Le prélat ajoutait qu'en offrant ce livre à son clergé, il lui donnait un ouvrage « plein d'onction et de lumière,... où les vérités de la religion étaient traitées avec cette force et cette douceur du saint Esprit qui les fait goûter aux cœurs les plus durs. Vous y trouverez, disait l'évoque à ses prêtres, de quoi vous instruire et vous édifier... ce livre vous tiendra lieu d'une bibliothèque entière. » C'est ce livre, approuvé par deux évêques, par plusieurs docteurs de Sorbonne, et surtout sanctionné par l'usage qu'en faisaient les âmes pieuses depuis plus de vingt ans, c'est ce livre, disons-nous, que Tanimosité des jésuites attaqua avec la dernière violence. Des pamphlets parurent où il était dénoncé comme une production hérétique, fausse, dangereuse et condamnable; aussi voyons-nous paraître, le 43 juillet 1708, un bref de Clément XI qui le frappe d'anathème et qui le condamne au feu. A partir de ce moment les prohibitions et les condamnations pleuvent sur les Réflecdons morales ; supprimées par arrêt du Conseil en 1711, proscrites par le cardinal de Noailles en 1713, elles sont irrévocablement condamnées le 8 septembre de la même année par la trop fameuse bulle [//it j«fii/ti«. Dans cette buUe, étaient cent et une propositions tirées de l'ouvrage de Quesnel, et chacune de ces propositions était flétrie et condamnée comme fausse, pernicieuse, renfermant un « venin très caché, semblable à un abcès dont la pourriture ne peut sortir qu'après qu'on y a fait des incisions »; or la bulle, on le comprend, était le scalpel salutaire opérant l'incision. La bulle qualifie les cent-une propositions extraites des fléflexions morales de « captieuses, malsonnantes, téméraires, capables

de blesser, les oreilles pieuses, scandaleuses, injurieuses à TEglise et à ses usages, outrageantes, séditieuses , impies, blasphématoires, suspectes d'hérésie, sentant Thérésie, erronées, approchant de Thérésie, souvent condamnées et hérétiques. » Or, veut-on savoir quelles étaient ces propositions stigmatisées avec tant de violence, nous n*en citerons que quelques-unes qui permettront de juger des autres. 2* proposition condamnée: « La grâce de Jésus-Christ, principe efficace de toute sorte de bien, ^^st nécessaire pour toute bonne action. Sans elle non seulement on ne fait rien, mais on ne peut rien faire.» — 26"*propo5monconrfam?if!€« Point de grâces que par la foi. Tl^ proposition condamnée : « La foi est la première grâce cl la source de toutes les autres. » Id"" proposition condamnée : « Il est utile et nécessaire en tout temps, en tous lieux et à toutes sortes de personnes d'étudier TEcriture sainte, et d'en connaître l'esprit, la piété et les mystères. » 80" proposition condamnée : « La lecture de l'Ecriture sainte est pour tout le monde. » 81* proposition condamnée : L'obscurité sainte de la Parole de Dieu n'est pas aux laïques une raison pour se dispenser de la lire. » 8î2® proposition condamnée : « Le dimanche doit être sanctifié par des lectures de piété, et surtout des saintes Ecritures. C'est le lait du chrétien, et que Dieu môme qui connaît son œuvre lui a donné. 11 est dangereux de l'en vouloir sevrer. » 84* proposition condamnée : » C'est fermer aux chrétiens la bouche de Jésus-Christ, que de leur arracher des mains le Livre saint du Nouveau Testament, ou de le leur tenir fermé, en leur ôtant le moyen de l'entendre. » 85* proposition condamnée : « Interdire la lecture de l'Ecriture sainte, et particulièrement de l'Evangile aux chrétiens, c'est interdire l'usage de la lumière aux enfants de la lumière, et leur faire souffrir une espèce d'excommunication. » Telles sont ces propositions qualifiées de fausses et de scandaleuses et contre lesquelles, comme on l'a vu plus haut, la bulle entasse les flétrissures et les condamnations. — Cependant la bulle n'en fut pas moins acceptée par les évêques et enregistrée en Sorbonne. Quelques prélats refusèrent pourtant de s'y soumettre, parmi lesquels les plus célèbres étaient La Broue, évoque deMirepoix; de Langle, évêque de Boulogne; Colbert, évoque de Montpellier; Soanen, évêque de Sencz. Ces évêques en appelèrent de la bulle au prochain concile, et, avec eux, un grand nombre d'ecclésiastiques, tant du clergé séculier que du clergé régulier; de là le nom d'Appelants qui leur fut donné. Le cardinal de Noailles et quelques autres évêques qui avaient d'abord refusé de se soumettre à la constitution Unigenitus, l'acceptèrent plus tard. Une minorité assez forte persista dans sa résistance jusqu'en 1720, époqueà laquelle un accommodement eut lieu entre les deux partis, par suite des négociations entamées entre la cour de Rome et les opposants, sous les auspices de l'abbé Dubois, premier ministre du Régent et archevêque de Cambrai. Les ruses et les intrigues de ce dernier obtinrent ce résultat dont le chapeau de cardinal fut la récompense. Néanmoins, une dernière fraction de cette minorité refusade se soumettre h la « constitution», et persista dans son appel;

elle compose pour ainsi dire le bataillon sacré et comme la dernière réserve du jansénisme agonisant. Et à mesure que le nombre de ces « appelants » inébranlables diminuait, leur foi dans la justice de leur cause augmentait; ils étaient opprimés, et cependant ils ne cédaient pas ; ils s'exaltaient en raison même de leur sincérité en face de l'opposition' qu'on leur faisait. Mourir sans s'être soumis à la bulle, persévérer dans « l'appel » jusqu'au dernier soupir, devint dès lors pour cette minorité ardente et convaincue, un signe de piété exceptionnelle, une preuve qu'on était mort en odeur de sainteté. Parmi cesfldèles « confesseurs de la vérité », fut le diacre Paris qui mourut en 1727 et qui fut enterré dans le cimetière de Saint-Médard ; son tombeau, où les « appelants » se rendirent en foule, fut témoin de guérisons qu'on déclara miraculeuses. L'exaltation était arrivée à son comble et les convulsions des pèlerins au tombeau du pieux diacre achevèrent de compromettre le parti de « l'appel », et consommèrent la ruine du jansénisme. — Depuis cette époque, le jansénisme a cessé d'être un parti proprement dit; pourtant, il est demeuré à l'état d'esprit et de tendance qui se sont fait longtemps sentir dans TEglise gallicane dans le domaine des institutions liturgiques et des habitudes religieuses. Ce n'est plus qu'en Hollande qu'on le retrouve, quoique très affaibli, sous une forme officielle et organisée. Nous voulons parler de l'Eglise d'Utrecht. Tandis qu'en France, le jansénisme était traqué jusque dans ses derniers retranchements et qu'il succombait sous les coups réitérés d'une cruelle oppression, il allait, chose remarquable, trouver un refuge dans le pays mémo où il avait pris naissance, dans les Pays-Bas. En 1699, l'archevêque d'Utrecht, Pierre Codde, dont le titre canonique était celui d'archevêque de Sébaste, fut accusé de jansénisme. Le pape Innocent XII établit une congrégation de dix cardinaux pour examiner sa doctrine; l'archevêque fut mandé à Rome où il fut sommé de se justifier. L'afi'aire traîna pendant près de trois ans, puis, le 7 mai 1702, la congrégation le condamna, prononça sa suspension, et nomma pour le remplacer un certain Gock, à qui elle conféra le titre de vicaire par intérim. Mais l'autorité civile de la Hollande défendit au nouveau vicaire d'exercer ses fonctions. Le clergé et les fidèles soutinrent leur archevêque, et, lorsque ce dernier fut déposé par décret du pape Clément XI, le 3 avriH704, ils résistèrent à la décision papale ; c'est ainsi que, quoique entièrement catholiques en toutes choses, ils se trouvèrent dès lors indépendants du siège de Rome. L'Eglise janséniste d'Utrecht ne compte plus que 5.000 personnes environ au nombre de ses membres; elle est gouvernée par trois prélats, l'archevêque d'Utrecht, l'évoque de Harlem et l'évoque de Deventer ; elle a un séminaire à Amersfoort où son clergé est préparé avec soin dans l'esprit de l'Eglise quil doit servir. Les jansénistes de Hollande se distinguent encore aujourd'hui par des mœurs austères, une piété rigide et une intelligence profonde des saintes Ecritures, pour lesquelles ils ont un attachement plein de respect et d'amour. — En France, depuis l'époque du concordat, le jansénisme n'appa-

rait plus que comme un faible courant d'idées qui coule, il est vrai, dans le même lit qne le flot ultramontain, mais qui ne se mêle jamais avec lui. C'est ainsi que, complètement anéanti comme force militante et ostensible, il est demeuré dans le sein môme de TEglise qui le repoussait, à Tétat de principe latent qui s'est plus d'une fois manifesté par une sourde résistance aux envahissements de la curie romaine. Jusqu'à ces dernièrss années, il a eu des représentants dans l'épiscopat, dans les hautes régions ecclésiastiques et dans le clergé nombreux des villes et des campagnes. Formant ainsi une petite Eglise dans la grande, sa minorité timide constituait une sorte de confrérie occulte dont les membres se recherchaient avec un soin jaloux et une sollicitude touchante, se sentant frères dans le sentiment d'une communauté de convictions et d'infortunes. Ceux qui faisaient partie de cette famille religieuse avaient leurs |prôtres, leurs confesseurs particuliers, leurs livres spéciaux, toujours dus à la plume autorisée de quelque docteur janséniste. Les ruines de Port-Royal étaient le lieu favori où leur piété aimait à se retremper par la méditation et la prière. Opposés à toutes les dévotions nouvelles, sobres dans celles qui ont la vierge Marie pour objet, ils s'efforçaient d'échapper aux regards de la hiérarchie ecclésiastique et de se soustraire à ses rigueurs. Il est encore à l'heure présente dans plus d'une paroisse et dans plus d'un presbytère des âmes qui gémissent sur ce qu'elles appellent « les maux de l'Eglise », et s'il est difficile de les compter, il est peut-être plus aisé de les reconnaître aux signes caractéristiques qui les distinguent, la vertu, la science, une religion exacte, une austérité allant parfois jusqu'au rigorisme, et une piété un peu sombre, mais devant le sérieux de laquelle on ne peut éprouver que du respect. Outre les dix mille ouvrages de polémique sur les cinq propositions et sur la bulle Unigenilus, le jansénisme a produit toute une littérature religieuse de la plus grande richesse. Commentaires, traductions des Pères, histoire ecclésiastique, théologie pratique et ouvrages ascétiques abondent dans les productions de cette école savante et profondément chrétienne. Depuis la grande Bible de Port-Royal jusqu'aux lettres de Duguet, il y a là pour l'étude et la méditation, une source d'enseignement aussi précieuse que féconde et trop peu fréquentée. Le jansénisme a eu le tempérament didactique, ce que l'on nomme l'onction semble lui avoir fait défaut; un écrivain de nos jours, l'abbé Gerbet a pu dire : « le don de la prière lui a manqué. » La note tendre du mysticisme dont il a été l'ennemi, est absente de la phrase correcte de son rigide langage ; sous ce rapport, il a été incomplet, il faut l'avouer, mais il a été si grand, si sérieux sous tant d'autres, qu'il reste une des formes les plus vraies et les plus augustes dé la piété chrétienne. — Sources : (dom Gerberon) Histoire du Jansénisme ; (l'abbé Racine) Hist, ecclés.; Recueil de plusieurs pièces pour servir à Vhist, de Port- Royal; (Besoigne) -ÉTiiî^ de l'abb. de Port-Royal \ Nouvelles ecclésiastiques ; Mémoires de Vabbè Legendre ; Recueil de pièces qui n'ont pas encore paru sur le formulaire; les bulles et constitutions des papes;

Page 1